Précis du siècle de Louis XV/Chapitre 22

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Précis du siècle de Louis XV
Précis du siècle de Louis XVGarnierŒuvres complètes de Voltaire. Tome XV (p. 276-277).
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CHAPITRE XXII.

COMBAT D’EXILES FUNESTE AUX FRANÇAIS.


Pour pénétrer en Italie malgré les armées d’Autriche et de Piémont, quel chemin fallait-il prendre ? Le général espagnol La Mina voulait qu’on tirât à Final par ce chemin de la côte du Ponant où l’on ne peut aller qu’un à un[1] ; mais il n’avait ni canons ni provisions : transporter l’artillerie française, garder une communication de près de quarante marches par une route aussi serrée qu’escarpée, où tout doit être porté à dos de mulet ; être exposé sans cesse au canon des vaisseaux anglais ; de telles difficultés paraissaient insurmontables. On proposait la route de Démont et de Coni ; mais assiéger Coni était une entreprise dont tout le danger était connu. On se détermina pour la route du col d’Exiles, à près de vingt-cinq lieues de Nice, et on résolut d’emporter cette place.

Cette entreprise n’était pas moins hasardeuse, mais on ne pouvait choisir qu’entre des périls. Le comte de Belle-Isle saisit avidement cette occasion de se signaler[2] ; il avait autant d’audace pour exécuter un projet que de dextérité pour le conduire : homme infatigable dans le travail du cabinet et dans celui de la campagne. Il part donc, et prend son chemin en retournant vers le Dauphiné, et s’enfonçant ensuite vers le col de l’Assiette, sur le chemin d’Exiles ; c’est là que vingt et un bataillons piémontais l’attendaient derrière des retranchements de pierre et de bois, hauts de dix-huit pieds sur treize pieds de profondeur, et garnis d’artillerie.

Pour emporter ces retranchements le comte de Belle-Isle avait vingt-huit bataillons et sept canons de campagne, qu’on ne put guère placer d’une manière avantageuse. On s’enhardissait à cette entreprise par le souvenir des journées de Montalban et de Château-Dauphin, qui semblaient justifier tant d’audace. Il n’y a jamais d’attaques entièrement semblables, et il est plus difficile encore et plus meurtrier d’attaquer des palissades qu’il faut arracher avec les mains sous un feu plongeant et continu que de gravir et de combattre sur des rochers ; enfin ce qu’on doit compter pour beaucoup, les Piémontais étaient très-aguerris, et l’on ne pouvait mépriser des troupes que le roi de Sardaigne avait commandées. (19 juillet 1747) L’action dura deux heures, c’est-à-dire que les Piémontais tuèrent deux heures de suite sans peine et sans danger tous les Français qu’ils choisirent. M. d’Arnaud, maréchal de camp, qui menait une division, fut blessé à mort des premiers avec M. de Grille, major général de l’armée.

Parmi tant d’actions sanglantes qui signalèrent cette guerre de tous côtés, ce combat fut un de ceux où l’on eut le plus à déplorer la perte prématurée d’une jeunesse florissante, inutilement sacrifiée. Le comte de Goas, colonel de Bourbonnais, y périt. Le marquis de Donge, colonel de Moissonnais, y reçut une blessure dont il mourut six jours après. Le marquis de Brienne, colonel d’Artois, ayant eu un bras emporté, retourna aux palissades en disant : « Il m’en reste un autre pour le service du roi ; » et il fut frappé à mort. On compta trois mille six cent quatre-vingt-quinze morts, et mille six cent six blessés : fatalité contraire à l’événement de toutes les autres batailles, où les blessés sont toujours le plus grand nombre. Celui des officiers qui périrent fut très-grand : presque tous ceux du régiment de Bourbonnais furent blessés ou moururent, et les Piémontais ne perdirent pas cent hommes.

Belle-Isle, désespéré, arrachait les palissades, et, blessé aux deux mains, il tirait des bois encore avec les dents, quand enfin il reçut le coup mortel. Il avait dit souvent qu’il ne fallait pas qu’un général survécût à sa défaite, et il ne prouva que trop que ce sentiment était dans son cœur. Les blessés furent menés à Briançon, où l’on ne s’était pas attendu au désastre de cette journée. M. d’Audiffret, lieutenant du roi, vendit sa vaisselle d’argent pour secourir les malades ; sa femme, prête d’accoucher, prit elle-même le soin des hôpitaux, pansa de ses mains les blessés, et mourut en s’acquittant de ce pieux office : exemple aussi triste que noble, et qui mérite d’être consacré dans l’histoire[3].



  1. C’est la Corniche.
  2. Son frère, le maréchal, menaçait en même temps les cols de la Stura. (G. A.)
  3. On a prétendu que le chevalier de Belle-Isle avait connaissance de l’ordre que le roi de Sardaigne avait donné de se retirer en cas d’attaque, parce qu’il croyait que les généraux français n’attaqueraient ce poste qu’après l’avoir tourné, et s’être emparés des hauteurs : ce qui n’était pas impossible. Belle-Isle avait donc l’espérance de réussir, et le succès l’eût couvert de gloire ; mais le général piémontais sut interpréter les ordres de son souverain, et il ne crut pas qu’on lui eût défendu d’attendre une attaque dont le succès était impossible. (K.)