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Poésies et Œuvres morales (Leopardi)/Avant-Propos

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Traduction par F. A. Aulard.
Alphonse Lemerre, éditeur (Tome premierp. 3-10).

AVANT-PROPOS.




Cette traduction comprend les poésies et les œuvres morales de Leopardi, telles que Le Monnier les a éditées à Florence, en deux volumes, sous le titre d’Opere, excepté les quelques poésies et les prose qui sont elles-mêmes des traductions italiennes d’auteurs anciens. Ainsi, des huit volumes de l’édition florentine, nous n’en traduisons que deux, et nous pouvons dire cependant que nous donnons tout Leopardi au public français. En effet, ce que nous laissons de côté n’offre qu’un intérêt secondaire. L’Essai sur les erreurs, les Études philologiques, les Lettres sont d’utiles commentaires de la vie et de l’œuvre du poète : c’est une source de renseignements que les critiques ne peuvent négliger, mais où se perdrait sans profit la curiosité du lecteur français, qui demande surtout à connaître, d’un grand écrivain étranger, ses chefs-d’œuvre.

Voici tous ceux de Leopardi, sauf la Batrachomyomachie, devant laquelle nous avons reculé : comment faire passer dans une autre langue cette satire ou plutôt cette parodie dont tout le sel est le plus souvent dans l’expression ? On en trouvera, dans les pages qui suivent, une longue analyse avec de nombreuses traductions qui inspireront le désir de connaître l’original.

L’Allemagne, où les doctrines désespérées ont droit de cité, possède depuis longtemps plusieurs versions de l’œuvre du grand poète pessimiste de l’Italie. L’année dernière, M. Paul Heyse a fait paraître à Berlin une traduction nouvelle de Leopardi. Cette traduction, remarquablement fidèle, est en vers. Nous n’avons dans notre langue que les poésies, traduites en 1867 par M. Valery Vernier, et, des œuvres en prose, trois dialogues seulement[1], publiés, en 1833, dans une Revue, et qui passèrent inaperçus. En somme, ces Operette morali, tant de fois signalées par la critique, n’ont jamais été traduites. Hier encore, notre génie national, qui est optimiste, ne s’intéressait pas à ces théories : elles ne lui inspiraient que de l’effroi ou du dédain.

Depuis, nous avons lu Schopenhauer, goûté son génie sans partager ses opinions, dont notre bon sens nous préservera, et notre attention s’est tournée vers les précurseurs de l’auteur du Monde considéré comme volonté et comme représentation. On s’est rappelé, en France, que Leopardi était aussi un philosophe, non de même école, mais de tendances analogues. On a compris que ses écrits en prose étaient inséparables de ses poèmes, et que les uns expliquaient les autres. Le moment est donc venu de traduire également ces petits chefs-d’œuvre dont Manzoni disait, vers 1830 : « C’est peut-être ce qui chez nous a été écrit de meilleur en prose depuis le commencement du siècle. » Nous connaissons des Italiens qui, en 1879, souscrivent encore à ce jugement et placent les Operette à côté des Promessi Sposi.

Notre traduction des Poésies aura peut-être ceci de nouveau qu’elle a été faite, pour ainsi dire, à la lumière des écrits philosophiques. La vraie source de l’inspiration de Leopardi est dans sa philosophie, comme le montrera l’Essai qu’on va lire. C’est pour l’avoir oublié que M. Valery Vernier s’est mépris parfois sur le sens général de certaines odes, et, quoique très-versé dans la langue italienne, a méconnu, croyons-nous, l’esprit intime des poésies. Nous devons beaucoup néanmoins à notre habile devancier, et nous sommes aussi l’obligé de M. Bouché-Leclercq : les nombreux fragments de traduction qu’il a donnés dans son livre sur Leopardi, sa vie et ses œuvres nous ont servi plus d’une fois à contrôler notre propre travail.

