Pour lire en automobile/La Survie assurée/01

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Pour lire en automobile/La Survie assurée
Pour lire en automobileBerger-Levrault (p. 219-223).

La survie assurée

I

L’âme-ticket. — Moyens de la conserver a volonté. — Le colombarium psychologique. — Nouvelle branche de la science de l’électricité.

J’ai déjà conté par le détail et péremptoirement démontré, ici-même, comment ce que nous appelons l’âme, n’était, en définitive, qu’un fluide cousin-germain de l’électricité et comment on allait pouvoir arriver à supprimer les voyages dans l’avenir, en louant le corps d’un individu pour un jour ou deux et en installant, par câble, sa propre âme, c’est-à-dire sa propre individualité dans une carcasse étrangère, moyennant une honnête rétribution.

C’est là un fait acquis et je n’ai point à y revenir ; mais perfectionnant mon système et étant à même de prévoir à coup sûr ce qui doit se faire dans l’avenir, je crois pouvoir assurer que j’ai enfin résolu le problème si irritant et en même temps si flatteur de la survie, surtout pour ceux qui ont de la bonne galette et que ça ennuie de quitter si prématurément cette vallée de larmes… pour ceux qui n’ont pas le sou !

Tous les spiritualistes et tous les gens spirituels admettront que l’âme, ce fluide impondérable, est immortelle et survit à notre corps, tout comme le fluide électrique qui est l’agent même de l’univers.

Or voici ce que j’ai imaginé pour faire plaisir aux gens riches et aux curieux et, au fond, ce que je vais pouvoir réaliser scientifiquement ; dans le rêve de leur imagination dévergondée, nos pères l’avaient désiré avant moi, car ce n’est à tout prendre, que la forme nouvelle et tangible de la légende de Faust !

Comme clientèle je suis certain d’avoir celle de tous les gens riches qui ont peur de mourir et de tous les curieux qui voudraient bien savoir ce qui se passera sur la terre dans cent, deux cents, cinq cents ans et plus, car le fluide-âme est une chose qui peut se conserver et qui ne se décompose pas en bouteilles.

Donc un grand seigneur me dit :

— Je voudrais bien revenir sur la terre dans cent cinquante-et-un ans — le chiffre importe peu à l’affaire.

Je lui réponds :

— Voici les tarifs : mille francs par an, versez-moi d’abord cent cinquante-et-un mille francs.

Puis, par un procédé scientifique tout nouveau que je léguerai par testament à l’Académie des Sciences, mais que l’on me permettra de garder secret pour le moment, afin de ne pas me priver de mes moyens d’existence, je commencerai par lui enlever tout doucement, sans aucun danger, une partie de son fluide-âme qui d’ailleurs se reformera très vite et que j’emmagasinerai, condenserai, conserverai, si je puis dire, dans un flacon ad hoc.

Je conserverai ainsi des âmes, comme l’on conserve bien réellement aujourd’hui la vie, la voix et le mouvement avec des cinématographes, des phonographes et des thaumathropes.

Inutile de dire que tout cela se fera sérieusement et convenablement, et qu’une Société étant montée par action pour construire le palais, je rangerai toutes les âmes dans un colombarium psychologique.

Puis ceci fait je remettrai à mon client un reçu, un état-civil de l’avenir, si l’on veut, ce que j’appelle l’âme-ticket qui, pour n’être pas perdue, sera déposée dans une étude de notaire qui possédera une section spéciale dans ses minutes pour ce genre d’opérations.

Maintenant, il me reste à expliquer le côté purement matériel de l’opération. C’est bien simple.

Je reprends l’exemple de mon client qui a déposé son âme-ticket dans mon colombarium psychologique et qui m’a versé cent cinquante-et-un mille francs.

J’en garde d’abord la moitié pour moi et les frais d’entretien et de gardiennage au columbarium. Sur l’autre moitié on en donne encore la moitié, c’est-à-dire le quart au notaire pour la conservation de l’âme-ticket dans ses archives ; l’autre quart est placé à la Banque de France, avec la capitalisation naturelle des intérêts, ce qui fera dans cent cinquante-et-un ans une jolie somme. Ce jour-là le notaire titulaire d’alors de la charge pourra trouver facilement des parents qui lui céderont le corps de leur enfant pour la forte somme, car ils seront riches à leur tour et par ce procédé, dont j’ai seul encore le secret, mais que je laisserai également à l’Académie des Sciences, on fera rentrer le fluide-âme de mon client dans le corps du jeune enfant et mon client revient au monde avec son âme et sa personnalité, au bout des cent cinquante-et-un ans

Remarquez que s’il le désire, il pourra stipuler qu’il préfère être le locataire d’un homme de 15, 20 ou 30 ans : alors on traitera directement de gré à gré, le notaire offrant la somme.

C’est donc bien le problème de la survie résolu victorieusement et d’une façon bien simple et bien facile à exécuter ; seulement on comprend que ça devra toujours coûter cher et être seulement à la portée des gens très riches, car il faudra que mon client — toujours en gardant cet exemple — place une somme d’argent à la Banque de France, sur sa propre tête, à intérêts composés, pour la toucher au bout de cent cinquante-et-un ans, lorsqu’il reviendra sur la terre.

Mais celui qui ne voudra revenir qu’au bout de cinq cents ans, avec les intérêts composés, n’aura pas une forte somme à se verser.

Maintenant je connais les objections : 1° il faudra une législation nouvelle pour permettre à la Banque de France et aux notaires ce genre d’opérations, c’est entendu ; 2° Qui vous assure que dans un laps de temps si long il n’y aura pas de bouleversements et que l’on retrouvera seulement la Banque et l’Étude ?

— Évidemment, c’est humain cela, et avec ces idées, ces si et ces mais, on ne réaliserait jamais rien de grand et l’on resterait toujours à s’encroûter dans la routine.

_ Mais avouez-le, quelle joie de pouvoir revenir à volonté sur la terre, au bout d’un siècle, ou deux ou dix, de se sentir soi ; quelle joie pour les curieux, pour les savants qui constateront les progrès de l’humanité, quelle ivresse !

Mais ce n’est pas tout et j’indiquerai dans le prochain chapitre toutes les conséquences fécondes qui doivent fatalement découler de ma découverte !