Poissons d’eau douce du Canada/Centrarchidés

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C. O. Beauchemin & Fils (p. 81-86).

CENTRARCHIDÉS




LE CRAPET CALICOT


Crapet calicot. The Strawberry-bass (crapet-fraise). — Pomoxys sparoïdes. — Labrus sparoïdes.


Les centrarchidés n’existent pas dans le vieux monde ; mais, très répandus dans l’Amérique du nord, où ils font souche, ils y représentent partout des familles de poissons réputées fort aristocratiques dans les eaux douces. Les Américains les sont descendre du soleil, en les rangeant tous sous le nom de sun-fishes (poissons du soleil). Leurs auteurs, fiables entre tous, Jordan et Gilbert, les classent parmi les percoïdes, les divisent en dix genres, les subdivisent en vingt-cinq espèces, dont cinq ou six, peut-être davantage, habitent les eaux du Canada. La désignation générale de centrarchidés sous laquelle la famille est scientifiquement connue s’explique par l’exagération des dimensions des doubles nageoires anale et dorsale, dans leurs parties adipeuses — comme l’œil en est frappé à la vue des crapets. Pourquoi l’achigan, comparativement modeste dans l’affiche de ces plumets, et de figure autrement imposante, a-t-il été réduit à ce cadre — pour lui véritable lit de Procuste — ? Je ne saurais trop qu’en dire, et faire se pourrait que la question embarrassât, autant que moi, les savants classificateurs de ces poissons. Pour faire des centrarchidés, des sun-fishes, ils ont dû prendre comme type le crapet jaune ; autrement, la forme de ces poissons et leur couleur sombre ne sauraient justifier une pareille appellation. Le plus infime du genre aurait-il imposé son nom au plus vaillant et au plus fort, qui est l’achigan ? C’est chose fort possible sur notre continent, qui s’appelle l’Amérique lorsqu’il devrait porter le nom de Colombie ? C’est en vain que les ichthyologistes européens voudraient parquer les centrarchidés parmi les serranidés, lorsque ces derniers sont tous poissons de mer et que les centrarchidés sont tous poissons d’eau douce. Pourquoi perdre tant de latin, à propos de si menu fretin ?

Parmi les centrarchiclés, ou les sun-fishes, figurent tous les poissons du Canada que nous appelons crapets, dans la province de Québec, que nos compatriotes anglo-saxons nomment, suivant les individus, black-bass, rock-bass, calico-bass, pumpkin-bass ; que les scientists inscrivent au haut du tableau, à titre de sous-genre — ambloplites ; — comme espèce, a rupestris ; — a lepomis gibbosus ; — a micropterus Dolomieu… et en veux-tu ?… en voilà !

Crapet ? rien de semblable pour désigner un poisson n’existe dans un dictionnaire français.


Montpetit - Poissons d'eau douce du Canada, 1897, illust sp 0001 22.png
Fig. 26. — Le CRAPET CALICOT (The Strawberry-bass).


C’est peut-être la corruption du mot américain crappie ?

Précisément, j’ai cherché le mot américain crappie, dans Webster, et il n’y est pas. J’ai lieu de croire qu’il est simplement la transformation par oreille du mot canadien crapet, qui a dû être appliqué à ce poisson longtemps avant que les colons de la Nouvelle-Angleterre aient eu lieu de le connaître. Le crappie n’existe pas dans la région des grands lacs, mais il est représenté par le sparoïdes ou strawberry-bass qui lui ressemble tellement que certains auteurs ont proposé de les appeler, l’un « crappie du nord » et l’autre « crappie du sud ».

Que ce poisson ait pris le nom de crappie dans les eaux limpides des grands lacs ou dans les eaux vaseuses des bouches du Mississipi, il n’y en a pas moins raison de croire que ce nom n’est que l’altération du mot français crapet qui lui aura été donné, soit au Canada, soit à la Louisiane, un siècle et plus avant que les Anglais eussent fait sa connaissance.

Ah ! le crapet ! voilà une locution essentiellement canadienne que nous avons tous entendue de la bouche de nos mères, lorsque pour une taquinerie, une méchanceté, un mauvais tour, elles nous menaçaient de taloches de velours. Ah ! le crapet ! Cela voulait dire : « On a beau le prendre par un bout ou par l’autre, il est toujours hérissé, prêt à nous faire mal, c’est un crapet. »

Les États-Unis réunissent les vingt-cinq espèces de crapets que nous groupons sous la classe secondaire de centrarchidés, lorsque le Canada n’en compte que cinq espèces bien distinctes. Nous en avons peut-être davantage, mais le peu d’encouragement donné jusqu’ici aux études ichthyologiques, dans notre pays, n’a pas permis aux disciples de Walton les plus entreprenants de s’en assurer.

