Portraits et Souvenirs/Le Mouvement musical

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Société d’édition artistique (p. 221-229).

LE MOUVEMENT MUSICAL


  A M. JULES COMTE, DIRECTEUR DE LA REVUE DE L’ART ANCIEN ET MODERNE
        Paris, le 12 novembre 1897.


Vous me demandez, mon cher ami, une étude sur le mouvement musical contemporain. Rien que cela ! Savez-vous, bien ce que vous désirez ? vous en êtes-vous rendu un compte bien exact ? Je le crois, mais alors je me demande à mon tour comment une pareille enquête, pourrait trouver place dans votre sympathique Revue, et où je trouverais moi-même le temps nécessaire pour l’essayer. La musique a pris une telle extension, — artistique et géographique, — une telle importance dans le monde ; elle s’est développée, depuis un demi-siècle, d’une si étonnante façon, qu’une enquête sur un pareil sujet ne pourrait se faire sans de longues études, ni se condenser en quelques pages : un gros volume n’y serait pas de trop. Il conviendrait en outre qu’elle fût écrite par un historien joignant à la compétence un absolu désintéressement, sachant s’élever au-dessus des querelles d’école et des caprices de la mode abandonnant même ses préférences personnelles, s’il était : nécessaire. Est-ce bien a un compositeur, arrivant nu terme d’une longue carrière qu’il convient d’assumer une pareille tâche ? ne serait-il pas soupçonné de regarder inconsciemment le passé au détriment, du présent, et dans le cas où il n’agirait qu’a bon escient, ce soupçon n’aurait-il pas pour effet de lui enlever la confiance du lecteur ?

Je n’ose répondre à ces questions, tant la réponse me paraît défavorable ; et si je m’avance quand même sur un terrain brûlant, c’est avec l’intention de n’y faire que peu de chemin et de me retirer sous ma tente le plus tôt possible.

Un fait domine le monde musical moderne : l’émancipation de la musique instrumentale, jusque-là vassale de la musique vocale, et tout a coup prenant son essor, révélant un monde nouveau, se posant on rivale de son ancienne dominatrice. Depuis cette révolution dont Beethoven fut le héros, les deux puissances n’ont pas cessé de lutter sans relâche, chacune ayant son domaine, l’opéra et l’oratorio pour celle-ci, le concert symphonique et la musique de chambre pour celle-là. Il y eut d’âpres combats. Puis la défection se mit de côté et d’autre dans les troupes, les combattants se mêlèrent peu à peu, si bien qu’en ce moment la confusion est partout ; on se donne bien, à tâtons, quelques horions, mais le public ne paraît plus s’y intéresser ; il court de l’opérette à la symphonie, du drame wagnérien à l’opéra vieux-jeu, des chefs d’orchestre allemands aux chanteurs italiens. Cet éclectisme bizarre a eu pour résultat de délivrer les compositeurs de toute espèce de tutelle ; c’est pour eux la liberté absolue avec ses avantages et ses périls : ceux-ci sont nombreux.

Car, il faut le dire, le goût du public, bon ou mauvais, est un guide précieux pour l’artiste, et celui-ci, quand il a du génie — ou simplement du talent — trouve toujours moyen de bien faire en s’y conformant. C’est une idée absolument nouvelle de vouloir que l’artiste, ne consulte en tout que sa volonté, n’obéisse qu’à son caprice. Le mal n’est pas grand pour les génies : ils en sont quittes pour exiger parfois de leurs exécutants ou de leurs auditeurs des efforts dépassant ce que la faible nature humaine peut supporter. Mais les autres ! ceux qui marcheraient bien avec l’aide d’un bras où d’un bâton, et qui s’aperçoivent avec terreur qu’il leur faut voler, comme s’ils avaient des ailes ! et ils n’avouent pas, ils n’avoueront jamais, les malheureux, leur déroutante situation. Ils s’élancent, ils procèdent par bonds désordonnés et culbutes lamentables ; et ce sont de précieuses forces perdues, trop souvent de jolies natures qui s’égarent, se perdent en des fondrières d’où, elles ne sortirent plus. Figurez-vous Marivaux cherchant a singer Shakespeare : il n’eût rien fait de bon, et nous n’aurions pas les Fausses Confidences.

Dans un empire musical bien ordonné, le théâtre et le concert devraient être deux royaumes parfaitement distincts, de mœurs tranchées comme ils sont d’habitudes diverses, on pourrait presque dire de climats différents. Reine au concert où tout est disposé pour sa gloire, la musique n’est au théâtre qu’un des éléments d’un ensemble : elle y est souvent vassale, parfois esclave. Elle se vengeait autrefois de ces humiliations par l’ouverture, intrusion du concert dans le monde du théâtre, l’ouverture ambitieuse, longuement développée, séparée du reste de l’ouvrage comme un arc de triomphe devant la porte d’une ville. L’ouverture ainsi comprise tend à disparaître depuis que la symphonie, se glissant dans la trame du style théâtral, en accapare l’intérêt nu détriment des voix et de l’action dramatique. Envahi traîtreusement ainsi par le concert, le théâtre se venge à son tour en profitant de son avatar symphonique pour revenir au concert et en chasser la symphonie proprement dite et l’oratorio. Il n’y a plus ainsi, à proprement parler, ni concert ni théâtre, mais un genre hybride et universel, un compromis ne laissant rien à sa vraie place. Ce n’est pas le progrès qu’il était permis d’espérer quand, il y a quelque cinquante ans, le monde musical est entré on fermentation ; c’est une crise, un chaos d’où sortira probablement, dans l’avenir, un ordre nouveau.

