Précis de sociologie/V/II

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Félix Alcan (p. 161-163).
Livre V. Chapitre II.

CHAPITRE II

LOIS DE LA RÉGRESSION SOCIALE

Ce que nous avons dit nous permet de comprendre le sens de cette expression : la Régression sociale.

Les sociologues ont distingué avec raison l’évolution progressive et l’évolution régressive.

L’évolution progressive renferme, d’après MM. Demoor, Massart et Vandervelde, des idées de marche en avant, de développement, de perfectionnement, de différenciation croissante et de coordination progressive des fonctions et des organes différenciés.

L’Évolution régressive, au contraire, c’est le retour en arrière, la décadence, la dégénérescence ; exemples : l’atrophie des organes de la vue chez les animaux qui vivent dans l’obscurité, la réduction des feuilles chez les plantes parasites, la décroissance des corporations à la fin du moyen âge.

Une première loi de Régression sociale est la suivante : « Le regrès accompagne toujours le progrès. » Il faut entendre par là que la destruction des vieilles structures est la conséquence nécessaire du développement des institutions nouvelles. Toute transformation des organes et des institutions a pour corrélatif une régression partielle[1].

Une seconde loi est ce qu’on pourrait appeler la loi des survivances.

De même que tout progrès s’accompagne d’une régression partielle des organes et des institutions devenus inutiles, de même tout progrès suppose la survivance pendant un certain temps au moins de vestiges plus ou moins importants du passé. Sous la législation de plus en plus uniforme dans ses grandes lignes qui régit les peuples modernes, nous retrouvons à l’état de survivances plus ou moins effacées et déformées, mais néanmoins reconnaissables, toutes les institutions qui ont été prépondérantes à des époques antérieures. Ainsi dans la famille actuelle il reste des survivances des formes anciennes de la famille, telles que le matriarcat.

Un état social renferme toujours un certain nombre d’institutions anachroniques. M. Demoor et Vandervelde expliquent ainsi ce fait : « Une institution inutile se maintient souvent par coaction, lorsque sa conservation présente des avantages pour ceux qui en font partie… On pourrait faire une liste interminable des sinécures radicalement inutiles que certains gouverments s’obstinent à maintenir, de peur de mécontenter ceux qui les occupent[2]. » On pourrait citer les avoueries à la fin du moyen âge et combien d’exemples plus modernes !

Demandons-nous maintenant quel est le sens suivant lequel a lieu la régression.

D’après M. de Greef, l’évolution régressive s’opère dans un ordre déterminé ! Elle constitue un retour vers l’état primitif.

On sait que le savant belge distingue dans une société sept propriétés : propriétés économiques, gênésiques (familiales), artistiques, scientifiques, morales, juridiques et politiques. On sait aussi que pour lui cet ordre, en même temps qu’il représente la hiérarchie logique représente aussi l’ordre de formation historique de ces propriétés. Partant de là, M. de Greef pose la loi suivante d’évolution régressive : « Les phénomènes et les fonctions les plus élevés étant aussi dans chaque classe et dans l’ensemble des classes, les plus récemment apparus, sont les plus superficiels, les plus variables, les moins stables. »

Cette loi est très contestée par MM. Demoor, Massart et Vandervelde, et aussi par M. Tarde. Ce dernier fait avec beaucoup de justesse la remarque suivante : « De toutes nos institutions françaises, l’une des plus récentes est le suffrage universel, essayez donc d’y porter atteinte. On supprimerait bien plus aisément, à coup sûr, l’organisation de la magistrature et celle du clergé qui, à certains égards, datent du moyen âge[3]. »

D’après M. Demoor et Vandervelde, l’évolution sociale est irréversible et par conséquent, sauf quelques exceptions plus ou moins nettes : 1º une institution ou un organe disparus ne peuvent réapparaître.

2º Une institution ou un organe réduits à l’état de vestiges ne peuvent se développer de nouveau et reprendre leurs anciennes fonctions.

3º Elles ne peuvent non plus assumer une fonction nouvelle.

Elles sont bien mortes.


  1. V. Demoor, Massart et Vandervelde, L’Évolution regressive en biologie et en sociologie (Paris, F. Alcan.)
  2. L’Évolution regressive, p. 294.
  3. Tarde, Études de psychologie sociale, p. 108.