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Poésies et Œuvres morales (Leopardi)/Poésies/XXXII

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Traduction par F. A. Aulard.
Alphonse Lemerre, éditeur (Tome deuxièmep. 60-68).

XXXII

PALINODIE.

Au marquis Gino Capponi.


Toujours soupirer ne sert à rien.
Pétrarque.


Je me suis trompé, candide Gino : je me suis trompé longtemps et de beaucoup. J’ai cru la vie misérable et vaine, et notre siècle plus insensé que les autres. Mon langage parut et fut intolérable à l’heureuse race mortelle, si l’on doit ou si l’on peut dire que l’homme soit mortel. Partagée entre l’étonnement et le dédain, du fond de l’Éden où elle séjourne, la race sublime se mit à rire, et déclara que j’étais un abandonné, un disgracié, incapable ou sans expérience des plaisirs, prenant son propre sort pour le sort commun et attribuant ses maux à l’humanité. Enfin, à travers la fumée odorante des cigares, pendant que l’on croque bruyamment de petits gâteaux, au milieu des cris militaires qui ordonnent le service des glaces et des boissons, parmi les tasses heurtées et les cuillères brandies, la lumière quotidienne des gazettes a brillé toute vive à mes yeux. Je reconnus et je vis la joie publique et la douceur de la destinée mortelle. Je vis le haut état et la valeur des choses terrestres, la carrière humaine toute fleurie, et comme ici-bas il n’est rien qui déplaise, rien qui dure. Je ne connus pas moins les efforts les œuvres étonnantes, l’intelligence, les vertus et le profond savoir de mon siècle, et je vis, du Maroc au Catay, de l’Ourse au Nil et de Boston à Goa, les royaumes, les empires et les duchés courir à l’envi et hors d’haleine sur les traces de la douce félicité, et la saisir déjà par sa chevelure flottante et par l’extrémité de son boa. Voyant ces choses et méditant profondément devant ces vastes feuilles, j’eus honte de ma lourde et vieille erreur et de moi-même.

C’est un siècle d’or que nous filent désormais, ô Gino, les fuseaux des Parques. Tous les journaux, quelle que soit leur langue ou leur format, sur tous les rivages, le promettent au monde à l’unanimité. L’amour universel, les voies ferrées, la multiplication du commerce, la vapeur, l’imprimerie et le choléra rapprochent étroitement les peuples et les climats les plus éloignés ; et il n’y aura rien d’étonnant si le pin et le chêne suent du lait et du miel, ou encore s’ils dansent au son d’une valse, tant s’est accrue jusqu’ici la puissance des alambics, des cornues et des machines, rivales du ciel, et tant elle s’accroîtra dans l’avenir : car de progrès en progrès vole et volera toujours sans fin la descendance de Sem, de Cham et de Japhet.

Cependant, le monde ne mangera certes pas de glands, si la faim ne l’y force : mais il ne déposera pas le fer cruel. Bien des fois il méprisera l’argent et l’or : il se contentera des billets de banque. Elle ne s’abstiendra pas désormais du sang chéri de ses frères, la race généreuse : elle couvrira de carnage et l’Europe et l’autre rive de l’océan Atlantique, cette jeune nourrice de la pure civilisation, chez qui une fatale question de poivre, de cannelle ou d’autre épice, ou bien de canne à sucre, ou tout ce qui se change en or, pousse toujours les bandes fraternelles à entrer en guerre les unes contre les autres. Le vrai mérite, la vertu, la modestie, la bonne foi, l’amour de la justice, seront toujours, dans tout État politique, à l’écart, étrangers aux affaires communes, injuriés et vaincus : parce que la Nature a voulu qu’en tout temps elles fussent au bas des choses. L’audace arrogante, la fraude et la médiocrité règnent toujours : leur destin est de surnager. Quiconque aura la puissance et la force, en abusera, qu’elles soient réunies en un seul ou divisées, dans quelque forme politique que ce soit. C’est la première loi que la Nature et le Destin aient écrite sur le diamant. Ni Volta ni Davy ne la changeront avec leur électricité, ni toute l’Angleterre avec ses machines, ni le siècle nouveau avec un fleuve d’écrits politiques grand comme le Gange. Toujours l’honnête homme sera dans la tristesse ; l’homme vil dans les fêtes et la joie. Tous les mondes seront continuellement en armes et conjurés contre les âmes élevées : le vrai bonheur sera poursuivi par la calomnie, la haine, l’envie ; le faible sera la proie du fort ; le mendiant à jeun sera le serviteur et l’esclave des riches, dans tout genre de gouvernement, près ou loin de l’équateur ou des pôles : il en sera éternellement ainsi, tant que sa propre demeure et la lumière du jour ne manqueront pas à notre race.