Le crapet calicot, originaire des grands lacs qu’il habite encore, a dirigé d’abord ses migrations vers le cours du Mississipi où il est allé rejoindre son frère, le crappie, sybarite des bayous et des eaux bourbeuses du pays de la canne à sucre, du tabac et du coton, sans cependant partager ses mœurs ni son habitat.

Le canal Rideau où le premier coup de bêche fut donné en 1826, et le dernier, en 1834, mit en communication les deux villes de Kingston et d’Ottawa, la première étant alors un des joyaux de la couronne, la dernière assise dans un log-house, mangeant du pain dur gagné à la hache plutôt qu’à la charrue, et ne voyant pas même en rêve les destinées qui l’attendaient, ce diadème de capitale du Canada, si bien représenté par les édifices parlementaires couronnant ses hautes falaises.

Trop timide, le calicot avait hésité jusque-là à risquer l’aventure dans les eaux tourmentées des rapides du grand fleuve Saint-Laurent, mais il se laissa glisser sur la pente douce du canal, arriva un beau jour dans les nappes d’eau qui baignent les terrains de la Ferme expérimentale, de l’Exposition et de Deep Cut, derniers tronçons de cours d’eau amputés par la coupe du canal, où il s’est multiplié d’une manière extraordinaire. De là il se répandit dans l’Ottawa qu’il descendit graduellement jusque près de son embouchure, sans pénétrer toutefois dans les eaux du fleuve Saint-Laurent.

Depuis longtemps, je voyais bouillonner l’eau du canal, par les temps calmes, au soleil couchant, sans pouvoir m’expliquer ce qui en était cause. Les enfants pêchaient sur le bord force barbottes et carpons, poissons de vase, mais de poissons ailés, de surface, ils n’en rapportaient jamais à la maison. Je m’avisai de pêcher à la mouche, et du premier soir, je fis une razzia de quarante à cinquante poissons vifs, couleur beurre frais, nuancés de taches vert-olive, très jolis à voir, que je reconnus être des crapets, mais des crapets d’une espèce que je ne connaissais pas. Depuis ce jour, quand le temps était au beau, jusqu’à la fin de septembre, rarement j’ai manqué de donner un coup de ligne, à la brunante, entre chien et loup, tantôt à Deep Cut et un peu plus haut, tantôt dans les étangs voisins du terrain de l’Exposition, et de la Ferne expérimentale, avec un succès constant, un plaisir toujours nouveau contre ce joli poisson. C’est au-dessous du pont du canal, au bout de la rue Banks, le long de la bordure de belle angélique, cet herbage de marais de la rive gauche, que j’ai fait mes meilleures pêches. Bientôt, les canotiers amateurs, en prenant le frais, s’arrêtèrent pour me regarder pêcher ; et le lendemain, je les vis arriver munis de lignes à mouche pour me faire concurrence. Tous n’étaient pas également heureux, mais ils ne s’en amusaient pas moins.

C’était de mode.


PORTRAIT DU CRAPET CALICOT


Le crapet calicot étant à peu près inconnu dans la province de Québec, il est à propos que j’en trace ici le portrait d’après les données des meilleurs auteurs américains et mes propres observations.

« Corps plus ou moins allongé, fortement comprimé, le museau avancé ; bouche grande, oblique ; maxillaire large, avec un os supplémentaire bien développé. Des dents au vomer et au palatin ; peu ou point de dents sur la langue ; os pharyngiens garnis de dents aiguës ; arcs branchiaux longs, minces et nombreux ; opercules échancrés ; préopercule légèrement dentelé ; écailles grandes, légèrement cténoïdes ; nageoires grandes ; l’anale plus grande que la dorsale, composée de six dards épineux et de dix-sept rayons membraneux ; la dorsale à six ou huit rayons épineux gradués ; la dorsale épineuse plus courte que l’adipeuse ; la caudale concave ; branchiostèges, sept. Son nom latin pomoxys signifie opercule aigu. »

Voici ce qu’en dit le professeur Goode :

« Le crapet fraise (the strawberry bass), lepomoxys sparoïdes, le labrus sparoïdes de Lacépède, est un beau poisson connu sous plusieurs noms différents suivant les eaux qu’il habite. Sur le lac Érié et dans l’Ohio, en général, c’est le strawberry bass, le strawberry perch ou le grass bass. M. Klippart l’appelle le bitter head, le lamplighter, et M. Kirtland le nomme bank lick bass, et il est également appelé le bar fish, razor back, chinquapin perch, silver bass et bingfin fish. Sur le lac Michigan il est généralement connu sous la désignation de bar-fish, remplacé dans l’Illinois par le calico bass, qui est bien la désignation la mieux appropriée, vu la variété de ses couleurs. Dans le sud, à l’instar de l’ambloplites rupestris il devient un gogle eye ou une gogle eyed perch. Le crapet calicot se trouve en grande abondance dans les lacs et les étangs de la région des grands lacs et des sources du Mississipi. Il est également répandu dans la vallée du Mississipi, et il se montre dans les ruisseaux des deux Carolines et de la Géorgie, à l’est des montagnes. Il recherche de préférence les eaux calmes, limpides, sur un fond tapissé d’herbes, et rarement on le verra dans les eaux bourbeuses des bayous habitées par le crappie. C’est un excellent poisson de table qui atteint parfois le poids de deux à trois livres, quoique généralement il ne pèse pas plus d’une livre. Comme tous ses congénères, c’est un poisson sportif, mais il n’est pas aussi vorace que la plupart d’entre eux. »

