Précis du procès de Morangiés/Édition Garnier

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Garnier (tome 29p. 53-64).

Plusieurs personnes, qui cherchent le vrai en tout genre, ont désiré qu’après le procès criminel du comte de Lally on leur donnât un précis du procès civil et criminel que le comte de Morangiés a essuyé. Le voici :

La maison de Morangiés avait des dettes dont le comte de Morangiés, maréchal de camp, s’était chargé. Pour éteindre ces dettes, il voulut faire exploiter et vendre en détail une forêt dans le Gévaudan, laquelle a, dit-on, environ dix mille arpents d’étendue, et dont il pouvait disposer par un accord public avec les créanciers de sa maison. Il montre le plan de cette forêt, signé d’un arpenteur juré : il présente toutes les pièces nécessaires ; mais un homme endetté ne pouvait guère trouver de l’argent à Paris pour faire couper une forêt dans le Gévaudan.

Il s’adresse à une courtière d’usure. Cette courtière lui indique un jeune homme nommé Du Jonquay, que ses avocats disent très-bien né, petit-fils d’une veuve opulente, arrivé depuis un an de province, ayant travaillé quelques mois chez un procureur, reçu docteur es lois par bénéfice d’àge, comme tant de magistrats bien élevés, et prêt d’acheter une charge de conseiller de la cour des aides ou du parlement dans le temps où le droit de juger les hommes se vendait encore.

Après quelques pourparlers, le maréchal de camp vient signer au jeune magistrat des billets de trois cent mille livres, avec les intérêts à six pour cent. Ces billets à ordre sont faits dans un galetas où logeait ce prêteur, et où il y avait pour tous meubles trois chaises de paille et une table de sapin. L’emprunteur, en voyant cet ameublement, crut être chez un jeune courtier d’agent de change. Il affirme et jure qu’il n’a fait ces billets que pour être négociés sur la place, et qu’il n’a point reçu la valeur ; qu’il ne devait la recevoir que quand l’affaire serait consommée, selon l’usage établi dans toutes les villes de commerce.

Le jeune homme affirme et jure que c’est l’or de madame sa grand’mère qu’il a donné ; qu’il a porté cet or à pied, en treize voyages, en un matin ; qu’il a fait environ cinq lieues et demie à pied pour obliger monsieur le comte, quoiqu’il pût porter cet or dans un fiacre en un seul voyage[1].

Il y a fait faire ces billets au profit de la dame Véron, sa grand’mère. Il n’y a pas d’apparence qu’un homme d’un âge mûr les eût signés s’il n’en avait pas reçu la valeur. Mais il y a peut-être encore moins d’apparence que la grand’mère Véron, qui demeurait dans un galetas avec la Romain, mère de Du Jonquay, et trois sœurs de Du Jonquay, très-pauvrement vêtues, et subsistant, elle et toute sa famille, d’un très-petit fonds qu’elle faisait valoir à usure, eût possédé la somme exorbitante de trois cent mille livres en or.

La famille prévient cette objection, qu’on ne lui faisait pas encore, en disant que la veuve Véron, la grand’mère, avait reçu secrètement une grande partie de cet argent depuis plus de trente ans, par les mains d’un nommé Chotard, qui était mort banqueroutier ; que son mari, prétendu banquier, avait donné secrètement cette somme à l’inconnu Chotard par un fidéicommis secret. La veuve l’avait fait valoir secrètement chez un notaire ; elle l’avait retirée secrètement de ce notaire, qui était mort alors ; elle l’avait portée à Vitry secrètement, au fond de la Champagne, dans une charrette ; elle y avait vendu secrètement à des Juifs de beaux diamants, dont le prix servit à compléter les trois cent mille livres ; elle fit porter secrètement à Paris ces trois cent mille livres en or, dans une charrette d’un voiturier[2] qu’on ne nomme pas, à un troisième étage, rue Saint-Jacques. Et moi, ajoutait Du Jonquay, je les ai portés secrètement à pied, en treize voyages, à M. de Morangiés, pour mériter sa protection. J’ai pour témoins un cocher[3] de mes amis qui est, comme moi, un très-bon bretailleur, et un ancien clerc de procureur[4] qui se faisait guérir dans ce temps-là même de la vérole chez le chirurgien Ménager ; j’ai pour témoins mes sœurs, qui subsistent de leur travail de couturières et de brodeuses, et une prêteuse sur gages qui a été enfermée à l’Hôpital.

