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Poésies et Œuvres morales (Leopardi)/Poésies/II

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Traduction par F. A. Aulard.
Alphonse Lemerre, éditeur (Tome premierp. 228-234).

II

SUR LE MONUMENT DE DANTE
qu’on préparait à Florence.

(1818.)


Quoique la paix rassemble nos peuples sous ses blanches ailes, les âmes italiennes ne se délivreront jamais des liens de l’antique sommeil, si cette terre prédestinée ne se retourne vers les exemples paternels de l’âge ancien. Ô Italie, prends à cœur de faire honneur aux hommes du passé : car tes contrées sont veuves aujourd’hui de tels hommes et il n’en est pas qui méritent que tu les honores. Tourne-toi en arrière et regarde, ô ma patrie, cette troupe infinie d’immortels, et pleure et irrite-toi contre toi-même : car désormais la douleur est sotte sans la colère. Tourne-toi, aie honte et éveille-toi : sois une fois mordue par la pensée de nos aïeux et de nos descendants.

Jadis les hôtes curieux, de climat, de génie et de langage différents, cherchaient, sur le sol toscan, où gisait celui dont les vers ont fait que le chantre Méonien n’est plus seul, et, ô honte, ils entendaient dire, non seulement que la cendre froide et les os nus du poète gisaient encore, depuis sa mort, dans l’exil, sous une terre étrangère, mais encore que dans tes murs, Florence, il ne s’élevait pas une pierre en l’honneur de celui dont le génie te fait honorer du monde entier. Hommes pieux ! par vous notre pays lavera un opprobre si triste et si humiliant. Tu as entrepris une belle œuvre, groupe vaillant et courtois, et qui te vaut l’amour de tout cœur que brûle l’amour de l’Italie.

Qu’il vous aiguillonne, l’amour de l’Italie, ô amis, l’amour de cette malheureuse pour qui la pitié est morte désormais dans toute poitrine, parce que le Ciel lui a donné des jours amers après une belle saison. Que votre courage soit accru, que votre œuvre soit couronnée par la miséricorde, ô fils d’Italie, et par la douleur et la colère d’un tel outrage, qui baigne de larmes ses joues et son voile. Mais vous, de quelle parole ou de quel chant doit-on vous parer, vous qui donnerez à cette douce entreprise vos soins et vos conseils, et qui y mettrez votre génie et votre main ? Quels accents vous enverrai-je qui puissent faire naître une nouvelle étincelle dans votre âme enflammée ? La hauteur du sujet vous inspirera ; il vous enfoncera dans le sein d’acres aiguillons. Qui dira les flots et le trouble de votre fureur et de votre immense amour ? Qui peindra l’éclair des yeux ? Quelle voix mortelle peut égaler en la figurant une chose céleste ? Loin, loin d’ici toute âme profane ! Oh ! quelles larmes l’Italie réserve à cette noble pierre ! Comment tombera votre gloire, comment et quand sera-t-elle rongée du temps ? Vous par qui notre mal est adouci, vous vivez toujours, ô arts chers et divins, consolation de notre malheureuse race, vous qui vous appliquez à célébrer les gloires italiennes parmi les ruines italiennes.

Voici que, désireux moi aussi d’honorer notre mère dolente, j’apporte ce que je puis et je mêle mon chant à votre œuvre, m’asseyant au lieu où votre fer donne la vie au marbre. Ô père glorieux du mètre toscan, si quelque nouvelle des choses terrestres et de Celle que tu as placée si haut arrive à vos rivages, je sais bien que pour toi tu n’en ressens pas de joie, que les bronzes et les marbres sont plus fragiles que la cire et le sable au prix de la renommée que tu as laissée de toi ; et si nos mémoires t’ont laissé tomber, si elles te laissent jamais tomber, croisse notre malheur, s’il peut croître, et puisse ta race obscure au monde entier pleurer en des deuils éternels.

