75%.png

Politique coloniale de la France/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
POLITIQUE COLONIALE
DE LA FRANCE

LE SÉNÉGAL.

II.
LA PAIX.


1. Voyage dans l’Afrique occidentale, par Anne Raffenel, 1846. — II. Nouveau Voyage dans le pays des Nègres, par le même, 1836. — III. Mémoire sur quelques Améliorations à apporter à la Colonie du Sénégal, par Héricé, 1848. — IV. Esquisses sénégalaises, par l’abbé Boilat, 1854. — V. La Sénégambie française, par F. Carrère et Paul Holle, 1855. — VI. Moniteur du Sénégal, années 1856, 1857 et 1858. — VII. Annuaire du Sénégal et Dépendances pour l’année 1858, suivi d’une Notice sur la Colonie, par L. Faidherbe, gouverneur du Sénégal.



Quatre années d’une guerre intelligente ont porté leurs fruits : la paix règne au Sénégal dans toute la région que les Maures dominaient et agitaient. Le 20 mai 1858, Mohammed-el-Habib, le roi des Trarzas, signait le traité qui reconnaît notre double autorité de souverains et de protecteurs, et donne satisfaction à nos intérêts. Le 10 juin, Mohammed-Sidi, roi des Braknas, suivait cet exemple, et il était bientôt après imité par son compétiteur Sidi-Eli, investi, grâce au gouvernement colonial, d’un titre de roi qu’il n’a pas su conquérir. Dès le mois de novembre 1857, Bakar, le cheikh des Douaïches, s’était rapproché de nous. La consécration de notre souveraineté, dans les limites les plus étendues que comporte notre droit, a été le premier objet de ces traités. Nos anciens adversaires ont reconnu que le Oualo et certains territoires limitrophes appartiennent à la France : ce sont les états déjà annexés sur une partie desquels Eli, le fils de Mohammed-el-Habib et de Guimbotte, réclamait le pouvoir suprême. Un droit analogue nous est même reconnu d’avance sur le territoire de Gandiole, en vue des propositions d’achat que le gouverneur doit adresser prochainement au damel ou roi du Cayor, qui en est le propriétaire actuel. Par les nouveaux traités, le protectorat de la France est pour la première fois établi sur tous les états ouolofs, théâtres habituels des brigandages des Maures : le Cayor, le Djiolof, le Ndiambour, ainsi que le Dimar, qui fait partie du Fouta. Seulement il est stipulé que, certains de ces états se trouvant tributaires des Trarzas, les tributs seront perçus par l’intermédiaire du gouverneur, institué juge des différends qui s’élèveraient à cette occasion. Les relations commerciales sont réglées avec la même prévoyance. Divers établissemens sont désignés par le gouvernement français pour l’achat des gommes, qui pourra s’y faire toute l’année. Pour les autres produits, le commerce sera entièrement libre en toute saison, soit à terre, soit à bord des embarcations. Le règlement des coutumes était le nœud de la difficulté. Les refuser absolument, après une longue jouissance, dans un pays où les dons en nature aux chefs constituent, de temps immémorial, le complément de toute transaction, c’eût été peut-être pousser nos adversaires à une résistance désespérée. En les accordant sans réserve, on eût consacré tous les abus et toutes les exigences tyranniques dont le redressement avait été l’un des principaux motifs de la guerre. Un ingénieux accommodement a concilié l’honneur et l’intérêt des deux camps. Les traités reconnaissent aux rois maures le droit, incontestable assurément, de retirer de ce commerce un profit qui est la source principale de leurs revenus, et comme la perception d’un impôt sur leurs propres sujets n’est rien moins qu’aisée, l’autorité française s’en charge. Les traitans sénégalais sauront que la gomme est grevée, à sa sortie du pays de production, d’une taxe qui est fixée à une pièce de guinée ou toile bleue, — telle est l’unité de monnaie sur les bords du Sénégal, — pour une quantité qui varie de 500 à 1000 kilogrammes de gomme suivant les lieux ; c’est environ 3 pour 100 de la valeur. Ils verseront cette taxe en nature aux mains des commandans des postes, qui la remettront aux chefs indigènes. Les autres produits circuleront en pleine franchise.

Ces éclatans succès ont retenti au-delà de nos frontières, et le Fouta tout entier s’est ému. La province de cet état qui est la plus voisine de Saint-Louis, le Dimar, s’est proclamée libre sous l’autorité de chefs élus pour chacune de ses grandes fractions ; par un traité signé le 18 juin 1858, elle s’est mise sous la protection de la France. Le commerce entre cette province et la colonie française se fera désormais sans aucun tribut, coutume ou cadeau, de quelque nature et sous quelque forme que ce soit : c’est un germe de libre échange qui éclôt d’une manière tout à fait imprévue au soleil du Sénégal. Grâce à toutes ces heureuses négociations, la pacification du pays a paru assez solide pour faire rétablir la pleine liberté du commerce des armes et des munitions de guerre, interdit depuis quatre années, ainsi que la libre navigation du fleuve.

Il convient maintenant de comparer la situation actuelle au programme tracé dès 1844 par M. le gouverneur Ed. Bouet dans une dépêche adressée au ministre de la marine et des colonies. Ainsi se révélera clairement l’idée supérieure qui est au fond de la tradition locale et qui fait la force de toute politique, surtout dans les colonies françaises. En 1844, le gouverneur demandait au ministre d’adopter en principe les règles suivantes : aucune bande de Maures ne serait tolérée en expédition de pillage sur la rive gauche ; le Oualo serait placé sous notre souveraineté directe et divisé en quatre cantons, auxquels seraient reliés le territoire de Gandiole et ses salines. Les coutumes seraient réduites progressivement et supprimées le plus tôt possible ; ce qui en resterait se réglerait sur les transactions réelles et non sur le tonnage des embarcations. On travaillerait à démembrer le Fouta, et toute atteinte à notre paisible possession serait sévèrement châtiée. M. Bouet voulait enfin, en appréciateur intelligent des ressources et de l’avenir de la colonie, que l’agriculture et l’élève du bétail fussent encouragés dans le Oualo, appelé à devenir l’asile de tous les sujets et serviteurs maltraités par leurs maîtres. Ces vœux, qui n’étaient pas même alors des espérances, sont aujourd’hui devenus à peu près tous des réalités. Les Maures ont été chassés de la rive gauche. Le Oualo est une province française protégée par des forts, engagée dans l’industrie agricole, ouverte à tous les réfugiés. Le Dimar s’est détaché du Fouta et placé sous notre protection. Les coutumes du gouvernement, hommages de souverain à souverain, sont partout supprimées ; celles du commerce sont notablement réduites, transformées et proportionnelles à la quantité des marchandises. Les escales sont supprimées aussi. Deux établissemens dominent comme forts et prospèrent comme comptoirs : l’un dans le Oualo, celui de Dagana ; l’autre dans le Fouta, celui de Podor. Autour de ces postes, des concessions ont été accordées pour fonder des maisons de commerce et tenter la fabrication de l’indigo. On peut toute l’année acheter la gomme et les autres produits dans nos établissemens du fleuve. C’est par notre intermédiaire que les Maures percevront soit les tributs des vassaux, soit un reste de coutumes à titre de droits de sortie.

La politique de la France se trouve donc enfin assise au Sénégal sur ses vraies bases : elle applique et continue une tradition de quinze ans, expression combinée de la pensée de ses plus éminens gouverneurs et des habitans. Cependant elle n’accomplira pas sa tâche entière sans difficultés. Dans les pays barbares, chez des peuples enfans ou décrépits, les traités n’ont pas la même importance que dans la diplomatie européenne. La mort du chef qui les a signés leur ôte toute valeur aux yeux de ses héritiers ; le chef lui-même ne se plie pas aisément a une obligation qu’il a souscrite sous l’empire de la nécessité, mais dont les devoirs ne pénètrent sa conscience que d’une manière confuse. Puis, dans ces sociétés informes, un chef ne représente pas une nation aussi parfaitement que dans nos états civilisés ; il est rare que son pouvoir ne soit pas partagé, contesté par quelque famille ou faction rivale. Aussi un gouverneur de colonie doit-il atteindre, par des moyens directs ou déguisés, outre le chef principal, tous les chefs secondaires, ouvrir l’œil sur tous les personnages importans, vaincus de ia veille, prétendans du jour, vainqueurs peut-être du lendemain, connaître leur influence de parenté ou de richesse, leur vie antérieure, leur caractère, et faire concourir cette multitude de détails vulgaires au succès de ses plans : diplomatie difficile et plus complexe peut-être qu’une grande politique internationale ! Quoi qu’il en soit, pour nous en tenir au Sénégal, il suffit de continuer avec persévérance et énergie le plan qui est en voie d’exécution, en imposant au Fouta et à tous les états qui pactisent avec le prophète Al-Agui des traités analogues. Dès ce jour, en assurant la pacification de tout le Bas-Sénégal, la guerre, a porté ses fruits, fruits excellens et pleins de semences fécondes. C’est le régime de la paix qu’il faut maintenant étudier.


I. — POPULATION DE SAINT-LOUIS. — PREMIÈRES INFLUENCES DE LA CIVILISATION. — RELIGION. — JUSTICE. — ÉTAT CIVIL. — ÉDUCATION.

L’ère de la paix, l’ère nouvelle où entre le Sénégal, doit s’inaugurer par un genre de triomphe plus difficile que des succès militaires, car les ennemis qu’il s’agit de vaincre ne cèdent pas au glaive et au canon : il faut lutter contre des habitudes oisives et des superstitions aveugles, enracinées depuis des siècles parmi les peuples du Sénégal, et que l’emploi intelligent des forces morales peut seul combattre avec avantage. Le ressort des âmes est usé ou faussé ; il faut le retremper et le redresser. La société indigène tout entière doit être régénérée dans ses élémens les plus intimes, et recevoir cette féconde excitation d’une éducation bienveillante qui invite au travail et à l’ordre, et prépare les molécules humaines à devenir, en se rapprochant et s’organisant, un corps de nation. Tout grand commerce suppose un double courant de production et de consommation, étranger à des races indolentes pour lesquelles l’insouciance et la misère sont devenues une seconde nature. Leur demande-t-on les denrées et les matières premières que recherche l’industrie européenne, il faut stimuler leur activité et la diriger vers l’exploitation des richesses naturelles du sol. Recherche-t-on chez elles des débouchés pour nos produits manufacturés, il est aussi nécessaire d’éveiller de nouveaux besoins et de nouveaux goûts. Pour être féconde, la réforme sociale au Sénégal doit aller au fond des choses. Que servirait d’ouvrir par la politique la porte du commerce, si la propriété individuelle n’y venait vivifier les esprits et les champs, si l’offre réciproque du travail et du salaire n’y suppléait à l’esclavage aboli, surtout si la famille, aux mœurs honnêtes et laborieuses, n’y triomphait d’une polygamie oppressive, où les forts rejettent toute peine sur les faibles ? Le progrès matériel, même dans son expression première, qui est ici le troc, sollicite donc le progrès moral et social, et en retour lui vient en aide.

Ces réflexions, vraies pour toute colonie, s’appliquent particulièrement au Sénégal. Les premiers occupans et les compagnies privilégiées qui leur succédèrent au XVIIe et au XVIIIe siècle, n’ayant d’autre pensée que le gain, ne visèrent qu’à la spéculation, et le commerce y fut toujours restreint, ou ne prospéra que par la traite des esclaves, dont ce pays devint un des foyers les plus mal famés. Le Sénégal n’a vu s’ouvrir devant lui une ère nouvelle que le jour où la métropole, cédant à de généreuses inspirations, y a déposé comme un germe l’esprit de rénovation et de progrès, qui est l’esprit même de la philosophie et du XIXe siècle.

Presque toute la population de Saint-Louis est africaine de naissance : sur 12,062 âmes que constata le recensement de 1856, les Européens ne comptaient que pour 185 [1]. En outre, l’extrême diversité d’origines locales constitue un assez grand nombre de groupes distincts. Lé fonds de la population, de couleur noire, provient des deux états ouolofs contigus, le Oualo et le Gayor. Malgré une occupation de date fort ancienne, la langue française s’est peu répandue dans cette classe, témoignage d’une trop légère influence de notre contact, et le sentiment de la dépendance politique a même fait si peu de progrès, que le chef religieux des indigènes, le tamsir, était naguère à leurs yeux et demeure peut-être encore pour quelques obstinés le véritable gouverneur, tant ils inclinent à se croire alliés plutôt que sujets de la France. Animés du reste d’un dévouement patriotique pour leur pays, ils se font de bon cœur nos auxiliaires dans nos expéditions, où ils combattent en tirailleurs, seul mode d’action qui convienne à leur indiscipline. Comme tous les noirs, ils exècrent les Maures, et les combattent bravement, à visage découvert, à la condition toutefois de se sentir appuyés parles blancs.

Au sein de cette foule, quelques Européens sont venus s’établir, et ils y séjournent à des titres divers : fonctionnaires civils ou militaires, trafiquant pour leur propre compte où représentans des maisons commerciales de la métropole. Ce sont en général, comme tous les hommes dont une vie d’aventures et de voyages développe les facultés, des esprits intelligens, quelquefois éminens, en qui le soin des affaires et de leur avancement se concilie avec de sérieux et sincères désirs de progrès. On compte très peu de femmes blanches au Sénégal : aussi l’élément créole y est-il presque inconnu. La plupart des Européens qui ont voulu s’y donner les joies de la famille se sont alliés aux femmes indigènes, et de ces unions temporaires, consacrées presque toujours uniquement par la coutume et l’opinion, est née une race intermédiaire d’hommes de couleur, auxquels s’applique, dans le langage usuel, le titre spécial d’habitans, titre qui s’accorde aussi aux nègres baptisés et à certains noirs musulmans dont la famille, ayant toujours été libre, occupe un rang élevé dans la société de Saint-Louis. Ce sont les notables indigènes de la ville, classe autrefois prédominante par la possession du sol, des captifs, des capitaux, par le monopole de la traite dans le fleuve, et qui, bien qu’un peu déchue, exerce encore aujourd’hui une influence sérieuse sur l’esprit public. Contrairement aux mulâtres des autres colonies, qui trop souvent servent d’instrument à la dure exploitation des noirs par les blancs, ou qui prennent ces derniers en haine et aspirent à les chasser, les hommes de couleur de Saint-Louis sont restés fidèles aux doubles sentimens qui, d’après le vœu de la nature, doivent découler d’une double origine. Ils servent de liens entre les blancs et les noirs, se rapprochant des premiers par l’intelligence et l’éducation, des seconds par la nuance de la peau et la connaissance familière de la langue dominante, le ouolof. Les préjugés de couleur n’existant pas au Sénégal, ils n’ont pas à désavouer leur lignée maternelle, ni à souffrir de cette provenance comme d’une tache : aussi se montrent-ils bienveillans pour les noirs en même temps qu’ils sont les agens nécessaires des Européens dans leurs rapports d’affaires avec les peuplades indigènes de la Sénégambie. Honorés ainsi d’une mutuelle confiance, ils inspirent et éprouvent une double sympathie. Nulle part les mérites des races croisées, quand rien ne trouble l’action des lois naturelles, n’apparaissent avec plus de vérité qu’au Sénégal.

