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Pour cause de fin de bail/Fâcheuse Erreur

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Pour cause de fin de bailÉdition de la Revue Blanche (p. 85-88).

FÂCHEUSE ERREUR


Appuyée par le mot pressant d’un ami commun, je reçois la supplique suivante trop légitime pour que je ne lui offre point l’intégrale hospitalité de nos colonnes.


« Cher et bon maître,

» Vous excuserez, j’en suis sûr, la liberté que je prends de vous arracher à vos importants travaux quand vous connaîtrez le mobile qui me fait agir.

» Vous êtes le défenseur né des nobles causes et vous détenez la tribune du haut de laquelle on s’adresse à l’humanité, certain d’être entendu.

» Accordez-moi pour quelques instants, s’il vous plaît, un strapontin dans cette tribune.

» Peut-être, au cas où vos chères études vous en ont laissé le loisir, avez-vous lu dans les journaux de ce matin le fait-divers suivant, relatant une scène dont je fus le témoin :

» Un fou à la gare Saint-Lazare. — Hier, vers quatre heures de l’après-midi, dans un compartiment de seconde classe d’un train de Ceinture, un monsieur correctement vêtu, portant à la boutonnière la rosette d’officier du Mérite Piscicole, racontait à ses compagnons de voyage qu’il venait de se brûler les doigts en déplaçant l’une des bouillottes destinées à faire croire au chauffage du compartiment. Devant une affirmation aussi invraisemblable, faite sur le ton du plus grand sang-froid, les compagnons de voyage du malheureux, devinant à qui ils avaient affaire, remirent le pauvre fou aux mains du commissaire spécial qui, après un sommaire interrogatoire, le fit conduire à l’infirmerie du Dépôt.

» J’assistai, comme je l’ai dit plus haut, à cette pénible scène.

» Dans le premier moment, personne ne songea, démarche pourtant bien naturelle, à vérifier le dire du monsieur décoré. Ce n’est que lorsque le train eut quitté la gare que l’idée me vint de tâter la bouillotte, cause première de l’incident.

» Phénomène étrange et pourtant véridique — je le jure ! — ma main s’échauffa à ce contact.

» Le malheureux que nous avions fait arrêter n’était pas fou. Tout au plus s’il avait légèrement exagéré.

» Ma conscience d’honnête homme m’obligeant à réparer, dans la mesure du possible, l’erreur que j’ai contribué à commettre, je viens vous demander, cher et bon maître, de mettre votre plume si autorisée au service de cette petite cause ; mais en matière de justice est-il de petites causes ?

» Par la même occasion, vous pourrez prémunir vos lecteurs contre cette nouvelle sorte d’accidents de chemins de fer non prévue chez les Compagnies d’assurances : la brûlure par bouillottes.

» Veuillez agréez, etc., etc.

» Eleuthère Melon, herboriste,
» 69, rue Malthus. »


Mon honorable correspondant s’est trop éloquemment exprimé pour que j’éprouve le besoin d’ajouter un mot.

L’éprouverais-je, d’ailleurs, que le temps matériel m’en ferait défaut.

Alors !…