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Poésies et Œuvres morales (Leopardi)/Poésies/Fragments

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Traduction par F. A. Aulard.
Alphonse Lemerre, éditeur (Tome deuxièmep. 82-87).

Fragments.



XXXVI


Alceta.

Écoute, Mélisso : je veux te conter un songe de cette nuit, qui me revient à l’esprit en revoyant la lune. Je me tenais à la fenêtre qui donne sur le pré et je regardais en haut, quand à l’improviste la lune se détacha, et il me semblait que, plus elle s’approchait dans sa chute, plus elle grandissait à mon regard. Enfin elle vint se heurter au milieu du pré. Elle était grande comme un seau, et vomissait une nuée d’étincelles qui bruissaient aussi fort que quand tu plonges et tu éteins dans l’eau un charbon ardent. Ainsi la lune, comme je l’ai dit, s’éteignait en noircissant peu à peu au milieu du pré et l’herbe fumait tout autour. Alors, regardant au ciel, je vis comme une lueur ou une trace ou plutôt la niche dont elle avait été arrachée. Cette vision était telle que j’en fus glacé de terreur, et que je ne suis pas encore bien rassuré.

Mélisso.

Tu as bien raison de craindre : il serait en effet fort possible que la lune tombât dans ton champ.

Alceta.

Qui sait ? Ne voyons-nous pas en été tomber les étoiles ?

Mélisso.

Il y a tant d’étoiles que c’est une petite perte, si l’une ou l’autre d’elles vient à tomber, quand il en reste mille. Mais il n’y a que cette lune au ciel, et personne ne l’a jamais vue tomber, si ce n’est en rêve.




XXXVII


Errant ici autour du seuil, j’invoque en vain la pluie et la tempête pour retenir ma dame en mon logis.

Cependant le vent mugissait dans la forêt, et le tonnerre errant mugissait dans les nuages, avant le réveil de l’aurore.

Ô chères nuées ! ô ciel ! ô terre ! ô plantes ! Ma dame part : Ah ! pitié, si un malheureux amant peut obtenir pitié en ce monde.

Ô tourbillon, éveille-toi maintenant : Ô nuées, essayez de me submerger, jusqu’à l’heure où le soleil ramène le jour en d’autres terres.

Le ciel s’ouvre, le souffle tombe ; de tous côtés, l’herbe et les feuilles deviennent immobiles, et un soleil cru éblouit mes yeux pleins de larmes.




XXXVIII


Le rayon du jour s’était éteint à l’occident ; la fumée des villas avait disparu et on n’entendait plus les cris des chiens et des hommes ;

Lorsque, allant au rendez-vous d’amour, elle se retrouva au milieu d’une plaine la plus charmante et la plus gaie qui fût jamais.

La sœur du soleil répandait sa clarté de tous côtés et argentait les arbres qui enguirlandaient ce lieu.

Les rameaux s’agitaient et chantaient au vent, et en même temps que le rossignol à la plainte éternelle un ruisseau faisait entendre une douce lamentation parmi les troncs d’arbres.

Limpide au loin était la mer, et on découvrait les campagnes, les forêts et, une à une, toutes les cimes de la montagne.

La vallée sombre gisait dans une ombre tranquille, et la lune qui amène la rosée revêtait de sa blancheur les collines d’alentour.

La dame suivait seule la route muette, et elle sentait passer mollement sur son visage le vent chargé d’odeurs.

Si elle était joyeuse, à quoi bon le demander ? Elle prenait plaisir à ce spectacle et le bonheur que son cœur lui promettait était plus grand encore.

Comme vous avez fui, ô belles heures sereines ! Ici-bas rien ne reste agréable et rien ne se fixe, si ce n’est l’espérance.

Voici que la nuit se trouble, que l’aspect du ciel s’obscurcit, cet aspect qui était si beau, et, en elle, le plaisir se change en peur.

Un nuage trouble, père des tempêtes, se levait derrière les monts et grandissait tellement qu’on ne découvrait plus la lune ni les étoiles.

Elle le voyait s’étendre de tous côtés, monter peu à peu dans l’air et lui faire un manteau au-dessus de la tête.

Le peu de lumière qui restait s’affaiblissait sans cesse ; et cependant le vent s’éveillait dans le bois, dans le bois près de ce lieu délicieux,

Et devenait plus fort à chaque instant, si bien que les oiseaux s’éveillaient par force et s’envolaient pleins d’épouvante.

Et le nuage grandissant s’abaissait vers le rivage, si bien qu’un de ses bords touchait les monts et que l’autre touchait la mer.

Tout s’enveloppait d’une obscurité profonde ; on commençait à entendre tomber la pluie, et ce bruit croissait à l’approche du nuage.

Dans les nuages, d’une manière effrayante, sautillaient les éclairs et lui faisaient fermer les yeux. La terre était triste et l’air était rouge.

La malheureuse sentait ses genoux défaillir, et déjà mugissait le tonnerre semblable au bruit du torrent qui se précipite de haut.

Souvent elle s’arrêtait et regardait, épouvantée, le ciel horrible, puis courait : ses vêtements et ses cheveux flottaient derrière elle.

Elle fendait avec sa poitrine le dur souffle du vent, qui lui lançait au visage de froides gouttes à travers l’obscurité.

Et le tonnerre l’assaillait comme une bête fauve, rugissant horriblement et sans cesse, et la pluie croissait avec l’ouragan.

C’était une chose horrible de voir voler à l’entour poussière, feuilles, branches et pierres et d’entendre un bruit que l’âme n’ose imaginer.

Elle couvrait ses yeux, fatigués et abîmés par les éclairs ; elle serrait ses vêtements contre son sein et accélérait néanmoins ses pas à travers la nuée.

Mais les éclairs étaient encore si ardents devant sa vue, qu’à la fin l’épouvante l’arrêta et le cœur vint à lui manquer.

Elle se retourna. À ce moment, les éclairs s’éteignirent, l’air redevint obscur, la foudre se tut et le vent s’arrêta.

Tout se taisait ; et elle, elle était changée en pierre.