Ce fonds primitif d’une population déjà fort mélangée s’est accru de la classe des anciens esclaves affranchis en divers temps par leurs maîtres ou par la loi. Dans leurs rangs, on compte ceux qu’on appelait au Sénégal, depuis l’année 1823 jusqu’en 1846, les engagés à temps, sorte d’esclaves qui n’étaient soumis qu’à une servitude de quatorze ans. Exercés les uns et les autres aux divers travaux de l’industrie locale, ils représentent un des élémens de la population industrielle et manouvrière de Saint-Louis. Pour ces groupes divers de couleur noire, la différence d’origine première commence à s’oublier, ou du moins elle ne se perpétue pas dans une qualification particulière : par un premier travail d’assimilation, une masse homogène commence à se former. Il en est autrement de certains groupes qui, bien que comptés parmi la population sédentaire, se trouvent dans une condition moyenne, entre la résidence définitive et les courses nomades. Tels sont d’abord les Bambaras, originaires du Khaarta et du Ségou, au nombre de deux cent cinquante environ, presque tous anciens esclaves à Saint-Louis. Emancipés en 1848, ils ont su ne pas abuser de leur liberté. Ils occupent dans la ville un quartier à part, construit en huttes de paille, que de fréquens incendies obligent à renouveler souvent. Ils se distinguent par une industrieuse activité : ils font et brodent la plupart des ouvrages en cuir à l’usage des noirs, fabriquent le charbon, vendent le bois à brûler. En temps de guerre, ce sont de braves soldats. Sobres, rangés, économes, rappelant les Savoyards et les Auvergnats de Paris, les Biskris et les Mozabites de l’Algérie, ils vivent d’un travail régulier, exemple rare au Sénégal, ce qui leur vaut l’estime générale. À leur tour, satisfaits de leur travail et heureux de la liberté, ils font chez les peuples voisins et dans leur pays une active propagande en faveur de la France : aussi la petite colonie des Bambaras s’accroît-elle annuellement. Les Sarrakholès, un peu moins nombreux, viennent de moins loin, car leurs familles sont disséminées dans la région de Galam, autour de Bakel. Quoique habiles au travail du cuir, ils s’adonnent plus volontiers au commerce et acceptent de bon gré la domesticité, pour laquelle leur caractère doux les fait rechercher, soit dans les maisons, soit à bord des navires. On en compte environ deux cents à Saint-Louis, qui au besoin se montrent, comme les Bambaras, volontaires dévoués dans nos expéditions. Les uns et les autres sont à demi sédentaires. Il en est autrement des Toucouleurs et des Hayor, population flottante, en renouvellement perpétuel. Les Toucouleurs, au nombre de quatre cents, viennent de toutes les parties du Fouta. Plus rusés que les Ouolofs, plus nomades que les Bambaras et les Sarrakholès, ils se placent comme interprètes, courtiers, tisserands, manœuvres. Les Hayor, qui viennent du Cayor, sont tous manœuvres. Il est enfin un dernier groupe, le plus misérable de tous, qui a droit à une mention malgré son rôle tout passif : ce sont les Pourognes, ou captifs de Maures, affranchis par la fuite ou par la guerre, qui les a fait tomber en nos mains. Les uns sont natifs du pays des Sérères, entre le Cayor et la Gambie, où les Maures faisaient, malgré la distance, de fréquentes incursions avant que les Français n’y missent ordre. Les autres sont nés de l’union des Maures avec leurs négresses esclaves et non musulmanes. Généralement abrutis et amaigris par un long et dur esclavage, ces malheureux parias ont besoin de quelque temps de séjour et d’air libre à Saint-Louis pour reprendre conscience de leur personnalité. Les noirs de la ville, affranchis de la veille qui aiment à se donner des airs de maîtres, emploient volontiers les Pourognes dans l’intérieur de leurs cases.

Longtemps les idées et les occupations de cette population, bien hétérogène, comme on voit, se tournèrent presque exclusivement d’un seul côté, la traite des gommes dans les escales, le transport, le triage et l’expédition de ce produit à Saint-Louis. Il en résultait toute une classification méthodique et fixe, correspondant à une division régulière du travail. Les négocians européens qui résidaient à Saint-Louis fournissaient les toiles bleues de coton ou guinées de l’Inde, principal article de trafic. Les traitans, qui composaient la classe presque entière des hommes de couleur, portaient et plaçaient ces guinées aux escales en échange des produits du pays. Sous le nom de laptots, les esclaves et les noirs pauvres servaient comme matelots à bord des navires qui montaient et descendaient le fleuve. Le chargement et le déchargement des marchandises occupaient le reste de la population inférieure. Cet ordre, que l’habitude semblait avoir consacré pour toujours, a été fort dérangé par les mesures qui ont fait succéder la liberté à l’esclavage. Aux traitans, intermédiaires qui avaient à prélever leur propre bénéfice, et souvent revenaient ruinés et insolvables, plusieurs négocians ont substitué de simples commis, salariés et intéressés ; les engagés à temps, qui, sous les yeux et quelquefois à l’insu de leurs maîtres, s’étaient initiés aux pratiques de la traite, sont devenus les instrumens dociles de cette nouvelle combinaison.

Voilà pour la capitale de la colonie. Hors de l’île qu’elle occupe, mais dans la dépendance immédiate de l’autorité française, habitent deux tribus, détachées depuis quelques années des états ennemis. L’une est la tribu des Ouled-bou-Ali, fraction des Trarzas ; l’autre est celle des Peuls, fraction de la grande famille de ce nom, dispersée dans la plupart des provinces de la rive gauche. Les premiers comptent deux cents âmes, les seconds trois cents. En retour de notre protection et du libre parcours de leurs bestiaux sur nos pâturages, les Ouled-bou-Ali se sont engagés à bâtir un village à Maka et à repousser les incursions de leurs compatriotes : ils tiennent fidèlement parole. Les Peuls, qui voient chaque jour s’accroître leur nombre et leur force, combattent vaillamment avec nous, sans renoncer à la vie pastorale, qui leur est chère. Les uns et les autres forment, autour de Saint-Louis, une avant-garde laborieuse et guerrière, double centre de ralliement des indigènes, la première conquête de cette puissance pacifique d’attraction et de considération qu’exerce au loin la qualité de Sénégalais, réservée dans la langue courante à la population de Saint-Louis. Plus au loin, dans l’intérieur du pays, à travers le Oualo, et sur les confins du Gayor et du Dimar-Fouta, se trouve disséminée, à l’abri de nos forts, le reste de la population que, dans l’arrondissement de Saint-Louis, protège notre loi : elle s’élève à quarante mille âmes environ.

Tels sont les élémens que la civilisation européenne doit, après les avoir fixés sous son autorité, pénétrer de la vie morale et industrielle, au moins à un premier degré. La religion et l’éducation se présentent d’abord comme les instrumens de cette métamorphose, deux puissances qui doivent être moins encore séparées en Afrique qu’en Europe, parce que l’islamisme les a déjà rapprochées au point de les confondre souvent. C’est au dernier siècle seulement que le Koran a pénétré dans la Sénégambie, jusqu’alors livrée aux superstitions du fétichisme. L’islamisme s’y est implanté par deux courans opposés. L’un est venu du nord, avec les Maures émigrés de la région atlantique, à travers le grand désert : fidèles à toutes les traditions de leur race, les Maures ont partout prêché l’islam, même au sein des peuplades qu’ils ruinaient par leurs brigandages. La seconde source de propagande musulmane provient des Peuls, ce peuple missionnaire de l’islamisme, aux origines mystérieuses, que sous des noms divers, sous celui de Fellatahs principalement, l’on rencontre enseignant avec ardeur sa foi par tous les chemins et dans toutes, les villes du Soudan, depuis l’Abyssinie jusqu’au Sénégal. Un prince resté célèbre et vénéré, Abd-oul-Kader, fut au XVIIIe siècle l’apôtre du Fouta et du Galam, où son histoire est devenue une légende populaire, illustrée par des vertus incomparables et les plus étonnans miracles. Sous cette double influence, la plus grande partie de la Sénégambie a reçu l’islamisme dans ses dogmes essentiels, l’unité de Dieu et la mission de Mahomet ; mais la pratique est loin d’être toujours conforme aux prescriptions du livre saint. La foi aux amulettes, sous le nom de gris-gris, poussée jusqu’à une inconcevable extravagance, et l’usage des boissons fermentées constituent presque partout, en dehors cependant du Fouta, une scandaleuse dérogation à l’orthodoxie pratique. Il se trouve aussi quelques peuplades réfractaires, telles que les Mandingues du Bambouk et les Bambaras du Khaarta, en qui survit le fétichisme, tempéré il est vrai, par une vague croyance à un Dieu suprême. Par cela même, ce sont les deux classes de populations dont la France peut faire plus facilement des alliés d’abord, plus tard des sujets et des citoyens.

Pour le gouvernement des âmes, l’islamisme se personnifie dans les marabouts qui en sont les docteurs et les prêtres. Aux yeux de tout musulman, noir ou maure, le marabout est l’homme de Dieu. Toujours humblement vêtu, les jambes nues, les pieds chaussés d’une grossière semelle de cuir ou de bois, les mains et le cou entourés de chapelets à gros grains, il se prive de tout plaisir ; il jeûne rigoureusement pendant le rhamadan, se refusant alors un verre d’eau malgré les plus excessives chaleurs ; en toute saison, il consacre son temps à la prière, à la prédication, à l’instruction de l’enfance. Il s’abstient du commerce et n’amasse pas de fortune pour ses vieux jours ; la charité publique seule lui assure le couscoussou quotidien, et le peu qu’il recueille, il le partage toujours avec ses frères en pauvreté. Quand le soleil, montant ou descendant sur l’horizon, marque l’heure de la prière, on le voit se prosterner contre terre, sans respect humain, au milieu des rues et des places publiques, avec le même recueillement que dans la solitude des champs. Par son costume comme par ses allures, il rappelle le père franciscain du catholicisme. Les marabouts forment quelquefois des tribus entières, espèce de caste sacerdotale : tels sont, parmi les Trarzas, les Darmankours, d’origine berbère. Entourés de voisins redoutés pour leur férocité, ils présentent le remarquable et consolant contraste d’une existence pure de toute violence. Adonnés aux soins de leurs troupeaux et à la récolte des gommes, rarement ils portent des armes et jamais ne s’associent à aucune razzia. Quand la guerre vient troubler le pays où ils vivent, d’ordinaire ils fuient devant l’attaque sans résister. Ce sont les quakers de l’islamisme. Avant la suppression des escales, ils en possédaient une pour eux seuls, où ils apportaient leurs gommes, sans que le roi même des Trarzas osât réclamer aucune taxe, ni entraver leurs opérations. Tant que n’éclate pas une guerre ouverte, ils obtiennent du gouvernement de Saint-Louis l’autorisation de fréquenter cette ville et d’y trafiquer librement. Une religion capable d’enfanter de tels phénomènes recèle assurément sous sa rude écorce quelque sève de grandeur morale.

C’est par les marabouts, venus des divers états de la Sénégambie, que le mahométisme se soutient à Saint-Louis. Ils y tiennent des écoles, où leur zèle ardent attire les enfans des deux sexes, à qui ils enseignent ce qu’ils savent eux-mêmes, peu de chose assurément ; néanmoins, la lecture et la récitation du Koran entraînant, comme condition indispensable, une connaissance grossière de la lecture et de l’écriture arabes, c’est assez pour que l’arabe devienne le long du fleuve la langue commune des affaires. On a longtemps accusé les marabouts d’user de leur influence au préjudice de la nôtre, d’entretenir la superstition et d’en vivre, d’exciter le fanatisme contre les chrétiens, de détourner les enfans de la langue et de la société des Français. Dans la confusion d’idées politiques qui longtemps a régné au Sénégal, de telles tendances étaient inévitables ; mais un arrêté du gouverneur, rendu en 1857, soumet toute ouverture d’écoles à une autorisation préalable, qui ne s’accorde qu’aux marabouts natifs de Saint-Louis ou y résidant depuis sept ans, et après examen de capacité et justification de bonne conduite, suivant le droit commun en pareille matière. Comme complément de ces mesures, tous les enfans au-dessus de douze ans doivent être conduits une fois par jour à une école française : solution excellente d’un problème difficile, qui se présente en tout pays où la civilisation chrétienne se trouve en contact avec des mœurs opposées ! Le zèle pieux de quelques catholiques de Saint-Louis aurait demandé davantage. La mosquée, érigée il y a quelques années par les soins et les deniers du gouvernement, les indigne comme un scandale et une insulte à leur propre foi ; la seule présence des marabouts les offusque ; ils réclament pour le christianisme seul, ou plutôt pour le catholicisme, le privilège d’un temple et le monopole de l’éducation. L’administration a su résister à ces prétentions. Qu’aurait gagné le pouvoir à éteindre dans les âmes ce respect instinctif envers l’autorité qui s’exhale de tous les versets du Koran, comme un conseil de religieuse obéissance envers les représentans de Dieu aussi bien dans la cité que dans la famille ? On suppose sans doute que le catholicisme eût recueilli tout ce que l’islamisme eût perdu : illusion naïve que dément l’histoire entière de l’Afrique, et, sans sortir de la Sénégambie, celle des peuples serères, mandingues et bambaras, qui sont restés réfractaires à l’islam, et que l’Évangile ne trouve pas moins indociles, bien que dans ces contrées les missionnaires chrétiens n’aient à lutter que contre un grossier fétichisme. À Saint-Louis même, les quelques noirs qui ont reçu le baptême sont loin de se distinguer par une moralité qui rejaillisse en honneur sur l’église catholique. Que la faute en soit au climat qui enflamme les sens, ou à une barbarie native de mœurs dont le christianisme exige trop de perfections, ou à un affaissement d’intelligence qui se heurte contre des dogmes trop profonds et trop spirituels, ou peut-être enfin à quelque loi mal observée de la nature, qui impose des variétés de religion aux variétés de l’espèce humaine, il est certain que le défaut d’accord entre la foi et la pratique éclate d’une manière très sensible chez les noirs baptisés du Sénégal. Une politique intelligente conseille une tout autre voie. Au lieu de creuser, par l’expulsion brutale des marabouts, un abîme entre le peuple indigène et le peuple dominateur, sachons, tout en surveillant leurs manœuvres et contenant leur mauvais vouloir, gagner leur confiance et obtenir leur concours, afin de faire servir à nos vues l’ascendant dont ils jouissent. Dans tout le monde musulman, les représentans du sentiment religieux s’inclinent aux pieds de la force et de la puissance comme sous les arrêts de Dieu. Les uns, c’est le grand nombre, simples et droits, se tiennent pour satisfaits de l’impartiale protection accordée à leur culte ; les autres, le petit nombre, avides et ambitieux, baisent dévotement la main qui distribue les traitemens, les honneurs et les rigueurs. Ceux-ci découvriront dans le Koran, pour peu surtout qu’on les y aide, autant de textes que l’on voudra pour enseigner la soumission aux lois françaises, car ce livre contient des paroles d’amour, des chants de paix, visions de l’avenir entremêlées aux cris de haine et aux hymnes de guerre, échos du passé. En s’inspirant de nos désirs, et sans dévier de leurs croyances, les marabouts mettront en relief les préceptes qui concilient, rejetteront dans l’ombre ceux qui divisent ; ils feront, au gré de nos desseins, la distinction des temps, des lieux et des peuples. Les marabouts de l’Algérie nous ont appris tout ce que l’on peut, dans cette voie, attendre de la bonne volonté des docteurs musulmans. Du reste, le succès commence à justifier cette marche. Fondée depuis moins d’une année, l’école laïque française de Saint-Louis reçoit déjà plus de deux cents élèves musulmans, sans compter un certain nombre d’enfans qui, par le conseil des marabouts eux-mêmes, fréquentent les écoles des frères.

