Précis du siècle de Louis XV/Chapitre 16

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CHAPITRE XVI.

SUITE DE LA JOURNÉE DE FONTENOY.


Ce qui est aussi remarquable que cette victoire, c’est que le premier soin du roi de France fut de faire écrire le jour même à l’abbé de Laville, son ministre à la Haye, qu’il ne demandait, pour prix de ses conquêtes, que la pacification de l’Europe, et qu’il était prêt d’envoyer des plénipotentiaires à un congrès. Les États-Généraux, surpris, ne crurent pas l’offre sincère : ce qui dut surprendre davantage, c’est que cette offre fut éludée par la reine de Hongrie et par les Anglais. Cette reine, qui faisait à la fois la guerre en Silésie contre le roi de Prusse, en Italie contre les Français, les Espagnols et les Napolitains, vers le Mein contre l’armée française, semblait devoir demander elle-même une paix dont elle avait besoin ; mais la cour d’Angleterre, qui dirigeait tout, ne voulait point cette paix : la vengeance et les préjugés mènent les cours comme les particuliers.

Cependant le roi envoya un aide-major de l’armé, nommé M. de Latour, officier très-éclairé, porter au roi de Prusse la nouvelle de la virtoire ; cet officier rencontra le roi de Prusse au fond de la basse Silésie, du côté de Batibor, dans une gorge de montagnes, près d’un village nommé Friedberg. (4 juin 1745) C’est là qu’il vit ce monarque remporter une victoire signalée contre les Autrichiens. Il manda à son allié, le roi de France : « J’ai acquitté à Friedberg la lettre de change que vous avez tirée sur moi à Fontenoy. »

Le roi de France, de son côté, avait tous les avantages que la victoire de Fontenoy devait donner. Déjà la ville et la citadelle de Tournai s’étaient rendues peu de jours après la bataille[1] ; le maréchal de Saxe avait secrètement concerté avec le roi la prise de Gand, capitale de la Flandre autrichienne, ville plus grande que peuplée, mais riche et florissante par les débris de son ancienne splendeur.

Une des opérations de campagne qui fit le plus d’honneur au marquis de Louvois, dans la guerre de 1689[2], avait été le siége de Gand : il s’était déterminé à ce siége parce que c’était le magasin des ennemis. Louis XV avait précisément la même raison pour s’en rendre maître. On fit, selon l’usage, tous les mouvements qui devaient tromper l’armée ennemie, retirée vers Bruxelles : on prit tellement ses mesures que le marquis du Chaila d’un côté, le comte de Lowendal de l’autre, devaient se trouver devant Gand à la même heure. La garnison n’était alors que de six cents hommes ; les habitants étaient ennemis de la France, quoique de tout temps peu contents de la domination autrichienne, mais très-différents de ce qu’ils étaient autrefois quand eux-mêmes ils composaient une armée. Ces deux marches secrètes se faisaient selon les ordres du général, lorsque cette entreprise fut prête d’échouer par un de ces événements si communs à la guerre.

Les Anglais, quoique vaincus à Fontenoy, n’avaient été ni dispersés, ni découragés. Ils virent des environs de Bruxelles, où ils étaient postés, le péril évident dont Gand était menacé ; ils firent marcher enfin un corps de six mille hommes pour défendre cette ville. Ce corps avançait à Gand sur la chaussée d’Alost, précisément dans le temps que M. du Chaila était environ à une lieue de lui sur la même chaussée, marchant avec trois brigades de cavalerie, deux d’infanterie, composées de Normandie, Crillon et Laval, vingt pièces de canon et des pontons : l’artillerie était déjà en avant, et au delà de cette artillerie était M. de Grassin, avec une partie de sa troupe légère qu’il avait levée ; il était nuit, et tout était tranquille, quand les six mille Anglais arrivent et attaquent les Grassins, qui n’ont que le temps de se jeter dans une ferme, près de l’abbaye de la Mesle, dont cette journée a pris le nom. Les Anglais apprennent que les Français sont sur la chaussée, loin de leur artillerie, qui est en avant, gardée seulement par cinquante hommes ; ils y courent, et s’en emparent (9 juillet 1745). Tout était perdu. Le marquis de Grillon, qui était déjà arrivé à trois cents pas, voit les Anglais maîtres du canon, qu’ils tournaient contre lui, et qui allaient y mettre le feu ; il prend sa résolution dans l’instant, sans se troubler ; il ne perd pas un moment ; il court avec son régiment aux ennemis par un côté : le jeune marquis de Laval s’avance avec un autre bataillon ; on reprend le canon ; on fait ferme. Tandis que les marquis de Grillon et de Laval arrêtaient ainsi les Anglais, une seule compagnie de Normandie, qui s’était trouvée près de l’abbaye, se défendait contre eux.

Deux bataillons de Normandie arrivent en hâte. Le jeune comte de Périgord les commandait ; il était fils du marquis de Talleyrand, d’une maison qui a été souveraine, mort malheureusement devant Tournai, et venait d’obtenir à dix-sept ans ce régiment de Normandie qu’avait eu son père ; il s’avança le premier à la tête d’une compagnie de grenadiers. Le bataillon anglais, attaqué par lui, jette bas les armes.