Non, ce n’est pas pour toi que tu te réjouis : c’est pour ta pauvre patrie, dans l’espoir qu’un jour l’exemple des aïeux et des pères donne aux fils endormis et malades assez de valeur pour qu’une fois ils lèvent la tête ! Hélas ! de quel long tourment tu la vois affligée celle qui, humble, te saluait quand tu montas de nouveau au paradis ! Tu le vois : elle est aujourd’hui si abattue que, de son temps, elle était heureuse et reine en comparaison. Une telle misère l’étreint, qu’à la voir tu n’en crois peut-être pas tes yeux. J’omets les autres ennemis et les autres deuils, mais non le plus récent malheur et le plus cruel par lequel ta patrie se vit presque à son dernier soir. Tu es heureux, Dante, toi que le destin n’a pas condamné à vivre au milieu de tant d’horreurs ; toi qui n’as pas vu les femmes italiennes aux bras d’un soldat barbare, ni les villes et les maisons pillées et détruites par la lance ennemie et la fureur étrangère, ni les œuvres du génie italien emmenées au delà des Alpes pour une servitude misérable, ni les tristes chemins encombrés d’une foule de chars, ni les âpres commandements, ni la domination superbe ; toi qui n’as pas entendu les outrages et la parole impie de liberté qui nous raillait au bruit des chaînes et des fouets. Qui ne se lamente ? Quelle chose n’avons-nous pas soufferte ? À quoi n’ont-ils pas touché, ces félons ? À quel temple, à quel autel ou à quel crime ?

Pourquoi sommes-nous arrivés à des temps si pervers ? Pourquoi nous as-tu donné de naître ou pourquoi auparavant ne nous as-tu pas donné de mourir, cruel destin ? Nous voyons notre patrie servante et esclave d’étrangers et d’impies, nous voyons une lime mordante ronger sa vertu, et, en aucun point, il ne nous a été donné d’adoucir par quelque secours ou quelque consolation l’impitoyable douleur qui la déchirait. Ah ! tu n’as pas eu notre sang et notre vie, ô chère patrie, et je ne suis pas mort pour ta cruelle fortune. Ici la colère et la pitié abondent dans mon cœur ; un grand nombre de nous ont combattu, sont tombés ; mais ce n’était pas pour la moribonde Italie ; c’était pour ses tyrans.

Père, si tu ne t’indignes pas, tu es changé de ce que tu fus sur terre. Ils mouraient sur les tristes plages de la Ruthénie, dignes, hélas ! d’un autre sort, les braves Italiens ; et l’air, le ciel, les hommes et les bêtes leur faisaient une guerre immense. Ils tombaient légion par légion, à demi-vêtus, maigres et sanglants, et la neige était le lit de leurs corps malades. Alors quand ils traînaient leurs souffrances suprêmes, se souvenant de cette mère désirée, ils disaient : Oh ! ce n’est point par les nuées et par le vent que nous aurions dû périr, mais par le fer et pour ton bien, ô notre patrie ! Voici qu’éloignés de toi, quand nous sourit notre plus bel âge, ignorés du monde entier, nous mourons pour cette nation qui te tue.

Leur plainte fut entendue par le désert boréal et les forêts sifflantes. C’est ainsi qu’ils arrivèrent au trépas, et leurs cadavres, laissés à découvert sur cette mer horrible de neige, furent dévorés par les bêtes ; et le nom des vaillants et des forts se confondra toujours et ne fera qu’un avec celui des lâches et des vils. Âmes chères, bien qu’infinie soit votre infortune, donnez-vous la paix ; et que ceci vous console que vous n’aurez aucune consolation ni dans cet âge ni dans l’âge futur. Dans le sein de votre douleur sans limites, reposez-vous, ô vrais fils de Celle à la suprême adversité de laquelle la vôtre est seule assez grande pour ressembler.

Votre patrie ne se plaint pas de vous, mais de celui qui vous pousse à combattre contre elle, si bien que toujours elle pleure amèrement et confond ses larmes avec les vôtres. Oh ! si celle qui surpassa toute gloire pouvait faire naître la pitié au cœur de l’un des siens, et si cet homme la pouvait retirer du gouffre si noir et si profond où elle s’épuise et s’engourdit ! Ô glorieux esprit, dis-moi : L’amour de ton Italie est-il mort ? Dis : cette flamme dont tu brûlas, est-elle éteinte ? Dis : ne reverdira-t-il plus jamais, ce myrte qui allégea pour si longtemps notre mal ? Nos couronnes sont-elles toutes éparses sur le sol ? Ne surgira-t-il jamais personne qui te ressemble par quelque côté ?

Avons-nous péri pour toujours ? et notre honte n’a-t-elle aucune fin ? Moi, tant que je vivrai, j’irai criant partout : Tourne-toi vers tes aïeux, race dégénérée, regarde ces ruines, ces livres, ces toiles, ces marbres et ces temples. Pense quelle terre tu foules ; et si la lumière de tels exemples ne peut t’éveiller, qu’attends-tu ? Lève-toi et pars. Elle ne convient pas à une conduite si corrompue, cette nourrice, cette école d’âmes hautes : si elle est le séjour de lâches, mieux vaut qu’elle reste veuve et seule.