Poissons d’eau douce du Canada/Salmonidés de la Colombie

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
C. O. Beauchemin & Fils (p. 453-466).

LES SALMONIDÉS DE LA COLOMBIE


La faune américaine est, comme sa flore, d’une très grande variété, qui répond à l’infinie diversité des conditions du sol et du climat ; oiseaux, poissons, amphibies, reptiles, insectes de tout genre sont représentés en multitudes. La proportion des mammifères est aussi très considérable, mais les grandes espèces que possèdent l’Afrique et l’Asie n’ont point leurs pareilles en Amérique ; les naturalistes du dix-huitième siècle avaient déjà remarqué que dans le monde le plus étroit les animaux ont de moindres dimensions. L’Amérique eut le mastodonte, à une époque géologique récente ; aux âges tertiaires, les monts Rocheux eurent aussi leurs prodigieux dinocérates ; mais actuellement, le nouveau monde n’a point de quadrupède que l’on puisse comparer à l’éléphant, au rhinocéros, à la girafe ; pourtant, il a parmi ses fauves, des bêtes de forte taille, telles que l’ours blanc polaire et l’ours gris des montagnes Rocheuses, l’orignal et le caribou du Canada, le jaguar de l’Amérique tropicale, désigné ordinairement par les indigènes, de même que la panthère, sous le nom de « tigre. » C’est que, en effet, des espèces distinctes représentent le même type en deux milieux différents ; on a pu dire aussi de la vigogne, qu’elle est le chameau de l’Amérique, et du nandou, qu’il en est l’autruche. Le continent du sud contraste avec celui du nord comme centre de création ; il possède un très grand nombre de femelles animales qui ne se trouvent point dans l’Amérique du Nord.

Il n’a pas moins de 2300 espèces d’oiseaux, pendant que l’Amérique septentrionale en a 700, trois fois moins ; pour les poissons, le contraste est encore plus frappant ; les eaux américaines du nord ressemblent à celles de l’Afrique et de l’Asie, pour leur faune ichtyologique. Les espèces particulières à l’Amérique méridionale se comptent par milliers. Agassiz en a recueilli deux mille dans le seul bassin de l’Amazone ; un seul lac en possède autant que l’Europe.

Il faut bien convenir qu’entre tous les pays, et même entre toutes les provinces du Canada, la Colombie est loin de briller par le nombre d’espèces de ses poissons. En revanche, ses lacs et ses rivières, tant vastes qu’ils soient, débordent des espèces qui les habitent. Et ces espèces sont des plus précieuses pour le commerce et la nourriture de l’homme. Il suffit de nommer ses quinze ou vingt variétés de saumons, ses truites innombrables, de plus de cinquante variétés, ses houlicans, tour à tour lampadaires, et thérapentes suivant qu’ils servent de flambeaux ou de remèdes contre la consomption : ses esturgeons, du poids énorme de plus de cinq cents livres, pour rejeter dans l’ombre l’énumération inépuisable de la faune ichtyologique de l’Amérique du Sud. En 1887, le Révd. L. Brown disait :


« Il n’est pas de côtes ou de rivières qui soient plus riches en poissons que celles de la Colombie anglaise.

« Au mois d’avril apparaît le célèbre houlican. Des milliers de ce poisson se pressent à l’embouchure de la rivière Fraser, où son arrivée est annoncée par des volées de goélands que l’on aperçoit au-dessus des bancs, guettant l’occasion de saisir leur proie et faisant retentir de leurs cris aigus les régions d’ordinaire si tranquilles du Fraser.

« Le houlican ressemble à l’éperlan, mais il est un peu plus gros et a un goût délicieux. Il est si huileux que l’on assure que celui que l’on prend au nord peut brûler comme une chandelle.

