Portraits et Souvenirs/Lettre de Las Palmas

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Société d’édition artistique (p. 230-243).

LETTRE DE LAS PALMAS

   A Madame J. Adam.
     30 mars 1897.


Au fond des paisibles Canaries, près de l’antique Atlas dont le sommet neigeux, doré par le soleil d’Afrique, a bien voulu laisser échapper en ma présence, par une rare faveur, quelques flocons d’une fumée blanche et légère, un hasard fait tomber sous mes yeux le remarquable article de M. Bruneau sur l’union de la prose et de la musique ; et crac, j’oublie le doux farniente des Iles Fortunées, leur végétation bizarre et l’antique Atlas lui-même, et je ne pense plus qu’à dire mon mot sur cette question, soulevée naguère par Gounod à propos de son légendaire Georges Dandin, devenue peu à peu plus aiguë et enfin tout à fait actuelle depuis l’apparition sensationnelle à Messidor à l’Opéra. Gounod ne m’a jamais chanté une note de Georges Dandin et je ne connais encore rien de Messidor ; je puis donc traiter la question en toute liberté d’esprit, sans crainte de me heurter à des aperçus secondaires de critique ou de personnalité.

Je m’étais pourtant bien promis de n’en jamais souffler mot. Les théories, en art, me paraissent tenir si peu de place à côté de la pratique ! D’autre part, mon avis ne s’accordant pas avec celui des autres, — de ceux du moins qui prennent la parole, — je craignais de m’aventurer dans une mauvaise passe. Qu’importe après tout ? Si l’on me traite de routinier et d’imbécile, où sera le mal ? c’est le pis qui puisse m’arriver, et cela m’est bien indifférent !…

J’attaquerai donc le taureau par les cornes, et je dirai, tout net, que les arguments employés en faveur de la prose ne m’ont jamais convaincu.

On a mis en musique, dit-on, de la prose allemande, de la prose anglaise. Pourquoi n’y pas mettre de la prose française ?

Pourquoi ? Parce que le mécanisme de la langue française est tout différent de celui des autres.

L’allemand, l’anglais, sont des langues fortement accentuées et rythmées, où les longues et les brèves ont une puissance tyrannique, alors que les mêmes accents, chez nous, sont assez peu sensibles pour que beaucoup de personnes n’en aient pas conscience. Les Méridionaux prononcent âme, flamme, comme lame, femme ; bête comme bette, hôte comme hotte. La cadence du vers et la rime apportent à la langue un modelé qui la rapproche de la musique, et lui fait défaut sans cela.

Dans la langue allemande, qu’il s’agisse de prose ou de vers, toutes les syllabes se prononcent distinctement. En anglais, il se fait une effroyable consommation de syllabes sacrifiées, qui disparaissent dans la prononciation, mais elles disparaissent également en prose et en vers.

Dans notre langue, il n’en est pas ainsi. Nous avons des syllabes muettes, qu’il est nécessaire de faire sentir dans le vers, et que l’on escamote en disant la prose ; je sais bien qu’il est de mode d’enseigner que les vers doivent être dits comme de la prose ; mais tel n’est pus l’avis des poètes, ni des fins diseurs comme M. Legouvé qui a protesté contre ce système. N’est-ce pas lui qui a cité en exemple ces vers de Racine :

    Ariane, ma sœur, de quelle amour blessée
    Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.

en faisant remarquer que si l’on prononçait blessé, laissé, tout le charme des vers s’évaporait ? c’est pourtant ainsi que l’on prononce en prose.

Attendez, nous ne sommes pas au bout !

« Ariane, ma sœur. » En prose, à Paris du moins on prononce A-rian’ ; le mot n’a plus que deux syllabes ; en vers, il en a quatre. Il en sera ainsi toutes les fois qu’un i, précédant une voyelle, fera avec elle deux syllabes, et que le mot se terminera par un e muet ; et si l’l, suivi d’un e muet, termine un mot, le poète devra mettre ce mot devant une autre voyelle, ou le placer à la fin du vers. En prose un pareil mot se place aussi bien devant une consonne, et alors on ne prononce pas l’e muet.

Que fera le musicien ? Sacrifira-t-il les e muets ? Voltaire le conseillait. Je ne vois que Victor Massé qui l’ait osé franchement, dans la chanson à boire de Galathée ; et là cette suppression fait merveille par l’impression d’ivresse, de débraillé qu’elle fait naître, mais qui ne saurait être à sa place dans tous les cas.

Réunira-t-il en une seule syllabe les i-a, i-é, i-o, i-on, etc. ?

