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L’âme éclair

Nouveau moyen simple et facile de voyager à travers le monde, sans fatigue, sans dépenses et sans perte de temps.

Je sais bien que ce titre est un peu long, mais je crois qu’il est nécessaire pour bien expliquer le but de la présente.

Mes lecteurs se souviennent sans doute de la chronique où je leur expliquais comment, à côté du fluide-électricité, agent unique de l’univers, existait le fluide-intelligence qui se retrouvait à l’état plus ou moins latent chez toutes les créatures vivantes et animées, à la surface du globe.

Ils se souviennent également de la dernière où j’expliquais pourquoi et comment, avec la vapeur et l’électricité dans leurs multiples applications, la terre était devenue si petite que Je n’aimais plus voyager et que désormais ma seule ambition était de pouvoir me balader librement d’un astre à l’autre, seulement à travers les soixante millions de mondes qui nous environnent, pour commencer.

J’en étais-là, lorsque, après de longues recherches, Je viens enfin d’être amené à une découverte décisive qui, j’ose le dire, va bouleverser tout le monde et le rendre plus petit que la place de la Concorde, si vous tenez absolument à une comparaison. En deux mots, voici de quoi il s’agit et comment j’ai pu enfin réaliser le rêve scientifique de ma vie.

Depuis longtemps j’étais convaincu que le fluide-intelligence devait se révéler et se traiter comme le fluide-électricité ; une fois que j’en ai été convaincu par la série de curieux exemples que j’ai donnés sur l’âme universelle, je me suis dit qu’il ne devait pas être impossible, non pas de faire ressusciter les morts, car alors le lien intime et encore inconnu qui constitue la vie est brisé, mais bien simplement de pouvoir faire changer de domicile momentanément aux âmes, aux parcelles d’intelligence universelle qui constituent la personnalité humaine.

Alors je me suis souvenu de la transmission réciproque et instantanée de deux dépêches sur le même fil, en sens contraire, de Paris à Marseille, par exemple, et je me suis dit qu’avec un peu d’entraînement et de volonté, je devais pouvoir arriver à obtenir le même résultat sur le fluide-intelligence qui anime tous les hommes.

J’ai essayé et j’ai vingt fois, cent fois réussi, dans les circonstances les plus diverses. Aujourd’hui, il n’y a plus de doute, je suis sûr de moi et à la disposition de tous mes concitoyens pour les faire voyager instantanément à travers tous les pays du monde, à la condition, bien entendu, que j’y possède des correspondants qui acceptent mes tarifs.

Exemple : Vous voulez vous rendre de suite à Pékin pour huit jours ; j’ai là-bas un honorable mandarin qui est à ma disposition pour un prix déterminé. Naturellement, je prends pour moi ma commission de 20 % et, moyennant 4 000 francs pour une semaine, sur un signe de ma volonté, vous vous trouvez à Pékin dans la peau du mandarin dont l’âme passe dans votre corps à Paris.

Comme naturellement vous ne voudriez pas passer huit jours dans la peau d’un homme mal élevé, je suis en train de m’assurer partout des correspondants appartenant au meilleur monde.

Comme enfin, il ne faudrait pas que l’on aille détériorer votre corps pendant votre absence, je fais signer un engagement très sévère concernant l’usage des boissons et autres… plaisirs.

C’est surtout utile, voire indispensable, pour les contractants mariés. Il importe que le locataire temporaire ne fasse pas mener une vie de bâton de chaise à votre carcasse pendant son occupation passagère.

J’ai même constitué à cet effet une Société d’assurances parallèle qui augmente d’autant mes petits bénéfices.

Quand il s’agit de célibataires, il est évident qu’une partie de ces difficultés disparaissent et que le plus grand nombre de ces précautions sont superflues.

J’opère bien aussi l’échange temporaire du fluide-âme entre personnes de sexes différents, mais l’opération est plus délicate et puis j’ai toujours peur que l’un des locataires ne détériore son enveloppe passagère et cela me force à dresser un état des lieux des plus minutieux. C’est là le nœud de la question. Je crois inutile d’insister davantage.

Maintenant, les applications de ma découverte sont aussi multiples que fécondes. Quand les deux parties contractantes veulent toutes deux se déplacer en même temps, en sens contraire, de Paris à Yokohama ou à San-Francisco, par exemple, je ne prends que mes 20 % et le droit d’assurance en cas de détérioration réciproque, sur le tarif général que j’ai dressé et alors le voyage revient à presque rien à mes deux clients.

Je puis organiser ainsi des voyages pour le bout du monde pour un mois, même pour une heure, et c’est tout à fait charmant de pouvoir aller passer une heure seulement, après son déjeuner ou à l’heure de l’apéritif, au Japon !

Également pour faire des études de mœurs, je puis faire voyager les savants, les artistes, les explorateurs ou de simples curieux dans la peau d’un mendiant, d’un bonze, d’un sauvage, d’un capucin ou d’une princesse hottentote et alors mes clients peuvent faire, grâce à mes diverses combinaisons, des études du plus haut intérêt.

Je pense qu’il serait vraiment puéril d’insister sur toute l’importance d’une pareille application de la science au XXe siècle. Les conséquences ne tarderont pas à en être fécondes dans toutes les branches de l’activité humaine. Du moment que je suis arrivé à mobiliser le fluide-intelligence comme le fluide-électricité, il n’y a plus de limites à mes découvertes et j’espère bientôt pouvoir échanger ainsi les fluides-âmes avec les habitants des autres astres. C’est là enfin où je pourrai voyager librement, à ma guise, à travers l’infini des mondes.

En attendant, je ne vois qu’une ombre à mon bonheur et à ma joie d’avoir rendu un si grand service à l’humanité.

Je veux parler de la haine terrible que les omnibus, les bateaux-mouches, les chemins de fer et les paquebots vont me vouer infailliblement, puisque je porte un coup mortel à leur industrie de tortue.

Je porte un coup d’autant plus terrible à ces tortues que je pense leur opposer des tarifs qui défient toute concurrence, étant donné que je supprime le temps, la dépense et la fatigue et que tout le monde voudra, dans l’avenir, voyager avec mon système.

Car je vais avoir des succursales dans le monde entier ; tous les hommes, toutes les femmes seront abonnés, avec leur fiche indicatrice et le temps n’est pas loin où je pourrai faire opérer en grand ces transmutations passagères de fluide intelligence sur la prise d’un simple ticket.

Qu’on se le dise et qu’on ne craigne rien pour moi ; je suis brave, bien armé, et je me ris des haines et des rages impuissantes de toutes les Compagnies de transport du monde entier !