Après l’éducation vient la justice, comme moyen de ralliement : la justice criminelle aussi bien que la justice civile servent l’une et l’autre à consolider l’action de la politique et de la religion, en rendant à chacun ce qui lui est dû, en enseignant le respect pour les lois sociales, pour les libertés et les propriétés individuelles. La justice répressive à tous les degrés, attribut de la souveraineté, a été revendiquée au Sénégal, comme dans toutes nos colonies, par l’autorité française, et néanmoins on fait une part à l’esprit et aux capacités indigènes, en admettant dans les cours d’assises les assesseurs musulmans à côté des assesseurs chrétiens. Les concessions ont dû être plus grandes à l’égard de la législation civile, que le Koran a intimement mêlée à la religion ; aussi continue-t-elle à régir les intérêts et jusqu’à un certain point les personnes. En première instance, elle est appliquée par des juges indigènes, sans innovation ; mais les appels sont portés devant un conseil, composé du gouverneur, d’un conseiller à la cour impériale, du directeur des affaires indigènes et du pontife musulman. Là se rencontrent les deux législations, les deux cultes, dans la personne de leurs représentans les plus éminens, et les tendances divergentes des codes se concilient en une doctrine supérieure inspirée par l’équité ou par le droit français. Dans ces rapprochemens se prépare l’unité de la loi sociale, sans hâte et sans contrainte, au lieu d’être ajournée indéfiniment, ainsi que nous le voyons en Algérie, où le gouvernement militaire a eu la funeste inspiration d’enlever aux magistrats français toute juridiction, même d’appel, sur les indigènes : moyen infaillible d’éterniser l’ignorante barbarie du code musulman.

L’état civil fournit une troisième et précieuse occasion de rapprochement. L’usage d’inscrire dans des registres officiels les naissances, les mariages et les décès a si intimement pénétré dans nos mœurs, que l’esprit s’y est habitué comme à la plus naturelle des coutumes, et ne se rend plus compte de ce qu’un tel usage suppose de progrès accomplis. Dans une telle institution, il y a cependant plus que de l’ordre et de la statistique. Cette constatation légale d’existences humaines qui apparaissent et s’évanouissent, de liens sacrés qui se nouent et se dénouent, est une source incessante d’hommages solennels à la famille, dont les sentimens sont ravivés, et à l’autorité, qui protège la vie et les droits des citoyens. À Saint-Louis, pour les Européens et les hommes de couleur, le mariage légal et religieux se substitue de plus en plus aux unions temporaires avec les signares, filles du sang français le plus noble quelquefois, mulâtresses de Saint-Louis, dont tous les voyageurs au Sénégal ont décrit l’ingénieuse coquetterie, les parures étincelantes, la bonté de cœur, le fidèle dévouement, le triste délaissement après l’âge des amours ou le retour en Europe de leurs époux de passage. Pour les musulmans, tous les actes de la vie civile sont enregistrés sous la haute influence du chef de la religion, élevé à la dignité d’adjoint au maire. Il reste à introduire chez ces derniers le nom de famille, autre don de la civilisation, dont l’absence étonne toujours les Européens, disposés à croire qu’une telle lacune suppose quelque grave relâchement des liens de la tradition et du sang, quoiqu’il n’en soit rien, ainsi qu’en témoigne la même lacune au sein des sociétés sémitiques, celles où les sentimens de famille et même la tradition héréditaire se montrent le plus vivaces. Parmi les peuples chrétiens eux-mêmes, le nom de famille n’est devenu général qu’au sortir du moyen âge, où il avait pris naissance dans les registres de baptême. De nos jours, il est devenu un moyen indispensable pour reconnaître les personnes à travers le temps et l’espace. Le nom de famille est même pour certains groupes, jadis tenus en suspicion et à l’écart, un moyen de se fondre dans la masse ; ainsi rien n’a plus contribué à mêler les Israélites à la nation française que l’obligation de prendre ce complément de leurs immuables prénoms bibliques. Au Sénégal, comme en tout pays où l’on veut agréger au corps social des molécules hétérogènes et dissidentes, une pareille obligation sera un instrument aussi efficace que légitime de la politique.

La population de Saint-Louis comptait au 1er janvier 1857 un millier d’habitans chrétiens, le douzième environ de la population totale, dans laquelle les Européens comptaient, avons-nous vu, pour moins de deux cents personnes. L’émancipation des esclaves n’a pas été favorable à l’extension du catholicisme. Les captifs de case et les engagés à temps, qui laissaient baptiser leurs enfans sous l’influence de leurs maîtres chrétiens, les élèvent aujourd’hui dans l’islamisme comme dans leur religion naturelle. Le baptême est du reste à peu près tout ce qu’on obtient de la plupart de ces noirs, car leurs pratiques de culte, au témoignage de l’abbé Boilat lui-même, noir indigène, prêtre de Saint-Louis, auteur des Esquisses sénégalaises, se réduisent à baiser la croix le vendredi-saint. Dans le cercle de l’instruction profane, le succès dés maîtres catholiques est plus manifeste. On doit citer, comme instruinens précieux de la future unité de la société sénégalaise, les grammaires et dictionnaires de la langue ouolof, la plus répandue des langues de la Sénégambie [2], publiés par les missionnaires catholiques de Dakar, centre de leurs établissemens dans la Sénégambie. Un collège et une école industrielle, fondés il y a quinze ans pour l’éducation des créoles et des indigènes, n’ont pu rester ouverts, faute d’un nombre suffisant d’élèves. Cependant ces tentatives, alors prématurées, méritent d’être reprises aujourd’hui que l’ambition des familles ne se porte plus exclusivement vers le commerce. On à tenté en vain d’y suppléer en recevant en France quelques jeunes Sénégalais, soit dans les lycées et séminaires, soit dans les écoles des arts et métiers. Excellens sous le rapport des études et du contact avec une société plus avancée, de tels déplacemens ne peuvent convenir qu’à un petit nombre de sujets. Lé danger suit d’ailleurs de trop près l’avantage. Le climat de l’Europe étant aussi insalubre pour les noirs que celui de l’Afrique occidentale pour les blancs ; la phthisie en est la conséquence trop ordinaire. Dans l’expérience qui se fit en 1842, douze élèves succombèrent sur dix-huit. Une acclimatation soumise à de telles chances ne peut être poursuivie avec obstination sur des hommes ; comme néanmoins l’instruction primaire ne suffit pas aux besoins des diverses carrières, l’intérêt et le vœu public appellent des écoles secondaires d’où sortiront des représentans d’une classe moyenne : médecins, pharmaciens, instituteurs, officiers et sous-officiers, marins de tout grade, vétérinaires, chefs indigènes, propriétaires, fabricans. Les travaux qu’exécutent avec les outils les plus simples les tisserands, les selliers du pays, surtout les forgerons-orfèvres, dont les bijoux en or ont été distingués et récompensés à l’exposition universelle de 1855, montrent que l’aptitude industrielle existe dans les races indigènes : l’instruction technique et professionnelle leur fait seule défaut. Les écoles dont nous parlons seront des pépinières de voyageurs et d’explorateurs qui pénétreront dans l’intérieur de l’Afrique, délégués intelligens de notre politique et de notre civilisation. Les élèves dont la capacité exceptionnelle méritera des encouragemens particuliers pourront être envoyés en France pour un petit nombre d’années, dans le midi particulièrement, et mieux encore à Alger, où ils recevront un complément d’éducation supérieure, ainsi qu’on l’a tenté pour la première fois dans le courant de l’année 1858. Ces jeunes gens d’élite deviendront les anneaux d’alliance entre la colonie et la métropole. Nous avons jusqu’à présent concentré nos regards sur Saint-Louis, premier et longtemps unique foyer de l’initiation européenne ; mais les centres naissans distribués le long du Sénégal ont à leur tour des besoins pareils. C’est ainsi qu’un arrêté du gouverneur, en date du 24 décembre 1857, a créé à Dakana, village de plus de quinze cents âmes, sur les limites du Oualo et du Fouta, une école primaire où l’éducation sera obligatoire pour les enfans indigènes. À Podor et à Bakel surtout, qui compte aujourd’hui deux mille cinq cents âmes, on doit établir prochainement une église pour les trente chrétiens qui s’y trouvent, y compris les soldats de la garnison, nombre un peu modeste que renforcera la prochaine exploitation des mines d’or du Bambouk. Quant aux simples villages, la plupart possèdent des écoles musulmanes, dirigées par des marabouts, l’islamisme se montrant, à l’encontre des préjugés régnans, très soucieux de l’instruction primaire.


II. — RICHESSES NATURELLES DE LA COLONIE. — MINES D’OR DU BAMBOUK. — MOUVEMENT COMMERCIAL. — ESSAIS ET SYSTEMES DE COLONISATION.

Dans la longue période qui s’écoula depuis le milieu du XIVe siècle, époque où les marins de Dieppe abordèrent pour la première fois sur la côte occidentale de l’Afrique, jusqu’au commencement du XVIIe siècle, le commerce des comptoirs français consista principalement dans l’échange de toiles, de couteaux, d’eaux-de-vie et de verroteries, contre les cuirs, le morfil ou dents d’éléphant, les plumes d’autruche, l’ambre gris et la poudre d’or. Plus tard, le développement des colonies européennes en Amérique donna naissance à une nouvelle branche de trafic, celle des esclaves, qui ne tarda pas à devenir la plus importante, et dont Saint-Louis et Corée furent les entrepôts dans les parages du Cap-Vert. Au XVIIIe siècle, l’industrie européenne découvrit le rôle de la gomme, qui, après l’abolition de la traite des noirs, prit le premier rang, que lui dispute aujourd’hui l’arachide, une plante oléagineuse admise depuis quinze ans à peine sur les registres de la douane. Comme les livres, les marchandises ont leurs destins, leurs tours et leurs retours de fortune à travers lesquels on constate, avec un singulier intérêt, que les lois humaines tournent à mal lorsqu’elles brisent ce que nous pourrions appeler, en empruntant une expression à la philosophie de Leibnitz, l’harmonie préétablie entre le climat et les productions du sol pour y substituer des caprices humains. Ainsi de l’étude des faits locaux se déduisent quelques idées générales dont la science économique et politique peut s’enrichir.

La gomme est un premier et remarquable exemple de ces harmonies de la nature méconnues par l’homme, qui expie toujours son erreur. La substance qui, sous le nom de gomme arabique et de gomme du Sénégal, deux variétés similaires de composition, rend de si grands services à l’art médical par ses propriétés mucilagineuses, et à l’industrie pour l’apprêt des étoffes et des vernis, est un produit du climat saharien, précieux comme matière d’échange et quelquefois comme denrée alimentaire pour les populations qui habitent sur la lisière du désert, au sud principalement. On ne récolte la gomme qu’au voisinage de cette grande zone de sables qui traverse, de l’Océan-Atlantique à la Mer-Rouge, toute l’Afrique, et au-delà se prolonge sur l’Arabie jusqu’aux Indes. Au Sénégal, après que les vents d’ouest ont versé pendant quatre mois, sur un sol crevassé par les chaleurs tropicales, des torrens de pluie, qui, en plein été, constituent l’hivernage de ces contrées, par un soudain renversement de saison souffle le vent du nord-est, l’harmattan, qui s’est embrasé au contact du Sahara. En même temps que ses effluves brûlantes dessèchent les terres, elles contractent et fendent l’écorce des acacias, et en font couler, sous forme de larmes ovoïdes ou prismatiques, la gomme, qui bientôt se coagule au grand air et se livre, dans un état presque parfait de pureté, à la main de l’homme. La récolte est toujours en rapport avec la durée et la violence du vent. Il est la cause, elle est l’effet. Les forêts de gommiers qui abondent sur la rive gauche du fleuve, dans le Oualo, le Cayor, le Fouta et le Djiolof, non moins que dans le pays des Trarzas et des Braknas, furent d’abord, par suite de fausses vues politiques, en quelque sorte frappées d’interdit, car l’administration de Saint-Louis repoussa toutes les récoltes qu’y apportaient les noirs à l’instigation dé quelques négocians. Le commerce de cette matière fut érigé en monopole au profit de nos amis d’alors, les Maures, et limité à certaines escales, à certaines saisons. Ce ne fut qu’en 1845 que la douane finit par céder, non sans douleur et sans murmure, à l’autorité d’un nouveau gouverneur, M. Thomas, qui comprit enfin que l’affluence à Saint-Louis de gommes de toute provenance ne pouvait que contribuer à la prospérité générale.

L’histoire de la gomme est courte. Au XVIIIe siècle seulement, les Hollandais révélèrent à l’Europe celle du Sénégal comme similaire de la gomme d’Égypte et d’Arabie, et la nommèrent d’abord gomme de l’Inde, parce qu’elle formait un article de retour pour les navires venant de l’Inde : elle ne tarda pas à compter parmi les articles principaux d’exportation de la côte occidentale d’Afrique. Depuis le milieu du XVIIIe siècle jusqu’à la révolution, qui, en supprimant les compagnies, modifia profondément le régime commercial de toutes nos colonies, l’exportation roula autour de 1,500,000 livres, équivalent de 5 à 600,000 kilogrammes de nos jours, chiffre qui n’avait pas sensiblement varié sur la fin de la restauration ; mais lorsque l’abandon des cultures tentées à grands frais dans la période décennale 1820-1830 eut ramené toutes les spéculations sur la gomme, la progression fut des plus rapides. Dès 1830, on exporta plus de millions de kilogrammes, et 4 millions dans les années d’abondance 1838 et 1839. Les années 1840 et 1845 ne produisirent que 2 millions. L’année 1856 est retombée à 1 million et demi, ce qui représente encore les trois quarts de l’importation en France des gommes pures exotiques. À s’en tenir aux gommes des Maures, il ne paraît pas que ces quantités puissent guère s’accroître ; mais elles augmenteraient dans une proportion qu’il est impossible de prévoir, si les forêts des noirs étaient exploitées. Il faut du reste avouer que cette matière, d’une incontestable utilité technologique et médicale, intéresse médiocrement l’économie sociale. Comme les arbres qui la fournissent sont embarrassés de lianes et hérissés d’épines, la récolte est une rude corvée imposée aux captifs par la faim et la peur des châtimens, corvée qui n’amène ni habitudes régulières de travail, ni effort d’intelligence, ni acte d’appropriation, soit du sol, soit de l’arbre. Un simple bâton recourbé en croc pour détacher la gomme constitue tout l’outillage. Les forêts, produit spontané du sol, n’étant la propriété de personne, ne sont l’objet d’aucun soin, et la récolte appartient à qui l’amasse.

