Précis de sociologie/II/II

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Félix Alcan (p. 63-66).
Livre II. Chapitre II.

CHAPITRE II

QU’EST-CE QUE LA CONSCIENCE SOCIALE

Nous venons de passer en revue les différents facteurs qui ont été invoqués pour expliquer la formation des sociétés. Nous avons écarté la conception biologique du monde social ; nous avons insisté en revanche sur l’importance des facteurs économiques et des facteurs psychologiques, en subordonnant les premiers aux seconds. L’individu humain nous est apparu comme une force originale et relativement indépendante du mécanisme social. — De même que l’individu peut, par la seule puissance de l’idée, réaliser progressivement en lui un idéal de liberté intérieure, de même il peut, en vertu de la même loi des idées-forces, réaliser progressivement autour de lui un idéal de liberté extérieure et sociale. Pas plus dans l’ordre social que dans l’ordre psychologique, l’individu n’est un simple reflet du mécanisme extérieur. Il est lui-même une énergie modificatrice et, dans certains cas, directrice de ce mécanisme.

Donc autre chose est la conscience individuelle, autre chose la conscience sociale. Cette dernière ne se saisit que dans le cerveau des individus. Et pourtant il y a des antinomies irréductibles entre la conscience sociale et la conscience individuelle, entre le vouloir-vivre de la société et le vouloir-vivre de l’individu. L’évolution même ne fait que mettre davantage en lumière ces antinomies et les marquer plus fortement dans le cerveau des individus. Les penseurs les plus puissants d’une époque sont précisément ceux qui ont la plus claire conscience de ces antinomies.

Ainsi la conscience sociale, implique ces deux éléments : 1° d’une part conscience des influences sociales ambiantes ; 2° conscience du conflit entre ces influences et le vouloir vivre individuel. Ce n’est que dans le cerveau de l’individu que le mécanisme social jusque-là inconscient s’éclaire et prend une signification morale. C’est alors seulement que la conscience individuelle est capable de juger ce mécanisme et au besoin de se révolter contre lui. Ceux qui attendent de l’avenir une conciliation ou plutôt une identification complète de la conscience individuelle et de la conscience sociale sont dupes d’une grossière illusion (Monisme social). Nous l’avons dit, la lutte est éternelle.

Comme nous l’avons dit également, cette conscience sociale n’est pas également claire et consciente d’elle-même chez tous les membres du groupe. — D’après M. Novicow, il y a une élite qui, en un certain sens, joue le rôle de cerveau de la société, M. Novicow, remarque justement que cette élite ne doit pas être identifiée avec le gouvernement. « Quand on compare le cerveau au gouvernement, dit-il, on fait preuve d’ignorance de la physiologie et de la sociologie. C’est à l’élite et non au gouvernement qu’il faut comparer le cerveau. Celui-ci a exactement les fonctions de l’élite. Sa grande affaire est d’élaborer les pensées et les sentiments de l’agrégat social. Elle préside aussi dans une certaine mesure aux mouvements sociaux ; mais les personnes qui font partie du gouvernement ne sont presque jamais celles qui élaborent les idées et les sentiments[1]. »

Pour M. Novicow, le rôle du gouvernement est tellement différent à cet égard du rôle de l’élite que tandis que, d’après lui, cette dernière est appelée dans l’avenir à être d’une manière de plus en plus claire et de plus en plus complète le sensorium social, la fonction gouvernementale serait destinée au contraire à devenir de plus en plus inconsciente et automatique. « La fonction gouvernementale, écrit à ce sujet M. Novicow, n’est pas encore devenue inconsciente dans nos sociétés, comme elle l’est devenue dans le corps humain. Les sociétés sont des organismes assez récents. La lutte pour l’existence n’a pas encore eu le temps d’éliminer les formes les moins parfaites et de laisser survivre seulement les mieux organisées. Mais il est facile de démontrer que la perfection est dans l’inconscience. Masse de gens, même parmi ceux qui ont une représentation très nette du groupe politique dont ils font partie, ne veulent pas s’occuper des affaires de l’État. — Plus les gouvernements se perfectionnent, moins on s’en occupera. En effet, si le citoyen n’est molesté en aucune façon par ceux qui détiennent le pouvoir, il pourra ne jamais penser à eux. La fonction régulatrice deviendra alors inconsciente au sein des sociétés, comme elle l’est déjà devenue dans le corps humain. »

Nous n’admettons pas pour notre part ces vues de M. Novicow, sur l’abdication future de l’individu. La définition que donne M. Novicow de la fonction gouvernementale exprime un état de fait qui peut se rencontrer dans telle ou telle société. Mais il est à souhaiter, selon nous, une fois admis que le gouvernement est un mal nécessaire que les gouvernants aient la conscience la plus large et la plus complète possible de la société dans toutes les complications de son mécanisme, et inversement que les citoyens ne se désintéressent pas de la fonction gouvernementale et ne se fient pas à elle comme à une providence infaillible. — L’opinion de M. Novicow est un exemple du danger que présente le Biologisme social au point de vue de ses conséquences pratiques.

Le principal de ces dangers est de regarder l’automatisme comme l’idéal en matière de vie sociale et d’amener l’individu à une attitude passive devant les, pouvoirs sociaux. Une telle conception aurait pour effet de substituer à l’énergie individuelle l’inertie des groupes grégaires. Car il ne peut y avoir d’énergie au sens humain du mot, que par la conscience claire que l’individu prend de lui-même et de son milieu social.

L’idéal social est un minimum de gouvernement ; encore ce minimum doit-il rester autant que possible sous le contrôle conscient de l’Individu. — À cet égard, les projets et tentatives de Référendum méritent d’être pris en sympathique considération.


  1. Novicow, Conscience et Volonté sociales, p. 23.