« Il est hors de doute que ce poisson ferait d’excellente sardine que l’on pourrait conserver dans sa propre huile. »


Mais revenons à la truite grise dont nous avons entamé le sujet, depuis le lac Supérieur, en continuant de le traiter par les provinces maritimes, le Labrador et le Manitoba. La connaissance de l’histoire naturelle des poissons se rattache rigoureusement à la géographie des pays, et surtout à la description des rivières, des lacs et des mers, s’il est question des poissons en général, des lacs et des cours d’eau, s’il ne s’agit, comme ici, que des poissons d’eau douce. La Colombie anglaise est un pays des plus pittoresques, comprenant une grande partie des montagnes Rocheuses que domine le pic élevé du mont Saint-Élie, qui secoue son panache de feu au-dessus des sombres horreurs du Pacifique, pendant que des serpents immenses ayant noms le Mackenzie, la Skeena, le Yukon, la Stikeen, le Fraser, les rivières la Paix, Pelly et vingt autres, se tordent à ses pieds, cachés sous sa robe de neige. Ces rivières, sorties de centaines de lacs, se roulent, s’enroulent, se brisent, se précipitent du haut de rochers de deux à trois cents pieds d’élévation, s’ouvrant des abîmes aux flancs des montagnes, se changeant, à leur tour, en lacs, en glaciers, en escaliers tournants par où remontent en troupes immenses, des esturgeons, des saumons, des truites de toutes couleurs et de toutes grandeurs.

Mais ces saumons rapides, ces esturgeons superbes, ces truites aux flancs argentés, cet inconnu pâle et efflanqué qui peine à la remonte du courant, mais qui passe tout de même, poussé, pressé, bousculé par des flots de chair vivante, eh oui ! ces esturgeons, ces saumons, ces truites importés ne les reconnaissez-vous plus ? Ce sont pourtant les mêmes que vous avez vus, il y a quinze jours à peine, à l’entrée de la Skeena, marchant à l’assaut des montagnes qui s’effaçaient devant eux. Je nomme ici la Skeena, parce que nous nous rencontrons sur le lac Babine, une de ses sources les plus considérables, où la Compagnie de la Baie d’Hudson s’approvisionne de saumons pour des millions ; je pourrais en dire autant et davantage de tous les fleuves qui se déchargent dans le Pacifique. C’est dans le lac Stewart que se rencontre le fameux esturgeon Richardsonii qui n’a de supérieur par la taille que dans la mer Caspienne. Combien de degrés remonte le Fraser avant d’atteindre le lac Tatla ? Ces degrés sont autant de lacs que la rivière attache comme autant de paliers aux flancs des montagnes Rocheuses. Lorsque ces montagnes mesurent dix mille pieds d’élévation, rien de surprenant qu’il faille trente degrés ou trente lacs espacés pour les gravir. Qui s’étonnerait de la hardiesse de l’ascension après avoir vu se précipiter ces écoles de saumons à la porte de la rivière Fraser ? J’ai conservé précieusement une photographie représentant des pêcheurs surpris sur des cailloux au milieu du courant, les hommes envahis par la vague saumonière soudainement refoulée dans le fleuve par l’Océan ; je vois là plusieurs saumons le ventre en l’air, étouffés et emportés par le courant, en déroute : Quia Jordanis nonversus est retrorsum.

En vérité, il est peu de chose d’aussi terrifiant, sinon admirable, je ne dirai pas que l’édification, mais bien plutôt que le bouleversement qui a fait sur notre globe cette grossière couture qui s’appelle les montagnes Rocheuses, et dont les points les plus rustiques sont marqués par l’Alaska et la Colombie anglaise. C’est une terre de colère sans cesse attisée par des volcans et des secousses souterraines. Vous avez ici, sur les roches déchiquetées par la mer, une image parfaite des côtes de la Norvège. Un jour, le mont Saint-Élie, pris de fureur, se déchire les flancs pour verser à deux océans plus de dix fleuves. Les îles Charlotte se séparent du continent, fendues comme par un énorme coup de hache ; et les glaciers pendent à la barbe de ce nouvel Etna qui les crache en rivières, en lacs. Ils sont profonds, allez, ces lacs ! aussi profonds qu’ils sont grands, et ils sont faits pour imiter les lacs d’Ontario et les lacs de la Suisse, où se plaît la truite grise et le namaycush. De plus beaux, de plus vastes glaciers vous en trouverez peut-être dans le Groënland ? Allez-y voir ! Eh oui, la truite des lacs, étonnée, taciturne, sous ses centaines de pieds d’eau, se demande où vont courir ses frères aînés, les saumons du Pacifique et ses sœurs folles des lacs, de la bruyère et de la mer ? De mœurs douces et paisibles, la truite grise ne sait se déranger dans ses amours que pour aller se rafraîchir, en compagnie, à l’embouchure du ruisseau voisin. Respectueuse du domicile avant tout, pour elle, l’émigration est une faute grave dont elle se tient responsable envers des générations entières.