Il serait pourtant bien facile de fermer la porte du concert à la musique de théâtre, maintenant que d’autres formes lui sont nées, et qu’il n’est plus condamné a tourner dans le cercle éternel de la symphonie, de l’ouverture et du concerto. Berlioz et Liszt, chacun d’une façon différente, ont ouvert des voies nouvelles, et si l’on a trop hésité a les suivre, si l’on s’est attardé à des bagatelles, a des airs de ballet plus ou moins déguisés, — phénomène d’atavisme démontrant l’origine de la musique instrumentale, laquelle fut la danse, comme l’a si justement remarqué Richard Wagner — de brillantes exceptions se sont produites, et avec le temps, tout un répertoire s’est formé d’œuvres curieuses, intéressantes, destinées à prendre, tôt ou tard, la place qui leur est due. L’oratorio profane ou demi-sacré, déjà cultivé par Haendel dans des œuvres telles que la Fête d’Alexandre, Acis et Galathée, Allegro e pensieroso, n’a-t-il pas reparu au jour, de la façon la plus inattendue, sous le nom un peu bizarre d’ode-symphonie, avec Félicien David, puis plus brillamment encore avec le Faust et le Roméo de Berlioz, et ces œuvres n’ont-elles pas été suivies de beaucoup d’autres du même genre, auxquelles il n’a manqué pour vivre qu’un peu d’encouragement ? Cet encouragement ne leur a pas été prodigué ; les fragments d’opéras ont attiré à eux le plus clair de la faveur du public. Il convient toutefois de faire une exception pour l’Angleterre, qui par ses institutions permanentes de festivals réguliers entretient le culte de l’oratorio ancien et moderne et conserve ainsi une forteresse inaccessible à l’anarchie ; mais en dehors de cette forteresse, l’anarchie règne là comme ailleurs.

Nous Lasserons de côté, avec regret, la musique de chambre. Créée pour l’intimité, cette forme exquise de l’art s’est dénaturée et prostituée on s’exhibant en public, on cherchant les succès bruyants pour lesquels elle n’était point faite. En même temps, les amateurs, trouvant plus commode de pianoter que de travailler sérieusement un instrument, ont délaissé le violon et la basse pour le sempiternel piano : de ceci et de cela est venue la décadence de cette source de plaisirs délicats auxquels on préfère maintenant les émotions violentes et les secousses nerveuses, préférence prise à tort pour un progrès. Heureusement, il est permis d’espérer qu’une renaissance se prépare et que le goût des instruments à cordes se réveillant dans le public, on reviendra au quatuor, base de la musique instrumentale.

L’Occident se gausse volontiers de l’immobilité orientale ; l’Orient pourrait bien lui rendre la pareille et se moquer de son instabilité, de l’impossibilité où il est de conserver quelque temps une forme, un style de sa manie, de chercher le nouveau à tout prix, sans but et sans raison.

L’Opéra avait trouvé, à la fin du siècle dernier, une forme charmante, illustrée par Mozart, qui se prêtait à tout, et qu’il eût été sage de conserver le plus longtemps possible. Elle comprenait : le Recitativo secco, plutôt parlé que chanté, destiné à « déblayer » les situations, accompagné par le clavecin ou le piano soutenu d’un violoncelle et d’une contrebasse, ou seulement par ces deux instruments à cordes, le violoncelle remplissant l’ harmonie par des accords arpégés ; le Récitatif obligé, accompagné par l’orchestre, entremêlé de ritournelles ; les airs, duos, trios, etc. ; de grands ensembles et de grands finales dans lesquels le compositeur se donnait libre carrière. Mozart a montré comment il était possible, même dans les airs, duos et autres morceaux, de se modeler exactement sur la situation et d’échapper à la monotonie des coupes régulières. Maintenant, comme on sait, la mode exige que des actes entiers soient coulés en bronze, d’un seul jet, sans airs ni récitatifs, sans « morceaux » d’aucune sorte ; le monde musical est plein de jeunes compositeurs qui s’évertuent à soulever cette massue d’Hercule. Il eût été peut-être plus sage de la laisser à celui qui l’a soulevée pour la première fois, avec une vigueur de lui seul connue ; mais comme on veut paraître aussi fort, que dis-je ? plus fort qu’Hercule lui-même, on masque son impuissance par une extravagance présentée sous les étiquettes de modernisme et de conviction. N’insistons pas. Comme je le disais en commençant, je craindrais de n’être pas bon juge en cette matière. Me sera-t-il permis de remarquer toutefois que le public paraît prendre peu de goût à ces exercices, et que s’il admire Hercule sans le comprendre toujours, de confiance, parce qu’il se sent d’instinct en présence d’une force indiscutable, il semble beaucoup plus froid à l’égard de ses imitateurs et successeurs ?

Nous bornerons là, si vous le voulez bien, ces réflexions sur la musique de notre temps. Ce n’est pas qu’il n’y ait beaucoup à dire encore ; mais il faudrait alors entrer dans des considérations techniques, et je craindrais fort d’ennuyer vos lecteurs. Et puis, s’il faut tout avouer, j’ai peu de goût pour ces sortes de dissertations : à mon sens, dans le domaine de l’art, les théories sont peu de chose : les œuvres sont tout.