Pour les gueux

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POUR LES GUEUX


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À mon ami Y. Rolland, instituteur.

Courbé sur son pen-baz de chêne,
Le vagabond par les chemins,
Sent sa noire besace pleine
De cauchemars et de chagrins.
Il a si peur de la police
Qu’il en tremble, le malheureux.
Il faut pour l’ordre qu’on sévisse…
Allons, décampez, vous, les gueux !

Dans les villages, c’est à peine
S’il chine un dur croûton de pain.
Un coup d’eau pure à la fontaine,
Il aura gîte au bois prochain !
Les chiens en tirant sur leur chaîne
Réprouvent tous ce purotin.
Leurs patrons à grosse bedaine
Le traitent comme un vrai gredin.

Le jour est long, grande la plaine,
Pour quiconque a soif et puis faim.
À ventre creux, lourde la chaîne,
Pour rôder dès le clair matin.
Pitié de lui ? Mais dans l’hospice,
Il peut entrer d’un tournemain.
Ah ! n’est-ce pas, pour que finisse
Là-dedans son pauvre destin… ?

Courbé sur son pen-baz de chêne,
Le vagabond par les chemins,
Mange les mûres et les fênes,
Fuit les écoles, les gamins.
Il connaît la chanson qu’égrène
Le vent dans les sombres sapins.
Alors, oublieux de sa peine,
Il veut la reprendre au refrain.

Un jour, s’échappant de sa gaîne,
Son âme dans l’air argentin
Quittera la terre inhumaine,
Mais sans médire des humains.
Alors le lutin dans la plaine
Cessera ses ébats soudain,
Heureux pour lui de cette aubaine,
En disant : C’était un malin.

Dieu vous bénisse, bonnes gens,
Dont le cœur et la bourse ensemble,
S’ouvrent ainsi d’un même élan
Devant le miséreux qui tremble.
Ayez pitié des pauvres hères,
Du béquillard endolori,
De tous ceux-là dont les misères
Savent encore dire : Merci !



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