Pour lire en automobile/L’Homme microbe/01

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L’homme microbe

I

Les colibris. — La sélection de la petitesse. — Lilliput dépassée. — Curieux travaux

Il y avait dernièrement en exhibition, à Paris, comme disent les Anglais, une troupe de nains vraiment très curieux et auxquels le Petit Journal consacrait un long article, dont j’extrais les lignes suivantes, à seule fin de les montrer tout de suite à mes lecteurs :

« …Le Nouveau-Cirque présente depuis quelque temps, entre autres exhibitions, une troupe de nains, « les Colibris », dont le plus haut sujet mesure 92 centimètres et pèse… 17 kilogrammes.

Bien que peu lourd, ce sujet, M. Henry, est l’homme de poids de la troupe, le plus fort, l’hercule, et, vraiment, les exercices athlétiques qu’il accomplit chaque soir sont véritablement surprenants.

Les autres sujets, de moindre taille, jonglent, dansent et chantent sous la surveillance et après présentation de M. Piccolomini, l’homme de tête de la troupe, l’écrivain de tous, la raison, le bon sens, un homme de vingt-neuf ans, à la chevelure blonde, à la figure à la fois énergique et douce, au regard honnête, à la bouche fière ornée d’une fine moustache, mais haut de 90 centimètres.

Un frère de Piccolomini est officier dans la marine italienne.

Il nous faut encore citer un des héros, ou plutôt l’héroïne du drame qui a si profondément agité la troupe des Colibris : Mlle Thérèse, la gente danseuse, blonde, coquette très coquette comme on va le voir, se dressant de toute sa taille de 81 centimètres…

Mlle Thérèse est, depuis deux ans, l’amie très intime de Piccolomini. Une fille, une petite poupée, leur est née, il y a quatorze mois. L’enfant est à Ugra, en Hongrie, chez la mère du papa.

Il y a quelque trois mois, sur les bords du beau Danube bleu, avant de venir à Paris, Piccolomini et Thérèse avaient ébauché des projets d’avenir dont le mariage serait la première étape. La cérémonie devait se faire incessamment.

Mais les petits hommes proposent et le petit dieu dispose. Éblouie, fascinée par les exercices de force de M. Henry, l’Hercule, l’inconstante blonde s’en laissa conter et consentit à se faire enlever par son nouvel amoureux… »

Après avoir lu ces lignes, je me dis un beau soir — ce qui est une façon de parler, car il pleuvait à torrent — Si j’allais voir un peu de mes propres yeux — Je dis propres, car je me lave à grande eau tous les matins — les colibris.

Et, incontinent, je frétai — je dis frétai, parce qu’il pleuvait à verse, comme je l’ai déjà fait remarquer ci-dessus — un sapin, ainsi appelé parce qu’il était en bois d’érable, et je me fis conduire au Cirque-Nouveau, rue Saint-Honoré, ainsi appelé d’un gâteau célèbre à la crème, tout en pensant à Gulliver, à la charmante ville de Lilliput et à l’humour si vif, si naturellement spirituel, si hutin de ce brave Swift.

Une fois bien installé, je me trouvai par hasard à côté d’un gentleman des plus distingués qui se mit à parler avec moi des Colibris que nous allions bien- tôt voir, en homme qui s’y connaît.

— Seriez-vous par hasard vous-même, Monsieur, lui dis-je en riant, un impresario, un manager de nains ?

— Pas le moins du monde, fit-il en riant à son tour ; c’est mon accent qui vous trompe. Je suis en effet yankee, mais pas du tout de la famille de Barnum et je suis simplement un médecin-physiologiste, m’occupant sérieusement de science, ce qui est en effet assez rare dans mon pays, encore trop neuf pour avoir eu le temps de pousser bien loin ses investigations scientifiques.

Une fois la glace rompue, je lui contai comment je connaissais moi-même l’Amérique et nous ne tardâmes pas à devenir les meilleurs amis du monde.

