Précis du siècle de Louis XV/Chapitre 32

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CHAPITRE XXXII.

GUERRE EN ALLEMAGNE. UN ÉLECTEUR DE BRANDEBOURG RÉSISTE À LA MAISON D’AUTRICHE, À L’EMPIRE ALLEMAND, À CELUI DE RUSSIE, À LA FRANCE. ÉVÉNEMENTS MÉMORABLES.


On avait admiré Louis XIV d’avoir seul résisté à l’Allemagne, à l’Angleterre, à l’Italie, à la Hollande, réunies contre lui. Nous avons vu un événement plus extraordinaire : un électeur de Brandebourg tenir seul contre les forces de la maison d’Autriche, de la France, de la Russie, de la Suède, et de la moitié de l’empire.

C’est un prodige qu’on ne peut attribuer qu’à la discipline de ses troupes, et à la supériorité du capitaine. Le hasard peut faire gagner une bataille ; mais quand le faible résiste aux forts sept années dans un pays tout ouvert, et répare les plus grands malheurs, ce ne peut être l’ouvrage de la fortune. C’est en quoi cette guerre diffère de toutes celles qui ont jamais désolé le monde.

On a déjà vu[1] que le second roi de Prusse était le seul prince de l’Europe qui eût un trésor, et le seul qui, ayant mis dans ses armées une vraie discipline, avait établi une puissance nouvelle en Allemagne. On a vu[2] combien les préparatifs du père avaient enhardi le fils à braver seul la puissance autrichienne, et à s’emparer de la Silésie.

L’impératrice-reine attendait que les conjonctures lui fournissent les moyens de rentrer dans cette province. C’eût été autrefois un objet indifférent pour l’Europe qu’un petit pays annexé à la Bohême appartînt à une maison ou à une autre ; mais la politique s’étant raffinée plus que perfectionnée en Europe, ainsi que tous les autres objets de l’esprit humain, cette petite querelle a mis sous les armes plus de cinq cent mille hommes. Il n’y eut jamais tant de combattants effectifs, ni dans les croisades, ni dans les irruptions des conquérants de l’Asie. Voici comment cette nouvelle scène s’ouvrit.

Élisabeth, impératrice de Russie, était liée avec l’impératrice Marie-Thérèse par d’anciens traités, par l’intérêt commun qui les unissait contre l’empire ottoman, et par une inclination réciproque. Auguste III[3] roi de Pologne et électeur de Saxe, réconcilié avec l’impératrice-reine et attaché à la Russie, à laquelle il devait le titre de roi de Pologne, était intimement uni avec ces deux souveraines. Ces trois puissances avaient chacune leurs griefs contre le roi Frédéric III[4] de Prusse. Marie-Thérèse voyait la Silésie arrachée à sa maison. Auguste et son conseil souhaitaient un dédommagement pour la Saxe, ruinée par le roi de Prusse dans la guerre de 1741, et il y avait entre Élisabeth et Frédéric des sujets de plaintes personnels, qui souvent influent plus qu’on ne pense sur la destinée des États.

Ces trois puissances, animées contre le roi de Prusse, avaient entre elles une étroite correspondance, dont ce prince craignait les effets. L’Autriche augmentait ses troupes, celles d’Élisabeth étaient prêtes ; mais le roi de Pologne, électeur de Saxe, était hors d’état de rien entreprendre : les finances de son électorat étaient épuisées ; nulle place considérable ne pouvait empêcher les Prussiens de marcher à Dresde. Autant l’ordre et l’économie rendaient le Brandebourg formidable, autant la dissipation avait affaibli la Saxe. Le conseil saxon du roi de Pologne hésitait beaucoup d’entrer dans des mesures qui pouvaient lui être funestes.

Le roi de Prusse n’hésita pas, et, dès l’année 1755, il prit seul, et sans consulter personne, la résolution de prévenir les puissances dont il avait de si grands ombrages. (16 janvier 1756) Il se ligua d’abord avec le roi d’Angleterre, électeur d’Hanovre, sur le refus que fit la France de s’unir à lui, s’assura du landgrave de Hesse et de la maison de Brunsvick, et renonça ainsi à l’alliance de la France.