Il demande, au nom de Mme Véron et au sien, que la justice aille enfoncer toutes les portes chez le comte de Morangiés et chez son père, lieutenant général des armées du roi, pour voir si les cent mille écus en or ne s’y trouvaient pas[5]. La justice n’y va point, et on ne sait pourquoi. Mais le comte de Morangiés demande au magistrat de la police, qui a l’inspection sur les prêteurs à usure, qu’on approfondisse cette affaire.

Le magistrat délègue le sieur Dupuis, inspecteur de police, homme très-sage et reconnu pour tel, qui se transporte, accompagné d’un autre officier nommé Desbrugnières, chez un procureur où l’on fait venir Du Jonquay et sa mère nommée Romain, fille de la veuve Véron, La mère et le fils, interrogés, avouent séparément qu’ils ont menti, et qu’ils n’ont jamais donné cent mille écus au comte de Morangiés. On les transfère alors chez un commissaire ; ils signent leur délit l’un après l’autre. Le fils dit à sa mère : « Ma mère, je viens de déclarer la vérité, » Elle lui répond : « Tu l’as dite, mon fils ; tu aurais bien fait de la dire plus tôt. » Le commissaire, son clerc, l’inspecteur Dupuis, entendent cet aveu, et il est consigné au procès. Tout étant ainsi avéré, et juridiquement constaté, on mène les deux coupables au Fort-l’Évêque. Ils confirment leur aveu dans la prison[6].

Du Jonquay, dès le lendemain, écrit à un homme qui était son conseil, et qui était dépositaire des billets :

« MONCIEUR,

« La malheureuse afaire ou je suis plongé m’a réduit ainsi que ma chère mère ès prisons du Fort l’Évéque, nous fûmes arrêté yere par ordre du roi. Si vous voulé nous secondé pour nous en tirer, il faut que vous ayez la bonté de remettre au porteur les effets que je vous ait confié, lesquelles dits éfets j’ay promire à moncieur Dupuy de lui faire pacer au plus tard à dix heures du matin, d’après la parolle que j’ai donné je vous cerai obligé de me mettre à même de la mettre à exécution, comme aussi je vous prie moncieur de cecer toute poursuite et aussitôt que nous aurons nôtre liberté nous aurons l’honneur de vous marquer nôtre reconnaissance au sujet de tous les soins que vous vous êtes donné.

« J’ai l’honneur d’être.

« Moncieur,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« DU JONQUAY.

« Ma chère mère a l’honneur de vous assurer de ses respects.

« Du Forlevesque, ce 1er octobre 1771. »

Et dans une autre lettre du même jour :

« MONSIEUR,

« Si vous pouvié être porteuse vous même de la réponse vous m’obligerié ainsi que ma chère mère.

« Votre cerviteur,

« DU JONQUAY. »

Ces lettres ne paraissent pas plus d’un homme innocent, que le style et l’orthographe ne sont d’un homme qui allait être incessamment magistrat dans une cour supérieure.

On croyait cette affaire entièrement terminée, lorsqu’un praticien habile[7] engage la famille à démentir ses aveux et ses signatures. Du Jonquay et sa mère crient alors que Desbrugnières les a battus chez le procureur, qu’ils n’ont signé que par crainte chez le commissaire, et que le comte de Morangiés a corrompu toute la police pour les opprimer.

