Pour Monseigneur le Comte de Soissons

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Œuvres poétiques de Malherbe, Texte établi par Prosper BlanchemainE. Flammarion (Librairie des Bibliophiles) (p. 183-185).


XXXIV

pour monseigneur
LE COMTE DE SOISSONS

1622


Ne délibérons plus, allons droit à la mort ;
La tristesse m’appelle à ce dernier effort,
Et l’honneur m’y convie.
Je n’ay que trop gemy :
Si, parmy tant d’ennuis, j’aime encore ma vie,
Je suis mon ennemy

Ô beaux yeux, beaux objets de gloire et de grandeur,
Vives sources de flamme où j’ay pris une ardeur
Qui toute autre surmonte ;
Puis-je souffrir assez
Pour expier le crime et reparer la honte
De vous avoir laissez ?

Quelqu’un dira pour moy que je fais mon devoir,
Et que les volontez d’un absolu pouvoir

Sont de justes contraintes ;
Mais à quelle autre loy
Doit un parfait amant des respects et des craintes,
Qu’à celle de sa foy ?

Quand le Ciel offriroit à mes jeunes désirs
Les plus rares trésors et les plus grands plaisirs
Dont sa richesse abonde,
Que sçaurois-je espérer
À quoy votre présence, ô merveille du monde,
Ne soit à préférer ?

On parle de Penser et des maux éternels
Baillez pour chastiment à ces grands criminels
Dont les fables sont pleines ;
Mais ce qu’ils souffrent tous,
Le souffré-je pas seul en la moindre des peines
D’estre éloigné de vous ?

J’ay beau par la raison exhorter mon amour
De vouloir reserver à l’aise du retour
Quelque reste de larmes ;
Misérable qu’il est,
Contenter sa douleur et luy donner des armes,
C’est tout ce qui luy plaist.

Non, non, laissons-nous vaincre aprés tant de combas,
Allons épouvanter les ombres de là bas

De mon visage blesme ;
Et, sans nous consoler,
Mettons fin à des jours que la Parque elíe-mesme
A pitié de filer.

Je cognois Charigene, et n’ose désirer
Qu’elle ait un sentiment qui la face pleurer
Dessus ma sépulture ;
Mais, cela m’arrivant,
Quelle seroit ma gloire, et pour quelle avanture
Voudrois-je estre vivant ?