Pour lire en automobile/L’Homme microbe/02

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II

Des aztèques aux nains. — des nains aux microbes. — Échelle régressive ou descendante. — la conquête de la terre. — Retour à la cellule primitive. — le cycle des mondes.

…Après m’être installé commodément dans un bon fauteuil en fumant un cigare, mes yeux tombèrent sur son bureau et au milieu, sur son buvard, dans un cendrier en porcelaine du Japon, grand comme le creux de la main, le jeune couple qu’il m’avait montré la veille dans son médaillon était assis sur un canapé qui occupait bien la surface du quart d’un timbre-poste ordinaire et comme je m’approchais pour contempler de plus près l’homme-mouche et sa femme, je dis au savant américain :

— Et ils parlent ?

— L’anglais et le français, comme vous et moi.

— Mais on ne doit pas les entendre ?

Le docteur sourit et me tendant un fil de deux mètres environ terminé par un minuscule récepteur ordinaire comme dans les téléphones :

— Appliquez-vous cela à l’oreille ; c’est un téléphone ordinaire dont la puissance est centuplée par un petit microphone invisible de mon invention.

En effet, je me mis en communication avec l’homme-mouche et son aimable compagne et la conversation aurait duré indéfiniment, tant pour moi étaient grands le charme et la surprise, si le docteur ne m’y avait pas arraché.

— Tenez maintenant, regardez-les à travers ce très puissant microscope et vous allez voir que ceux qu’il ne faudrait pas appeler des moucherons, parce que cela les froisserait, sont aussi bien constitués que vous et moi.

— Je poussai un cri de surprise et d’admiration en croyant reconnaître en lui et en sa compagne un jeune député bien connu qui est allé se marier en Amérique. La ressemblance était frappante.

— Et quel âge ont-ils ?

— Lui 25 et elle 21 mois. Mais trève d’amusement, reprit le docteur, car maintenant je vous dois, Monsieur, me dit-il, en peu de mots, l’explication de la méthode que j’ai employée et le but que je poursuis. La méthode que j’ai employée est bien simple. J’ai commencé par faire des croisements entre les derniers représentants des Aztèques que j’ai pu retrouver et que l’on croyait perdus dans le cœur des forêts vierges du Mexique et tous les nains que j’ai pu me procurer à travers le monde et j’ai procédé en faisant toujours croiser les plus petits sujets ensemble…

— Mais pardon, cela représente la vie de plusieurs hommes, car il fallait bien attendre l’âge de puberté.

— Sans doute, mais au fur et à mesure que l’on descend dans l’échelle des êtres, la formation est plus rapide et la vie plus courte ; ainsi ce jeune couple de 25 et 21 mois, sont déjà des vieillards presque centenaires et déjà depuis longtemps quadri-aïeuls.

— Vraiment, je suis renversé.

— Mais non, c’est logique et qu’est-ce que je fais, sinon poursuivre l’échelle régressive ou descendante des êtres — par des moyens artificiels et hâtifs, il est vrai — tout comme la nature, au début, a poursuivi l’échelle progressive et ascendante des êtres jusqu’aux monstres disparus dont nous parlions hier. Pour vous qui avez surpris si bien le secret de la vie géologique des astres et qui expliquez si parfaitement, dans vos conférences, comment un astre naît, vit et meurt, vous devez trouver cela tout naturel, puisque moi, je ne le fais que pour le cycle zoologique des mondes…

— Vous me comblez d’admiration.

— Vous êtes trop indulgent. Mais poursuivons ; ce que je suis avec une attention passionnée, en ce moment, c’est l’instant logique, fatal inéluctable où, en obtenant toujours des sujets plus petits, J’arriverai à passer de l’homme vertébré à l’homme invertébré, comme les insectes.

Que sera la transition ? Je l’ignore ; mais ce jour-là je serai bien près du triomphe final de mes théories et de leur démonstration expérimentale. J’arriverai rapidement à l’homme microbe faisant la conquête de toute la terre, tuant tous les autres microbes malfaisants et se reproduisant instantanément par milliards d’exemplaires, comme vous savez.