Le docteur ès lois Du Jonquay, qui ne sait pas un mot de latin, soutient que c’est le metus cadens in constantem virum[8], et qu’il est constans vir. « Je ne vous ai pas battus, répond Desbrugnières, je vous ai poussés, je vous ai séparés, vous et votre mère, pour vous empêcher de concerter ensemble vos réponses. J’étais convaincu, j’étais indigné de votre friponnerie. — Vous nous avez poussés trop rudement. Vous avez faussé un de mes boutons, reprend Du Jonquay ; et cela nous a tellement troublés, ma mère et moi, que nous avons signé la vérité quatre heures après, ne sachant ce que nous faisions. »

Alors tous les usuriers de Paris, tous les gens qui vivent d’intrigues, tous les escrocs, fâchés depuis longtemps contre la police, font entendre leurs clameurs contre elle. Une autre espèce de gens se joint à eux. Jusqu’à quand souffrira-t-on ce tribunal irrégulier qui ne fut établi que par Louis XIV ? Auparavant nous volions impunément : on pouvait s’enrichir, soit par l’usure, soit par le larcin. Paris était un grand coupe-gorge, favorable à l’industrie ; il y avait un chef des voleurs accrédité, qui faisait rendre les effets volés aux propriétaires moyennant une somme convenue : tout était dans la règle. Aujourd’hui un tribunal inconnu à nos pères tient des registres funestes des prêteurs sur gages, et persécute les gens de bien. On ose fausser les boutons d’un homme qui va acheter une charge de conseiller. Tous crient que la noblesse n’est, depuis quelques années, qu’un amas de petits tyrans escrocs, insolents et lâches, qui vexent les bons sujets du roi autant qu’ils servent mal l’État. On répand partout que M. de Morangiés a voulu payer ses créanciers en les faisant pendre. On le dit dans les plaidoyers : on l’imprime dans les mémoires ; on parvient à le faire croire à la moitié de Paris. Un des avocats qui ont voulu se signaler en écrivant contre lui pousse l’indécence jusqu’à supputer les sommes que M. de Morangiés a dû donner à la police.

Le comte de Morangiés, son père, lieutenant général des armées du roi, respectable vieillard, chéri et estimé généralement ; ses frères, qui jouissent du même avantage ; toute sa famille enfin, vend le peu de meubles qui lui reste pour soutenir ce procès affreux ; elle paye quelques dettes pressées, elle se réduit à la pauvreté la plus grande et la plus honorable. La cabale crie que c’est avec l’argent des Du Jonquay qu’elle a fait ces dépenses, et cette infâme imposture est répétée par des écumeurs de barreau et par des usuriers de Paris.

La noblesse du Gévaudan écrit la lettre la plus forte en faveur du comte de Morangiés : c’est une lettre mendiée, c’est une conjuration contre le tiers état.

Un avocat célèbre[9] prend-il en main la défense de l’accusé, sans espoir de rétribution, tous les cafés, tous les cabarets, tous les lieux moins honnêtes, retentissent des injures qu’on lui prodigue : c’est à la fois un impudent et un lâche ; c’est un espion de la police ; on veut le rendre exécrable parce qu’il soutint, il y a quelque temps, la cause d’un officier général[10] qui avait battu et chassé les Anglais descendus en France, et qui avait hasardé son sang pour sauver la patrie.

Cet avocat a pour son frère et pour lui une cuisinière et un petit carrosse. Est-il une preuve plus éclatante qu’il a partagé les cent mille écus avec le comte de Morangiés, et que la police en a eu sa part ? On le poursuit par vingt libelles, on le déchire encore plus qu’on n’insulte son client.

Dans cette prodigieuse effervescence on va jusqu’à soutenir que jamais la maison de Morangiés n’a eu de forêt, qu’il ne lui reste qu’un vieux tronc pourri sur un rocher du Gévaudan. Toute la basse faction le répète, et les gens qui veulent faire les entendus disent d’abord, et assez longtemps : « M. de Morangiés a tort, pourquoi a-t-il voulu emprunter de l’argent sur une forêt qui n’existe pas ? » On ne croit rien de ce qui peut lui être favorable ; mais on croit aveuglément aux cent mille écus portés par Du Jonquay, un matin, en treize voyages à pied, l’espace de cinq lieues.