LES SAUMONS DU PACIFIQUE


On dit généralement qu’il existe cinq espèces de saumons sur les côtes nord-ouest de l’Amérique ou dans les eaux de l’océan Pacifique qui baignent notre continent. Cinq espèces de saumons, la chose se prononce vite, mais quand il s’agit d’en faire la description l’embarras se présente. Pour cinq espèces annoncées il s’en trouve aisément sept ou dix ou douze. Vous en avez des gros, des petits, des longs, des courts, des noirs, des argentés, des timides, des audacieux, des émigrants, des sédentaires ; on vous montre tel saumon qui n’a pas visité la rivière depuis quatre ans, mais il est vrai qu’il la remplit consciencieusement cette fois, de son espèce. Il n’est plus besoin de le pêcher, vraiment ! on voit les gens, de pauvres diables de sauvages, entrer dans la rivière Fraser et ses tributaires, par exemple, et prendre à la main le poisson qu’ils rejettent sur les rives, où les femmes s’en emparent pour le tuer ou le dépecer. Le Puget Sound est, en plusieurs saisons, fréquenté par une telle quantité de saumons qu’il est impossible de jeter une pierre dans l’eau sans qu’elle ne touche plusieurs poissons, de telle sorte que cette pierre ne peut rencontrer le fond ; la capture de trente saumons, dans une journée, ne serait pas une prise excessive pour deux Indiens adroits.


« Ces saumons, dit le Dr Sauvage, appartiennent à de nombreuses espèces, à Vancouver et dans la Colombie anglaise, du moins. À Victoria, en juin ou en juillet, arrive une grande quantité de saumons quinnat, que, dans ces derniers temps, on a cherché à acclimater en Europe ; avec lui se trouve une autre espèce, le saumon de Gardner. Ces deux poissons sont les saumons d’été, mais l’automne voit arriver aussi ses espèces particulières ; peu après le saumon de Gardner vient le saumon aux petites dents ; en octobre, le saumon lycaodon ; enfin, et en dernier lieu, le saumon protée. Le saumon pourpré fréquente également les côtes nord-est de l’Asie et nord-ouest de l’Amérique, tandis qu’au Kamtchatka, nous trouvons les saumons leucoménés, le lycaodon, le sanguinolent, l’oriental et le callaris, ce dernier d’une belle couleur rouge, relevée de taches brunes. La plupart de ces poissons peuvent atteindre une grande taille, et peser plus de cent livres. »


Il en est ainsi surtout du saumon quinnat qui salue son maître en passant aux portes des rivières Colombie, Fraser et Skeena, en disant : Ave, Cesar morituri te salutant. Ils s’en vont en effet, là-haut, sur les montagnes, pour y déposer leurs œufs dans le fond d’un ruisseau ; si ces œufs tombent en deçà des Cascades, tant mieux pour eux, car ils reverront la mer ; mais s’ils sont poussés au delà, ils périront sur les flancs orientaux des montagnes Rocheuses ou dans un lac de truites grises. C’est par millions que la Compagnie de la baie d’Hudson les achète, au lac Babine, aux sources de la Skeena, pour elle et pour ses chiens. Tout le long de la côte, jusqu’à la baie Kotzebue, les rivières de l’Amérique laissent couler de l’huile et du sang de saumon, un beau sang rouge s’il en est. Les commis d’un comptoir américain de l’Alaska expédièrent un jour à New-York, aux membres de leur compagnie, quelques barils de saumon de la baie de Kotzebue, par un steamer de la ligne de San-Francisco. Si gras était ce poisson qu’il n’en resta que de la chair à pâté fondue dans l’huile, une fois rendue au port. Un peu de vent sur mer avait suffi à changer la chair en sauce. Les Chinois, qui ont du flair en ces matières, étaient déjà rendus à l’Alaska dès le lendemain de l’installation des Américains à Juneau-City, la principale place d’affaires des nouveaux acquéreurs. De là ils ne tardèrent pas à envahir New-Westminster, où nous avons eu maille à partir avec eux. Oh ! les misérables coyotes qu’ils sont, appliqués partout à dévorer les charognes du monde entier !