Il en est autrement de l’arachide, dont les propriétés oléagineuses, découvertes depuis vingt-cinq ans à peine, ont été bientôt appréciées en France. L’arachide croissant spontanément dans toute la Sénégambie, les soins les plus simples suffisent à une culture qui prend du reste un temps très court : en trois ou quatre mois, la plante est semée et récoltée. Tous les terrains lui conviennent, et particulièrement les plus secs. Le rendement est aussi remarquable par la quantité que par la qualité, et les fruits donnent un excellent fourrage pour les bestiaux. Ce sont autant d’admirables conditions pour faire passer d’une vie indolente et vagabonde à la vie agricole des populations que rebuteraient de plus grandes fatigues de travail ou une plus longue durée de soins. Aussi les Trarzas, comprenant bien que toute concurrence faite à la gomme, en sapant leur monopole, amoindrissait leur puissance, ne manquaient-ils pas une occasion de dévaster les cultures d’arachides. Leur hostilité en a retardé l’essor autant que l’insouciance naturelle des noirs. La province française du Oualo la néglige presque entièrement, bien que des graines aient été distribuées aux habitans. La plus grande partie des exportations de Saint-Louis vient du Cayor, le reste descend du Fouta, et l’ensemble ne constitue qu’une assez modeste portion des approvisionnemens de la France. En 1856, sur 36 millions de kilogrammes d’arachides importées, la part du Sénégal, en réunissant Saint-Louis et Gorée, n’est pas de 8 millions et demi ; celle de Saint-Louis seul est de 3 millions et demi ; le reste provient des possessions anglaises de la Gambie : simple rapprochement qui accuse d’autant plus le Sénégal que Marseille est le principal débouché de cette graine. L’huile que la graine contient, dans une proportion de 30 à 33 pour 100, trouve son emploi dans la savonnerie, le graissage des laines, l’éclairage ; elle sert même comme huile comestible, pure ou mélangée à l’huile d’olive. Les tourteaux sont recherchés par les agriculteurs du midi de la France.

L’avenir de la Sénégambie est dans les plantes oléagineuses plutôt que dans la gomme. Tout en enrichissant les habitans, elles les accoutument à un travail régulier, les fixent au sol, et les initient à la propriété et à la culture. Le commerce local, la navigation, l’industrie de la métropole, y trouvent un aliment aussi important pour le débouché que pour la production. Aussi convient-il de s’occuper de toutes les plantes qui annoncent des propriétés analogues. De ce nombre est le béraff, que des succès récens signalent comme une rivale de l’arachide. C’est la graine de deux variétés de melons d’eau ou pastèques d’une culture facile en toute espèce de terrains et très communes au Sénégal, graine moins encombrante que l’arachide et donnant, assure-t-on, une huile meilleure. La production locale du béraff, qui en 1855 débutait par 3 tonneaux, en a compté 200 en 1857, et dans le premier trimestre de 1858 il en est arrivé à Saint-Louis 400 tonneaux provenant des diverses zones qui entourent la ville.

Après la gomme et l’arachide, tous les autres articles sont secondaires, car ces deux substances forment les 83 centièmes de l’exportation, l’arachide comptant pour 62, et la gomme pour 21. On ne peut que citer les cuirs et autres dépouilles des bestiaux qui paissent en grand nombre sur les deux rives du Sénégal ; les sangsues, qui commencent à être appréciées en France ; la cire jaune, que les abeilles sauvages déposent dans des ruches suspendues aux branches ou cachées dans les troncs des arbres ; le morfil ou dents d’éléphans, animaux autrefois communs dans le Bas-Sénégal, aujourd’hui réfugiés dans les forêts du haut pays ; les plumes d’autruche d’un blanc parfait, mais d’une qualité médiocre ; les bois propres à la construction navale et à l’ébénisterie, que fournissent entre autres le gonatier et le caïlcédra, celui-ci assez rare, le premier très commun. La gutta-percha commence à figurer sur les registres des douanes. Une simple mention doit suffire ici à ces divers produits, dont le rôle commercial paraît condamné pour longtemps encore et pour toujours peut-être à des proportions modestes. Il en est autrement du coton, de l’indigo, des bœufs, et surtout de l’or.

Le cotonnier croit spontanément dans tout le bassin du Sénégal, où il est l’objet de la part des natifs d’une grossière culture, dont les récoltes suffisent à leurs besoins. Les femmes en ramassent seulement la quantité nécessaire à chaque famille, la cardent, la filent. Un tisserand dans chaque village en fait des étoffes qu’il teint. Ces tissus, nommés pagnes, tantôt unis, tantôt bariolés de diverses couleurs, composent, à peu près tout le vêtement des hommes et des femmes. Ils ont pris la place de la laine, matière plus hygiénique, mais qui manque au Sénégal, les moutons du pays, par un effet bien connu des climats chauds, n’ayant qu’un poil soyeux et court. Les échantillons de coton introduits en France à diverses reprises n’ont pas été appréciés avec faveur par les manufacturiers, et, suivant l’usage, on a accusé le climat, la pluie, le vent. Très probablement on ne doit accuser que le défaut de soins tant dans le triage de la graine que dans la conduite des cultures et le classement des brins : la négligence des habitans est telle que souvent ils recueillent les filamens à terre, souillés de sable et de boue.

Comme le cotonnier, l’indigofère croît spontanément en tout lieu, en tout temps ; il se passe d’irrigations et de soins, résiste à tous les fléaux, et peut donner trois récoltes par an pendant plusieurs années. Les noirs, quoique inhabiles à la manipulation, en tirent des teintures du plus bel éclat et d’une nuance très solide : c’est la couleur dont presque tous les pagnes sont teints, ce qui fait dominer le bleu dans les vêtemens sous un soleil dont les rayons ardens sembleraient appeler l’emploi de la couleur blanche, réservée pour le deuil. Les pains d’indigo du Sénégal, dont la pâte est formée des débris de plantes indigofères qui les colorent en vert-bleuâtre, ne donneraient pas de la matière elle-même, une idée avantageuse, si l’analyse n’en révélait les qualités, en tout point comparables à celles des plus belles sortes, du Bengale. Tandis que la culture demande peu d’améliorations, parce que la nature en fait à peu près tous les frais, la fabrication est au contraire une industrie tout entière à organiser, les méthodes indigènes ne pouvant satisfaire aux exigences de l’industrie européenne. À cette condition seule, l’indigo du Sénégal fera concurrence aux similaires de l’Inde.

Les bœufs du Sénégal, connus sous le nom de bœufs à bosse, à raison de la poche graisseuse qu’ils ont sur le garrot, et de bœufs porteurs, à cause de leur aptitude à porter de lourdes charges avec un pas égal à celui du meilleur cheval, sont recherchés dans nos Antilles, à la Guadeloupe principalement. On les apprécie pour leur douceur et leur sobriété, pour leur résistance à la fatigue et leur puissance de travail. Les fins et abondans pâturages qui couvrent surtout la rive gauche du Sénégal permettent de les multiplier à l’infini. Le bas prix de la viande, qui varie de 60 à 80 centimes le kilogramme à Saint-Louis, témoigne d’une grande facilité d’éducation, et promet des bénéfices à toute spéculation qui découvrira des débouchés. Pour un peuple qui veut naître à la civilisation, il n’est pas d’occupation plus convenable que l’élève du bétail.

Les gisemens connus de l’or ne se trouvent pas dans les territoires dès à présent soumis à l’autorité française ; ils sont dans le Bambouk, état du bassin supérieur du Sénégal, constitué en une espèce de confédération indépendante. Le Bambouk fut le premier Eldorado de l’Europe. Dès le XVe siècle, il attira les Portugais au temps de leurs courses aventureuses sur la côte occidentale d’Afrique : ils y pénétrèrent et s’y établirent, mais ils ne purent résister ni à leurs propres dissensions, ni aux atteintes du climat, ni aux attaques des naturels ; après une occupation de courte durée, ils disparurent, ne laissant d’autre trace de leur séjour en ces lieux que quelques débris de constructions, quelques mots de leur langue mêlés à la langue mandingue, qui est celle du pays. Les Français leur succédèrent, représentés par les compagnies qui avaient sous l’ancien régime le privilège exclusif du commerce de la Guinée et de l’Inde : leurs directeurs à Saint-Louis résolurent de reprendre l’œuvre des Portugais avec plus de prudence et d’habileté. C’est principalement en vue de l’or du Bambouk que Brüe, à la fois le plus entreprenant et le plus sage de ces directeurs, accomplit, lui le premier, en 1698, un voyage au pays de Galam, où il eut le talent de vaincre tous les obstacles qui avaient arrêté ses prédécesseurs et la gloire de poser les premiers fondemens de la puissance française dans le Haut-Sénégal. Le fort construit par ses ordres, au lieu de Dramanet, prit le nom de Saint-Joseph ou de Galam, et marqua le succès de sa politique pendant quelques années. Malheureusement, pendant un congé qui ramena Brüe en France, ses agens, moins habiles que lui à manier l’esprit des indigènes, moins justes probablement dans leurs transactions, se brouillèrent avec eux, et après une vaine résistance, durent s’enfuir, livrant le poste à leurs ennemis, qui le détruisirent. Un successeur de Brüe le rebâtit un peu plus bas, au lieu de Makhana, en lui conservant le même nom de Saint-Joseph. Rappelé en 1714 à la tête des affaires de la compagnie du Sénégal, Brüe acheva l’entreprise, et pour se rapprocher davantage du territoire à exploiter, il construisit un troisième fort, qu’il nomma Saint-Pierre, au voisinage de la Falêmé, qui baigne le Bambouk. Il avait envoyé pour explorer le pays un habile agent, Compagnon, esprit ardent et aventureux, fertile en expédiens, qui pendant plus d’une année parcourut le Bambouk dans tous les sens, et fournit sur cette vaste et riche province les plus précieuses informations. Entre tous les noms mêlés aux annales du Sénégal, celui de Compagnon est un de ceux qui méritent le plus de survivre avec honneur, car ce fut la loyauté de ses rapports avec les indigènes qui permit à Brüe d’ériger le fort de Saint-Pierre, à l’abri duquel s’opérèrent des échanges pendant plusieurs années. Les successeurs de Brüe, en héritant de son pouvoir, n’héritèrent pas tous de sa politique : peu d’entre eux surent appuyer leurs spéculations sur le concours volontaire des noirs. L’un d’eux, Aussenac, a rattaché son nom aux recherches les plus précises qui aient été faites sur l’or de Bambouk dans le siècle dernier : en 1756, il se transporta lui-même au cœur des régions aurifères, et fit passer à Paris des échantillons de minerais qui furent trouvés très riches. Aussi la compagnie des Indes, à laquelle appartenait alors le commerce de la côte occidentale d’Afrique, faisait-elle des préparatifs et des sacrifices pour en tirer parti, lorsque les Anglais s’emparèrent de l’île Saint-Louis en 1758. À leur tour, les nouveaux maîtres, cédant à la tentation, envoyèrent l’année suivante à Galam, pour pénétrer aussi avant que possible, un agent qui fut atteint des fièvres du pays et succomba. Cet accident découragea les Anglais, si bien que, pendant leur occupation de vingt ans, ils cessèrent de rien entreprendre dans le haut pays, et laissèrent tomber en ruines tous les établissemens français, que les nouveaux directeurs, au temps de la révolution et de l’empire, eurent l’intention de relever sans en avoir les moyens ni les loisirs.

En 1824, le lieutenant de vaisseau Grout de Beaufort, en 1825 et 1829, le commis de marine Duranton, reçurent l’ordre de recommencer l’exploration des mines d’or du Bambouk. On a vu par quels incidens romanesques ce dernier avait été entraîné dans un autre courant d’aventures. Quant au premier, il mourut en 1825 au milieu de ses recherches. En 1843, MM. Huart et Raffenel, l’un pharmacien à Saint-Louis, l’autre aide-commissaire de la marine, à la tête d’une petite caravane, résolurent d’éclairer à tout prix ce mystère irritant. Partis de Bakel le 28 novembre de cette année, ils atteignirent, non sans difficultés, le village de Sansanding, sur les bords de la Falêmé, et se trouvèrent au seuil de la région aurifère, en des lieux où la récolte de l’or se fait par le simple lavage des sables qui bordent la rivière. Quelques autres journées de marche les conduisirent à Kaniéba, au cœur même du Bambouk, dans la partie la plus riche. En se présentant pour visiter les mines de cette localité, nos voyageurs trouvèrent la population sous les armes, démonstration qui était un honneur et non une menace. Cette milice d’un nouvel aspect leur fit cortège avec de grands témoignages de joie, et leur donna même deux orpailleuses pour travailler sous leurs yeux la terre aurifère : les voyageurs furent ainsi initiés à tous les détails d’une exploitation aussi primitive dans ses instrumens et ses procédés qu’insignifiante dans ses résultats, comme on en jugera par un rapide aperçu. Les mines de Kaniéba, les plus riches de toutes celles du Bambouk, sont situées dans un terrain d’alluvion formé de sable, de cailloux quartzeux roulés et de schiste ferrifère micacé, contenant quelquefois des parties de terre grasse et noirâtre. Dans ce terrain, les indigènes creusent des puits d’une profondeur de 7 à 40 mètres, aboutissant à une galerie horizontale qui se prolonge rarement au-delà de 40 à 50 mètres. Le minerai, extrait par des hommes en gros fragmens, est jeté dans des calebasses pleines d’eau, où des femmes l’écrasent en le pétrissant avec les mains, puis le lavent à plusieurs reprises. Par cette première manipulation sont rejetés les cailloux, une grande partie du sable terreux, et des fragmens de schiste. Le résidu, transporté dans une valve de coquille, y subit de nouveaux lavages qui rejettent des parties de sable et souvent des parcelles d’or, ensuite il est réduit en poudre à l’aide d’un petit caillou. La poudre est mise à sécher au soleil, puis on souffle dessus, après quoi il ne reste plus que l’or, obtenu en paillettes et en molécules. Le métal précieux est provisoirement placé dans de petites cornes de gazelle jusqu’à ce qu’on en ait assez pour le réunir et le fondre dans un creuset, d’où il sort sous forme de torsades à vives arêtes transversales, tel qu’il est troqué dans les comptoirs du Sénégal. Les forgerons, qui sont en même temps les orfèvres du pays, en font des anneaux pour les jambes et pour les bras, des boucles d’oreilles, des colliers, des bagues, et mille objets de fantaisie. On comprend à première vue que ces procédés d’une industrie grossière laissent perdre une quantité de métal, que le chef de l’expédition de 1843, M. Huart, n’estimait pas à moins des 99 centièmes ; les terres lavées sont d’ailleurs la moindre partie de celles qui pourraient être exploitées. Les puits et les galeries, mal creusés et mal étayés, sont détruits par de fréquens éboulemens qui recouvrent pour toujours de précieuses veines. Ailleurs la présence de l’eau souterraine, que les noirs ne savent pas épuiser, arrête les fouilles les plus fructueuses, et même dans les mines exploitées le chômage ne dure pas, à cause des eaux pluviales, moins de sept mois par année. Sur certains, points, particulièrement aux flancs des montagnes et des collines, de superstitieuses terreurs écartent toute recherche, car les habitans assurent que quiconque porte sur ces terrains, hantés et’ protégés par le démon, une main sacrilège meurt ou devient fou. MM. Raffenel et Huart ne purent à aucun prix déterminer des guides à les accompagner dans ces domaines infernaux, ils durent même s’abstenir d’y aller seuls pour ne pas soulever la colère des populations. Recherchant une explication à ces sombres légendes, ils supposèrent que l’arsenic, probablement mêlé aux terrains aurifères, avait donné naissance à certains accidens, et ils s’expliquèrent ainsi comment, en plein XIXe siècle, d’un fonds de vérité naissent et se développent les contes de la mythologie dans l’imagination des peuples enfans, dont la crédulité se mesure à l’ignorance. Malgré les médiocres résultats qu’ils constatèrent, nos voyageurs se tinrent pour bien édifiés sur la richesse réelle des mines du Bambouk, et c’est en vue d’une exploitation ultérieure par l’initiative ou sous le patronage de la France qu’ils négocièrent l’acquisition du terrain où fut construit, l’année suivante, le fort de Sénoudébou. Il faut relever ici un trait curieux de mœurs locales. L’exploitation des mines de Kaniéba est le monopole des femmes, qui en partagent le produit avec le propriétaire qui les leur a louées. Les hommes ne sont admis qu’à extraire le minerai et à faire sentinelle contre les attaques à main armée qui sont toujours à redouter parmi ces peuplades, où la police n’a guère plus de force que la morale pour garantir à chacun les fruits de son travail ; aussi depuis plusieurs années le travail y est-il presque entièrement suspendu.