Un agioteur nommé Aubourg trouve ce procès si bon qu’il l’achète. La veuve Véron, grand’mère de Du Jonquay, lui vend cet effet avant de mourir, comme on vend des actions sur la place. On lui fait ratifier cette vente dans son testament, six heures avant sa mort ; et pour donner plus de poids à l’histoire incompréhensible des trois cent mille livres, on lui fait déclarer qu’elle avait eu deux cent mille livres de plus, parce que abondance de droit ne peut nuire. Ainsi cette veuve Véron, qui avait toujours vécu dans l’état le plus médiocre, est morte riche de cinq cent mille livres. C’était une espèce de miracle ; aussi les avocats n’ont pas manqué de faire voir, dans ce testament, le doigt de Dieu qui a multiplié tout d’un coup les richesses du pauvre, et qui a révélé sa gloire aux petits en la cachant aux grands.

Aubourg poursuit le procès au bailliage du Palais, auquel cette affaire est renvoyée en première instance. Les témoins qui déposent en faveur de M. de Morangiés sont mis au cachot. M. le comte de Morangiés, maréchal de camp, est traîné en prison comme suborneur de ces témoins, et coupable d’un crime énorme.

Cependant on interroge tous ceux qui peuvent donner quelques éclaircissements sur une affaire si extraordinaire. Les sœurs de Du Jonquay comparaissent. Le juge[11] leur demande s’il n’est pas vrai que leur grand’mère avait beaucoup d’or lorsqu’elle partit de Paris pour aller à la petite ville de Vitry en Champagne, vers l’an 1760. Elles répondent qu’elle en avait prodigieusement, mais qu’elles n’en ont jamais rien vu ni rien su.

« N’avait-elle pas beaucoup de beaux diamants qu’elle vendit, dans la ville de Vitry, quarante mille francs à des juifs, pour compléter ses trois cent mille livres ?

— Oui, sans doute ; elle avait des épingles de diamants, qui n’étaient pas inventées alors.

— N’avait-elle pas aussi de belles boucles d’oreilles, de beaux nœuds, de belles aigrettes, qui convenaient parfaitement à une personne d’environ quatre-vingts ans ?

— Oui, monsieur, de belles aigrettes, de beaux bracelets à la nouvelle mode, » répond l’une de ces sœurs. La femme Romain, fille de la veuve Véron, et mère de Du Jonquay, répond au contraire que la veuve Véron, sa mère, n’avait rien de tout cela, et qu’elle ne croyait pas qu’elle eût jamais eu un diamant fin.

Cette même femme Romain, mère de Du Jonquay, interrogée si les richesses secrètes de la veuve Véron ne venaient pas d’un fidéicommis secret de son mari, et de la générosité secrète d’un banqueroutier nommé Chotard, répond que non, que rien n’est plus faux.

« Mais, madame, vos avocats ont plaidé, ont imprimé cette anecdote.

— Ils ont eu tort, » réplique-t-elle.

Le juge demande à Du Jonquay s’il n’y avait pas cent mille écus en or à son troisième étage, dans l’armoire à linge de la veuve Véron, sa grand’mère. » Oui, monsieur, et c’est ma mère Romain qui m’en a donné la clef, pour porter ces cent mille écus secrètement, en treize voyages à pied, chez M. de Morangiés[12] »

La mère Romain répond que cela n’est pas vrai, que son fils Du Jonquay a pris la clef des mains de la Véron, sa grand’mère.

Après toutes ces contradictions, on interroge les témoins qui ont été emprisonnés comme subornés par M. de Morangiés ; on ne trouve pas, malheureusement, le plus léger indice de subornation, de séduction.

Enfin on prononce la sentence[13]. Cette sentence déclare d’abord que M. de Morangiés, mis en prison pour avoir suborné des témoins, en est parfaitement innocent, et qu’en conséquence il payera aux Du Jonquay trois cent mille livres qui font le fonds de l’affaire avec les intérêts, plus vingt mille livres de dépens, plus trois mille au cocher qui a déposé contre lui, plus quinze cents livres solidairement avec les officiers de police : le tout sans dire un mot de l’usure stipulée par Du Jonquay, et punissable par les lois.

