Poésies d’Humilis et vers inédits/Dizains Réalistes

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Poésies d’Humilis et vers inédits, Texte établi par Ernest Delahaye, Albert Messein (p. 135-143).

DIZAINS RÉALISTES[1]


PAR DIVERS AUTEURS



(Nina de Villard — Charles Cros — Jean-Richepin — Antoine Cros — Maurice Rollinat — Germain Nouveau — Auguste de Chatillon — Hector L’Estraz — Charles Frémine.)



I


Muses, souvenez-vous du guerrier, — de l’ancien
qui ne fut général ni polytechnicien,
mais qui charma dix ans les mânes du grand Hômme ! —
Cet invalide était la gaîté de son dôme.
Mon cœur est plein du bruit de sa jambe de bois.
Pauvre vieux ! j’ai rêvé de vous plus d’une fois,
la nuit, quand passe au ciel, avec ses gros yeux vides,
la lune au nez d’argent, astre des invalides,
ou que le vent se meurt, comme un chant du départ…
Et j’ai fait encadrer le mot de faire part.




II



J’ai du goût pour la flâne, et j’aime, par les rues.
les réclames des murs fardés de couleurs crues :
la Redingote Grise, et Monsieur Gallopau ;
l’Hérissé qui rayonne au-dessous d’un chapeau ;
la femme aux cheveux faits de teintes différentes ;
Je m’amuse bien mieux que si j’avais des rentes
avec l’homme des cinq violons à la fois,
Bornibus, la maison n’est pas au coin du Bois,
le kiosque japonais et la colonne-affiche…
Et je ne conçois pas le désir d’être riche.




III



J’entrais chez le marchand de meubles, et là, triste,
(Savez-vous la chanson du petit Ebéniste ?)
j’allais, lui choisissant une chose à ses goûts.
C’est vers toi que je vins, Canapé-Lit-Leroux.
J’observai le ressort, me disant que cet homme
fit une chose utile, étant donné le somme.
J’appréciai le tout d’un mot technique et fin ;
si bien que le marchand, ému, me tend sa main
honnête, et dit : « Monsieur fabrique aussi sans doute ? »
Douce parole et qu’en mon cœur je grave toute.




IV



Je courais la Russie… — Oui, Monsieur, me ditelle,
jaune et pâle, avec ça toute argot et dentelle ;
un breva dans ses doigts enfume un diamant.
Elle reprit : Eh bien, foi de femme qui ment,
quoi ! je trouve, un matin que j’étais seule au monde,
un cigare d’un rond, perdu dans ma profonde.
et qui causait avec de vieilles notes, là.
Je l’allumai dans un gai « laï tou la la »,
et j’ai connu, par un exil sans espérance,
le charme d’un petit bordeaux — sentant la France !




V



Cheminant Rue aux Ours, un soir que dans la neige
s’effeuillait ma semelle en galette : - Oh que n’ai-je,
me dis-je, l’habit bleu barbeau, les boutons d’or,
la culotte nankin, et le gilet encor,
le beau gilet à fleurs où se fane la gloire
d’une famille, et, bien reprisés par Victoire,
les bas de cotonnade, et, chères aux nounous,
les syllabes en cœur du patois de chez nous…
Car un Bureau disait sur une plaque mince :
« On demande un jeune homme arrivant de province. »




VI



On m’a mis au collège (oh les parents, c’est lâche !)
en province, dans la vieille ville de H…
J’ai quinze ans. Et l’ennemi du latin pluvieux,
Je vis, fumant d’affreux cigares dans les lieux,
et je réponds, quand on me prive de sortie :
« Chouette alors ! » préférant le bloc à la partie
d’écarté, chez le maire, où le soir, au salon,
honteux d’un liseré rouge à mon pantalon,
j’écoute avec stupeur ma tante (une nature !)
causer du dernier bal à la Sous-Préfecture.




VII



On s’aimait, comme dans les romans sans nuage,
à Bobino, du temps de « Plaisirs au Village ».
Orphée alors chantait des blagues sur son luth ;
c’était l’époque où Chose inventait le mot « Zut ! »
où les lundis étaient tués par Sainte-Beuve.
Les Parnassiens charmés rêvaient la rime neuve ;
et cousin Pierre était encore au régiment.
Sans prévoir de sa part le moindre embêtement,
l’Empereux, aux Français, s’invitait chez Molière.
Haussmann songeait : Faudra raser la Pépinière !




VIII



C’est à la femme à barbe, hélas ! qu’il est allé,
le cœur de ce garçon, coiffeur inconsolé.
Pour elle il se ruine en savon de Thridace.
Ce lait d’Hébé (que veut-on donc que ça lui fasse ?)
ce vinaigre qu’un sieur Bully vend, l’eau (pardon !)
de Botot (exiger le véritable nom),
n’ont pu mordre sur cette idole de la foire.
Et s’il lui donne un jour la pâte épilatoire
que vous savez, l’Enfant murmurera tout bas :
Quelle est donc cette pâte ? et ne comprendra pas.




IX



Octobre, vers le vieux château, dont le portail
pleure et rit quelque part dans Ponson du Terrail,
guide cet excellent notaire de campagne
que vous avez connu, décent et noir, la cagne
aux genoux, mais qui, doux disciple de Rousseau,
fait ce voyage à pied, malgré la pluie à seau
lui détraquant un beau pépin rose, qu’il gère
d’une main molle ; il chante : « Il pleut, il pleut, Bergère, »
allègre, et certain d’être, ô le gros polisson !
Le bienvenu du vieux château, cher à Ponson !

  1. Librairie de l’Eau-forte, à Paris, tiré à 150 exemplaires .... Imprimé par Cochet, de Meaux, en mars, avril et mai 1876.