Ces légers restes et ces traces du temps passé laisseront forcément des marques dans l’âge d’or qui se lève : car la société humaine a par nature mille principes et mille éléments discordants et contradictoires : et, quant à faire cesser cette discorde, l’intelligence et la force des hommes ne l’ont jamais pu, depuis que naquit notre race illustre, et de notre temps aucun traité ni aucun journal ne le pourra, quelle qu’en soit la sagesse ou la puissance. Mais dans les choses plus importantes, la félicité mortelle deviendra entière et toute nouvelle. Plus souples de jour en jour deviendront les habits ou de laine ou de soie. Les agriculteurs et les artisans laissant à l’envi leurs habits grossiers, couvriront de coton leur peau rude, et leur échine de drap fin. Mieux faits pour l’usage, et, certes, plus beaux à voir, les tapis, les couvertures, les sièges, les canapés, les tabourets et les tables, les lits et tous les meubles orneront les appartements de leur beauté garantie pour un mois ; la cuisine ardente admirera de nouvelles formes de chaudrons et de marmites. De Paris à Calais, de Calais à Londres, de Londres à Liverpool, le chemin ou plutôt le vol sera si rapide qu’on n’ose l’imaginer, et sous le vaste cours de la Tamise s’ouvrira un passage, œuvre hardie, immortelle, qui devait déjà être faite il y a plusieurs années. Les rues les moins fréquentées des cités souveraines seront mieux éclairées la nuit et aussi sûres que les plus grandes rues d’une ville de province ne le sont aujourd’hui. Telles sont les douceurs et l’heureux sort que le ciel destine à la génération qui vient.

Heureux ceux qu’à l’heure où j’écris la sage-femme reçoit vagissants dans ses bras ! Ceux qui sont destinés à voir ces jours désirés, où par de longues études et avec le lait de sa chère nourrice chaque enfant apprendra combien de livres de sel et de viande, combien de boisseaux de farine absorbe par mois son village natal ; combien de naissances et de morts le vieux prieur enregistre chaque année. Alors de puissantes machines à vapeur imprimeront en une seconde des millions d’exemplaires ; la plaine et la colline, peut-être même la mer immense, comme par une troupe de grues qui cachent tout à coup le jour avec leur vol, seront couvertes par les gazettes, cette âme et cette vie de l’univers, cette unique source de la science pour cet âge-ci et pour l’âge à venir !

Comme un enfant, avec des bouts de papier et de petits morceaux de bois, élève soigneusement un édifice en forme de temple, de tour ou de palais, le regarde un instant et le détruit aussitôt, parce qu’il a besoin de ce bois et de ce papier pour un nouveau travail ; de même la Nature, si sublime à contempler que soit son œuvre, ne la voit pas plutôt parfaite, qu’elle entreprend de la défaire, en en disposant autre part les parties séparées. En vain, pour se préserver, elle et les autres, de ce jeu méchant, dont la raison lui est éternellement cachée, la race mortelle se hâte d’employer mille talents de mille façons diverses avec sa docte main : en dépit de tout effort, la Nature cruelle, enfant invincible, satisfait son caprice et, sans repos, se divertit à détruire et à former. Une famille variée et infinie de maux et de peines incurables accable le fragile mortel, fait pour périr irréparablement ; une force hostile, destructrice, le frappe de tous côtés, au dedans et au dehors, et le suit opiniâtrement depuis le jour de sa naissance ; elle le fatigue et l’abat, elle qui est infatigable, jusqu’à ce qu’il gise, écrasé enfin et éteint par sa mère impie. Voilà, ô noble esprit, les misères extrêmes de l’état mortel : la vieillesse et la mort ont leur principe en nous dès que notre lèvre d’enfant presse le tendre sein qui nous transmet la vie : le joyeux dix-neuvième siècle ne peut pas, je crois, corriger cela, pas plus que ne l’a pu le dixième ou le neuvième et que ne le pourront davantage les âges futurs. Enfin, s’il est permis d’appeler quelquefois la vérité par son nom, tout homme né, n’importe quand, ne sera en somme que malheureux, non seulement dans l’ordre et la vie politiques, mais en tout, et ce mal est inguérissable par son essence et par les lois universelles qui embrassent le ciel et la terre. Mais les esprits sublimes de mon siècle ont trouvé un projet nouveau et presque divin : ne pouvant rendre personne heureux sur terre, ils ont oublié l’homme et se sont mis à rechercher une félicité générale : ils l’ont trouvée aisément et font d’un grand nombre d’hommes, tous tristes et malheureux, un peuple heureux et gai : le troupeau de politiques admire ce miracle, que n’ont pas encore expliqué les pamphlets, les revues et les gazettes.