Et comme le juge reconnaît avoir emprisonné injustement M. de Morangiés, il le condamne à garder prison ; en outre à être admonété et à l’aumône, pour avoir osé nier qu’un homme tout prêt d’être reçu conseiller de la cour des aides ou du parlement lui ait apporté trois cent mille livres en treize voyages, et ait fait cinq lieues à pied en un matin, quand il pouvait porter cet or prétendu dans un fiacre en un quart d’heure.

Ce n’est pas tout : une pauvre fille[14] qui avait servi de faux témoin contre M. de Morangiés, se rétracte ; elle avoue son crime. Son père avoue le crime de sa fille, tous deux en demandent pardon à Dieu et à la justice. On ne les écoute pas : ils ont demandé pardon à Dieu trop tard. On les condamne au bannissement, non pas pour avoir fait un faux serment en justice, non pas pour avoir calomnié l’innocent, mais pour s’être repentis mal à propos.

Il faut avouer que si ce jugement d’un bailli subsiste, si M. de Morangiés est coupable, s’il a reçu en effet cent mille écus des mains du docteur ès lois Du Jonquay, tout le monde doit dire avec un grand auteur[15] très-sensé :

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

Tout Paris aujourd’hui, toute la France s’élève contre cette sentence. On croit M. de Morangiés innocent, on le plaint autant qu’on s’était déchaîné contre lui ; toutes les opinions ont changé : tel est le petit et le grand vulgaire, tels sont les hommes ; ils ont vérifié ce qu’avait dit un écrivain impartial[16], que M. de Morangiés pouvait perdre son procès sans perdre son honneur.

Ce qu’on peut conclure de cette affaire jusqu’à présent, c’est que rien n’est plus dangereux souvent pour les officiers du roi que les négociations au troisième étage.

Celui qui a réclamé avec la hardiesse la plus intrépide contre cette sentence est l’avocat du condamnée[17]. Il trouve, dans ce jugement, une foule de contradictions palpables et d’obscurités qu’il veut mettre au grand jour. Les oracles de la justice ne doivent être en effet jamais susceptibles ni de la moindre obscurité, ni de la contradiction la plus légère. Cela n’appartenait autrefois qu’à des oracles d’un autre genre.

Le zèle et l’indignation de cet avocat l’ont emporté jusqu’à dire que les juges n’ont écouté ni la raison ni la justice ; qu’il se regarde comme Renaud dans la forêt enchantée du Tasse, infectée par des monstres ; qu’il est Curtius se précipitant dans le gouffre pour le fermer ; que son client est Tantale et Orphée dans les enfers ; que les juges sont les Furies, et qu’il prend à partie tous ces gens-là.

Les sept gradués[18] qui ont jugé cette affaire en première instance disent qu’ils ne sont ni monstres ni furies, ni même des imbéciles ; qu’ils en savent autant que cet avocat qui répand sur eux tant de mépris, et qui leur fait tant de reproches ; que n’ayant nul intérêt à l’affaire, ils ont jugé suivant leur conscience et leurs lumières. Voilà donc un nouveau procès entre cet avocat et ces sept juges.

Les hommes impartiaux et judicieux disent : Ne prévenons point la décision du parlement ; ne nous hâtons point de prononcer sur une cause si compliquée, dont nous n’avons peut-être que des connaissances superficielles, puisque nous n’avons pas vu toutes les pièces secrètes, non plus que les avocats[19]. Le parlement ne jugera qu’avec bien de la peine sur des connaissances approfondies. Les magistrats du parlement sont les interprètes des lois, dont un tribunal inférieur doit être, dit-on, l’esclave. Il n’appartient qu’à eux de décider entre l’esprit et la lettre. La balance de Thémis n’a été inventée que pour peser les probabilités.

