Pour lire en automobile/Assurance pointue

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Pour lire en automobile
Pour lire en automobileBerger-Levrault (p. 141-145).

Assurance pointue

Le parafoudre. — Du casque prussien au casque colonial. — Nouvelle invention surprenante

Mon vieux et excellent confrère de Parville donnait, l’autre jour, dans les Débats, la curieuse statistique suivante sur les gens tués chaque année par la foudre, par le tonnerre, par le feu du ciel comme disaient nos pères :

« De 1835 à 1895, la foudre a tué six mille cent quatre-vingt-dix-huit personnes en France ! Et c’est un minimum. Depuis 1863 seulement la statistique des victimes du feu du ciel est faite, chaque année par le ministère de la justice ; ce sont les gendarmes qui sont chargés des enquêtes et les Cours d’appel qui centralisent les résultats. En général, la foudre tue, sur 12 territoire français, de 80 à 150 personnes par an. Le chiffre est très variable, selon les années. En 1860, seulement 51 ; en 1868, 156 ; en 1876, 94 ; en 1877, 106. Les années de maximum ont été 1892 (187), 1874 (178), 1884 (174), 1868 (156), 1893 (155). Elles correspondent aux étés secs et chauds…

La répartition des coups de foudre est loin d’être régulière ; il existe des régions à foudre : comme il existe des pays à grêle. Dans certaines contrées, il ne tonne presque jamais ; dans d’autres, il tonne constamment. Les pays de montagnes sont les plus éprouvés. Dans le département de la Seine, on compte 1 foudroyé par 92 000 habitants ; dans la Manche, 1 sur 29 414 ; dans le Morbihan, 1 sur 18 600 ; dans la Lozère, 1 sur 1 362 ; dans les Basses-Alpes, 1 sur 1 454, etc. Les victimes de la foudre. se classent d’après l’ordre suivant : sous les arbres ; en pleine campagne quand on tient des objets métalliques, charrue, faux ou des animaux à la main ; dans les maisons isolées, fermes, bergeries ; dans les églises, surtout si l’on sonne sous l’orage ; dans les maisons de garde des chemins de fer ; dans les villes. »

Devant de semblables chiffres, il n’est pas un homme de cœur qui puisse rester indifférent ; aussi lorsque ma première émotion s’est un peu calmée, j’ai pensé tout de suite à chercher le moyen d’éviter dans l’avenir une pareille accumulation de meurtres célestes, mais tristes néanmoins et voici ce que j’ai trouvé et ce que je vais soumettre très humblement à mes lecteurs.

Du reste sans perdre une minute, j’ai été au plus pressé et j’ai déjà pris des brevets d’invention dans les États de la République de Saint-Marin, au Val d’Andorre, à Monaco et chez Mélénick. Voici de quoi il s’agit.

J’ai pensé — très justement, je crois — que du moment que les maisons, les édifices publics avaient des paratonnerres, il n’y avait pas de raison pour que les hommes, les personnes naturelles, n’en aient point aussi et j’ai même été étonné que jusqu’à présent ils n’en aient point eu ! — Comme le paratonnerre d’ailleurs !

Donc, en temps d’orage, j’ai inventé un petit paratonnerre portatif que j’appelle : parafoudre et qui se visse sur le sommet du chapeau

— Mais alors on va ressembler à un prussien porteur de casque ou à un colon porteur du casque colonial ?

— Momentanément, oui ; mais où est le mal ? Je continue ma démonstration : le temps menace, j’ai mon appareil sur moi, je le sors de son étui, je fixe la pointe sur mon chapeau et je laisse trainer derrière moi environ deux mètres du fil conducteur qui y est attaché de manière à conduire la foudre dans le sol, lorsqu’elle viendra à tomber sur le petit bobéchon pointu que je me suis mis sur le caillou.

Maintenant, il y a pour les dames élégantes qui ne veulent pas voir traîner le fil derrière elle, une autre combinaison ; le fil plonge dans une bouteille pleine d’eau qu’elle ont dissimulée dans leur poche. La foudre vient-elle à tomber sur la petite pointe qu’elles ont fixée au-dessus du sinciput, crac, l’électricité va se perdre dans l’eau de la bouteille et du même coup, rentrées chez elles, elles ont une eau électrisée, excellente, débarrassée de microbes et c’est toujours l’économie d’un siphon d’eau de Seltz !

Je crois qu’ainsi comprise, mon invention est simple, peu coûteuse et facile à appliquer, surtout en voyage. Et, à peine est-il besoin de le dire, je serai trop heureux, si, nouveau bienfaiteur de l’humanité, j’ai pu ainsi faire disparaître, d’un coup de baguette, les morts par la foudre, comme l’immortel Pasteur — saluez Raspail, le grand ancêtre. — a fait disparaître la mort par la rage — ou à peu près.

Pendant le printemps, de 1899, je pense, dans une série de conférences à la Bodinière, sur le Théâtre de la Nature, j’ai révélé aux parisiens stupéfaits, comment à New-York, pendant l’été, pour éviter les insolations, on mettait des chapeaux de paille sur la tête de tous les chevaux, en perçant deux trous pour laisser passer les oreilles et j’ai été assez heureux pour voir que ma campagne de vulgarisation avait porté ses fruits, car maintenant tous les chevaux de blanchisseurs, de laitiers, de bouchers, de vidangeurs, etc., ont le traditionnel chapeau de paille sur la tête, grâce à la sage et aimable intervention de la Société protectrice des animaux.

Voyant ça, j’ai également appliqué, pendant ces derniers grands orages mon parafoudre sur la tête des chevaux et des bêtes à cornes, seulement comme je n’avais pas pensé que les quadrupèdes sont horizontaux et non perpendiculaires, ce qui distingue les quadrupèdes des bipèdes — sauf les horizontales, — et que le paratonnerre ne protège qu’une circonférence double de son rayon ou de sa hauteur, comme vous voudrez, il s’ensuit que le tonnerre vient de tomber sur une vache, munie de mon appareil, qui a bien été protégée, mais qui a eu la queue brûlée !

On ne pense pas à tout du premier coup. Donc, pour les quadrupèdes, il faut des pointes beaucoup plus longues, ou il faut, en temps d’orages, leur apprendre à faire le beau, comme les chiens savants et à se tenir sur les pattes de derrière, pour obtenir des quadrupèdes momentanément perpendiculaires, comme l’homme !

Quoi qu’il en soit, voilà où en est mon invention et je déclare que j’en suis fier.

Dès maintenant, je puis tenir des parafoudres à la disposition de mes lecteurs au prix de dix francs et de douze francs trente-cinq centimes, quand ils sont nickelés ; deux francs de plus pour les quadrupèdes, à cause de la longueur de la tige, comme je l’ai expliqué plus haut.

Enfin je tiens également des parafoudres, pour les poules, au modeste prix de un franc quatre-vingt-quinze centimes.

Je n’en vends pas pour les canards, toujours dans l’eau, le meilleur des préservatifs !

Et maintenant, qu’on se le dise ; en avant la musique !