Nous n’avons pas, comme les Allemands, de traduction en vers de Leopardi. N’oublions pas cependant que Sainte-Beuve a traduit ainsi l’Infini, le Soir du jour de fête, l’Anniversaire, le Passereau, l’Amour et la Mort. Nul n’est entré plus avant que le grand critique dans la pensée du poète. Il profite souvent des similitudes des deux langues pour donner d’ingénieux équivalents. Voici, dans la traduction de l’ode Amore e morte, la plus heureuse de ces rencontres :


Quando novellamente
Nasce nel cor profondo
Un amoroso affetto,
Languido e stanco insiem con esso in petto
Un desiderio di morir si sente :
Come, non so : ma tale
D’amor vero e possente è il primo effetto.


Lorsque nouvellement au sein d’un cœur profond
Naît un germe d’amour, du même instant, au fond,

Chargé d’une fatigue insinuante et tendre
Un désir de mourir tout bas se fait entendre.
Comment ? je ne sais trop ; mais telle est, en effet,
D’amour puissant et vrai la marque et le bienfait.


Sainte-Beuve n’est pas toujours aussi heureux. Partout où Leopardi est simple et vrai, il échoue. D’ailleurs, mettre en alexandrins les vers lyriques italiens, n’est-ce pas déjà commettre un premier contre-sens ?

Un autre poète, M. Auguste Lacaussade, ne voulant que s’inspirer de Leopardi sans adopter son pessimisme, a donné une imitation de la pièce A se stesso, qui se trouve ainsi admirablement traduite. M. Lacaussade, qui ne songeait pas à traduire, a laissé de côté les derniers vers, c’est-à-dire la conclusion philosophique :


POSA PER SEMPRE[2]


Enfin et pour toujours repose-toi, mon cœur,
Ô mon cœur fatigué ! cette suprême erreur

À qui tu t’es donné, la croyant éternelle,
Elle est morte, et bien morte ! et je sens qu’avec elle
Non seulement l’espoir, mais le désir est mort.
Meurs aussi, pauvre cœur ! Sans regret ni remord
Du Passé, rends à l’air ta flamme inassouvie.
Vœux déçus, amertume, ennui, voilà la vie.
Dans le renoncement est la sérénité.
Pour souffrir, n’as-tu pas trop longtemps palpité !
Repose-toi, mon cœur ! Il n’est rien en ce monde,
À tes fiers battements il n’est rien qui réponde.
La terre est vide, et vide est le ciel ! Le Destin,
Pouvoir lâche et caché, nous mène au but certain,
Le néant !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Repose-toi, mon cœur, — désespère à jamais !


Cet essai si heureux montre qu’il ne serait peut-être pas impossible à un vrai poète de traduire Leopardi en vers. Ainsi rendu, il plairait davantage et serait peut-être plus lui-même. Notre prose l’aura sans doute trahi plus d’une fois, et la Ginestra, son chef-d’œuvre, paraîtra bien pâle : c’est que traduire un poète est impossible, si on prend ce mot à la lettre, surtout quand il s’agit de Leopardi. On peut du moins en donner quelque idée à ceux qui ne lisent pas l’italien et inspirer aux autres le désir de lire le texte. Mais il nous semble qu’une telle traduction doit être principalement dédiée aux poètes français : ils y trouveront des motifs, des cadres nouveaux, une vue nouvelle du cœur humain et des objets ordinaires de la poésie. Quant aux Œuvres morales, elles plairont à tous les lettrés, nous en sommes sûr, même dans notre pauvre français.

Remercions, en terminant, M. Angelo de Gubernatis de nous avoir autorisé à inscrire son nom illustre sur la première page de ce livre. Il a consenti, en outre, à dérober quelques instants à ses études orientales, auxquelles toute l’Europe s’intéresse, pour revoir, en épreuves, notre traduction des Poésies : grâce à lui, on n’aura pas à craindre, en nous lisant, de se fourvoyer à notre suite dans une de ces erreurs dont tout le zèle et toute l’attention du monde ne préservent pas toujours un étranger.



  1. Ruysch et ses Momies, la Nature et un Islandais et la Gageure de Prométhée. M. de Sinner a publié ces trois traductions comme étant l’œuvre d’un jeune homme qui désire garder l’anonyme ; il en est probablement l’auteur. Sainte-Beuve l’affirme.
  2. Extrait de la Muse orientale. Numéro du 15 septembre 1877.