Les nations qui nous ont tout appris publièrent autrefois que Thémis était fille de Dieu, mais que la fille n’avait pas les yeux du père ; qu’il voyait tout clairement, et qu’elle ne voyait qu’à travers son bandeau ; qu’il connaissait, et qu’elle devinait. Thémis, selon cette mythologie sublime, remit sa balance et son glaive entre les mains de vieillards sans passions, sans intérêt, sans vices (non pas sans défauts), exercés dans l’art de sonder les cœurs et de démêler les plus grandes vraisemblances et les moindres. Retirés de la foule, ils ne se montraient aux hommes que pour apaiser leurs misérables différends, et pour réprimer leurs injustices ; ils s’aidaient mutuellement de leurs lumières, que la pureté de leurs intentions rendait encore plus pures. La vérité était le seul trésor qu’ils cherchaient sans cesse ; et avec tout cela ils se trompaient souvent, parce qu’ils étaient hommes, et que Dieu seul est infaillible[20].

Ce qui pouvait les induire en erreur, ce n’était pas seulement la mauvaise foi des plaideurs, c’était surtout l’artifice des avocats. Autant les juges employaient de lumières à découvrir la vérité, autant les clients assemblaient de nuages pour l’obscurcir. Ils se faisaient un mérite, un honneur, un devoir d’égarer les juges pour servir les accusés : de là est venue enfin la défiance que les ministres de la justice ont aujourd’hui de l’éloquence, ou plutôt de ces fleurs de rhétorique qui consistent dans l’exagération des plus minces objets, et dans la réticence des faits les plus graves, dans l’art de tirer des conséquences qui ne sont pas renfermées dans le principe, et d’éluder celles qui se présentent d’elles-mêmes ; dans l’art encore plus adroit d’alléguer des exemples qui paraissent semblables, et qui ne le sont pas ; dans l’affectation de citer des lois détruites par d’autres lois, ou de les mal appliquer, ou de les corrompre, en un mot, dans l’art de séduire. La plupart des magistrats, dégoûtés de ces plaidoyers insidieux, ne se donnent plus la peine de les lire : et c’est encore un malheur, car dans la foule de tant de raisons apparentes, d’objections bien ou mal faites et bien ou mal répondues, dans ces labyrinthes de difficultés, on peut trouver encore un sentier qui conduise au vrai.

Le parlement trouvera-t-il quelque vraisemblance dans la fable des cent mille écus ? Les billets de M. de Morangiés l’emporteront-ils sur l’absurdité de cette fable ? Y a-t-il des cas où des billets à ordre, valeur reçue, doivent être déclarés nuls ? Et l’espèce présente est-elle un de ces cas ? Les témoins qui ont déposé une chose très-probable en faveur de M. de Morangiés détruiront-ils le témoignage de ceux qui ont déposé une chose très-improbable en faveur de Du Jonquay ? Écoutera-t-on la rétractation d’un faux témoin qui ne s’est repenti qu’après la confrontation ?

Les attentions paternelles du magistrat de la police à réprimer l’usure et la friponnerie seraient-elles réputées illégales ? Et l’aveu cinq fois répété d’un délit évident serait-il compté pour rien, parce que celui qui a arraché cet aveu des coupables n’a pas été assez instruit des règles, et s’est laissé emporter à son zèle ?

Un procès acheté par un inconnu, et poursuivi par cet inconnu, aura-t-il auprès des juges la même prépondérance qu’aurait le procès d’une famille respectable, jouissant d’une renommée sans tache ?

Se pourrait-il qu’une foule de probabilités, presque équivalente à la démonstration, fût anéantie par des billets dont il est évident que la Valeur n’a jamais été comptée ?

Qu’on mette d’un côté dans la balance les subtilités, les subterfuges d’une cabale aussi obscure qu’acharnée, et de l’autre l’opinion de celui qui est en France le premier juge de l’honneur[21] ; ce premier juge a senti qu’il était impossible que le comte de Morangiés eût jamais reçu l’argent qu’on lui demande. Qui l’emportera de ce juge sacré ou de la cabale ? Enfin M. de. Morangiés, reconnu aujourd’hui innocent par toute la cour, par tous les hommes éclairés dont Paris abonde, par toutes les provinces, par tous les officiers de l’armée, sera-t-il déclaré coupable par les formes ?

