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Poésies et Œuvres morales (Leopardi)/Poésies/I

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Traduction par F. A. Aulard.
Alphonse Lemerre, éditeur (Tome premierp. 223-227).

POÉSIES



I

À L’ITALIE

(1818.)



Ô ma patrie, je vois les murs, les arcs, les colonnes, les statues et les tours désertes de nos aïeux ; mais leur gloire, je ne la vois pas ; je ne vois ni le laurier ni le fer que ceignaient nos pères antiques. Aujourd’hui, désarmée, tu montres un front nu, une poitrine nue. Hélas ! quelles blessures ! quelle pâleur ! que de sang ! Oh ! dans quel état je te vois, femme très belle ! Je demande au ciel et au monde : Dites, dites, qui l’a réduite à ce point ? Et ce qui est pis encore, elle a les deux bras chargés de chaînes. Les cheveux épars et sans voile, elle s’est assise à terre, abandonnée et désespérée : elle cache sa figure entre ses genoux et elle pleure. Pleure, car tu as bien de quoi pleurer, mon Italie, toi qui es née pour vaincre les nations dans la bonne fortune et dans la mauvaise.

« Quand même tes yeux seraient deux sources vives, jamais tes larmes ne pourraient égaler ta misère et ton déshonneur : car tu as été maîtresse et tu es maintenant une pauvre servante. Qui parle de toi, qui écrit sur toi, sans se souvenir de ton passé et dire : elle a été grande jadis et maintenant elle ne l’est plus ? Pourquoi ? pourquoi ? Où est la force antique ? où sont les armes, la valeur et la constance ? Qui t’a arraché ton épée ? Qui t’a trahie ? Quel artifice, quel effort, quelle si grande puissance a pu te dépouiller de ton manteau et de ton bandeau d’or ? Comment et quand es-tu tombée d’une telle hauteur en un lieu si bas ? Personne ne combat pour toi ? aucun des tiens ne te défend ? Des armes ! donnez-moi des armes ! Je combattrai seul, je tomberai seul. Fais, ô Ciel, que mon sang soit du feu pour les poitrines italiennes.

« Où sont tes fils ? J’entends un bruit d’armes, de chars, de voix et de timbales ; en des contrées étrangères combattent tes fils. Écoute, Italie, écoute. Je vois, ou il me semble voir, un flot de fantassins et de cavaliers, de la fumée, de la poussière, la lueur des épées comme parmi les nuages des éclairs. Ne prends-tu pas courage ? et n’as-tu pas la force de tourner tes yeux tremblants vers cet événement douteux ? Pour qui combat dans ces plaines la jeunesse italienne ? Ô dieux ! ô dieux ! C’est pour une terre étrangère que combattent les épées italiennes ! Ô malheureux celui qui à la guerre a été tué, non pour les paternels rivages, ni pour sa pieuse épouse, ni pour ses fils chéris, mais de la main des ennemis d’autrui, pour une nation étrangère, et qui ne peut pas dire en mourant : Douce terre natale ! la vie que tu m’as donnée, voici que je te la rends.

« Ô heureux, chers et bénis les âges antiques, où les nations couraient par légions à la mort pour la patrie, et vous, toujours honorés et glorieux, ô défilés thessaliens, où la Perse et la destinée furent bien moins fortes que quelques âmes libres et généreuses ! Oui, vos plantes, vos rochers, votre onde, vos montagnes doivent raconter au passant d’une voix indistincte comment toute cette rive fut couverte par ces bandes invaincues, par ces corps qui avaient été dévoués à la Grèce. Alors, vil et féroce, Xerxès s’enfuyait à travers l’Hellespont, devenu la risée de la postérité la plus reculée ; et sur la colline d’Anthela, où en mourant la sainte armée se rendit immortelle, Simonide montait, regardant l’air, la mer et la terre. »

Et les deux joues couvertes de larmes, la poitrine haletante, le pied vacillant, il prenait la lyre en main : « Ô très heureux, vous qui offrîtes votre poitrine aux lances ennemies pour l’amour de celle qui vous mit au jour ; vous que la Grèce honore et que le monde admire. Quel si grand amour entraîna vos jeunes âmes dans les armes et dans les périls ? quel amour vous entraîna dans l’amer destin ? Comment, ô fils, vous parut-elle si joyeuse, l’heure suprême, quand, en riant, vous courûtes vers le pas lamentable et dur ? Il semblait que chacun de vous allât à une danse ou à un banquet splendide, et non pas à la mort. Mais l’obscur Tartare et l’onde morte vous attendaient, et ni vos épouses ni vos fils ne furent près de vous quand sur l’âpre rivage vous mourûtes sans baiser et sans larmes.

« Mais non pas sans un horrible châtiment et une immortelle angoisse des Perses. Comme un lion, dans un troupeau de taureaux, saute sur le dos de celui-ci et lui déchire l’échine avec ses crocs, et mord le flanc de celui-là et la cuisse de cet autre : telles parmi les bataillons perses sévissaient la colère et la valeur des poitrines grecques. Vois les chevaux et les cavaliers à terre. Vois la fuite des vaincus s’embarrasser dans les chars et les tentes tombées, et courir parmi les premiers, pâle et échevelé, le tyran lui-même. Vois comme sont couverts du sang barbare ces héros grecs qui causent aux Perses un deuil infini. Peu à peu, vaincus par les blessures, ils tombent l’un sur l’autre. Oh viva, viva ! hommes heureux que vous êtes, tant que dans le monde on parlera ou on écrira.

« Les étoiles arrachées et précipitées dans la mer s’y éteindront en sifflant dans l’abîme, avant que votre mémoire et l’amour de vous passent ou s’affaiblissent. Votre tombe est un autel : les mères y viendront montrer à leurs enfants les belles traces de votre sang. Voici que je me prosterne, ô hommes bénis, sur le sol et que je baise ces rochers et ces mottes de terre, qu’on louera et célébrera éternellement de l’un à l’autre pôle. Ah ! que ne suis-je avec vous là-dessous et que n’est-elle mouillée de mon sang, cette terre si douce ! Si mon destin est autre, s’il ne consent pas à ce que pour la Grèce je ferme mes yeux mourants, renversé à la guerre, puisse la modeste renommée de votre poète dans les races futures, si les dieux le veulent, durer autant que la vôtre durera. »