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Disparition d’un fleuve

On demande ou est passée la Meuse. — Poissons charbonniers. — Terrible angoisse du royaume de Belgique.

La patrie de Cléo de Mérode est absolument en larmes ; elle vient de perdre son superbe fleuve mixte, la Meuse, tout à coup. Je dis mixte parce qu’il coule en France et en Belgique.

Donc un beau jour — ce qui est une façon de parler, car il était très triste, au contraire — la Meuse disparut entièrement dans le pays de Liège, avec tous ses habitants, ou à peu près, connus dans la langue belge sous le non de poissons !

D’abord un peu estomaqués par la nouvelle, les bourgmestres riverains promirent une récompense honnête, puis royale, à ceux qui ramèneraient ou tout au moins donneraient des nouvelles du fleuve vagabond.

Des mauvais plaisants, comme il s’en trouve dans tous les pays et même dans la patrie de Léopold, sais-tu, affirmèrent que la Meuse, fatiguée de rester couchée depuis le commencement du monde, avait voulu, non pas sortir, mais disparaître de son lit. Mais enfin l’anxiété était plus grande chaque jour, l’angoisse horrible à Liège et comme ici on commençait même à en parler à Asnières-les-Bains et à Montrouge, je m’empressai de sauter dans un train pour aller d’abord à Liège consulter mon ami, le célèbre Nautilus, l’homme le plus au courant des mœurs secrètes de la Meuse, étant donné qu’il vit, le scélérat, dans sa plus étroite intimité depuis de longues années.

J’avais bien pensé ; il attendait ma visite et, sans broncher, il me répondit incontinent par un petit discours technico-larmoyant qui dura trois heures 47 minutes, et comme j’avais emporté avec moi un phonographe, je m’empresse d’en transcrire ici le passage le plus saillant :

Il y a cinq ans, ayant dû faire des travaux au port de Jemmeppe, on releva le mur d’eau en plaçant de nouvelles tablettes sur les anciennes. Actuellement les dernières mises se trouvent à hauteur de flottaison et devront être relevées de nouveau l’année prochaine.

Le port de Tilleur, qui fut construit en 1883, devra, lui aussi, être rehaussé ; les matériaux sont commandés et une partie est déjà sur les lieux.

Enfin, ce qui est plus grave, le barrage de Jemmeppe, lui aussi, s’est affaissé de 30 à 35 centimètres. Le résultat en est fort préjudiciable à la navigation, car ce barrage ayant pour fonctions de retenir les eaux à un certain niveau, de façon à les maintenir à 2 m.10 au-dessus du busc de l’écluse de Chockier, le niveau ne peut plus être conservé, et cette année qui fut assez sèche, entre parenthèses, les bateaux chargés à 1 m. 90, charge réglementaire, n’ont pu franchir la dite écluse qu’avec de très grandes difficultés.

C’est ainsi que du 11 au 12 septembre, le remorqueur Télémaque I, remorquant un train de quatre bilantes chargées à 1 m 80, est resté une journée entière à Chockier. Il a fallu passer plusieurs heures pour démarrer une des bilantes qui était restée sur le busc de l’écluse.

Le lendemain 12 septembre, le remorqueur Ernest y est resté une journée avec son train, pour la même raison.

L’Alliance I y est restée, le 13 septembre, de 4 h. du soir jusqu’au lendemain à midi.

Le 26 septembre, le remorqueur Ernest, remontant trois bateaux en fer, le Rodolphe, le Polua et les Trois Sœurs, de Discry, a dû y passer une journée et, le 8 octobre, le même remorqueur avec un autre train y a passé encore une journée et demie, toujours pour les mêmes causes, les eaux basses, les bateaux restant sur le busc qu’ils ne peuvent franchir.

D’autre part, le 7 septembre, le bateau Croix Rouge à M. de Lamine, remorqué par l’Alliance 3, est resté à sec dans la coupure, pendant plus de deux heures.

Assez, assez, lui dis-je, ma cervelle est pleine.

Mais lui continuait toujours et le phonographe enregistrait avec un entêtement déplorable.

Quand il eut fini, exténué, avec des gestes de moribond fourbu, Nautilus se jeta presque à mes pieds, en gémissant :

— Je vous en prie, confrère français, parisien et par conséquent magnanime, prêtez-moi vos rouleaux ?

— ?

— Oui, ceux de votre phonographe.

— Parfaitement.

Il les enveloppa soigneusement dans du papier de soie, au nombre de dix-sept qu’avait remplis sa harangue et il s’élança fiévreusement à travers les rues de la ville, les porter au célèbre journal l’Express de Liège.

Pendant son absence, son fils, un jeune homme distingué de quatorze printemps plus un été, arriva tout rouge, essoufflé, hors d’haleine et encore dans l’escalier, il me criait :

— Monsieur, il y a du nouveau, venez voir, vite, et il m’emmena vers le lit de la Meuse.

Chemin faisant, il m’expliqua comment avec ses camarades, il avait remarqué des crevasse assez larges et fort dangereuses au milieu du lit du fleuve, comment ils avaient réunis toutes leurs économies pour acheter de grosses ficelles de plus de 600 mètres de long, munies d’hameçons et de pierres pour les faire descendre et comment, avec mille précautions, couchés à plat ventre sur des planches jetées en travers pour ne pas glisser dans les crevasses, ils étaient arrivés à pêcher des poissons noirs comme de l’encre et paraissant roulés dans du charbon.

Nous nous précipitâmes et en arrivant sur les lieux je fus stupéfait : ces poissons étaient pour moi toute une révélation, ils arrivaient simplement du fin fond des mines et comme il n’y avait pas longtemps qu’ils y étaient, ils n’étaient pas encore aveugles ; ils n’étaient que myopes, comme je pus m’en convaincre en leur mettant mon binocle sur la tête et en leur présentant un ver qu’ils voyaient très bien et s’empressaient de saisir.

Ce fut pour moi un trait de lumière et comme Nautilus arrivait je lui criai :

— Je vois de quoi il retourne, nous ne sommes pas en face d’une fuite, d’une escapade de la Meuse, mais en face d’un suicide : elle s’est précipitée au fond des mines.

Nautilus atterré ne put que proférer :

— C’est aussi non avis.

Je suis rentré à Paris ; aux dernières nouvelles, la Meuse a l’air de vouloir rentrer petit à petit dans son lit, mais on est encore sans nouvelles des mines. Leurs habitants que l’on appelle généralement des mineurs dans la langue Belge, savez-vous, sont-ils tous sauvés ou ont-ils été dévorés par les brochets ? On l’ignore encore et cette angoissante attente est horrible.

Je télégraphie de nouveau à Nautilus !