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Pouponne et Balthazar/07

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Librairie de l’Opinion (p. 51-59).

VII.

Et voilà que tout-à-coup nos promeneurs se trouvent en présence de la terrible Térencine, au moment où cette dernière allait rentrer chez elle. La maison des Simoneau était bâtie sur la route, et n’était entourée d’aucune barrière comme l’étaient toutes les autres cabanes du campement. Notre Acadienne endimanchée, (Dieu sait comment ?) tenait un panier d’œufs à la main. En la voyant, Placide porta la main à son chapeau et la salua de ces mots :

— Bonjour madame Théogène.

— Bonjour, répondit-elle d’une voix qui ne promettait rien de bon.

Placide qui voulait amuser Charlotte, s’arrêta.

— Combien vos œufs ? demanda-t-il.

Elle hésita avant de répondre, la colère lui montait au cerveau, mais la présence de mon aïeule la retenait.

— Trois picaillons, répondit-elle d’un ton bourru.

— C’est trop cher, dit-il.

Il essayait de la faire parler et ne réussit que trop bien.

— Ah ! c’est comme ça ! dit-elle, eh ben ! vous n’les aurez pas, pour c’que vous en dites.

— Un escalin, et je prends le tout, dit Placide.

En cet instant, une femme jeune encore, mais vieillie par la misère et le malheur, parut sur la galerie de la cabane : elle avait la poitrine entièrement découverte et un enfant était suspendu à son sein. La Térencine se retourna vers elle, tandis que Charlotte détournait la tête en rougissant.

— Parle-donc, Maré-Jeanne ! cria la virago. Est ce qu’t’as des œufs à vendre à musié pour in escalin ? où ce donc qu’vous restez, musié ? j’vas vous les envoyer par l’cousin d’mon chien.

Et chacune de ces paroles était coupée par une profonde révérence.

Placide riait à se tenir les côtés.

— Quéqu’vous avez à terliboucher (rire) d’la sorte ? s’écria-t-elle ; p’tit homme manqué ! avec sa mine de déterré, capable d’faire rendre l’déjeuner d’mon chat… mais… mais… voyez donc comme y vous ouvre son gouffre ! (sa bouche.) Allez-vous en d’ici ! vite… vite… ou j’vas vous tourner la tête sans d’vant derrière.

— Placide… je vous en prie ! allons-nous en ! dit Charlotte en allemand.

— Tout-à-l’heure, répondit-il dans la même langue ; il n’y a rien à craindre.

— Tiens ! tiens ! s’écria la Térencine, les v’là qui parlent latin à ct’heure… tout comme musié le curé. Est-ce qué vous dites la messe aussi, mame ?

— Madame Théogène, reprit Placide, vous voulez vous battre ?… eh bien je suis votre homme… venez ! nous serons deux à ce jeu là. Et il retroussait ses manches.

— Placide ! implora Charlotte en s’accrochant au bras de son beau-frère.

— Toi ! s’écria notre poissarde, toi carcasse embeurrée ! Mais, d’un tour de main, j’t’e clourons l’âme entre deux pavés… Quiens ! crois-moi, cervelas de Satan, gueusard si y en a un ! va-t-en ! ou j’te donnerai un rayon sus l’œil qu’tu n’en verras goutte de six semaines pour le moins.

— Si j’étais poltron, dit Placide, en vérité, la vieille, vous me feriez peur !

La Térencine était lancée et ce mot de vieille ajouta encore à son exaspération.

— Qui qui qu’t’appelles vieille, moule de gueux qu’t’es ? J’sis pis belle encore, quoi qu’t’en dises, que ben des marnes qui, parce qu’elles s’habillent à la hurluberlue (à la mode) s’croient l’droit d’mépriser l’pauvre monde.

Mon aïeule comprenant qu’il s’agissait d’elle, pressa plus fortement le bras de son compagnon ; elle n’osait plus parler depuis que la Térencine lui avait demandé si elle disait la messe.

Mais comme Placide s’amusait, il sembla ignorer l’épouvante de sa belle- sœur.

— Ah ! madame Théogène, dit-il, vous avez tort de vous échauffer ainsi… vous êtes rouge comme un coquelicot et… les pleurésies sont dangereuses cette année.

Dieu sait ce qu’elle aurait répondu, si, en cet instant, attirée par le bruit, Tit’Mine n’eut paru sur la galerie. L’enfant était vraiment charmante avec sa jupe rouge et son petit caraco de velours noir tout garni de nœuds de rubans rouges ; ce casaquin aussi bien que les anneaux d’or et la croix qu’elle portait suspendue à son cou par un velours noir, étaient des cadeaux de Placide. En voyant le jeune homme, elle lui adressa un doux sourire qui mit à découvert deux rangs de petites dents perlées dont une duchesse aurait été jalouse.