Le chemin était ouvert ; d’autres explorateurs ne tardèrent pas à s’y engager. En 1856, un jeune officier, M. Flizes, aide-de-camp du gouverneur du Sénégal et directeur des affaires indigènes à Saint-Louis, fut envoyé par M. Faidherbe dans le pays de Kaniéba. Parti de Sénédébou en octobre sur l’aviso à vapeur le Serpent, M. Flizes, profitant des grandes eaux de la saison, remonta la Falêmé, et, franchissant les passes du Débou, il put arriver heureusement à quatre ou cinq lieues de Kaniéba, où il fut accueilli avec des transports de joie par les naturels du pays, qui croyaient impossible qu’un grand navire pût jamais parvenir si près de leurs villages. Cet imposant spectacle, témoignage de la science et de la force des blancs, maîtrisa les esprits autant par l’admiration que par la crainte, et les habitans du village se prosternèrent sur le bord de la rivière en criant qu’ils ne reconnaissaient plus d’autres chefs que les blancs. M. Flizes fut lui-même émerveillé de voir, au-dessus de Sénédébou, des plaines immenses couvertes de mil et de maïs dont les tiges atteignaient plusieurs mètres de haut ; il pressentit toutes les ressources qu’offrirait un tel pays à une administration bienveillante et intelligente. Craignant une baisse subite des eaux, M. Flizes redescendit la rivière et regagna Sénédébou, d’où il se dirigea, à la tête d’une compagnie de vingt-cinq matelots, vers Médine, en traversant de l’ouest à l’est tout le Bambouk. À Farabana, il reconnut les traces du fort de Saint-Pierre, érigé en 1715 par ordre de Brüe. En lui montrant ces ruines, le chef du village lui exprima le désir de les voir relever. « Lorsque les Français, lui disait-il, seront établis dans notre pays, nous n’aurons plus rien à craindre de nos ennemis, parce que les Français sont les maîtres partout maintenant, et que là où ils sont le pays est fort. » Puis, prenant la main de l’officier et la portant à son front en signe de respect et de soumission, il ajoutait : « Si le gouverneur veut venir exploiter nos mines, il en est le maître, nous sommes à lui ; qu’il indique le point où il veut les exploiter, soit à Kaniéba, soit ailleurs, nous sommes prêts à lui obéir. »

Celui qui tenait ce langage était Bogoul, un des chefs les plus considérés de l’espèce de république fédérative que forme le Bambouk. Ainsi la France recueillait la récompense de cette politique humaine et juste envers les peuples inférieurs, qui constitue son véritable génie de colonisation. Partout, du reste, M. Flizes retrouva des sentimens pareils, et s’ils ne se traduisirent pas en propositions aussi avantageuses, nulle part, au sein de ce pays réputé inabordable et semé de périls, il ne rencontra d’hostilité. On doit peu s’en étonner. Dans les sociétés informes, dont l’anarchie violente constitue l’état habituel, les blancs inspirent, quand ils savent régler leurs paroles et leur conduite, un respect instinctif qui s’élève jusqu’à l’admiration, parce qu’en eux se personnifient les idées d’ordre et de puissance. Entre tous les étrangers, les Français ont toujours été les mieux reçus au Bambouk. Les Anglais de la Gambie ont en vain tenté d’y pénétrer : ils n’ont pu s’y consolider.

Dès que les bonnes nouvelles recueillies par M. Flizes dans son voyage furent parvenues à la direction des colonies à Paris, les projets sur le Bambouk, rêve de tous les gouverneurs du Sénégal depuis plus de cent cinquante ans, parurent dignes d’examen, et l’on s’inquiéta sérieusement de les mettre à exécution. Par ordre du ministre, des négociations furent reprises avec les chefs du Bambouk pour fixer les conditions de l’établissement à la fois militaire et commercial des Français. Le ministre de la marine, d’accord avec celui de la guerre, désigna un capitaine du génie, M. Maritz, pour la direction de l’entreprise. Une somme de 170,000 francs fut inscrite au budget de 1858 pour la construction de deux forts, l’un à Kaniéba, l’autre à Samba-Yaya, à quelques lieues de distance, sur la Falêmé, en un lieu que peuvent atteindre les bateaux à vapeur. Le premier est destiné à protéger l’exploitation des mines, le second à recevoir et emmagasiner les produits. Le personnel comprend, outre le directeur, un sous-directeur, un ingénieur des mines, deux gardes du génie, auxquels l’administration du Sénégal a dû adjoindre deux chirurgiens, un commis de marine et deux caporaux du génie : ce sont les seuls blancs admis ; le reste des ouvriers est pris parmi les indigènes. Des blockhaus et des barraquemens construits à Toulon ont été emportés par pièces pour être reconstruits sur place. La petite expédition est heureusement arrivée à Saint-Louis dans le mois de mai, et M. Faidherbe a profité des hautes eaux du mois de juillet pour aller, de concert avec M. le capitaine Maritz, inaugurer la prise de possession, au nom de la France, du territoire de Kaniéba, dans le bassin de la Falêmé, à deux cents lieues dans l’intérieur de l’Afrique.

En se réservant l’exploitation des mines d’or du Bambouk, au lieu de les concéder, l’administration a obéi à des considérations d’ordre divers, au premier rang desquelles se place l’espoir d’enrichir d’un nouveau chapitre de recettes coloniales le budget du Sénégal, qui dépasse à peiné 2 millions de francs, sur lesquels 250,000 seulement proviennent des ressources locales. Il se pourrait bien que l’expérience établît qu’en ce genre d’entreprises l’exploitation directe par l’état n’est pas toujours le meilleur moyen de lui procurer des bénéfices. À supposer quelques déceptions de ce côté, on aura toujours à se féliciter d’avoir assuré aux premiers actes d’une politique nouvelle le caractère de loyauté qui manque trop souvent aux spéculations privées, surtout dans les contrées que leurs métaux précieux signalent aux plus ardentes convoitises ; dans la situation encore délicate de nos rapports avec le Bambouk, peut-être la prudence ne permettait-elle pas de suivre une autre marche. On obtiendra du même coup des notions exactes sur l’étendue et la richesse probable des terrains aurifères, au sujet desquels manque toute évaluation précise. D’après des informations officielles, le comptoir de Bakel a reçu en 1857 une valeur de 60,000 fr. en or, fraction probablement très faible de la production totale qui se répand à l’intérieur dans une multitude d’états idolâtres ou musulmans, descendant vers l’ouest sur le littoral, depuis Saint-Louis jusqu’à Sierra-Leone, pénétrant dans l’intérieur jusqu’à Ségou, Djenné et Tombouctou, les trois capitales du Soudan central et occidental. Les mines du Bambouk ne sont d’ailleurs, suivant toute vraisemblance, que des veines détachées de ce grand massif de montagnes, inscrites sur les cartes sous le nom de Kong, qui séparent les bassins supérieurs du Sénégal, de la Gambie et du Niger, et de là, comme d’un centre de soulèvemens, poussent des contre-forts, à l’est, au cœur du Soudan, au sud le long de l’Océan-Atlantique. Ce vaste et haut massif est très probablement un champ d’or, à en juger par l’inépuisable quantité que les noirs en fournissent depuis quatre siècles aux Européens sans autres manipulations que quelques grossiers lavages.

Quelles seront les conséquences probables de cette exploitation des placers africains ? Sans indiquer aucune approximation ni limiter aucune espérance, il est permis de signaler à l’attention publique un fait qui ressort de l’histoire contemporaine de la Californie et de l’Australie. La production de l’or est le moindre bénéfice qu’une nation retire de la découverte et de l’exploitation des mines de ce métal. L’avantage capital est tout autre : il consiste dans l’installation d’une population nombreuse, dont les besoins urgens, en fait de nourriture, de vêtement, de logement, de luxe, sollicitent bientôt tout un essor d’activité qui n’était pas entré dans les prévisions premières. Les huttes des mineurs se groupent et deviennent des hameaux et des villages qui s’entourent de jardins et de champs, se reliant les uns aux autres par des routes. Des villes s’élèvent aux points principaux d’intersection pour l’arrivage, le départ, l’échange. L’agriculture et l’industrie s’allient au commerce pour répondre aux besoins d’une société naissante ; les institutions sociales ne tardent pas à naître au sein fécond de toute une population remplie d’ardeur ; la famille se régularise, la propriété se constitue. Dix ans d’émigration à la recherche de l’or en Californie et en Australie ont conduit ces contrées à un degré de prospérité, à un chiffre de population qu’elles n’auraient pas atteints par trois siècles de développement régulier. Tel est l’effet général et vraiment légitime qu’exerce l’or par son prestige sur l’imagination humaine. L’histoire atteste que c’est à des attractions pareilles qu’est due la colonisation de l’ancien continent. C’étaient des métaux précieux que cherchaient sur les côtes de la Méditerranée les Tyriens et les Carthaginois, ces ancêtres de tous les peuples navigateurs. Aussi s’engagerait-on dans une étroite et dangereuse voie, en ne demandant aux terres où la nature a semé ce puissant aimant que la richesse matérielle des pépites et des lingots d’or. À vrai dire, celle-ci n’est que l’accessoire : le peuplement et la culture doivent être les principaux objets de l’ambition des gouvernemens, et c’est pourquoi ils doivent veiller avec soin à ne pas écarter, par l’exagération des règlemens et des charges, le courant d’émigration qui se manifeste partout où l’abondance de l’or promet une facile richesse. Si le climat trop ardent de l’Afrique occidentale se refuse aux invasions des races européennes, qui seules ont arraché au Nouveau-Monde le secret de ses trésors, que l’on ne dédaigne pas l’affluence même un peu désordonnée des noirs. Avec eux, tout ira, il est vrai, plus lentement, comme travail et civilisation ; l’or ne circulera point chaque jour par milliers de tonnes, les villes ne s’élèveront pas avec la merveilleuse rapidité que nous admirons en Amérique et en Océanie. Néanmoins tout avancera, car la race noire est, comme les autres, susceptible de progrès, mais à son pas et à sa manière. En même temps que l’exploitation de l’or deviendra pour elle une source nouvelle de travail, de salaire et d’échange, les ouvriers se laisseront pénétrer par le charme invisible des sentimens et des volontés de la France. Au début, les maîtres d’esclaves, apprenant quel parti l’on peut tirer de leur main-d’œuvre, se garderont de mauvais traitemens contraires à leurs intérêts. Bientôt la France, au nom de son droit et de sa force, mettra fin aux guerres qui alimentent l’esclavage, et partout où s’étendra sa domination, elle interdira l’esclavage même, comme elle l’a fait déjà dans toute l’étendue de la colonie.

Nous avons insisté sur cet épisode industriel, des mines du Bambouk autant pour satisfaire une légitime curiosité que pour montrer en perspective quel appui inespéré offre à la réforme sociale des populations noires une branche nouvelle d’activité. Dans cette direction, bien mieux que par les prédications des uns ou les anathèmes des autres, s’obtiendra la véritable émancipation des races opprimées. De la servitude brutale elles passeront à un travail régulier, modéré, lucratif et libre. Déjà, sur une profondeur de plus de deux cents lieues dans l’intérieur des terres de l’Afrique occidentale, l’horrible coutume du massacre des prisonniers a disparu, parce qu’on leur a découvert un emploi utile dans la récolte de la gomme et de l’arachide : témoignage éclatant de progrès à la fois matériel et moral, pacte d’alliance entre le commerce et l’industrie d’une part, la civilisation de l’autre, dont il sera, nous l’espérons, donné aux mines d’or du Bambouk de fournir un nouvel exemple.

Après les produits destinés à l’exportation, il convient de nommer, dans une rapide énumération, ceux qui, réservés de fait à la consommation intérieure, sont d’une haute utilité locale, quoique la métropole en tienne moins de compte. Parmi les céréales, le gros et le petit mil remplacent le blé ; le petit mil surtout y est la base de la nourriture, comme matière première du couscoussou, le mets national des noirs aussi bien que des Maures. Broyer le grain à grands coups de pilon dans un mortier creux, telle est la bruyante et presque unique occupation des femmes, si bien que des industriels ayant proposé, il y a une quinzaine d’années, d’introduire à Saint-Louis des moulins à vent, les marabouts s’y opposèrent dans l’intérêt des maris, par le motif que les femmes, cessant leur métier de pileuses, tomberaient dans l’oisiveté absolue et les vices qui en découlent. Chose plus surprenante, l’objection fut jugée respectable, et l’on y fit droit : les moulins à vent furent prohibés. Cependant en 1857 une usine à vapeur pour la mouture s’est élevée à Saint-Louis.