Alors je serai bien près de toucher à la cellule primitive, à celle même qui nageait avec l’esprit de Dieu, à la surface des eaux, suivant toutes les théogonies et la Genèse elle-même et j’aurai donné en petit, en raccourci, la démonstration vivante et palpable du cycle zoologique des mondes. N’est-ce pas que cette conquête finale de la terre par l’homme-microbe ne manque pas d’une certaine grandeur.

— Certes.

— Seulement je vous dirai qu’il y a encore un problème autrement passionnant dans mes expériences et qui me tient tout entier : l’âme, l’esprit, l’intelligence de l’homme est un fluide impalpable qui ne tient pas de place ; cependant jusques à quand, comme disait Cicéron, pourrais-je arriver à l’enfermer dans le corps de mes hommes-mouches et ensuite de mes hommes-microbes ? À l’heure actuelle ces personnages d’un centimètre que vous avez sous les yeux sont encore vertébrés ; leurs os sont comme des toiles d’araignées ténues, mais enfin ils existent. Mais lors du passage aux invertébrés l’intelligence se maintiendra t-elle ? Là est le gros problème et je vous avoûrai franchement que je ne le crois pas et que je pourrai bientôt en arriver à formuler cette loi :

« Ce n’est pas la place qui manque à l’intelligence, mais ce qu’il lui faut ce sont des organes perfectionnés, c’est-à-dire les instruments pour pouvoir se manifester et prendre contact avec le monde extérieur. »

— Bravo, fis-je malgré moi ; empoigné par l’évidence lumineuse de la démonstration.

— Oui, certes, et je suis persuadé que les microbes ont une parcelle de la grande intelligence universelle, tout comme nous, seulement ils n’ont pas les organes, les instruments pour la manifester et s’en servir… et devenant tout à coup rêveur :

— Qui sait ? peut-être qu’il se trouve des microbes pour en souffrir ?

En attendant je crois tenir mon problème et si j’arrive ainsi à démontrer expérimentalement le cycle zoologique de l’univers, je m’estimerai fort heureux.

— Certainement et vous passerez pour le plus grand savant du XXe siècle. Mais comme l’on est insatiable, ne pourriez-vous pas renverser l’hypothèse ou plutôt vos expériences, pour repartir de nouveau de la cellule gélatineuse et revenir par le microbe, les invertébrés, les vertébrés, l’homme et les grands animaux jusqu’au point culminant des grands monstres d’autrefois ?

— Non, car plus on remonte et plus le temps de la gestation est long, après une puberté qui n’arrive qu’à 12, 15 et même 20 ans.

— Vous avez raison.

— Je serai mort avant, mais enfin le renversement de la proposition serait évidemment intéressant. Ce serait l’œuvre de mes successeurs… si je la croyais réalisable, car les conditions géologiques de la terre ne sont pas les mêmes ; on ne peut recommencer deux fois le même cycle, et nous allons vers la mort du globe … lentement, oh ! très lentement !

— Heureusement.

Mon cigare s’éteignait ; le docteur était muet et rêveur et, dans ce silence quasiment religieux, mes yeux tombèrent involontairement sur le couple de l’homme-mouche et de sa femme et je poussai un cri ; ils s’étaient laissés choir de leur canapé sur la porcelaine froide du cendrier.

Imperturbablement, le docteur articula :

— Ils viennent de mourir de vieillesse.

— À 21 et 25 mois ?

— Parfaitement, archi-centenaires.

— Eh bien, j’aime mieux encore rester avec ma taille d’homme naturel…

Le savant américain les prit et les jeta dans le feu en murmurant :

— La cérémonie de l’incinération.

Et comme j’étais péniblement impressionné, il me prit le bras et me dit :

— Sortons, allons prendre l’apéritif.

Depuis, je l’ai perdu de vue ; il est retourné aux États-Unis. A-t-il retrouvé la cellule primitive ? Je l’ignore. Mais j’ai cru de mon devoir de rapporter ici les expériences extraordinaires auxquelles j’avais assisté chez lui et les résultats merveilleux auxquels il était déjà arrivé dans cet ordre de recherches si passionnantes pour l’avenir de l’humanité !