MM. du Chaila et de Souvré paraissent bientôt avec la cavalerie sur cette chaussée. Les Anglais sont arrêtés de tous côtés ; ils se défendirent encore. Le marquis de Graville y fut blessé ; mais enfin ils furent mis dans une entière déroute.

M. Blondel d’Azincourt, capitaine de Normandie, avec quarante hommes seulement, fait prisonnier le lieutenant-colonel du régiment de Rich, huit capitaines, deux cent quatre-vingts soldats qui jetèrent leurs armes, et qui se rendirent à lui. Rien ne fut égal à leur surprise quand ils virent qu’ils s’étaient rendus à quarante Français. M. d’Azincourt conduisit ses prisonniers à M. de Graville, tenant la pointe de son épée sur la poitrine du lieutenant-colonel anglais, et le menaçant de le tuer si ses gens faisaient la moindre résistance.

Un autre capitaine de Normandie, nommé M. de Montalembert, prend cent cinquante Anglais avec cinquante soldats de son régiment. M. de Saint-Sauveur, capitaine au régiment du roi cavalerie, avec un pareil nombre, mit en fuite, sur la fin de l’action, trois escadrons ennemis ; enfin, le succès étrange de ce combat est peut-être ce qui fit le plus d’honneur aux Français dans cette campagne, et qui mit le plus de consternation chez leurs ennemis. Ce qui caractérise encore cette journée, c’est que tout y fut fait par la présence d’esprit et par la valeur des officiers français, ainsi que la bataille de Fontenoy fut gagnée.

On arriva devant Gand au moment désigné par le maréchal de Saxe (11 juillet) : ou entre dans la ville, les armes à la main, sans la piller ; on fait prisonnier la garnison de la citadelle (15 juillet).

Un des grands avantages de la prise de cette ville fut un magasin immense de provisions de guerre et de bouche, de fourrages, d’armes, d’habits, que les alliés avaient en dépôt dans Gand : c’était un faible dédommagement des frais de la guerre, presque aussi malheureuse ailleurs qu’elle était glorieuse sous les yeux du roi.

Tandis qu’on prenait la citadelle de Gand on investissait Oudenarde, et, le même jour que M. de Lowendal ouvrait la tranchée devant Oudenarde, le marquis de Souvré prenait Bruges. Oudenarde se rendit après trois jours de tranchée (29 juillet).

À peine le roi de France était-il maître d’une ville qu’il en faisait assiéger deux à la fois. Le duc d’Harcourt prenait Dendermonde en deux jours de tranchée ouverte, malgré le jeu des écluses, et au milieu des inondations, et le comte de Lowendal faisait le siège d’Ostende.

Ce siège d’Ostende était réputé le plus difficile. On se souvenait qu’elle avait tenu trois ans et trois mois au commencement du siècle passé[3]. Par la comparaison du plan des fortifications de cette place avec celles qu’elle avait quand elle fut prise par Spinola, il paraît que c’était Spinola qui devait la prendre en quinze jours, et que c’était M. de Lowendal qui devait s’y arrêter trois années. Elle était bien mieux fortifiée ; M. de Chanclos, lieutenant général des armées d’Autriche, la défendait avec une garnison de quatre mille hommes, dont la moitié était composée d’Anglais ; mais la terreur et le découragement étaient au point que le gouverneur capitula (3 septembre) dès que le marquis d’Hérouville, homme digne d’être à la tête des ingénieurs et citoyen aussi utile que bon officier, eut pris le chemin couvert du côté des dunes.

(25 auguste) Une flotte d’Angleterre, qui avait apporté du secours à la ville, et qui canonnait les assiégeants, ne vint là que pour être témoin de la prise. Cette perte consterna le gouvernement d’Angleterre et celui des Provinces-Unies ; il ne resta plus que Nieuport à prendre pour être maître de tout le comté de la Flandre proprement dite, et le roi en ordonna le siège.

Dans ces conjonctures, le ministère de Londres fit réflexion qu’on avait en France plus de prisonniers anglais qu’il n’y avait de prisonniers français en Angleterre. La détention du maréchal de Belle-Isle et de son frère avait suspendu tout cartel. On avait pris les deux généraux contre le droit des gens, on les renvoya sans rançon. Il n’y avait pas moyen en effet d’exiger une rançon d’eux après les avoir déclarés prisonniers d’État, et il était de l’intérêt de l’Angleterre de rétablir le cartel.

Cependant le roi partit pour Paris, où il arriva le 7 septembre 1745. On ne pouvait ajouter à la réception qu’on lui avait faite l’année précédente. Ce furent les mêmes fêtes ; mais on avait de plus à célébrer la victoire de Fontenoy, celle de Mesle, et la conquête du comté de Flandre.



  1. Le 22 mai, la ville se rendit, et la citadelle le 19 juin.
  2. Le siège de Gand est de 1678 ; voyez tome XIV, page 277.
  3. 21 septembre 1604, Ambroise Spinola, marquis, et général du roi d’Espagne, entra dans Ostende après un siège de trois ans, trois mois et trois jours. (B.) — Voyez une des notes du Poëme de Fontenoy, tome VIII, page 393.