Un jour, j’eus l’occasion d’entendre une jeune cantatrice à qui son professeur avait fait apprendre les couplets d’Haydée :

    Il dit qu’à sa noble patrie
    Dont l’honneur lui fut confié,
    Il aurait tout sacrifié.

Auber a mis quatre notes sur fut confié, sur sacrifié. Le professeur, désireux de faire chanter « comme on parle », avait imaginé de réunir deux notes sur fut, deux notes sur sa, et de faire prononcer fié en une seule syllabe, sur une seule note. L’effet était horrible, d’une vulgarité repoussante. Essayez et vous verrez.

On ne parle jamais de ces difficultés, impossibles à éluder pourtant ; on reste dans le vague, on se place à un point de vue idéal, comme si les difficultés n’existaient pas. C’est la liberté, dit-on, que la prose apporte du compositeur dans les larges plis de sa phrase ample et sonore. C’est une liberté, on vient de le voir, qui comporte de terribles impedimenta, à moins qu’on ne veuille regarder comme de la prose le langage non rimé employé par Louis Gallet dans Thaïs ; mais c’est là une langue spéciale, qui n’a de la prose que le nom ; ce sont des vers blancs, dont l’harmonie délicate supplée ingénieusement celle de la rime. Exception dont il convient de tenir compte, mais qui ne résout pas complètement la question.

La variété infinie des périodes en prose, a dit Gounod, ouvre devant le musicien un horizon qui le délivre de la monotonie et de l’uniformité……… le vers, espèce de dada qui, une fois parti, emmène le compositeur, lequel se laisse conduire nonchalamment et finit par l’endormir dans une négligence déplorable….. la vérité de l’expression disparaît sous l’entraînement banal et irréfléchi de la routine….. la prose, au contraire, est une mine féconde…

A la place du compositeur, mettez le poète : vous avez le procès du drame en vers, le portrait de ces mauvaises tragédies qui sévissaient au commencement du siècle, dont l’alexandrin banal et routinier, d’une désolante monotonie, s’endormait dans une déplorable négligences en tuant toute vérité et toute expression. Le mouvement romantique, en réagissant contre cet art de pacotille, n’a pas pour cela rejeté le vers, et il ne semble pas que celui-ci, depuis Eschyle jusqu’à MM. Coppée et Richepin, ait jamais fait tort aux poètes qui ont écrit pour le théâtre.

Le vers, dit-on, embarrasse les musiciens qui cherchent à s’en délivrer, le brise et en font de la prose. Est-ce bien le vers qui les gêne ? il ne paraît pas, d’après certains aveux échappés à Gounod dans ses lettres, que tout embarras disparaisse avec lui. « C’est quelquefois très difficile de donner à la prose une construction musicale… les ensembles en prose sont souvent difficiles… la plus grande difficulté est de déguiser l’irrégularité rythmique de la prose sous la régularité de la période musicale… » Je ne vois pas bien, dans tout cela, la délivrance promise ; j’y vois plutôt de nouvelles difficultés qui s’élèvent ; il paraît même qu’en certain cas elles s’élevaient assez haut pour ne pas pouvoir être surmontées ; autrement que signifierait ce passage : Je veux, avant tout, que la coupe de mon dialogue soit bien arrêtée, et j’y travaille énormément… » Gounod ne s’accommodait donc pas de la prose de Molière telle quelle, il la modifiait en l’appropriant aux nouvelles conditions qu’il lui imposait. En pareil cas, n’eût-il pas été plus respectueux de la mettre en vers, comme il avait été fait déjà pour le Médecin malgré lui ?

Il s’en faut de beaucoup, d’ailleurs, qu’une nécessité impérieuse force les musiciens à disloquer les vers et à en faire de la prose ; ils le font le plus souvent par routine, par négligence, pour s’éviter la peine de chercher l’accord entre le texte littéraire et ce qu’ils appellent modestement leur inspiration. Parfois, en manière d’exercice, je me suis amusé à rétablir dans leur intégrité les vers détruits par le musicien, en modifiant convenablement la phrase musicale, et il s’est trouvé, presque toujours, que le passage servant d’expérience y avait gagné. Trop souvent ces mutilations barbares n’ont aucune raison d’être. Je ne citerai rien parmi les ouvrages des contemporains, mais je n’aurai qu’à prendre au hasard chez Meyerbeer, qui était atteint au plus haut degré de cette manie.

Dans le Prophète, à la place des mots :

                …..C’est la manne céleste
    Qui vient réconforter nos pieux bataillons.
    .................
    J’ai voulu les punir. — Tu les as surpassés !

