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Poésies et Œuvres morales (Leopardi)/Poésies/XXXI

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Traduction par F. A. Aulard.
Alphonse Lemerre, éditeur (Tome deuxièmep. 58-59).

XXXI

SUR LE PORTRAIT D’UNE BELLE DAME.

(Sculpté sur son tombeau.)


Voilà ce que tu as été : maintenant, ici, sous terre, tu es poussière et squelette. Au-dessus des ossements et de la fange, vainement immobile, muet, regardant le vol des âges, se tient, seul gardien du souvenir et de la douleur, le simulacre de la beauté disparue. Ce doux regard qui fit trembler, si, comme il semble aujourd’hui, il se fixa immobile sur autrui, cette lèvre d’où le plaisir semble déborder comme d’une urne pleine, ce cou que le désir enlaçait autrefois, cette main amoureuse qui souvent, quand elle se tendait, sentit qu’elle glaçait la main qu’elle serrait, et ce sein devant lequel on voyait les hommes pâlir d’amour, tout cela exista jadis : maintenant tu n’es que fange et ossements : une pierre cache ta vue odieuse et triste.

Voilà ce qu’a fait le destin de ce visage qui semblait parmi nous la plus vivante image du ciel. Mystère éternel de notre être ! Aujourd’hui, source inénarrable de pensées, de sensations élevées, infinies, la beauté grandit, et, comme une splendeur lancée sur nos sables par la Nature immortelle, semble donner à l’état mortel le pressentiment de la sûre espérance des destinées surhumaines, de royaumes fortunés et de mondes d’or. Demain, par une force légère, hideux à voir, abominable, abject devient ce qui fut autrefois comme un visage d’ange et en même temps s’éloigne des âmes l’admirable pensée qu’inspirait cet objet.

Des désirs infinis et des visions altières sont créés dans l’esprit errant par une vertu naturelle, — savante harmonie ; et sur une mer délicieuse, secrète, erre l’esprit humain : nageur hardi, il se laisse aller comme à plaisir sur cet océan. Mais si une note discordante frappe l’oreille, en un moment ce paradis s’anéantit.

Nature humaine, comment si tu es en tout frêle et vile, si tu es poussière et ombre, comment as-tu des sentiments si hauts ? Si tu es encore noble en partie, comment tes mouvements et tes pensées les plus dignes sont-ils si légèrement éveillés et éteints par des causes si basses ?