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Pour cause de fin de bail/L’Incorrigible Snob

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Pour cause de fin de bailÉdition de la Revue Blanche (p. 79-84).

L’INCORRIGIBLE SNOB


Un poète a dit excellemment (en termes plus choisis que les ci-joints, mais j’en oubliai la teneur exacte) que, si l’on désire se modeler sur un grand homme, c’est par ses bons côtés qu’il faut surtout chercher à l’imiter.

Réflexion fort sensée, car concevez-vous un monsieur qui s’imaginerait égaler Napoléon Ier parce qu’il prise du tabac ou Benjamin Franklin parce qu’il parle du nez ?

Ce serait grotesque, et rien de plus !

Mon ami Leveau-Sauvage vient pourtant d’être la proie d’une erreur aussi stupide.

Mon ami Leveau-Sauvage est un brave garçon d’une trentaine d’années dont la laborieuse jeunesse se passa surtout à l’étude approfondie des cravates, des chapeaux, des cannes, des chemises et autres pièces d’habillement ou d’ornement.

Ayant hérité de sa famille d’une fortune assez considérable, il dissipa son patrimoine en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

Pendant un an, ce fut le garçon le mieux vêtu de Paris, poussant le snobisme jusqu’à faire blanchir à Londres non seulement son linge, mais encore le jeune nègre qui lui servait de groom.

Ajoutons que diverses demoiselles haut cotées lui donnèrent un joyeux coup de main en vue d’activer l’immanquable déconfiture.

Voilà donc, un matin, mon pauvre ami Leveau-Sauvage sans un sou, presque.

Très courageusement, il s’embarqua pour la Nouvelle-Zélande où l’on venait de découvrir des champs d’émeraudes.

La fortune lui sourit ; toute sa vieille réserve d’énergie, jusqu’à ce jour inutilisée, lui vint en aide : bref, en trois ans, il avait reconstitué quelques millions.

Le mois dernier, il débarquait au Havre où j’avais l’occasion de le rencontrer en je ne sais plus quel music-hall.

Grande joie mutuelle à se revoir !

Le croiriez-vous ? depuis son départ de Paris, il n’avait pas lu un seul journal français, et je le trouvai barbotant dans l’inconcevable marécage de l’ignorance de tous événements modernes, même sensationnels.

D’ailleurs, n’est-ce pas, il s’en fichait : un vieux Parisien comme lui, on est pas long à reprendre pied dans la vie du boulevard.

(La vie du boulevard !).

— Tu retournes à Paris ?

— Pas immédiatement. La traversée m’a beaucoup fatigué ; le médecin du bord, un charmant garçon très bien élevé, m’a conseillé de passer une huitaine de jours en Normandie avant de regagner Paris.

— Où ?

— Dans une auberge rustique, située non loin de Trouville, sur le bord de la mer. On déjeune sous les pommiers… Viens me voir, c’est exquis.

Et il me donna son adresse champêtre.

Quelques jours après, j’arrivai, j’arrivai même légèrement en retard.

Et qu’est-ce que je vis ?

Leveau-Sauvage attablé seul, en train de déjeuner, les jambes enveloppées d’une couverture, les pieds reposant sur deux autres couvertures, dont l’une, celle de dessus, marquée à ses initiales.

Près de lui, debout, se tenait une femme d’un certain âge, qui recevait les plats des bonnes de l’auberge, les posait sur la table et coupait la nourriture de mon ami en petits morceaux.

— Quoi donc ! m’écriai-je, cela ne va donc pas mieux ?

— Au contraire, cela va très bien ! Je suis entièrement retapé et je file, demain, sur Paris.

— Ah !

— Oui, oui… Je vois ce qui t’étonne : ces couvertures, cette femme qui me coupe ma viande… mais, mon ami, tu ne sais donc pas que c’est le grand chic, aujourd’hui ?

—  ???

— Oui, un tuyau que j’ai eu la veine de piger avant-hier. Le Prince de S… est venu ici même où il a déjeuné exactement dans ce cérémonial qui semble te paraître si bizarre !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ainsi, mon ami Leveau-Sauvage croyait toujours au Prince !

Il ignorait la maladie qui avait frappé le pauvre ex-arbitre des élégances parisiennes, et ce qu’il prenait pour une mode nouvelle, c’était tout simplement, hélas ! la fâcheuse hémiplégie.