Au tour du professeur Kirtland de nous peindre ses mœurs et de l’apprécier à sa valeur.

« Le crapet calicot n’a pas été jugé digne, jusqu’ici, de l’attention des pisciculteurs ; toutefois, après l’avoir étudié longuement, avec un soin minutieux, je n’hésite pas pas à dire qu’il mérite de faire figure, non seulement sur les marchés locaux, mais à côté des poissons du million sur les plus grands marchés, à la bourse même. Il est originaire de nos cours d’eau et des lacs de l’Ouest, où il se retire habituellement dans des eaux profondes et calmes ; toutefois, en certains cas il s’est frayé un passage dans les eaux fraîches de rivières et même de petits ruisseaux, soit en suivant des canaux, soit en étant transporté par les hommes, où il s’est facilement conformé au changement, et dans les deux ou trois ans il a peuplé jusqu’à trop plein ses nouveaux endroits d’habitation.

« Comme poisson de table, peu d’espèces de poissons d’eau douce peuvent lui être comparées. Pour la vitalité et la rapidité de son accroissement il n’a pas d’égaux.

« Le crapet calicot convient parfaitement au peuplement des étangs, pourvu qu’ils soient d’une profondeur convenable. Il ne nuira en rien au développement d’autres espèces de poissons ; grands ou petits, habitant les mêmes eaux. Il vivra en paix avec tous, et si d’un côté sa conformation et ses dispositions l’empêchent d’attaquer les autres, sauf de jeunes alevins, d’un autre côté, les dards aigus qu’il porte au dos et à l’anale tiennent en respect les poissons ravageurs, voire même le brochet, le pire de tous. »

Parmi tous les noms énumérés plus haut que les Américains ont donnés à ce poisson, j’ai choisi celui de crapet calicot pour le désigner en français, en lui conservant toutefois son nom scientifique de pomoxys sparoïdes, universellenent connu. Si ce poisson se répandait — comme je l’espère — dans les eaux douces de la province de Québec, je proposerais le nom de crapet beurre frais qui en rend bien la couleur, à mon avis. En attendant, continuons de l’appeler crapet calicot.

Ce poisson fraie au printemps, comme tous ses congénères, de fin mai au huit ou dix juin ; il se creuse un nid le long des grèves, dans le gravier, en forme de cercle d’un diamètre de quinze à dix-huit pouces, sous une couche d’eau d’un pied d’épaisseur au plus.

Le nombre de ses œufs est inconnu, mais on sait que comme l’achigan et ses alliés il veille avec un soin jaloux sur ses œufs et sa progéniture, et qu’il se multiplie d’une façon prodigieuse dans toutes les eaux où il a été déposé jusqu’ici. Pas plus que l’achigan il ne saurait être soumis aux procédés de la pisciculture ; mais cela importe peu, car, d’un seul coup de seine, on pourrait en capturer plus de mille dans les eaux du canal Rideau et les étangs que j’ai mentionnés plus haut. Nous trouverions profit à le cultiver dans des étangs ou dans des lacs spécialement protégés pour en faire des greniers de semences d’alevins destinés à ensemencer d’autres lacs ou cours d’eau, aujourd’hui stériles ou peuplés de poissons mous sans valeur. Que l’exemple parte de là, que ce beau poisson fasse son apparition avec honneur sur nos marchés et vous verrez nombre de particuliers emboiter le pas, pour s’enrichir en s’amusant. On peut compter que ce poisson ne tardera pas à faire son tour d’Europe, d’Asie même, à la suite de l’achigan, du huananiche et d’autres poissons canadiens.

Le crapet calicot est doux d’entretien : il se nourrit principalement d’insectes, de petits coquillages, de mannes et d’éphémères quelconques. Toutefois, il saura bien croquer en passant, ici une écrevisse, là une sangsue, ailleurs, un minnuce égaré dans ses herbages, il mordra même au ver rouge et à l’asticot. Pour être modéré dans son appétit, il n’en est pas moins carnassier. Il dîne à l’anglaise, le soir, et prolonge les plaisirs de la table fort avant dans la nuit, surtout quand la lune éclaire la salle du festin.