Les Maures, nous l’avons dit, ne cultivent pas et se trouvent par là sous la dépendance des noirs ; c’est un des motifs qui leur faisaient convoiter la libre et violente exploitation de la rive gauche du Sénégal, d’où ils tirent le mil dont ils ont besoin ; c’est aussi un puissant moyen d’action entre les mains de la France, qui, en leur fermant cette ressource toutes les fois qu’ils s’agiteront, les réduira au laitage de leurs troupeaux et à la gomme de leurs acacias, substances alimentaires dont l’insuffisance est évidente. De cette contrainte est résulté un premier bien. Les Maures recherchent maintenant aux comptoirs ce qu’ils ne peuvent ravir sur place, et le mil, dont Saint-Louis était autrefois l’unique débouché, y devient un article d’échange contre la gomme. Comme il manque aussi quelquefois aux habitans de la côte occidentale, que dessert le cabotage de Saint-Louis et de Gorée, il en est résulté de la hausse dans le cours de cette céréale, suivie de craintes pour la subsistance publique, au point que l’exportation en a été défendue en 1856, mesure un peu précipitée peut-être, et qui a dû être rapportée au bout de quelques mois. En effet, à voir les choses d’un peu haut, lé renchérissement de la principale denrée agricole compense par de nombreux avantages une gêne passagère. La plus-value qui en résulte excite les noirs à la culture, les intéresse à l’amitié de la France, et rend plus onéreuse aux Maures leur oisiveté. Il est bon que l’économie commerciale enrichisse les hommes de travail et ruine ceux qui ne vivent que de pillage. Aussi ne faudrait-il pas gêner la spéculation qui voudrait distiller le mil pour le convertir en alcool.

Après le mil viennent par ordre d’importance le riz, petit de volume, mais de bonne qualité, qui croît spontanément dans les terrains submergés ; le maïs, qui se montre là, comme dans les pays chauds, un des dons les plus utiles et en même temps les plus abondans de la nature ; le tabac, dont on cultive deux sortes, l’un à priser, l’autre à fumer ; le sésame, rival de l’arachide, qui apparaît en petits lots sur le marché de Bakel ; le séné, le ricin, que l’on dédaigne de récolter ; quatre ou cinq espèces de soies végétales, et une multitude de légumes et de fruits dont plusieurs, dans les régions élevées et quelque peu tempérées du pays, rappellent à l’œil étonné et réjoui des Européens les jardins de leur patrie. Le froment même est cultivé sur une petite échelle dans quelques lougams ou champs du Fouta et chez les Maures Douaïches qui, à titre de Berbères, répugnent moins à la culture que les Arabes ; mais il n’a pas servi jusqu’à présent à l’alimentation des Européens de Saint-Louis, qui, sans se laisser charmer par le couscoussou, lui préfèrent le pain fabriqué avec les farines importées de France. Le sel marin, que fournissent avec une abondance inépuisable les salines de Gandiole, dans le Cayor, est très recherché dans le haut pays, où il manque entièrement, et si l’on ne peut croire sur parole, sans trop se faire violence, les voyageurs qui prétendent que dans l’intérieur de l’Afrique le sel se troque poids pour poids contre l’or, une telle exagération indique assez bien la valeur excessive qu’acquiert, dans les contrées qui en sont privées, cette substance indispensable sous tous les climats à l’organisme humain. Une plante nouvelle et déjà populaire en Europe, le sorgho à sucre, a fait récemment son apparition au Sénégal, grâce à quelques graines envoyées par le ministre de la marine. Cette graminée y a très bien réussi, et même elle a mis les observateurs sur la voie de propriétés industrielles méconnues jusqu’alors dans les mils indigènes, que la botanique classe aussi parmi les sorghos. On a constaté que la tige du gros mil, plus forte que dans l’espèce de Chine, renferme une moelle rouge aussi riche en sucre et en alcool que la moelle verte de cette dernière. On a remarqué aussi que l’écorce d’une autre variété servait aux noirs pour teindre les cuirs en rouge, rapprochement qui acquiert de l’intérêt, quand on pense aux propriétés analogues reconnues dans le sorgho de la Chine [3].

Pour compléter cet aperçu de la production agricole et industrielle du Sénégal, il convient de donner quelques renseignemens sur le mouvement commercial. Nous aurons résumé à peu près tout ce qu’on connaît du commerce intérieur, en disant qu’il se fait par an à Bakel pour 4 ou 5 millions d’affaires, dans lesquelles la gomme seule figure pour moitié, à Sénédébou pour 50 ou 60,000 fr., et en ajoutant que la traite du fleuve occupe environ 400 navires, montés par 400 traitans et 2,600 laptots ou matelots, et jaugeant chacun de 10 à 200 tonneaux. Pour le commerce extérieur, les informations sont plus nombreuses et plus précises, grâce à la douane. En 1856, le commerce de Saint-Louis a donné lieu à un mouvement d’affaires d’une valeur de 11,206,179 francs [4]. Le chiffre des transactions de 1856 est tombé de h millions de francs environ au-dessous de l’année 1854 [5], résultat qui ne peut être attribué qu’à la guerre, et qui doit avertir de la réduire toujours aux proportions qu’exige l’honneur, sans rien sacrifier à la vaine gloire de combats inutiles, car la guerre se traduit, au Sénégal comme partout, en graves préjudices pour tous les intérêts pacifiques. Les principaux produits importés sont les tissus de coton et de lin, les vins et eaux-de-vie, le corail, le sucre, les fils, le riz, les farines de froment. En tête des tissus de coton figure la guinée, fabriquée à Pondichéry, qui sert d’unité monétaire au Sénégal. Rouen y place d’énormes quantités de cotonnades, recherchées comme étoffes de luxe. La Provence, le Languedoc et la Gironde y trouvent des débouchés pour leurs vins et leurs farines. De l’Angleterre vient la houille.

La navigation suit les progrès du commerce. En 1856, elle a occupé 590 navires jaugeant 49,997 tonneaux et montés par 4,492 hommes d’équipage. Les 590 navires se décomposaient en 139 navires français, 40 caboteurs de la colonie, 393 embarcations et bâtimens employés à la navigation intérieure du fleuve, et 18 navires étrangers apportant du charbon pour le gouvernement, seule exception admise à la rigueur des règles de ce qu’on appelle encore le pacte colonial. Ce mouvement, quoiqu’il appartienne presque exclusivement à la marine nationale, ne porte que pour moitié sur des marchandises françaises, car la variété des besoins oblige les navires français à compléter leurs cargaisons avec des marchandises étrangères ou sorties de nos entrepôts. Les ports du Havre, de Bordeaux, de Marseille, sont aux premiers rangs pour les rapports avec Saint-Louis. Viennent ensuite ceux de la Martinique et de la Guadeloupe, enfin New-Castle, d’où l’on tire toute la houille qui se consomme à Saint-Louis. Le cabotage s’opère avec Gorée, l’archipel du Cap-Vert, l’archipel des Canaries, et les divers comptoirs échelonnés sur le bas de la côte depuis Gorée jusqu’à Sierra-Leone.

De tels résultats ne paraîtront pas le dernier terme des espérances de la métropole, si l’on considère, en jetant un regard sur le passé, que, dès l’année 1789, elle trouvait au Sénégal le placement de 20 millions de livres tournois en marchandises : la balance s’établissait, il est vrai, au moyen des esclaves que cette possession livrait aux colonies de l’Amérique pour le compte des négocians français. À cet avantage, la situation actuelle peut opposer, on l’a vu, d’abondantes compensations : la production intérieure est en outre puissamment aidée par l’introduction d’une banque de prêt et d’escompte qui facilite les opérations du commerce local. L’on peut dès aujourd’hui demander des retours à la production du pays, comme jadis à la traite des esclaves : c’est le problème même que se posa le gouvernement de la restauration.

Ce problème, doit-on aujourd’hui le résoudre, comme ce gouvernement tenta de le faire, au moyen d’établissemens que fonderaient les habitans de Saint-Louis dans le Oualo ou le Fouta ? Doit-on au contraire s’adresser principalement aux indigènes ? Quelques voix rares et isolées conseillent au gouvernement la première méthode de colonisation, qui est, nous devons le reconnaître, dans les goûts et les habitudes de l’administration française ; mais on ne peut partager ce sentiment, si l’on demande à l’expérience d’une autre époque toutes les leçons qu’elle contient. Les entreprises agricoles tentées sous la restauration étaient une colonisation tout artificielle dont l’insuccès ne doit s’expliquer ni par l’insalubrité du climat, ni par la stérilité générale du sol, ni par la sécheresse de l’air, prétextes imaginés alors pour couvrir d’importunes défaites, et dont le peu de valeur éclate dans la présence même de plusieurs millions d’hommes qui vivent et se nourrissent depuis des siècles sous le climat et sur le sol de la Sénégambie. La persévérance ne fit pas défaut non plus, puisque les encouragemens officiels persistèrent près de dix ans, sans résultat sérieux. L’entreprise échoua, parce que l’idée elle-même était fausse comme conception plus encore que vicieuse comme exécution. La prétention officielle était d’installer, par le concours de la population commerciale de Saint-Louis, à trente ou quarante lieues de cette ville, de grandes cultures industrielles : programme irréfléchi que les habitans de Saint-Louis ne pouvaient de bonne foi accepter et réaliser. Ce n’est pas, comme on l’a dit, que les populations commerçantes aient une répugnance naturelle pour l’agriculture ; elles s’y plaisent au contraire, et par leur goût pour toute spéculation, et par l’amour du sol inné dans l’homme ; mais elles n’entendent pas abandonner leur négoce pour leurs affaires agricoles. Elles veulent les combiner, les mener de front, répugnant avec raison à sacrifier le commerce, qu’elles entendent et qui les enrichit, à la culture, qu’elles ignorent et qui les gêne en immobilisant leurs capitaux. Alors que le théâtre de la colonisation était placé à plusieurs journées de Saint-Louis, l’intervention des négocians ne pouvait avoir d’autre mobile que les primes à gagner. En outre, les vastes plantations que conseillait ou qu’ordonnait l’administration, en cotonniers, en indigofères, en arbres de toute provenance, supposaient des capitaux et des bras disponibles en abondance. Ni les uns ni les autres n’affluaient au degré nécessaire. Le peu d’argent dont les planteurs disposaient fut absorbé par les premiers travaux de construction et de défrichement ; les noirs manquèrent, parce que la population du Oualo est clair-semée non moins qu’indolente, et les ouvriers, qui vinrent de loin, exigèrent de hauts salaires, tout en abandonnant leurs maîtres aux momens d’urgence. La générosité officielle du gouvernement, en faisant espérer des gains chimériques, provoqua des dépenses exagérées, surtout pour les maisons, qui furent bâties avec trop de luxe. Ajoutons enfin que l’ambition de tout essayer, de tout acclimater, une des manies les plus ruineuses pour des particuliers, en même temps que l’une des plus agréables aux administrateurs, qui en recueillent la gloire sans en supporter les frais, fit gaspiller en stériles tentatives beaucoup d’intelligence, d’argent et de forces. Le cotonnier et l’indigofère, bien que croissant spontanément dans le pays, ne remboursèrent pas les avances : il arriva même qu’au lieu de s’en tenir aux espèces indigènes bien connues et d’une qualité excellente, l’on fit venir à grands frais des variétés exotiques qui trompèrent toutes les espérances. On eût cultivé l’arachide, qui enrichit aujourd’hui la Sénégambie, que le prix de revient n’eût pas été mieux couvert : conséquence inévitable de toute colonisation artificielle et arbitraire. Aussi, le jour où les allocations disparurent du budget, moins encore à raison des résultats trop faibles que des fraudes trop scandaleuses que se permettaient les planteurs, toutes les cultures furent immédiatement abandonnées, et les maisons elles-mêmes tombèrent bientôt en ruines. Il ne survécut que les belles, mais chères plantations du jardin officiel, à Richard-Toll [6], dont le nom perpétue la mémoire du fondateur, qui dirige aujourd’hui le jardin botanique de la Réunion, jusqu’au jour où des officiers les firent détruire, sous prétexte de se garder des embuscades, des Maures. M. le gouverneur Faidherbe en a relevé les débris et les a confiés à un ancien élève de nos écoles d’agriculture, à titre de pépinière d’essais et d’études. Cette restauration mérite d’être approuvée, tant qu’elle n’aspirera pas à devenir le foyer d’une nouvelle colonisation et à faire concurrence à l’industrie privée par le don gratuit ou la vente au-dessous du prix commercial des arbres, suivant le mauvais exemple des pépinières de l’Algérie.

La prospérité agricole du Sénégal ne demande pas tant d’efforts ni de sacrifices ; elle exige plutôt un respect sérieux des lois de la nature, ainsi que des règles de l’économie rurale, et elle réclame un sage examen de ce que l’on peut attendre des populations. En débutant par des cultures intensives sur une grande échelle, on accumule à plaisir les dépenses et les difficultés sur une œuvre déjà fort difficile par elle-même. La marche la plus simple et la moins coûteuse sera la meilleure et finalement la plus courte. Que par un abord facile et sûr des marchés les naturels du pays soient invités à cultiver avec soin les plants dont la vente est déjà certaine, le mil, le melon d’eau, le maïs, l’arachide ; que des encouragemens honorifiques et pécuniaires secouent l’indolence des uns, excitent l’activité des autres, bientôt les cotons, l’indigo, le tabac, seront adoptés avec zèle, si le gouvernement les recommande aux chefs de village, s’il use de son influence auprès des traitans et des négocians pour qu’ils en transmettent des échantillons dans la métropole, soin auquel il peut même s’associer directement en provoquant l’examen et les conseils de juges compétens. Quelques primes accordées soit à la culture, soit à l’exportation [7], couronneront cette propagande et en assureront le succès. Dans l’ardeur de l’impatience, on devra ne pas méconnaître qu’une grande et légitime place doit être laissée à la vie pastorale et à l’éducation des bestiaux, occupations des mieux appropriées aux mœurs indigènes et des plus conformes à l’intérêt public.

Quant aux habitans de Saint-Louis, ils se tourneront vers l’agriculture le jour où ils y trouveront honneur et profit. De proche en proche, les négocians se répandront dans la campagne, sans qu’il soit besoin d’autre amorce que la constitution régulière de la propriété, principe dont l’importance a rarement été bien comprise dans les colonies françaises, c’est le moment de le dire. Au Sénégal comme en Algérie, comme ailleurs, l’administration aime à procéder par concessions provisoires, méthode mauvaise condamnée par la raison et par l’expérience. La vente des terres à un prix quelconque, le plus faible possible, mais suivi d’une appropriation définitive, donne seule au colon la sécurité, la liberté d’action, le sentiment de la propriété, forces morales aussi indispensables à l’agriculture que les forces matérielles.


III. — PLAN DE POLITIQUE EXPANSIVE. — ACCES DES ETATS INDEPENDANS. — LIBERTE ET FACILITE DES ECHANGES. — LE SOUDAN. — TOMBOUCTOU.