Il a fait chanter :

                    ….. C’est la manne céleste
    Qui vient réconforter tous nos pieux bataillons.
    ..................
    J’ai voulu les punir. — Et tu les as surpassés.

Faisant ainsi non seulement de la prose, mais de la détestable prose, sans aucun profit ; car rien, absolument rien, ne l’obligeait à ces monstruosités. Ceci soit dit sans esprit de dénigrement envers un génie qu’on s’efforce aujourd’hui de déprécier contre toute justice : ce n’est pas l’absence des défauts, c’est la présence des qualités qui fait la valeur des œuvres et des hommes.

Une seule torture ne peut être épargnée aux vers que l’on met en musique, celle des « répétitions ». Je ne les aime pas beaucoup pour ma part et les évite autant que je le puis ; mais il est impossible de les éviter complètement : Richard Wagner lui-même n’y est pas parvenu.

Il y a là un phénomène bizarre ; choquante en principe et en théorie, la répétition ne l’est pas dans la pratique, à moins qu’elle ne soit faite sans discernement.

Voyez l’air d’Alceste :

    Divinités du Styx, ministres de la mort,
    Je n’invoquerai point votre pitié cruelle.

Gluck le chante ainsi :

    Divinités du Styx, divinités du Styx, ministres de la mort,
    Je n’invoquerai point votre pitié cruelle ;
    Je n’invoquerai point, je n’invoquerai point
    Votre pitié cruelle, votre pitié cruelle.

Lisez-le, c’est grotesque ; chantez-le, cela donne le frisson.

Et ce qu’il y a de plus curieux, ce qu’on n’a peut-être pas assez remarqué, c’est que le sentiment du vers et sa forme même subsistent dans l’oreille. C’est a priori, et, sans tenir compte des faits, que l’on croit en pareil cas les vers défigurés ; ils le seraient à la lecture, ils ne le sont pas lorsqu’ils sont chantés, du moins pour les auditeurs doués du sentiment musical.

Il est certain que la parole associée au chant acquiert des propriétés nouvelles, mal étudiées encore.

Il est certain que la répétition, employée avec art, ajoute à la force de l’expression sans rabaisser le vers au niveau de la prose : le tout est de savoir s’en servir. Gounod y excellait.

Que conclure de tout ceci ? ce que l’on voudra. Pour moi, le vers n’est pas une entrave ; et si l’on veut autre chose, il faudra toujours que ce quelque chose lui ressemble de près ou de loin, pour les raisons que je me suis efforcé d’exposer.

Ce serait au Public, en définitive, qu’il appartiendrait de prononcer ; mais il ne faut pas compter sur lui. Le Public N’ÉCOUTE PAS LES PAROLES ! Je connais des amateurs qui s’en vantent, tout en se déclarant grands admirateurs des œuvres de Gluck et de Wagner ; je me demande en vain quel sens et quel intérêt ils peuvent y trouver dans ces conditions. Et ce sont des gens intelligents ! Jugez des autres !……

Si le Public écoutait les paroles, pourrait-il subir des horreurs comme les traductions de Rigoletto et de la Traviata, où le mot et la note sont en perpétuelle contradiction ? il fait mieux que de les subir, il s’en délecte, il s’en pourlèche. A chaque pas, dans ces traductions comme dans beaucoup d’autres, hélas ! on se heurte à de hideux contresens, dont la barbarie égale l’inutilité.

Des notes qui n’avaient d’autre raison d’être qu’une syllabe disparue, ou un accent spécial à la langue étrangère et impossible à transporter dans la nôtre, sont conservées au mépris du sens commun ; les accents forts viennent se placer sur les faibles, et vice versa. On a remarqué, à l’Opéra, le Don Juan… an, que chante le Commandeur à son entrée du dernier acte : cette abomination était inutile ; pour l’éviter, il n’y avait qu’à supprimer un note, à tort respectée : un tel respect est la plus sanglante des injures. Là, comme ailleurs, si l’esprit vivifie, la lettre tue.

