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Pourquoi je n’aime pas voyager

Comment la Terre est trop petite. — De l’air, de l’espace. — Nécessité de sortir un peu de son village

Je rencontrai dernièrement Gontran… vous ne connaissez pas Gontran, un de mes vieux amis, un jeune anglais archi-millionnaire ? non, eh bien écoutez cette conversation et vous allez faire connaissance avec lui. Donc, je le rencontrai à l’Exposition, en train de bailler à se décrocher le mâchoire.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Je m’ennuie formidablement.

— Pourquoi ne voyages-tu pas un peu pour te changer les idées ?

— Oh ! non, par exemple.

— Je croyais que tu aimais les voyages.

— Je les adorerais si c’était possible, mais hélas, c’est impossible et malgré toutes les découvertes modernes, on n’a pas encore trouvé le moyen de voyager, autrement que par la pensée ou en rêve… comme je le fais, c’est pourquoi je me suis adonné au spiritisme.

— Je ne te comprends pas, tu as fait, si je ne m’abuse, le tour du monde plusieurs fois et tu n’aimes pas voyager ?

Voyant mon ahurissement, Gontran reprit d’un ton calme et posé :

— Voyons, mon pauvre ami, soyons sérieux. Parlons peu et parlons bien comme disait un vieux cousin à moi. J’ai pu croire que j’aimais ce que l’on appelle voyager sur la terre quand j’avais quinze ans ; mais maintenant ?

Oui, j’ai fait le tour du monde cinq ou six fois, et puis après, c’est toujours la même chose. Avec la vapeur et l’électricité, la terre est grande comme la main, aujourd’hui. J’y étouffe, je veux de l’air, de l’espace, je demande à en sortir.

Non seulement ça ne m’amuse plus de me promener sur ce grain de sable, moi, pauvre microbe humain, mais, à mon âge, je rougis de me mettre en route pour ce que les petits humains appellent de grands voyages. Pauvres gens ! moi il me semble que je suis tout le temps sur un manège de chevaux de bois et je le répète, à mon âge, ça me rend tout honteux.

— Tu plaisantes !

— Jamais.

— Alors la terre est trop petite pour toi ?

— Pour voyager, oui ; voyons tu es pourtant un garçon sérieux, pondéré et intelligent, toi. Eh bien tu comprends sans peine pourquoi je m’ennuie sur la terre, pourquoi j’ai la nostalgie du mouvement, de l’espace, du plein air, mais du vrai, à travers les mondes !

Comment, quand on sait qu’il y a des milliards de mondes, à travers des milliards de lieues, dans l’espace, je ne peux y aller, malgré ma fortune. Je ne puis pas savoir ce qui s’y passe et tu veux que je m’amuse !

On vient de photographier, de cataloguer plus de trente millions d’étoiles et je ne puis en visiter aucune ; que dis-je je ne puis pas même visiter les astres frères de notre système solaire et il m’est même interdit de voisiner dans la Lune qui est à notre porte, que je considère comme le cabinet de toilette de ma chambre à coucher, autant dire…

Et comme je marquais mon étonnement par des yeux interrogateurs, il poursuivit, véhément, emporté, vraiment beau :

— Et tu veux que je m’amuse à me traîner misérablement dans ce manège de chevaux de bois qu’est la terre ! Non, c’est toi qui te moques de moi et tu es trop intelligent pour ne pas être, au fond, de mon avis. Quoi, voyager sur ce tas de boue, pour voir quoi ? de l’eau, de la terre, des montagnes, des arbres, des maisons. Et puis après ? Rien, toujours la même chose, toujours le manège qui tourne, rien de nouveau. C’est à peine si au Muséum je puis m’imaginer qu’il y a eu autrefois quelques différences, avec d’autres animaux ; mais l’impression vague dure à peine un quart d’heure.

Ce dont j’ai soif, c’est des mondes nouveaux, perdus à travers les infinis de l’espace. Là il doit y avoir du nouveau et des êtres peut-être moins bêtes que mes concitoyens et les tiens. Vois-tu, mon pauvre vieux, je sens que je me meurs d’ennui, que je vais ainsi dépérir jusqu’au tombeau, car hélas ! les sciences soit disant occultes ne m’ont même pas donné l’illusion du rêve, du mirage.

De grâce, un ballon de plaisir pour Mars, Jupiter et Saturne et je te donne mes millions. Allons coloniser les astres, quelque part, au loin, n’importe où, dans d’autres systèmes solaires, mais sortons de cette terre où j’étouffe et où l’espace me manque.

Je vis bien que le mal de Gontran était profond et comme il s’aperçut de ma douleur, avec une gaîté feinte il ponctua lentement :

— Viens, partons, nous allons assister à une danse de bayadères à Bénarès et ensuite nous irons prendre une tasse de thé à Yokohama, chez un ami.

— Non, lui dis-je douloureusement à mon tour, tu m’as convaincu, je n’aime plus voyager, du moins sur cette terre. Et nous restâmes affalés comme deux vieilles loques, à la terrasse d’un café, tandis qu’une musique lente et terne rhythmait derrière nous la danse du ventre, exécutée par une suave orientale de Ménilmontant.

Oh oui ! la terre est vraiment trop petite maintenant et qui donc trouvera enfin le moyen de nous permettre d’aller un peu nous promener dans les astres voisins ?

Cet inventeur sera béni et fera beaucoup d’argent, car il y a bien des gens comme Gontran et votre serviteur, qui n’aiment plus voyager depuis que la terre est si petite.

Il est vraiment temps, après l’exposition, de trouver autre chose et de nous faire sortir de cet éternel manège de chevaux de bois terrestre, grand comme la main et par trop banal à la fin ; surtout quand on sent qu’il y aurait tant à voir, à apprendre et à admirer seulement dans les trente millions d’astres qui nous entourent.

N’est-ce pas que j’ai bien raison de ne plus aimer voyager ?