La carrière est vaste au Sénégal ; après ce rapide aperçu, on ne saurait en douter. Et néanmoins la politique française dans cette colonie, pour être solidement assise sur son propre terrain, doit étendre ses ramifications bien au-delà. Le bassin tout entier du fleuve doit devenir l’horizon de notre action immédiate, et le bassin même du Niger s’ouvrir à notre influence, car on y trouve partout des sympathies à féconder, des échanges à négocier. En même temps le système de commerce et de travaux publics doit se mieux prêter qu’aujourd’hui à un accroissement d’échanges tant avec la métropole qu’avec l’étranger. Enfin ce double courant de progrès à l’intérieur et à l’extérieur doit nous conduire vers l’Afrique centrale, au cœur du Soudan. Telle est la destinée naturelle, nous dirions volontiers l’horoscope, de notre colonie du Sénégal, qu’il reste à justifier par quelques développemens.

Nous avons dit les ressources naturelles du Oualo, dont les plus mauvais terrains avaient été malencontreusement choisis pour les essais de colonisation de 1821, ce qui fut la cause première de l’échec qu’on eut à subir. Les larges cours d’eau qui le baignent, dont le principal aboutit au grand lac de Paniéfoul, sur les bords duquel s’élève le fort de Mérinaghen, permettent à des navires d’un fort tonnage d’y circuler pour charger et décharger leurs cargaisons. La population seule, qui y fait trop défaut aujourd’hui, suivra le rétablissement complet de la sécurité. Elle pourra se recruter parmi divers élémens étrangers, entre autres les esclaves fugitifs des divers états de l’intérieur, qui y trouveront asile, et les engagés à temps qui, des Antilles ou de la Réunion, demanderont à être rapatriés à la côte occidentale d’Afrique ; on pourrait y joindre les esclaves recueillis sur les navires négriers, comme l’Angleterre en donne l’exemple à Sierra-Leone, peuplé en grande partie de ses prises. De petits lots de terre suffiraient à l’ambition et feraient la fortune de tous ces malheureux. Ainsi le Oualo, devenant un centre d’activité agricole et commerciale, serait le grenier d’approvisionnement de Saint-Louis, dont le voisinage servirait d’aiguillon pour le travail et le gain.

Le Cayor, dont la population, plus industrieuse, distribuée en villages rapprochés et considérables, est évaluée à trois cent mille âmes, disséminées sur huit cents lieues carrées, fournit déjà au marché de Saint-Louis la presque totalité de ses arachides et beaucoup de mil ; le tout ne va pas à moins de 8 millions de kilogrammes ou 15,000 tonneaux d’encombrement. L’arachide donne de tels bénéfices, qu’elle y est devenue populaire, nécessaire même. Au Cayor appartiennent les salines naturelles de Gandiole, qui rapportent 20,000 francs par an, moitié aux gens du village qui recueillent le sel, et moitié au maître du pays, le damel. Le bourg approvisionne Saint-Louis de légumes, d’œufs, de lait, de volailles, etc. C’est aussi du Gayor qu’arrivent les vins de palme et de nombreux bestiaux, d’un bon marché extrême. Les petits états du Ndiambour, de Buol, de Sin, de Salum, habituellement soumis au chef du Cayor, agrandissent au sud le cercle de nos relations jusqu’au voisinage de la Gambie : les produits de ces contrées sont vendus à Saint-Louis, les uns de première main, les autres par l’intermédiaire des Toucouleurs du Fouta. Le Ndiambour surtout a de l’importance, car c’est une province bien peuplée, bien cultivée, possédant une centaine de villages, pays d’ordre et de travail, où quelques alliances suspectes avec les Maures ont été vaincues par une récente expédition de M. Faidherbe. L’arachide y est en honneur.

Le Djiolof, qui s’étend au second plan, derrière le Oualo et le Cayor, possède de belles forêts d’acacias, comparables à celles des Maures. Dès que ces nomades, qui ont fait de ce pays le théâtre de leurs brigandages et le magasin général de leur butin, en seront écartés, Saint-Louis en recevra d’abondantes provisions de gommes. On y trouve en outre la cire, l’ivoire et surtout des bœufs de grande taille, nourris sur de gras pâturages qui couvrent des plaines fertiles.

Le Fouta promet davantage encore. Dans ce pays d’environ deux mille lieues carrées de surface, d’une admirable fertilité, peuplé de trois ou quatre cent mille habitans, l’arachide prospère, et la culture y suivra la demande des traitans. Le coton y fructifie à côté du mil et du riz, et la quantité dé cuirs que cet état livre au commerce fait soupçonner le grand nombre d’animaux domestiques qu’il élève. Entre ces derniers, on vante surtout une race de petits chevaux provenant des Maures, et qui, malgré leur dégénérescence, brillent encore par de précieuses qualités. L’antipathie fanatique des habitans s’oppose seule à notre action dans le Fouta : une habile politique en triomphera, comme elle a fait pour les villages de Bokol et de Gaë, pour les provinces de Toro et de Dimar, car déjà en échange de leurs produits ils nous prennent de la guinée, du sel, des fusils, de la poudre, des pagnes de couleur, de l’ambre.

À mesure que notre vue remonte le plan incliné des plaines pour s’élever sur les flancs du bassin supérieur du Sénégal, elle se repose sur un pays plus frais, plus boisé, plus favorable à la production agricole. Nulle part mieux qu’au Galam, le Gadiaga des indigènes, l’indigo ne donne à la teinture des nuances plus vives et plus solides. Les Sarrakholès, qui occupent ce pays, s’adonnent à la culture, et récoltent l’indigo, l’arachide, le sésame, le mil et des plantes légumineuses. Ils aiment notre caractère et nos produits : ils se plaisent au commerce, qu’ils exercent en colporteurs, cheminant de village en village à travers les contrées les plus agitées, et pénétrant d’un côté jusqu’à Ségou, de l’autre jusqu’à Saint-Louis, où ils s’engagent au service des commerçans et des marins. Volontiers ils nouent des relations avec les Sénégalais de cette ville, qui, depuis la suppression de la compagnie de Galam, ont été attirés à Bakel par le bon accueil des habitans, par l’abondance et le bas prix de la nourriture, et surtout par le désir de faire une rapide fortune. Tel a été, pour le constater en passant, un des progrès les plus utiles, auquel s’opposait le monopole de la compagnie.

Au Bondou, dont la population est évaluée à cent mille habitans, des plantations de coton entourent toutes les cases. Sur les deux rives de la Falêmé, où les maîtres de cet état ont étendu leur domination, se développent à perte de vue des champs de mil et de maïs, entremêlés d’arachides, de riz, de sésame, d’indigo, bordés de ruches, — autant de gages d’habitudes laborieuses et d’échanges avantageux.

Au Bambouk, pays accidenté, peu connu, en grande partie désert, l’abondance de l’or a nui au travail agricole, si facile du reste qu’il suffit de quinze jours pour préparer et ensemencer les terres ; les pluies et le soleil font le reste. Le riz est cultivé dans les terrains que les débordemens de la Falêmé et de ses affluens inondent ; la paille de riz couvre les cases, et sert à fabriquer des nattes souples et fortes. À côté de vastes forêts qui appellent l’industrie, et parmi lesquelles on distingue l’arbre dont le fruit donne le beurre végétal ou beurre de Galam, et le gigantesque baobab, qui produit » le pain de singe, se montrent encore les produits agricoles que nous venons de rencontrer ailleurs, promesses plus humbles, mais non moins utiles que le fer, qui se trouve partout, et l’or, dont l’extraction est si facile.

Le Khasso, que l’on suppose peuplé de cent cinquante mille âmes, est le plus beau pays du bassin du Sénégal : les terrains accidentés, les cascades retentissantes, la splendide et sauvage végétation, qui réjouissent le voyageur, y succèdent aux plaines et aux vallées, dont le sol fertile charme le cultivateur. Les arachides y sont de qualité supérieure, le riz comparable au meilleur de l’Inde, et les indigènes les troquent avec empressement contre le sel, qui leur manque. Plus au sud, vers le Fouta-Dialon, la présence de dattiers et d’orangers témoigne d’autres conditions climatériques et agricoles ; mais la meilleure part des produits du pays s’écoule vers la Gambie, la rivière la plus voisine, où règnent les Anglais : il en vient cependant à Sénédébou quelques charges apportées par des caravanes, dont il ne semble pas impossible d’accroître le nombre.

On voit combien de perspectives s’ouvrent au commerce européen vers les horizons de la rive gauche et du cours supérieur du Sénégal. Des Maures eux-mêmes, nomades de la rive droite, il n’y a pas à désespérer. Les Douaïches élèvent beaucoup de bons et beaux chevaux. Les Trarzas et les Braknas, refoulés et cantonnés dans leurs déserts, seront un jour forcés par le besoin de se tourner vers le travail de la terre. En attendant cette résolution décisive et pénible, ils récolteront mieux la gomme de leurs arbres, et, pressés par la nécessité, ils la conserveront moins longtemps dans leurs silos. L’abondance de l’offre en fera baisser le prix, ce qui déterminera une évolution vers l’agriculture pareille à celle qu’ont accomplie leurs frères du nord dans la région de l’Atlas. Par cette simple esquisse des aptitudes du sol et des tendances de la population dans le vaste bassin dont un coin appartient à la France, on entrevoit combien serait mal comprise la colonisation de cette contrée, si elle ne visait qu’à améliorer quelque canton du Oualo, si elle s’appuyait sur les blancs seulement ou les hommes de couleur et non sur les noirs, si elle sacrifiait aux habitons de Saint-Louis ceux des campagnes, si elle poursuivait la naturalisation de végétaux exotiques, lorsque les plus utiles croissent de toutes parts spontanément. On aurait à gémir sur un second avortement.

Des mesures à décréter par l’administration, les unes se rattachent à la guerre, et nous les avons précédemment indiquées ; les autres, entrevues pour la plupart dans le cours de cette étude, se justifient parle plus simple exposé. Elles ont à peu près toutes un même objet : faciliter par eau et par terre la circulation, les échanges, le travail. On peut les résumer en quelques lignes. Dégager le Sénégal et la Falêmé des bancs de roches qui en rendent la navigation dangereuse pendant les basses eaux, construire des barrages pour créer des forces motrices et alimenter des canaux d’irrigation, élever des digues contre les débordemens nuisibles, creuser une passe dans les cataractes de Félou, à moins qu’il ne convienne de les tourner par un chemin à terre, encourager les constructions navales en amont de Bakel, où les bois abondent, et même à Saint-Louis, où le commerce a déjà construit en 1856 un bateau remorqueur ; obtenir le passage direct de Saint-Louis à Bakel et Sénédébou, à travers le Fouta, pendant la saison sèche, pour maintenir un courant continu de relations entre le haut et le bas du fleuve, aujourd’hui inaccessibles l’un à l’autre pendant sept mois ; multiplier les concessions définitives, ou, mieux encore, introduire partout la vente des terres à bon marché : voilà bien à peu près ce que réclament la colonisation et le commerce à l’intérieur. Le commerce extérieur demande en outre l’emploi des moyens les plus héroïques dont disposent la science et l’industrie pour maîtriser la barre du Sénégal, ou, si la tâche est impossible, pour, en amoindrir les dangers. Un navire remorqueur établi en 1858 a déjà rendu des services. La chambre du commerce de Bordeaux a proposé l’établissement de navires dragueurs qui seraient en permanence occupés à creuser cette terrible barre. Si l’homme sur ce point ne peut vaincre la nature, il y aurait à reprendre l’idée, éclose au Sénégal, d’un chemin de fer qui relierait l’île de Sor, en face de Saint-Louis, à Dakar, en face de Gorée, dont le mouillage est aussi abordable que celui de Saint-Louis est périlleux, chemin de fer qui deviendrait l’axe de l’unité sénégambienne, embrassant à la fois Gorée et Saint-Louis avec leurs dépendances territoriales. Cette dernière ville, qui est déjà la plus belle de la côte occidentale d’Afrique, n’a plus guère à demander que des améliorations d’un caractère municipal, des ponts, des quais, divers édifices administratifs, des constructions moins sujettes à l’incendie, toutes choses qui se font de jour en jour ; aussi la politique doit-elle reporter ses vues sur Podor, future capitale de l’intérieur, — le Lyon du Marseille sénégalais, s’il est permis de comparer les très petites choses aux grandes, — pour en faire un entrepôt de marchandises européennes qui sera toujours en communication avec Saint-Louis, car le fleuve est navigable en toute saison, pour les bâtimens ne calant pas plus de huit pieds d’eau, jusqu’à quatre-vingt-dix lieues de son embouchure. Des voyages, multipliés suivant les besoins, recevraient et distribueraient les cargaisons à droite et à gauche, dans toute la profondeur du pays. Ainsi se réduiraient les frais généraux, qui sont écrasans quand ils grèvent une opération unique pour l’année entière. Tel est aujourd’hui l’obstacle le plus sérieux à la propagation de l’arachide dans la région de Bakel : plus encombrante et moins chère que la gomme, cette graine ne peut payer un fret élevé.

Dans un autre ordre d’idées, le régime douanier de la colonie appelle de larges et libérales réformes. Nous ne les discuterons pas à propos du Sénégal, dont l’intérêt est moindre que celui d’autres colonies, qui nous fourniront une occasion plus opportune ; mais nous rappellerons que dans ces mêmes parages, à Gorée, où la franchise du port provoquera concurrence de tous les pavillons, le pavillon français conserve une manifeste supériorité, de sorte que, sans rien enlever à la marine nationale, la petite colonie, auparavant perdue dans l’isolement et abandonnée de l’étranger, s’est enrichie de nombreuses et importantes relations extérieures. Une réforme dans le sens de la liberté exciterait bien quelques froissemens à Saint-Louis, ou plutôt en France, dans nos grands ports de mer, comme il est arrivé pour l’émancipation des esclaves et pour la suppression de la compagnie de Galam ; mais bientôt la satisfaction générale et l’expérience ratifieraient une troisième fois les décisions d’une politique libérale. Au besoin, on rappellerait aux villes maritimes leurs doctrines de liberté commerciale.