Charlotte regardait la jeune fille et son costume pittoresque avec une vive admiration, mais sa vue acheva d’exaspérer la Térencine : elle jeta un cri de hyène enragée.

— Qué que tu viens faire ici, vilaine coureuse de garçons ? s’écria-t-elle.

Et avant que l’enfant eût eu le temps de répondre, elle sauta sur la galerie et prenant sa fille par le bras, elle la lança de toutes ses forces par la porte entr’ouverte. Et pendant que tout cela se passait, Théogène Simoneau, un petit homme qui venait à peine à l’épaule de la Térencine, était tranquillement assis sur le bout de la galerie, ne détachant point ses yeux d’un morceau de bois qu’il taillait du couteau qu’il tenait à la main.

Tit’Mine faisait retentir la maison de ses cris et Charlotte, tremblante de frayeur, suppliait Placide de se retirer. Térencine, les poings crispés s’avançait vers le jeune homme qui, exaspéré de sa conduite envers sa fille, l’attendait de pied ferme. Mais en écoutant les cris de Tit’Mine, elle s’arrêta, et s’adressant à sa belle fille qui venait de paraître sur la galerie :

— Maré Jeanne, cria-telle, qu’a ce qu’alle a à gueuler comme ça ?

— Aile a qu’alle a chu (elle a qu’elle est tombée) répondit la Maré Jeanne.

Placide ne savait que faire : il voyait la pâleur et l’effroi de Charlotte, et du fond du cœur, il craignait pour elle, mais se sauver devant la Térencine, oh ! c’était impossible ! Elle s’avança vers lui le poing levé.

— À c’te heure, dit-elle, vilain engueuseur de filles ! horrible grouin d’cochon ! si t’oses reparaitre par ici, j’te mettrai sus ton nez une giroflée à cinq feuilles qui pourrait bien l’aplatir et t’escarber (te rendre infirme) pour l’reste de tes jours… Ah ! tu viens conter fleurette à ma fille, tu la forces à courir le guilledou avec toi. Ah ! tu n’es qu’un couard, de chercher à emboiser (tromper) un enfant de c’t âge là ! et si c’était pas pour mame qu’est là, j’te coifferais d’un bonnet qui n’tirait qu’à demi.

Et lui tournant le dos avec une certaine dignité, la Térencine rentra chez elle. Les dernières paroles que nos promeneurs entendirent furent celles qu’elle adressa à sa fille : — Veux-tu bien cesser d’geigner comme ça ? cria-t-elle. Tout-à-l’heure j’vas t’fermer l’museau, fille sans cœur ! Ah ! c’est donc ça qu’t’as appris au catéchisse ? de t’laisser faire l’amour par ce gueurluchon d’Placide ?

Et Placide qui ne voulait pas abandonner la dernière attaque à son antagoniste, lui cria en s’en allant !

— Au revoir la Térencine ! vrai vous me faites l’effet d’être soûle… présentez s’il vous plaît mes compliments à mamzelle Tit’Mine.

Elle dédaigna de lui répondre. Ils s’éloignèrent en silence. Charlotte tremblait encore et Placide, en songeant à Tit’Mine, regrettait du fond du cœur, la distraction qu’il s’était permise et qu’il n’espérait plus continuer, grâce à la Térencine.

Comme je l’ai dit, Charlotte, en sortant de chez elle, s’était couvert la tête d’une mantille de dentelle : en passant près d’un groupe de femmes, elle entendit l’une d’elle faire la remarque suivante :

— Regardez donc ce qu’elle a sur sa tête ! Ça m’fait l’effet d’une fraise de veau, tous ces plis et replis qu’alle a empilés sus son chignon.

Avouons que Charlotte avait de bonnes raisons de ne pas admirer les Acadiennes. Lorsqu’ils furent à une certaine distance, la jeune femme s’arrêta et se mit à gronder doucement son jeune beau-frère, lui représentant l’étourderie et l’inconséquence de sa conduite ; mais il la rassura en lui affirmant qu’il n’avait jamais dit un mot d’amour à Tit’Mine.

— J’avoue que j’ai dansé avec elle, ajouta-t-il, que je l’ai accompagnée plusieurs lois au bal… Par pitié pour sa misère, je lui ai fait quelques légers cadeaux… voilà tout !

— Eh bien ! croyez-moi, dit Charlotte, restez-en là, n’allez pas plus loin, car cette terrible Térencine pourrait vous faire un mauvais parti et peut-être maltraiter sa fille.