Pour lire en automobile/Conséquences scientifiques des rayons Rœntgen/02

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

II

Une application fantastique. — L’âme électrique. — Pourquoi pas ?

Je crois avoir surabondamment expliqué ici et un peu partout dans la presse, depuis vingt-cinq ans, que la lumière, la chaleur et l’électricité étaient un triple et unique phénomène qui se révélait sous des formes différentes, suivant les milieux, les ambiances où il était appelé à se révéler.

Les rayons Rœntgen, rayons X ou obscurs, la polarisation de la lumière, les fontaines lumineuses dont les gouttelettes d’eau captivent et emmagasinent la lumière, les aérophiles qui nous révèlent l’obscurité presque complète et 70 degrés de froid à 15 000 mètres d’altitude et qui nous prouve que dans le vide de l’infini il n’y a ni lumière, ni chaleur, mais seulement le fluide électrique, obscur et froid, chaud et lumineux seulement au contact de l’air, paraissent former un faisceau de preuves si saisissant en faveur de ma théorie, qu’il me semble absolument inutile d’y insister autrement.

Aussi bien ce n’est plus de ces données générales dont je veux parler aujourd’hui, mais d’une application toute nouvelle et peut-être possible de la merveilleuse découverte des rayons Rœntgen qui sont, à coup sûr, la démonstration la plus palpable de l’existence de l’électricité partout,comme agent unique de l’univers et de l’absence absolue de lumière et de chaleur tangibles, en dehors de notre atmosphère. Et cependant elles existent, cette lumière et cette chaleur, elles nous sont bien transmises par le soleil, mais invisibles et impalpables, puisqu’à quelques kilomètres au-dessus de notre tête, ce sont les ténèbres et les froids intenses — 282 degrés au-dessous de zéro vraisemblablement, d’après les calculs de probabilité les plus rigoureux — nous sommes donc bien encore une fois de plus, comme toujours, en face du fluide mystérieux, en face de l’électricité, et il est donc bien démontré cette fois que lumière, chaleur et électricité, dans notre atmosphère ne sont que les trois et différentes manifestations du même fluide unique et mystérieux.

Donc j’en étais là de mes constatations scientifiques, lorsque j’eus la bonne fortune, il y a quelques mois de me lier d’une étroite amitié avec un savant illustre de la suite de Li-Hung-Chang, lors du passage du célèbre ambassadeur à Paris.

Naturellement nous abordions un peu au hasard tous les sujets dans nos conversations intimes sur ce que j’appellerai la philosophie transcendantale des sciences et s’il m’était déjà permis d’exposer avec enthousiasme à ce jeune et cependant illustre mandarin mes théories sur l’électricité comme agent unique de l’univers, si je pouvais déjà lui rappeler comment l’électricité paraissait jouer un rôle considérable sur les épidémies et son influence terrible sur les microbes, comment un orage avait pu faire disparaître le choléra comme par enchantement à Paris, il y a une cinquantaine d’années, comment enfin les combinaisons chimiques elles-mêmes qui produisent toujours de la chaleur, n’étaient probablement que des phénomènes électriques et comment la vie elle même — voire les infiniments petits — ne semblait être qu’une série de transformations chimiques opérées sous l’influence des courants du fluide mystérieux et impondérable — quant à présent, je ne pensais pas, je l’avoue, que bientôt M. Gréard allait me donner pleinement raison et approuver si nettement mes théories en pleine Sorbonne, devant M. le Président de la République, en prononçant les mémorables paroles suivantes :

« Où une spéculation inexpérimentée, incomplète, signalait jadis la multiplicité et l’apparente incohérence des phénomènes de la nature, la science moderne découvre chaque jour davantage l’unité du principe de la vie : elle s’achemine vers ces sommets dont parlait d’Alembert et d’où l’univers apparaîtrait à l’homme comme un pont unique et une seule vérité. »

Voilà qui est clair et je me garderai bien d’ajouter un seul mot à cette affirmation de l’éminent académicien, de peur de l’amoindrir par des commentaires inutiles.

Mais dans nos conversations quotidiennes mon Chinois en revenait toujours à son unique préoccupation : supprimer les distances.

— Oui, nous avons le télégraphe, le téléphone, nous allons avoir des navires à marche beaucoup plus rapides, des machines à vapeur à quadruple expansion, peut-être le chemin direct de Paris à Pékin, à travers l’Europe et l’Asie, j’entends bien, mais le voyage sera toujours long et, à quoi bon me leurrer, moi une fois parti, ajoutait-il tristement, vous ne viendrez point me voir en Chine.

