Poésies de Marie de France (Roquefort)/Prologue

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Poésies de Marie de France, Texte établi par B. de RoquefortChasseriauEd. Roquefort, tome 1. (p. 42-47).


PROLOGUE.



Ceux à qui le ciel a départi le talent oratoire, loin de cacher leur science, doivent au contraire révéler leur doctrine et la propager. L’homme qui publie les bons exemples, est alors bien digne d’estime ; aussi est-il loué de tous les instants où il les met en pratique.

D'après le témoignage de Priscien[1], on voit qu'il étoit d’usage parmi les écrivains de l’antiquité, de placer parfois dans leurs ouvrages des passages obscurs, dans le dessein d’embarrasser ceux qui, par la suite, vouloient les étudier et les interpréter. C’est par cette raison que les philosophes qui les entendent parfaitement, parce qu’ils ont consacré leur temps à cette étude, s’attachent à commenter et à expliquer ce qui pourroit paroître diffus. Les philosophes savent se garantir de faire ce qui est mal, et ceux qui désirent marcher sur leurs traces, doivent étudier et s’instruire, se donner de la peine pour en recueillir le fruit. D’après les exemples qui viennent d’être rapportés, j’avois eu d’abord l’intention de traduire quelque bonne histoire du latin en françois ; mais je m’aperçus bientôt que beaucoup d’autres écrivains avoient entrepris un semblable travail, et que le mien offriroit un foible intérêt. C’est alors que je me déterminai à mettre en vers d’anciens Lais que j’avois entendu raconter. Je savois, à n’en pouvoir douter, que nos aïeux les avoient écrits ou composés pour garder le souvenir des aventures qui s’étoient passées de leur temps. J’en ai entendu réciter plusieurs, que je ne veux pas laisser perdre ; c’est pour cela que j’ai entrepris de les mettre en vers, travail qui m’a coûté bien des veilles.

C’est par vos ordres, noble Prince[2], si preux et si courtois, vous qui possédez toutes les qualités du cœur et de l’esprit, que j’ai rassemblé les Lais que j’ai traités. Aussi la reconnoissance me fait-elle un devoir de vous en faire l’hommage ; je n’éprouverai jamais de plaisir plus grand, si vous daignez l'accepter, et ne perdrai jamais le souvenir de cette faveur. Veuillez ne pas m’accuser de présomption, si j’ose vous offrir mon travail, et daignez en écouter le commencement.



PROLOGUE[3]


Ki Dens ad doné en science,
De parler la bone éloquence,
Ne s’en deit taisir ne celer,
Ainz se deit volunters mustrer.
Quant uns granz biens est mult oïz,
Dunc à per-mesmes est-il fluriz ;
E quant loez est de plusurs
Dunc ad espandues ses flurs.
Custume fut as Ansciens,
Ceo le tesmoine Prescien,
Es livres que jadis feseient,
Assez oscurement diseient,
Pur ceus ki à venir esteient
E ki aprendre les deveient,
Ki puessent glosser la lettre,
E de lur sen le surplus mettre ;
Li Philesophe le saveient
Et par eus mesmes entendeient,
Cum plus trespassèrent le tens,

E plus furent sutil de sens,
E plus se savèrent garder,
De ceo ki est à trespasser.
Ki de vice se volt défendre
Estudier deit è entendre
E grevos ovres comencier,
Par se puet plus esloignier,
E de grant dolur délivrer,
Pur ceo començai à penser
D’aukune bone estoire faire,
E de Latin en Romaunz traire ;
Mais ne me fust guaires de pris
Tant se sunt altres entremis.
Des Lais pensai k’oï aveie
Ne dutai pas, bien le saveie,
Ke pur remanbrance les firent
Des aventures k’il oïrent,
Cil ki primes les comencièrent,
E ki avant les …[4] vièrent :
Plusurs en ai oï conter,
Ne voil laisser nes’ oblier :
Rimez en ai, è fait ditié
Soventes fiez en ai veillié,
En l’honur de vos, nobles Reis,

Ki tant estes pruz è curteis,
A ki tute joie s’encline,
E en ki quoer tuz biens racine ;
M’entremis de Lais assembler
Por rime faire è reconter.
En mun quoer penseie è diseie,
Sire, ke vus presentereie ;
Si vus les plaist à receveir,
Mult me ferez grant joie aveir.
A-tuz-jurs-mais en serai lie.
Ne me tenez à surquidie,
Si vos os faire icest présent.
Ore oez le comencement.


  1. Priscien de Césarée, en latin Priscianus, célèbre grammairien du VIe siècle qui vint enseigner à Constantinople où il s’acquit une brillante réputation.
      On verra par la suite que Marie a souvent cité les auteurs anciens, et qu'elle paroît avoir singulièrement profité de leur lecture.
  2. Henri III, roi d'Angleterre. Voyez la Notice sur la vie de Marie, p. 12.
  3. Ce Prologue, qui contient la dédicace des Lais, n’existe pas dans les manuscrits de France ; il se trouve dans le Museum Britannicum, ms. de la bibliothèque Harléiène, n° 978.
  4. Le manuscrit renferme une lacune. Peut-être faut-il les escrivièrent. M. de la Rue, Recherches sur les ouvrages des Bardes armoricains, p. 13, propose de lire romancièrent ; ce qui feroit présumer que ces anciennes pièces avoient été déjà traduites en langue romane.