C’est M. Norris, un auteur américain, qui réduit les saumons du Pacifique, du genre Onchorynchus, qui veut dire nez en crochet, à cinq espèces distinctes, savoir : le Quinnat ou Tyee ; le Kysutch ou Blue-back ; le Nerka ou Saw-qui ; le Kela ou Cultus, et le Quillayute ou Houlahan.

Le saumon Quinnat ou Tyee est le plus beau saumon du Pacifique, et souvent il atteint le poids de cent livres. Il était jadis très abondant dans les rivières Sacramento et de la Colombie, mais on en a tant pêché et tant emboîté que la quantité de ces poissons en est réduite au dixième de ce qu’elle était. Toutefois, ils sont encore assez abondants dans la rivière Fraser et les rivières plus septentrionales. On en capture aussi dans le détroit de Puget, mais le nombre en a diminué. C’est un beau poisson sportif. Il donne à la cuiller, en eau salée, et il mord aux œufs de poisson, en eau douce.

Le kisuth ou blue-back salmon est le plus gracieux de tous les saumons, et le plus précieux après le Tyee. Il n’a pas la chair riche et ferme du Tyee, mais c’est un poisson délicieux, et sa chair est d’une vraie


Montpetit - Poissons d'eau douce du Canada, 1897, illust p484.png
Fig. 204. — Pêche au Saumon.

couleur saumonée. C’est également un poisson sportif, et les pêcheurs

amateurs le préfèrent au Tyee, vu qu’il mord à la cuiller et qu’il combat en désespéré. Il porte également le nom de Coho. Il atteint le poids de plus de vingt livres, et il est très recherché par les commerçants, de poissons et les fabricants de conserves.

Le Nerka. Le Nerka n’est qu’un rare visiteur du détroit de Puget. Dans la rivière Fraser, au contraire, il est un des principaux poissons du printemps ; il vient même quelquefois avec la dernière ascension du Tyee.

Une moitié du saumon exporté jadis de la rivière Fraser en Angleterre était peut-être du Saw-qui, lorsque fut exploité ce cours d’eau boueux. Ce poisson ne dépasse jamais douze ou quatorze livres de poids, et il est dédaigné par les amateurs de pêche. Une fois piqué il ne présente qu’une faible résistance et se rend lâchement.

Le keta ou cultus (ce qui signifie mauvais, ou bon à rien), autrement connu sous le nom de saumon-chien, habite tout le long de la côte nord du Pacifique. On le trouve dans toutes les rivières, tous les lacs, tous les ruisseaux et ruisselets, fossés et fondrières en rapport avec les rivières fournissant assez d’eau pour lui permettre d’y nager ; et on prétend même l’avoir vu sur terre en quête d’eau. Sa chair est blanche et sans valeur, sauf pour les sauvages. (Ils se régalent même de corneilles). La seule chose que l’on puisse admirer dans ce poisson c’est sa détermination. Il a grandement développé le mot « en avant » et s’il rencontre dans le courant un obstacle qu’il ne puisse surmonter, il essaiera de grimper par-dessus. S’il ne peut y réussir, il attaquera l’obstacle de son museau jusqu’à ce qu’il périsse à la peine.

En ouvrant une boîte de saumons de la rivière Colombie, si vous trouvez une chair blanche, insipide et sans goût, vous pouvez conclure en toute assurance que quelque vieux martyr de cette espèce a fourni le contenu de telle boîte. Il atteint le poids de douze livres, mord à la cuiller et lutte vaillamment.

Le quillayute est le plus petit des saumons. On ne le trouve que dans la rivière Quillayute, comté de Challam, Washington. C’est un poisson court et épais, pesant environ six livres, que les naturalistes n’ont jamais classifié.

Sa chair est ferme et de bon goût. Mordant vigoureusement à la cuiller il fournit une pêche agréable. En lui donnant le nom de Houlahan, ou poisson-chandelle, les sauvages lui font un compliment, car, à leur avis, le poisson-chandelle est le plus fin morceau de chair qui puisse nager.