Ô intelligence, jugement, esprit surhumain de l’âge présent ! Et quelle sûre philosophie, quelle sagesse, ô Gino, nous sont enseignées, dans des sujets encore plus sublimes et plus mystérieux, par mon siècle et le tien ! Avec quelle constance, ce qu’il méprisait hier, il l’adore aujourd’hui prosterné et l’abattra demain pour aller en ramasser les morceaux et le relever le lendemain dans la fumée de l’encens. Combien doit-on estimer et quelle foi inspire l’accord unanime de notre siècle ou même de notre année ! Comparons notre opinion à celle de l’année, dont différera celle de l’année suivante : comment faire pour être toujours d’accord avec son temps ? Et, si l’on oppose les temps antiques aux modernes, combien à philosopher ainsi notre science s’est altérée !

Un de tes amis d’autrefois, louable Gino, un maître de poésie sûr de lui, et même, en toutes sciences, arts et facultés humaines, docteur et correcteur de tous les esprits qui jamais furent, sont ou seront, m’a dit : « Laisse tes propres sentiments : ils n’intéressent pas cet âge viril ; tourne-toi vers les sévères études économiques, fixe ton regard sur les choses publiques. À quoi te sert d’explorer ton propre cœur ? Ne cherche point au dedans de toi matière à tes chants. Chante les besoins de notre siècle et l’espérance mûre. » Mémorables sentences ! Je poussai un rire épique quand à mon oreille profane résonna le mot d’espérance semblable à un propos comique ou à un vagissement sorti d’une bouche qui se détache de la mamelle. Mais maintenant je retourne en arrière, je suis une voie tout opposée : il m’est clair désormais, par des faits non douteux, qu’il ne faut pas contredire son propre siècle, si on lui demande des louanges et de la renommée, mais lui obéir et le flatter fidèlement : par ce chemin court et aisé on va aux étoiles. Quoique désireux des étoiles, je ne pense pas à faire des besoins du siècle la matière d’un chant : le nombre sans cesse accru des marchands et des boutiques y pourvoit largement. Mais je chanterai certainement l’espérance, oui, l’espérance dont les Dieux nous donnent déjà un gage visible : car déjà, principe de la nouvelle félicité, on voit sur les lèvres et la joue des jeunes gens d’énormes poils de barbe.

Oh ! salut, ô signe sauveur, ô première lumière de l’âge fameux qui se lève ! Regarde devant toi comme se réjouissent le ciel et la terre, comme brille le regard des jeunes filles, et, parmi les festins et les fêtes, comme vole déjà la renommée des héros barbus. Crois, crois pour la patrie, ô race moderne qui es mâle assurément. À l’ombre de tes poils, l’Italie croîtra, et toute l’Europe croîtra depuis les bouches du Tage jusqu’à l’Hellespont, et le monde se reposera dans la sécurité. Et toi, commence à saluer en riant tes pères hérissés, ô génération enfantine, élue pour les jours d’or, et ne t’épouvante pas de l’innocente noirceur des visages aimés. Ris, ô tendre génération ; à toi est réservé le fruit de tant de discours ; tu verras la joie régner ; cités et campagnes, vieillesse et jeunesse marqueront un égal contentement, et les barbes ondoieront longues de deux palmes.