Pendant que de jeunes ballerines, maigres comme un demi-cent de clous, crevaient devant nous des disques de papier, avec une élégance gauche et gourde de petit trottin qui a mal tourné, le jeune américain — car il était encore jeune — me mit au courant de ses travaux :

— Tout le monde s’ingénie par la sélection, à obtenir des bœufs, des porcs, des volailles énormes ; c’est la fable de la grenouille mise en action dans tous les concours agricoles du monde entier et quand on est arrivé à vous montrer un lapin gros comme un veau, on est sûr de remporter la médaille d’or.

Eh bien après de longues études où plutôt après des méditations profondes comme les mines de houilles du Hainaut, je suis arrivé à faire cette constatation bien simple que depuis le commencement du monde la faune allait toujours en se rapetissant, témoin la disparition des mastodontes, des mammouths, des plésiosaures, des ichtyosaures, des mégalosaures, etc., etc., qui ont disparu déjà de la surface du globe depuis des milliers d’années.

Autrement dit, on croirait que le grand architecte de l’univers a voulu imiter les hommes, à moins que ce ne soit ces derniers qui l’aient imité et qu’après les animaux cyclopéens et mégalithiques, si je puis m’exprimer ainsi par comparaison dans la faune, il ait voulu revenir aux proportions, modestes sans doute, mais divinement harmonieuses, des temples grecs, de la Vénus de Milo.

— Bravo, fis-je enthousiasmé !

— Mais oui, et en voulant faire grand, avec les concours agricoles, l’homme va contre le vœu de la nature qui marche lentement, mais sûrement vers la cité de Lilliput, en faisant siens les procédés de réduction Colas.

Voilà pourquoi Swift était un grand homme, un véritable prophète qui a eu, à travers les siècles, la pure et foudroyante vision de l’avenir…

De plus en plus transporté par la hauteur de vue de l’américain, je l’interrompis encore, comme malgré moi et lui dis :

— Mais au moral, voyez nos petits hommes, nos petites passions, nos petites ambitions pour de petits bouts de petits rubans, nos petits ministres ; c’est déjà fait !

Il eut un sourire amer et lentement me répondit :

— Je ne m’occupe jamais de politique… Mais je poursuis, si vous permettez… ?

— Je vous en prie.

— Donc, au lieu de contrarier les lois de la nature, après les avoir découvertes, je me suis simplement donné pour mission de les seconder et si je vis encore seulement trente à quarante ans, ce qui est possible, car je n’ai que trente-sept ans, j’aurai trouvé… Mais à quoi bon vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué ?

Je m’arrête, car non seulement vous ne me croiriez pas, mais encore vous vous moqueriez de moi..

— Jamais, continuez.

— Non, voici les Colibris qui se retirent et ces colibris sont des géants immenses à côté de la race de vrais nains que j’ai déjà obtenue…

Et se parlant à lui-même :

— Oh oui, si je vis encore trente ans, j’aurai trouvé…

— Quoi ?

L’Homme microbe, Monsieur !

Je fis un tel bond qu’il s’écria :

— Vous voyez, vous me prenez pour un fou. Eh bien, venez dîner demain au café de la Paix, à sept heures, et je vous expliquerai comment je suis enfin sar la bonne voie, presque certain du succès.

Et comme il remarquait ma stupéfaction, il me montra à sa chaîne de montre, en descendant l’escalier du cirque, un médaillon grand comme une pièce de deux francs, en or tout ajouré et gravement dit :

— C’est pour qu’ils respirent.

Je le crus fou tout à fait cette fois, mais il ouvrit le médaillon et me dit :

— Regardez, voilà bien vivants le mari et la femme, ils n’ont pas un centimètre de hauteur et pèsent 17 grammes à eux deux.

Voilà ce que j’ai déjà obtenu par la sélection régressive méthodique et scientifique dont je ne me suis jamais départi depuis quatorze ans que je poursuis ces recherches et ces travaux.

Vaincu, ayant le vertige de l’infiniment petit, je le quittai, sans pouvoir proférer une parole et il me serra la main en me jetant :

— À demain, nous verrons comment on arrivera à l’homme-microbe…

Et il disparut.