Vous n’aurez pas manqué de lire que l’océan Atlantique ne nourrit qu’une seule espèce de saumon, le saumon salar ; c’est bien peu, n’est-ce pas, pour une mer qui baigne les pays les plus avancés de l’Europe et de l’Amérique ? Pour nous, en ce qui concerne le Canada, nous nous rattrapons, grâce à Dieu, par le saumon du Pacifique ; mais pourquoi souffrir cette injustice, lorsque le Danube produit le saumon heusch, et qu’en Norvège vit le saumon mistops, au corps argenté, orné de taches en forme d’X, remarquable pour la petitesse de son œil, et le saumon cambrien ? Celui-ci fréquente également les cours d’eau du Danemark, d’Angleterre et d’Irlande ; il a le dos verdâtre, avec quelques petites taches noires disséminées sur la tête et sur les flancs ; le ventre est argenté ; d’après certains naturalistes, il donnerait des métis avec la truite.


« La pêche du saumon, dit le Dr Sauvage, est très active en Norvège : aussi, le prix de ce poisson a-t-il considérablement augmenté depuis une vingtaine d’années.

« Cette pêche commence dès les premiers jours d’avril et dure jusqu’à la fin de septembre. On se sert de filets placés d’une manière permanente à l’embouchure des fleuves ; ces filets décrivent des lignes sinueuses dans lesquelles s’engage le poisson, et l’on prend souvent ainsi jusqu’à trois cents saumons dans une seule marée. »


C’est exactement le mode de pêche qui se pratique à l’embouchure des grands cours d’eau de la Colombie, à cette différence près que la pêche de chaque jour rapporte à peu près neuf cents pièces, et celle d’une saison environ 12,000 poissons. Deux hommes dans un bac avec un certain nombre de filets à mailles de 4½ à 5 pouces suffisent à la tâche du barrage à l’entrée des rivières. Cette opération se pratique depuis l’entrée jusqu’à quatre ou cinq milles au-dessus, suivant que le pêcheur y voit son profit. Quelquefois le filet fait place à la seine, si l’on voit du bon en cela.


« D’après de la Blanchère, le saumon de Norvège est très recherché pour sa chair succulente, et il s’en exporte, chaque année, une grande quantité, surtout en Angleterre, à l’état frais, et conservé dans la glace. Dans le but de conserver ce poisson pendant un temps assez prolongé pour permettre son expédition dans des contrées éloignées, on a eu l’idée de construire des glacières parfaitement aménagées, dans lesquelles le poisson séjourne sur la glace jusqu’au moment de l’expédition, c’est-à-dire quelquefois sept ou huit jours. Pour le faire voyager, on l’arrime avec de la glace, dans des caisses de bois, de telle sorte qu’il y ait au fond une couche de glace concassée, puis un lit de poissons placés côte à côte, le ventre en l’air ; on remplit les interstices avec de la glace concassée, on fait une nouvelle couche de glace à laquelle on superpose un second lit de poissons, recouverts eux-mêmes par de la glace, puis on ferme la caisse pour l’expédition. »


Depuis le Labrador jusqu’à l’extrémité ouest du Canada, le transport du saumon ou de la truite, qu’il ait été fait par la compagnie Fraser ou par d’autres, n’a jamais été fait autrement, durant ces quarante dernières années. Et le commerce doit sans doute suivre ces mêmes méthodes entre l’Alaska et les États-Unis. N’a-t-on pas adopté à New-Westminster les procédés de congélation en guise de la fabrication des conserves ? On y trouve une sérieuse économie de temps et de main-d’œuvre.

On sait que le salmo salar ou saumon commun de l’Atlantique remonte nos rivières en été pour faire sa ponte en automne et en hiver. En Islande, en Russie et en Colombie il y a du saumon d’été et du saumon d’automne, pour lesquels l’économie varie nécessairement. On remarque en Islande qu’au mois de juin, époque de la pêche, il entre plus de saumons dans les rivières, par certains vents, par le vent soufflant de mer, par exemple. Cette remarque est commune entre les fleuves affluents du golfe Saint-Laurent et ceux de l’Islande.