Cette question, au fond, est tout à fait distincte de celle de la rénovation du Drame Lyrique, de sa libération des formes surannées, à laquelle on s’efforce de la rattacher. Ah ! cette libération ! l’ai-je assez appelée de tous mes vœux ! je n’avais pas quinze ans que je m’en préoccupais déjà, me demandant pourquoi les opéras se divisaient en morceaux, et non pas en scènes, comme les tragédies ; pourquoi toujours ces morceaux coulés dans le même moule, ces insupportables « reprises du motif » séparées par des « milieux », ces coupes invariables appliquées à toutes les situations, cette assommante monotonie. On est délivré, c’est fini, nous sommes libres ! — libres ? c’est une question. A l’obligation d’écrire des airs, des duos, des ensembles, a succédé l’interdiction ; il n’est plus permis de chanter dans les opéras, et, à ce jeu, le bel art du Chant s’étiole et tend à disparaître ; encore quelques pas, et nous serons revenus à ce fameux urlo francese qu’on nous reprochait au siècle dernier. N’est-ce pas excessif, et ne saurait-on sortir d’un esclavage que pour retomber dans un autre ? « Qu’on puisse aller même à la Messe », disait Béranger. Qu’on puisse écrire même un air, dirai-je à mon tour, fût-il à roulades et à « cocottes », comme celui de la Reine de la Nuit dans la Flûte Enchantée, s’il est, comme lui, un chef-d’œuvre ! C’est une chose fort difficile à faire qu’un bel air, et fort difficile à chanter. On arrive aisément, dans ce genre, au poncif et à la formule, je le sais ; mais croyez-vous qu’on n’y arrive pas aussi dans le genre déclamé ? On y arrive tout aussi vite, et la monotonie, pour avoir changé de genre, n’en est pas pour cela moins monotone ; elle est même peut-être encore un peu plus ennuyeuse……

Ce n’est pas tout. Après les opéras où l’on ne doit pas chanter, voici qu’on nous promet les ballets où il sera défendu de danser ; et ce bel art de la danse, qu’aimait Théophile Gautier, cet art si intéressant et si parfaitement moderne disparaîtrait à son tour !

Le Ballet traverse actuellement une phase assez malheureuse. Naguère il régnait en maître, s’épanouissait durant des soirées entières dans de vastes ouvrages où la pantomime tenait une grande place. Le Public, capricieux, s’en est lassé ; il n’a plus voulu d’action que tout juste ce qu’il en fallait pour servir de prétexte à la danse et le Ballet a perdu beaucoup de son intérêt. Où sont les beaux jours de Giselle et du Corsaire ? Ce furent des modèles du genre ; c’est leur tradition qu’il faudrait reprendre en l’accordant au goût du jour, si l’on veut régénérer le Ballet, au lieu de chercher le salut dans une brutale suppression de l’art de la danse que l’on demande, qui le croirait, au nom des Grecs ? — Sait-on comment dansaient les Grecs ? est-on bien sûr, quand ils faisaient danser des Satyres affublés d’ornements impossibles à d’écrire, que la danse exécutée en pareil cas fût essentiellement noble ? Il existe, au Musée de Toulouse, une coupe de terre cuite, autour de laquelle s’enroule une ronde de Faunes et de Bacchantes ; leur danse n’est rien moins que noble, elle rappelle de très près les déhanchements qu’on peut admirer au bal des Canotiers, lors de la Fête de Bougival.

Il est imprudent d’évoquer les Grecs. Deux siècles durant, au nom des Grecs et de l’art pur, on a vilipendé la Polychromie, barbarie du moyen âge ; et voici qu’aujourd’hui, mieux documentés, nous nous apercevons avec stupeur que les Grecs ont été prodigieusement polychromes, et que monuments, statues, tout chez eux était peinturluré du haut en bas ; et c’en est fait de tout un échafaudage de belles théories ! et il se trouvé que c’est nous qui sommes les barbares, avec nos palais couleur de poussière et nos foules noires, qui nous font ressembler aux fourmis !

De grâce, si vous le pouvez, rendez-nous les beaux ballets d’autrefois, donnez une grande importance à la pantomime et à la symphonie, soyez savoureux, soyez sublimes, mais ne proscrivez pas la Danse, cet art délicieux en qui la Femme a trouvé des grâces nouvelles que la Nature ne lui connaissait pas. Il y a quelques niaiseries à supprimer, qui disparaîtraient avec la Claque, si de celle-ci on avait le courage de nous délivrer. Mme Sarah Bernhardt l’a bannie de son théâtre : pourquoi ce qui est possible chez elle ne le serait-il pas ailleurs ?

Mais il est temps de m’arrêter ; je bavarde, et depuis longtemps je suis sorti de mon sujet. Retournons à la mer, aux montagnes ; aux cratères et aux coulées de lave, aux euphorbes bizarres, aux rétamas embaumés ; hâtons-nous de jouir de tout cela pendant les quelques jours qui nous restent encore…..