Attendons respectueusement l’arrêt d’un parlement dont tous les jugements ont eu jusqu’ici les suffrages de la France entière.


FIN DU PRÉCIS DU PROCÈS, ETC.

  1. On voit en effet au procès un écrit de M. le comte de Morangiés, du 24 septembre 1771, par lequel, de plusieurs plans d’emprunts proposés par Du Jonquay (qu’il prenait pour un courtier), il adopte celui de trois cent vingt-sept mille livres payables pour trois cent mille comptant, et promet de faire des billets de trois cent vingt-sept mille livres, y compris l’usure, quand il recevra l’argent. Or Du Jonquay prétend avoir donné cet argent le 23. Il est impossible que l’emprunteur ait promis, le 24, de signer sitôt qu’on lui apporterait un argent qu’il aurait reçu la veille. (Note de Voltaire.)
  2. Il est étrange que, dans le cours de ce procès, on n’ait point songé à rechercher le fait de ce prétendu voiturier : tous les voituriers sont connus, leurs noms sont sur des registres ; comment n’a-t-on fait aucune enquête à Paris et à Vitry ? (Note de Voltaire.)
  3. Gilbert.
  4. Aubriot.
  5. Cette requête n’est-elle pas un artifice par lequel on voulait se ménager l’avantage de paraître au moins prévenir les plaintes de l’emprunteur ? Il est bien vraisemblable que si cet emprunteur avait reçu les cent mille écus qu’il déniait, il les aurait mis à couvert, et aurait rendu très-inutiles les démarches de la famille Véron. Il n’est pas moins probable que, si l’emprunteur avait été de mauvaise foi, il n’avait nul besoin de nier la dette ; il aurait dit à l’échéance : « Arrangez-vous avec les directeurs des créanciers ; » et il aurait joui des cent mille écus. S’il n’a pas pris un parti si facile, c’est une preuve assez forte qu’il n’avait rien touché.

    Il n’y a qu’à lire attentivement les lettres du sieur Du Jonquay mentionnées au procès, pour voir que cet homme n’avait point porté et donné cent mille écus. (Note de Voltaire.)

  6. C’est ce que rapporte l’avocat de M. le comte de Morangiés, dans son dernier mémoire intitulé Supplément. Si le fait est vrai, comme il n’est pas permis d’en douter, il est démontré que les Du Jonquay sont coupables, et que le comte de Morangiés est innocent. Tout devait finir là : mille procédures, mille sentences, ne peuvent affaiblir une démonstration. (Note de Voltaire.)
  7. La Ville.
  8. Expressions de Tribonien.
  9. Linguet.
  10. Le duc d’Aiguillon ; voyez tome XV, page 370.
  11. Pigeon.
  12. Si toutes ces contradictions rapportées par l’avocat de M. de Morangiés ne sont pas une preuve évidente du complot le plus absurde et le plus ridicule qu’on ait jamais formé, il faut vivre désormais dans un scepticisme imbécile : il n’y a plus de caractère de vérité sur la terre ; il n’y a plus de juste et d’injuste. (Note de Voltaire.)
  13. Le 28 mai 1773.
  14. Nommée Hérissé.
  15. Boileau, Art poétique, III, 48.
  16. Voltaire lui-même, dans ses Nouvelles Probabilités, tome XXVIII, page 585.
  17. Linguet avait publié un Supplément aux Obsercatiuns par le comte de Morangiés, écrit d’une violence excessive.
  18. Le bailliage du Palais était composé de sept juges.
  19. Et pourquoi les pièces sont-elles secrètes quand les sentences sont publiques ? Pourquoi, dans Rome, dont nous tenons presque toute notre jurisprudence, tous les procès criminels étaient-ils exposés au grand jour, tandis que parmi nous ils se poursuivent dans l’obscurité ? (Note de Voltaire.)
  20. Voltaire s’imagine être un de ces vieillards. (G. A.)
  21. Voltaire veut parler du roi. Voyez, à la suite, la première Lettre à Messieurs de la noblesse du Gévaudan