C’est presque toujours d’après le vent que les pêcheurs de la côte nord du Labrador augurent les chances de la pêche au saumon. À cela peut-être ont-ils raison, car si le vent pousse les glaces à l’entrée des rivières, il y opère un barrage fatal qui empêche le saumon de monter. D’un autre côté, si le vent porte au large, le poisson voyant le passage libre devant lui, monte en si grande abondance qu’on peut le prendre à la main en fouillant sous les grosses pierres, ou en le harponnant au moyen de longues piques. Parfois, après avoir choisi un endroit où les eaux sont basses, les pêcheurs construisent, à l’embouchure des ruisseaux qui se déchargent dans la mer, une digue en pierres, disposée de manière à ce que l’eau puisse passer. À la marée montante, le poisson franchit facilement la digue ; l’eau baissant, il se trouve bientôt prisonnier, et on le capture alors facilement.

D’après le récit d’un voyage en Islande, publié en 1802, et traduit du danois par Gauthier de Lapeyronie, on y pêcherait le saumon d’une manière très curieuse : après que la digue dont nous venons de parler a été établie, on barre la rivière au moyen de filets dont les extrémités sont tenues par des hommes à cheval ; d’autres cavaliers laissent aller leurs chevaux à la nage, ce qui épouvante tellement le poisson, que, dans sa frayeur, il n’ose ni franchir les filets en sautant, ni chercher à se glisser en dessous ; d’un autre côté, le rivage est garni de gens qui jettent des pierres dans l’eau, ce qui effarouche encore davantage les saumons, qui fatalement vont se faire prendre dans les filets tendus au-devant de leur route.


« En Russie, dit Sauvage, le saumon automnal s’engage par petites troupes, au mois d’octobre, dans la Néva, tandis que dans d’autres parties de l’empire se trouve le saumon commun ; celui-ci remonte la Varzouka, l’Oséga, la Dwina du nord, la Mezen, la Petchora, mais n’est plus signalé, à partir de la Chornaya. Dans la Baltique, la mer Blanche et dans les rivières qui s’y déversent, ainsi que dans les lacs communiquant avec ces rivières, les Russes emploient fréquemment, pour s’emparer du saumon, des barrages faits en branches de saule ; de distance en distance sont des filets ou des sortes de cages en osier dans lesquelles le poisson pénètre facilement, mais d’où il ne peut sortir. »


« Dans la Petchora, au dire de M. Soubeyran, on prend le saumon au moyen de filets flottants, dans lesquels le poisson vient s’enmailler, ou à la ligne. Dans ce cas, une perche est organisée, de façon à pouvoir basculer, dès qu’elle est libre, sur une sorte de trépied ; elle porte à l’une de ses extrémités une ligne armée d’un hameçon qui plonge dans l’eau ; elle est maintenue dans cette position par un système de morceaux de bois que le poisson dérange par la secousse qu’il donne en frappant l’amorce ; comme l’autre extrémité est chargée de pierres qui lui donnent une pesanteur beaucoup plus grande, la perche se redresse, et le poisson est ainsi tiré hors de l’eau. Cette disposition permet à un seul homme de surveiller en même temps un grand nombre de lignes. »


Le système de barrage est surtout employé sur le fleuve Amour où les Manègres, après avoir intercepté le lit de la rivière au moyen de branches de saule, pratiquent en certains endroits, au moyen de trous dans la glace, le harponnage du saumon qui y vient respirer. C’est le saumon lagocéphale qu’ils capturent ainsi, de même que le saumon fluviatile ; le saumon sanguinolent est surtout pêché dans la baie d’Ochotsk, tandis que le saumon corégonoïde abonde dans les rivières et les torrents de l’Altaï, de l’Obi, de l’Irtis et dans le Iénissé.


La lettre suivante complète le témoignage d’un homme renseigné en la matière et dont la parole mérite crédit :

New-Westminster, 16 novembre 1891.
M. John McNab,
Inspecteur des pêcheries de la Colombie Britannique.


Cher Monsieur,

En réponse à votre demande du 3 du courant je me fais un plaisir de vous transmettre les renseignements que j’ai reçus concernant le saumon durant ma dernière visite à Lilloet et au lac Seton.

Le lac se décharge dans un cours d’eau appelé rivière Seton, qui peut avoir un mille de long, de là dans le creek Cayouse, sur un parcours de deux milles, jusqu’à la rivière Fraser.

À l’époque de ma visite, ces cours d’eau étaient à leur hauteur normale. Quelques sauvages étaient alors occupés à capturer du saumon avec des parcs en rets, pour leur approvisionnement d’hiver, et j’ai examiné ce poisson très attentivement. C’était du saumon sockeye, presque tout composé de femelles ne portant pas d’œufs ; ce poisson était très maigre et décoloré, et quoique très abondant, semblait faire des efforts pour atteindre le lac.

