Précis du siècle de Louis XV/Chapitre 30

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CHAPITRE XXX.

PAIX D’AIX-LA-CHAPELLE.


Dans ce flux et ce reflux de succès et de pertes, communs à presque toutes les guerres, Louis XV ne cessait d’être victorieux dans les Pays-Bas. Déjà Mastricht était prêt de se rendre au maréchal de Saxe, qui l’assiégeait, après la plus savante marche que jamais général eût faite, et de là on allait droit à Nimègue. Les Hollandais étaient consternés ; il y avait en France près de trente-cinq mille de leurs soldats prisonniers de guerre. Des désastres plus grands que ceux de l’année 1672 semblaient menacer cette république : mais ce que la France gagnait d’un côté, elle le perdait de l’autre : ses colonies étaient exposées, son commerce périssait, elle n’avait plus de vaisseaux de guerre[1]. Toutes les nations souffraient, et toutes avaient besoin de la paix, comme dans les guerres précédentes. Près de sept mille vaisseaux marchands, soit de France, soit d’Espagne, ou d’Angleterre, ou de Hollande, avaient été pris dans le cours de ces déprédations réciproques : et de là on peut conclure que plus de cinquante mille familles avaient fait de grandes pertes. Joignez à ces désastres la multitude des morts, la difficulté des recrues ; c’est le sort de toute guerre. La moitié de l’Allemagne et de l’Italie, les Pays-Bas, étaient ravagés ; et pour accroître et prolonger tant de malheurs, l’argent de l’Angleterre et de la Hollande faisait venir trente-cinq mille Russes, qui étaient déjà dans la Franconie. On allait voir, vers les frontières de la France, les mêmes troupes qui avaient vaincu les Turcs et les Suédois.

Ce qui caractérisait plus particulièrement cette guerre, c’est qu’à chaque victoire que Louis XV avait remportée il avait offert la paix, et qu’on ne l’avait jamais acceptée. Mais enfin, quand on vit que Mastricht[2] allait tomber après Berg-op-Zoom, et que la Hollande était en danger, les ennemis demandèrent aussi cette paix, devenue nécessaire à tout le monde.

(16 octobre 1748) Le marquis de Saint-Séverin, l’un des plénipotentiaires de France au congrès d’Aix-la-Chapelle, commença par déclarer qu’il venait accomplir les paroles de son maître, « qui voulait faire la paix, non en marchand, mais en roi ».

Louis XV ne voulut rien pour lui, mais il fit tout pour ses alliés ; il assurait, par cette paix, le royaume des Deux-Siciles à don Carlos, prince de son sang ; il établit dans Parme, Plaisance et Guastalla, don Philippe son gendre ; le duc de Modène son allié, et gendre du duc d’Orléans régent, fut remis en possession de son pays, qu’il avait perdu pour avoir pris les intérêts de la France. Gênes rentra dans tous ses droits. Il parut plus beau, et même plus utile à la cour de France de ne penser qu’au bonheur de ses alliés que de se faire donner deux ou trois villes de Flandre, qui auraient été un éternel objet de jalousie.

L’Angleterre, qui n’avait eu d’autre intérêt particulier dans cette guerre universelle que celui d’un vaisseau[3], y perdit beaucoup de trésors et de sang ; et la querelle de ce vaisseau resta dans le même état où elle était auparavant[4]. Le roi de Prusse fut celui qui retira les plus grands avantages : il conserva la conquête de la Silésie dans un temps où toutes les puissances avaient pour maxime de ne souffrir l’agrandissement d’aucun prince. Le duc de Savoie, roi de Sardaigne, fut, après le roi de Prusse, celui qui gagna le plus, la reine de Hongrie ayant payé son alliance d’une partie du Milanais.

Après cette paix, la France se rétablit faiblement[5]. Alors l’Europe chrétienne se trouva partagée entre deux grands partis qui se ménageaient l’un l’autre, et qui soutenaient chacun de leur côté cette balance, le prétexte de tant de guerres, laquelle devrait assurer une éternelle paix. Les États de l’impératrice-reine de Hongrie, et une partie de l’Allemagne, la Russie, l’Angleterre, la Hollande, la Sardaigne, composaient une de ces grandes factions. L’autre était formée par la France, l’Espagne, les Deux-Siciles, la Prusse, la Suède. Toutes les puissances restèrent armées ; et on espéra un repos durable, par la crainte même que les deux moitiés de l’Europe semblaient inspirer l’une à l’autre.

Louis XIV avait le premier entretenu ces nombreuses armées qui forcèrent les autres princes à faire les mêmes efforts, de sorte qu’après la paix d’Aix-la-Chapelle, en 1748, les puissances chrétiennes de l’Europe eurent environ un million d’hommes sous les armes, au détriment des arts et des professions nécessaires, surtout de l’agriculture : on se flatta que de longtemps il n’y aurait aucun agresseur, parce que tous les États étaient armés pour se défendre ; mais on se flatta en vain.



  1. Dans sa lettre au duc de Choiseul, du 12 novembre 1768, Voltaire se plaint de ce que l’éditeur a mis à la page 202 du quatrième tome (des Siècles de Louis XIV et Louis XV) une addition qu’il lui avait envoyée pour la page 142. Je pense que c’est ici que venait cette addition, qu’on avait mise dans le chapitre xxxv, où l’on lisait : « On était maître de la Flandre ; on était près de prendre Mastricht ; mais on manquait de pain dans toutes les parties méridionales de la France, et il n’y avait plus de vaisseaux de guerre en état de protéger les navires qui pouvaient amener des blés ; plus de secours, plus d’argent, plus de crédit. Ceux qu’on choisissait pour régir les finances étaient renvoyés après quelques mois d’administration. Les autres refusaient cet emploi, dans lequel on ne pouvait alors que faire du mal. »

    Cette disposition fut conservée dans l’édition in-4° et dans une édition in-12 du Précis du Siècle de Louis XV. Ce ne fut que dans l’édition de 1775 ou encadrée que les changements furent faits au chapitre xxxv. Voyez ci-après, page 373 ; mais jamais on n’a rétabli, dans le chapitre xxx, la portion qui me semble lui appartenir, c’est-à-dire le commencement de l’addition ci-dessus. (B.)

  2. Cette ville ayant capitulé le 7 mai 1748, le traité de paix définitif fut signé à Aix-la-Chapelle le 18 octobre suivant. (Cl.)
  3. Voyez ci-devant, chapitre viii.
  4. L’article 16 du traité laissait, en effet, l’affaire de l’Assiento et du vaisseau de permission sur le pied où elle se trouvait au début de la guerre, sans décider sur les difficultés qui s’étaient élevées entre l’Espagne et l’Angleterre à ce sujet. L’Angleterre et l’Espagne en traitèrent séparément le 5 octobre 1750. (G. A.)
  5. Les éditions de 1768, 1769, in-4°, et 1775, portent : « Après cette paix, la France se rétablit comme après la paix d’Utrecht, et fut encore plus florissante. Alors, etc. » (B.)