Nous avons jusqu’à présent associé les destinées du commerce à celles de la colonisation ; sans vouloir toutefois enchaîner le premier aux limites de la seconde. Celle-ci est tenue de s’arrêter au Khasso, terme de notre influence et de notre autorité ; le commerce doit porter bien au-delà ses vues et son ambition. Il vise et doit viser d’abord à atteindre l’état et la ville de Ségou, dans le bassin du Djioliba ou Haut-Niger, où trois voies le conduisent : l’une, la plus directe, par-delà les cataractes de Gouina ; une seconde par le Bambouk ; la troisième par le Khaarta. Les deux premières, passant à travers des solitudes et des forêts inexplorées, demanderaient la création, le long du Bafing, branche supérieure du Sénégal, de nouveaux postés, dont le premier serait placé au confluent du Bafing et du Baoulé, à l’extrémité sud-est du Khasso, ou bien à la cataracte de Gouina, qui est un peu au-dessous de ce confluent. La troisième route par le Khaarta, nous est un peu mieux dévoilée par les récits des caravanes et des colporteurs qui la suivent pour se rendre de Bakel à Ségou. Au Khaarta d’ailleurs, les Français ne sont ni des inconnus ni des ennemis. La bienveillante hospitalité que la ville de Saint-Louis accorde au groupe de Bambaras, originaires de cette région, qui s’est fixé dans son enceinte, nous y a fait des amis dans beaucoup de familles. Ces sentimens remontent même assez haut. Dès 1822, un prince du Khaarta proposa d’établir chez lui une escale, — offre dont ne tint aucun compte la compagnie de Galam, peu soucieuse, comme tous les monopoles, d’innovations qui supposent quelque hardiesse. Plus avisés, les Anglais de la Gambie ont pénétré dans le pays et l’exploitent en partie au moyen des articles d’échange qui y abondent : les uns, dons de la nature, tels que le miel, la cire, l’ivoire, le beurre végétal ; les autres, produits de la culture, qui est l’occupation générale des habitans. Par un progrès dans les moyens d’échanges de ce pays, le troc en nature a fait place à des comptes en monnaie courante, qui est un coquillage appelé cauri, fort connu pour cet usage dans toute l’Afrique.

La famille bambara, qui occupe une partie du Khaarta, s’étend au-delà jusqu’à Ségou, et même sur la route de cette ville à Tombouctou. Elle peut nous en enseigner le chemin. Déjà du reste, les relations entre ces pays et le Sénégal sont devenues moins rares. De Ségou une caravane se rend tous les ans à Bakel pour chercher les marchandises de la côte, et des colporteurs sarrakholès visitent même fréquemment Ségou. D’après leurs récits, la police de cet état est fort vigilante, les voyageurs y sont protégés, l’étranger y reçoit justice. Les marchés sont surveillés par un fonctionnaire qui pèse l’or et en fixe le prix, fonction bien périlleuse, ce nous semble, pour sa conscience. De ces hautes et lointaines régions qui forment une des lisières du plateau central de l’Afrique, l’esprit de civilisation et de progrès s’étend peu à peu vers l’ouest, jusqu’à ce qu’arrivé au rebord qui les termine, il descende vers le bassin du Sénégal et de la Gambie, où vivent les populations les plus arriérées malgré un long et intime contact avec les commerçans européens : contraste qui doit modérer la bonne opinion qu’à titre de Français ou d’Anglais, de catholiques ou de protestans, les négocians d’Europe sont toujours tentés de concevoir d’eux-mêmes. L’énigme n’est pas difficile à expliquer. L’islamisme, qui envahit de l’est à l’ouest l’intérieur de l’Afrique avant d’atteindre le littoral, est une religion issue de la Bible et de l’Évangile, et grâce à cette double origine, il a souci de l’amélioration morale des peuples, tandis que le trafic des Européens n’a été jusqu’à notre époque qu’une spéculation mercantile dont quelques missionnaires n’ont pas encore réussi à tempérer la cupidité fiévreuse, trop souvent poussée jusqu’à l’oubli de la moralité.

Ségou, la ville la plus considérable du bassin du Djioliba, deviendrait une étape sur la route de l’Afrique centrale et surtout de Tombouctou. Au milieu d’un grand mouvement d’hommes et d’affaires, on y voit arriver de nombreuses caravanes chargées de tissus de coton, de soie et de laine, de tabac, d’armes, de verroterie, de soufre, etc. Une partie de ces marchandises vient des comptoirs anglais de Sierra-Leone et de Bathurst, plus entreprenans que les nôtres ; d’autres, achetées primitivement aux entrepôts anglais de Tripoli et de Tunis, arrivent de Tombouctou. Les habitans sont eux-mêmes industrieux ; ils tissent le coton, le teignent avec l’indigo du pays et le brodent avec la soie européenne ; ils travaillent le fer et l’or, fabriquent de la poudre, recueillent l’ivoire, construisent de grandes embarcations pour naviguer sur le Niger. Il y a là un commencement de civilisation plein de promesses pour le peuple européen qui saura le premier y fonder des établissemens et nouer des alliances durables pour desservir une population qu’on n’évalue pas, dans l’état actuel, à moins de cinq cent mille habitans. Par elle, notre commerce pénétrerait dans les nombreux états musulmans tributaires du Ségou.

Les Français nous semblent appelés à prendre les devans, car ils sont les plus proches voisins de ce pays, et ils y sont aimés. En 1847, M. Anne Raffenel, dont nous avons mentionné la campagne de découvertes au Bambouk, ayant entrepris de se rendre de Saint-Louis à Ségou, ne put y parvenir, parce qu’il fut retenu prisonnier chez les Bambaras du Khaarta ; mais de retour à Bakel il obtint du commandant du fort, alors M. Paul Holle, le héros du siège de Médine, les moyens d’envoyer au roi de Ségou un messager porteur d’une lettre où il lui exposait ses projets et les entraves qui en avaient empêché l’exécution ; il l’invitait, au nom de la France, à bien accueillir les voyageurs et les négocians sénégalais qui se rendraient dans ses états. La réponse fut aussi empressée que bienveillante. Le roi nègre députa un de ses premiers serviteurs auprès du gouverneur de Saint-Louis, avec une dépêche où il offrait son intervention pour faciliter et assurer l’arrivée des Français dans sa capitale : en outre le vieux monarque sollicitait, comme seul prix de ses services, un philtre amoureux qui lui rendît ses attraits et ses forces. L’envoyé fut bien reçu à Saint-Louis, et repartit avec un présent considérable pour son maître, sinon avec le philtre désiré. Un instant les imaginations s’éveillèrent, et l’on rêva toute sorte d’aventures vers Ségou. Bientôt, avec le départ du gouverneur, M. Baudin, l’effervescence se calma, et le projet tomba dans l’oubli.

Cependant il vivait encore dans quelques esprits animés d’une noble ardeur. En 1850, M. Hecquard, sous-lieutenant au premier régiment de spahis, obtint la permission de tenter ce voyage en partant des comptoirs de la Cazaman ; mais, aussi malheureux que M. Raffenel, il fut arrêté dans le Fouta-Dialon, et dut se rabattre sur Sénédébou et Bakel. Depuis lors la tentative n’a plus été renouvelée par les Européens, et nous devons confesser avec quelque honte que l’une des grandes cités de l’Afrique intérieure, distante de nos postes de cent quatre-vingts lieues à peine et de vingt journées de marche seulement, une ville dont les caravanes fréquentent nos établissemens, dont nos colporteurs indigènes connaissent et pratiquent la route, n’a pas encore reçu la visite d’une seule expédition française, tandis qu’il y a un demi-siècle, l’Anglais Mungo Park y est entré, et a rempli la contrée intermédiaire du souvenir de courses bien autrement audacieuses que nos explorations d’aujourd’hui. Le théâtre est pourtant digne de tenter quelque haute et intelligente ambition : une étendue de trente-cinq à quarante mille lieues carrées, peuplées de cinq ou six millions d’habitans, et offrant un débouché à 40 ou 50 millions de marchandises. Le découragement des explorateurs après les périls encourus par un petit nombre de courageux pionniers du désert met en lumière la nécessité de développer au Sénégal l’éducation des noirs et des hommes de couleur, plus familiers que les blancs avec le climat, les populations, les langues de l’Afrique. Sans leur concours, il sera probablement très difficile, sinon impossible, d’atteindre, — ce qui doit être le point de mire de la science et de la politique plus encore que du commerce, — la ville de Tombouctou, et de pénétrer par elle dans tout le Soudan : dernier service que le Sénégal doit nous rendre.

Dans le cours de cette étude, nous avons déjà nommé cette cité mystérieuse qu’un voyageur français, René Caillé, eut la gloire d’aborder le premier entre tous les Européens dès 1827. La conquête de l’Algérie, en nous ouvrant les portes septentrionales du Sahara, nous invitait à recueillir, comme un legs d’honneur, l’héritage de l’intrépide aventurier, et à explorer en détail le pays qu’il n’avait fait que traverser. Dans cette recherche, la France s’est laissé devancer par l’Angleterre, qui a dirigé sur Tombouctou ses missionnaires et ses voyageurs, au nord par la route de Tripoli, à l’ouest par celle du Niger. À défaut de ses citoyens, elle a provoqué et récompensé le dévouement de la science allemande, et, pour ne remonter qu’à ces dernières années, l’on a vu, en compagnie ou à la suite de Richardson, les docteurs Owerweg, Barth, Vogel enfin, sillonner le Soudan de leurs courses [8]. Le docteur Barth a eu l’heureuse chance d’atteindre Tombouctou et d’y séjourner plusieurs mois, et c’est à Londres qu’il publie ses découvertes, aux frais et à l’honneur de l’Angleterre [9]. En France, nul autre appel n’a retenti que celui de la Société de géographie, promettant un prix de 5,500 francs au premier voyageur qui se rendrait d’Alger au Sénégal en passant par Tombouctou : trop modeste indemnité pour les périls et les frais d’un tel voyage.

Cependant, Tombouctou et le Soudan n’étant pas tombés dans le domaine des voyages vulgaires, il est temps encore pour la France de paraître avec dignité dans ces contrées dont l’imagination exagère la distance réelle. D’Alger à Tombouctou, il y a six cents lieues ; de Saint-Louis à Tombouctou, moins de quatre cents. Des deux côtés, nous atteignons presque, par nos avant-postes, à la moitié de la route. Sur la ligne d’Alger, nous touchons, par les Chaamba, qui nous paient tribut, à l’oasis du Touat, et le Sahara s’ouvre amicalement à notre curiosité depuis que les Touaregs sont venus nous offrir leur alliances Du côté du Sénégal, la route paraît moins longue, moins embarrassée d’obstacles naturels, car Médine, le dernier poste où flotte le drapeau français, est à moins de deux cents lieues de Tombouctou, et des pays cultivés remplacent sur le trajet les déserts de sable ; mais peut-être les populations intermédiaires sont-elles moins accessibles que les Touaregs à des alliances d’amitié et d’intérêt.

Aborder Tombouctou et de cette ville se répandre dans l’Afrique centrale avec des sentimens et des paroles de paix, tel serait le couronnement de notre mission civilisatrice au Sénégal. Ainsi le comprend bien M. Faidherbe. Ainsi, se trouveraient réunis dans cette colonie du Sénégal si longtemps méconnue tout ce qui appelle la popularité : richesses de toute nature, alimens d’échanges illimités, un territoire déjà fort vaste et se prêtant à une extension indéfinie, un sol fertile et presque vierge de culture, des populations soumises, les unes par de sincères sympathies, les autres par la crainte des armes, à une autorité que plusieurs siècles de domination à peine interrompue ont solidement enracinée. La distance de la métropole est assez faible pour que les relations soient faciles, assez grande pour favoriser la navigation au long cours. Dans un autre ordre de considérations, le Sénégal déroule sous nos yeux le tableau d’une société naissant et se constituant au sein du monde moderne, comme ses aînées durent se former, en Europe et en Asie dans les âges primitifs, d’après des lois de développement analogues à celles de tous les êtres organisés. Au début, simple germe semé sur les rives étrangères par le commerce ou la religion, elle grandit de jour en jour sous la fermentation de l’esprit de vie qui l’anime, rayonnant en tous sens, absorbant par l’attraction ou par la lutte les molécules ambiantes, s’élevant ainsi progressivement, de l’individu à la famille, à la commune, à l’état. Dans sa croissance rapide, cette jeune société entraîne, les sauvages et les barbares vers la civilisation, les idolâtres vers l’islamisme ou le christianisme, insinue aux musulmans eux-mêmes les mœurs douces, nous n’osons dire les vertus, des peuples chrétiens et policés. Par un triomphe suprême de cette politique tolérante et bienfaisante, à côté des Maures contenus par les rudes leçons de la guerre, les noirs de toute nuance, de toute origine et de tout culte, affranchis de l’esclavage domestique ou de l’oppression étrangère, déploient librement leurs joies naïves à l’ombre du drapeau français, qu’ils salueront un jour avec amour jusque dans les profondeurs du Soudan, s’il ne fait pas défaut à ses destinées. L’on chercherait en vain, dans le domaine colonial de la France, une province dont l’avenir s’ouvre à de plus brillantes prophéties. L’Algérie seule et peut-être la Guyane peuvent lui être comparées comme de dignes rivales.


JULES DUVAL.


  1. Le recensement opéré à la fin de 1857 n’a porté que sur la banlieue et la campagne. Les chiffres que nous reproduisons restent comme les dernières données officielles.
  2. On parle huit langues dans la Sénégambie : arabe, berbère, ouolof, peul, bambara, soninké (les Sarrakbolès), malinké (les Mandinguès), serère.
  3. On peut en voir des échantillons, ainsi que de tous les produits du Sénégal, dans la très intéressante exposition des colonies, organisée à Paris par le ministère de la marine, rue de Rivoli.
  4. Cette somme se décompose ainsi : exportations, 3,533,838 francs ; importations, 7,672,841 francs. Dans les exportations, les marchandises du cru comptent pour 3,204,454 francs, celles réexportées pour 328,884 francs. La France a fourni près de la moitié des importations, pour une somme de 3,574,428 fr. ; le reste se partage d’une façon fort inégale entre les colonies françaises, qui figurent pour 450,719 fr. seulement, et l’étranger pour 3,647,694 francs.
  5. Ces renseignemens ainsi que plusieurs autres sont empruntés à l’Annuaire du Sénégal. Le compte-rendu le plus récent publié dans les Tableaux de population, de culture, de commerce et de navigation qui émanent du ministère de la marine est celui de 1854, qui résume ainsi le mouvement commercial de Saint-Louis :
    fr.
    Avec la France 10,050,833
    Avec les colonies françaises. 795,986
    Avec l’étranger et les entrepôts de France 3,743,618
    Total 15,190.437 fr.


    Nous n’avons pu consulter avec fruit les Tableaux du commerce français que publie la douane française, parce que ce document ne fait connaître le commerce des colonies que dans leurs rapports avec la France, sauf pour l’Algérie. Il serait désirable que l’innovation introduite depuis quelques années pour cette dernière colonie fût étendue aux autres.

  6. Jardin de Richard.
  7. Par un arrêté pris eu conseil d’administration dans la séance du 19 janvier 1856, une prime a été créée en faveur de l’exportation de l’indigo fabriqué au Sénégal. Cette prime sera de 50 pour 100 pendant les années 1858 et 1859, et de 25 pour 100 en 1860, 1861, 1862 et 1863. — Dans le mois suivant, deux concessions de 20 hectares ont été accordées pour la culture des plantes indigofères.
  8. Voyez la Revue du 15 juin 1858.
  9. M. Faidherbe raconte, dans un de ses mémoires scientifiques sur la Sénégambie, qu’il a vu à Saint-Louis un noir qui avait rencontré à Tombouctou le docteur Barth, et lui avait demandé ses commissions auprès du gouverneur du Sénégal. Le docteur avait refusé, disant : « Je suis Anglais, non Français. »