Il y avait une masse de saumon à bosse en état de décomposition, et j’ai appris de M. H. Keary que ce poisson avait commencé à monter vers le 15 septembre, et qu’il cessa vers le 1er octobre. Il y a eu une grande migration de ce poisson, plus qu’ordinaire cette année. Comme vous savez, c’est le 6 ou 7 septembre qu’on a remarqué ce poisson en abondance dans le bas de la rivière Fraser, et sa merveilleuse rapidité à remonter à travers les canons, les rapides de la rivière Fraser est ainsi bien clairement établie. Le quinnat ou saumon de printemps se dirige vers le lac, en quantité indifférente, depuis mai jusqu’à juillet, alors que le sockeye fait son apparition, et continue à monter jusque vers la fin d’août. La seconde migration d’automne du sockeye, ainsi que j’en ai fait l’observation, n’a lieu que tous les quatre ans, et après que le saumon à bosse a disparu ; cette année-là est finie. Ce poisson est inférieur en qualité et en apparence à celui de la migration régulière d’été du sockeye.

La décharge du lac Seton dans la rivière Seton est étroite, peu profonde et assez rapide. Les sauvages s’y rassemblent et en tirent d’immenses quantités d’alevins de sockeye dans le mois de mai, alors que ce poisson quitte le lac, probablement pour s’en retourner à l’eau salée. Ils sont sécher ces alevins au soleil, et les emmagasinent pour l’hiver. L’agent des sauvages de ce district, le capitaine Mason, a bien voulu m’en procurer quelques-uns. Ce poisson mesure environ quatre pouces et demi de long, en moyenne, sur une grosseur en proportion. On m’a dit que l’agent essayait de convaincre les sauvages des conséquences désastreuses de la destruction en gros de ce poisson, et les a avertis d’avoir à abandonner cette pratique, dans leur propre intérêt ; il espère que ce sera fait. Je me suis informé de plusieurs personnes du voisinage, de la quantité d’alevins qui quittaient le lac, ce qui arrive, dit-on, lorsque la crue des eaux du printemps est bien diminuée ; tous s’accordent à dire que les alevins descendent en plus ou moins grande quantité, suivant le nombre de saumons sockeye qui sont entrés dans le lac l’année précédente. Ceci indiquerait que le saumon peut avoir environ sept mois lorsqu’il part pour l’eau salée. Ici, la truite ne mord pas aux amorces des pêcheurs à la ligne, durant les mois de septembre, octobre et novembre, ou pendant que les œufs de saumon sont en abondance.

Les deux fortes migrations consécutives, et les deux faibles migrations du saumon sockeye ont été régulières, à une exception près — 1888 — depuis 1858, et en remontant même en arrière, jusqu’aux années de disette parmi les indigènes. On affirme, parmi les observateurs intelligents, que la migration du saumon aurait augmenté durant ces années dernières.

Je dois ajouter que cette partie du pays offre une occasion des plus favorables pour étudier les habitudes du saumon qui fréquente ces eaux, et pour recueillir des données utiles, à un point de vue scientifique.

Le doute, par exemple, qui existait sur la question de savoir si le saumon retourne à l’eau salée après avoir fait ample provision contre l’extinction de son espèce en déposant ses œufs, pourrait être élucidé d’une manière certaine sur la rivière Seton, et cette phase intéressante de son existence être établie d’une manière concluante. Les observations ajouteraient aussi puissamment aux connaissances que nous avons déjà concernant les alevins, en comparant leur culture artificielle avec ceux produits dans des conditions naturelles, et beaucoup d’autres sujets de renseignements essentiels à la bonne condition d’approvisionnement pourraient être facilement obtenus, ce qui donnerait du goût pour d’autres recherches intéressantes.