— Peut-être, lui dis-je.

— Comment cela ?

— C’est bien simple cependant ; voilà huit jours, n’est-ce pas, que nous nous occupons toute la journée des rayons Rœntgen.

— Parfaitement.

— Eh bien, étant donné que ces rayons sont à coup sûr de l’électricité.

— C’est entendu.

— Peut-être vont-ils arriver à découvrir dans le cerveau de l’homme, ce que l’on appelle l’âme, le principe de vie intellectuelle qui doit être aussi un fluide, faisant partie du grand tout mystérieux de l’univers, et à se mettre en contact avec lui. Vous me suivez bien ?

— Avec avidité.

— Supposez que nous arrivions, à l’aide des rayons Rœntgen, à savoir enfin ce qu’est l’âme, l’esprit, le fluide intellectuel de l’homme, rien ne nous dit que l’on ne pourrait pas alors arriver à le domestiquer scientifiquement, si je puis m’exprimer ainsi et le conduire où nous voudrions, à l’aide des fils transmetteurs.

— Mais on mourrait, alors.

— Non, car l’opération se fait très vite et la suspension de vie n’étant qu’imperceptible, le cœur n’aurait pas le temps de s’arrêter.

— Je ne comprends plus.

— Ce seraient les voyages rapides résolus ou plutôt supprimés, puisqu’à l’instant même mon âme pourrait être à Pékin, dans votre famille.

— Comment ?

— Supposez la chose réalisée, il y aurait de suite des agences fondées dans toutes les grandes ville du monde pour louer des corps à des âmes qui voudraient voyager rapidement.

Vous voulez arriver sur la minute à Pékin ou au Japon, vous vous abouchez avec une agence et immédiatement pour un jour, huit jours, quinze jours au plus, elle met en communication votre cerveau avec le cerveau d’un pauvre diable de Chinois ou de Japonais, par le cable électrique et vous échangez immédiatement vos âmes, vos fluides intellectuels et vous entrez dans le corps que vous avez loué pour un temps déterminé. Allez il y a bien des pauvres gens qui seront heureux de gagner ainsi leur vie, en louant leur corps pour loger temporairement l’âme de ceux qui ont besoin de voyager rapidement, sans perdre une minute, c’est bien le cas de le dire, d’un bout du monde à l’autre.

— Mais si c’est un ivrogne, il me détériorera mon propre corps, pendant ce temps-là ?

— Non, car on signera des traités fort sévères, on ne pourra se faire payer qu’après avoir réintégré chacun son enveloppe personnelle. Et puis, mon cher, vous pourrez toujours faire surveiller l’individu logé dans votre peau et puis il y aura une expertise au besoin, un état des lieux, comme pour les appartements, par exemple

— Votre idée est, en vérité, très séduisante.

— N’est-ce pas ?

— Mais voilà ; si vous êtes jeune, beau et distingué et que votre âme soit logée pendant un mois dans la peau d’un porte-faix, ce sera tout de même désagréable.

— C’est un petit inconvénient et l’on aura toujours sa photographie, de son corps à soi, pour y remédier.

Mais voyez-vous, lorsque l’on sera bien convaincu que notre âme, notre intelligence n’est qu’une forme de fluide, qu’on l’aura découverte à l’aide des Rayons Rœntgen et que l’on pourra enfin la faire voyager à travers le monde sur les fils ou les cables électriques et changer de logement, c’est-à-dire de corps à volonté, il est bien évident que la question des distances sera supprimée et résolue du même coup.

— Mais ça coûtera cher.

— Pourquoi ? Il y a tant de paresseux qui seront heureux de louer leur corps pour vivre à ne rien faire, et puis la concurrence, mon cher.

— C’est vrai, vous avez pensé à tout, et le jeune mandarin chinois est tombé dans mes bras, en pleurant de joie.

— Je vais exposer votre idée à l’Empereur, à mon retour en Chine.

Depuis je n’en ai plus entendu parler. Serait-il ingrat, ou aurait-il perdu la foi en ma parole ?… [1]

  1. On a vu comment depuis j’ai enfin victorieusement et pratiquement résolu ce grand problème avec mon système de l’âme-ticket.