D. J. Munn.


La même espèce de poisson — le saumon onchorynchus — existant en Chine et au Japon, il n’est pas étonnant de voir les Chinois, par âpreté au gain, suivre dans l’Alaska, les Américains reconnus pour leur habileté et leur largesse en affaires, dès le lendemain de leur prise de possession de ce territoire aux eaux poissonneuses d’une rare renommée, et se rabattre ensuite sur la Colombie, après une première déconvenue. Renvoyés de l’Alaska, ils ne tardent pas à être chassés de New-Westminster et de Victoria, où ils partagent avec les Japonais et les Peaux-Rouges nos travaux dans les fabriques de conserves. La similitude des travaux, la ressemblance des traits et de la couleur ont valu aux Japonais une injure non méritée contre laquelle un de leurs hommes éminents, l’honorable Massana Mayeda, est venu protester (auprès du gouvernement du Canada, le 22 de ce mois (juillet 1897), dans les termes nobles et réservés que l’on trouvera plus bas :


« L’hon. Massana Mayeda, de Tokio, homme d’État remarquable du Japon, est depuis quelques jours à Montréal, en mission spéciale.

M. Mayeda est l’un des membres de la haute diète impériale japonaise les plus influents et les plus distingués. Il a été activement mêlé à toutes les grandes entreprises financières ou commerciales du Japon depuis près de trente ans, et c’est un peu grâce à sa longue expérience des coutumes occidentales, en politique ou en affaires, qu’il a atteint la haute réputation dont il jouit à si juste titre dans son pays. Cette expérience qu’il est allé puiser en France, en Angleterre et en Allemagne, il l’a mise tout entière au service de sa patrie, dont il est fier et dont il vante avec tant d’enthousiasme les progrès merveilleux dans toutes les branches de l’industrie humaine.


M. Mayeda parle très bien le français, et il s’exprime assez correctement en anglais. Il a occupé, avec beaucoup de distinction, le poste de ministre du commerce et des finances. Il se retire actuellement chez M. Takahashi ; depuis un mois qu’il est arrivé à Montréal il a visité une partie du Canada, y compris la Colombie anglaise, où se trouvent établis un grand nombre de Japonais, puis les États Unis.


« Ce qui m’a ramené au Canada, déclare-t-il, c’est la nouvelle que mes compatriotes étaient menacés de se voir traités sur le même pied que les Chinois. Cependant, je suis convaincu, et toutes les personnes intelligentes, comme celles qui ne sont pas prévenues contre nous en ont elles-mêmes la conviction, que les deux peuples japonais et chinois n’ont ni les mêmes caractères, ni les mêmes goûts, ni les mêmes aptitudes.


« Le Chinois immigre en ce pays pour y faire de l’argent et en économiser le plus possible pour retourner en son pays et y vivre du fruit de ses épargnes.


« Le Japonais, en certains cas, amasse une grande fortune et dépense d’une manière extravagante. Il arrive alors, la plupart du temps, que ce Japonais retourne au Japon plus pauvre qu’il n’en était parti. Il est faux de dire que les Japonais travaillent à un salaire inférieur, dans la Colombie anglaise, ce que condamneraient fortement et avec raison les associations ouvrières canadiennes. Mes compatriotes reçoivent les mêmes rémunérations pour leur travail que leurs compagnons de travail qui émigrent d’Europe ou des États-Unis. Le défaut du Japonais est de dépenser à peu près tout ce qu’il gagne.


« L’ouvrier japonais serait en mesure de rendre de précieux services au Canada. Il est respectueux de la loi, paisible, et s’assimile très bien et rapidement à la civilisation occidentale, quand il est sagement guidé. La majorité des Japonais établis dans la Colombie anglaise se livrent à la pêche du saumon, durant les mois d’été ; je ne vois pas pourquoi l’on ne les induirait pas à se livrer à d’autres occupations, à l’agriculture, par exemple. On en ferait des citoyens utiles à leur pays d’adoption. » [1]


L’ouvrier canadien de la Colombie se plaint de ce que le Japonais, tout comme le Chinois, envahit son travail des pêcheries, des mines, du sciage et coupage des bois, avec sacrifice de prix de main-d’œuvre. Étant presque tous célibataires, ils peuvent travailler et vivre à meilleur marché que les citoyens du sol qui sont pères de famille. C’est pourquoi ces derniers demandent que les hommes de race mongole n’obtiennent leurs droits de naturalisation qu’après cinq années de séjour au Canada, et que de nouvelles conditions leur soient imposées pour l’octroi de permis de pêche au saumon, et l’accès à la pratique des diverses industries du pays.



  1. La Presse, journal quotidien de Montréal.