Ce fut alors que l’ancienne inimitié entre les maisons de France et d’Autriche, fomentée depuis Charles-Quint et François ier, fit place à une amitié qui parut sincèrement établie, et qui étonna toutes les nations. Le roi de France, qui avait fait une guerre si cruelle à Marie-Thérèse, devint son allié, et le roi de Prusse, qui avait été allié de la France, devint son ennemi. La France et l’Autriche s’unirent après trois cents ans d’une discorde toujours sanglante. Ce que n’avaient pu tant de traités de paix, tant de mariages, un mécontentement reçu d’un électeur, et l’animosité de quelques personnes alors toutes-puissantes[5] que le roi de Prusse avait blessées par des plaisanteries le fit en un moment. Le parlement d’Angleterre appela cette union monstrueuse ; mais étant nécessaire, elle était très-naturelle. On pouvait même espérer que ces deux maisons puissantes réunies, secondées de la Russie, de la Suède et de plusieurs États de l’empire, pourraient contenir le reste de l’Europe.

(Mai 1756) Le traité fut signé à Versailles entre Louis XV et Marie-Thérèse. L’abbé de Bernis, depuis cardinal, eut seul l’honneur de ce fameux traité, qui détruisait tout l’édifice du cardinal de Richelieu et qui semblait en élever un autre plus haut et plus vaste. Il fut bientôt après ministre d’État, et presque aussitôt disgracié. On ne voit que des révolutions dans les affaires publiques et particulières.

Le roi de Prusse, menacé de tous côtés, n’en fut que plus prompt à se mettre en campagne. Il fait marcher ses troupes dans la Saxe, qui était presque sans défense, comptant se faire de cette province un rempart contre la puissance autrichienne, et un chemin pour aller jusqu’à elle. Il s’empare d’abord de Leipsick[6] ; une partie de son armée se présente devant Dresde ; le roi Auguste se retire, comme son père devant Charles XII ; il quitte sa capitale, et va occuper le camp de Pirna, près de Koenigstein, sur le chemin de la Bohême et sur la rive de l’Elbe, où il se croit en sûreté.

Frédéric III entre dans Dresde en maître, sous le nom de protecteur. La reine de Pologne, fille de l’empereur Joseph, n’avait point voulu fuir ; on lui demanda les clefs des archives. Sur le refus qu’elle fit de les donner, on se mit en devoir d’ouvrir les portes ; la reine se plaça au devant, se flattant qu’on respecterait sa personne et sa fermeté : on ne respecta ni l’une ni l’autre ; elle vit ouvrir ce dépôt de l’État. Il importait au roi de Prusse d’y trouver des preuves des desseins de la Saxe contre lui ; il trouva en effet des témoignages de la crainte qu’il inspirait, mais cette même crainte, qui aurait dû forcer la cour de Dresde à se mettre en défense, ne servit qu’à la rendre la victime d’un voisin puissant. Elle sentit trop tard qu’il eût fallu, dans la situation où était la Saxe depuis tant d’années, donner tout à la guerre, et rien aux plaisirs. Il est des positions où l’on n’a d’autre parti à prendre que celui de se préparer à combattre, à vaincre ou à périr.

(20 septembre 1756) Au bruit de cette invasion, le conseil aulique de l’empereur déclara le roi de Prusse perturbateur de la paix publique, et rebelle. Il était difficile de faire valoir cette déclaration contre un prince qui avait près de cent cinquante mille combattants à ses ordres, et qui passait déjà pour le plus grand général de l’Europe. (11 octobre) Il répondit aux lois par une bataille ; elle se donna entre lui et l’armée autrichienne, qu’il alla chercher à l’entrée de la Bohême, près d’un bourg nommé Lovositz.

Cette première bataille fut indécise par le nombre des morts ; mais elle ne le fut point par les suites qu’elle eut. On ne put empêcher le roi de bloquer les Saxons dans le camp de Pirna même ; les Autrichiens ne purent jamais leur prêter la main, et cette petite armée du roi de Pologne, composée d’environ treize à quatorze mille hommes, se rendit prisonnière de guerre sept jours après la bataille.

Auguste, dans cette capitulation singulière, seul événement militaire entre lui et le roi de Prusse, demande seulement qu’on ne fît point ses gardes prisonniers. Frédéric répondit « qu’il ne pouvait écouter cette prière ; que ses gardes serviraient infailliblement contre lui, et qu’il ne voulait pas avoir la peine de les prendre une seconde fois ». Cette réponse fut une terrible leçon à tous les princes, qu’il faut se rendre puissant quand on a un voisin puissant.

Le roi de Pologne, ayant perdu ainsi son électorat et son armée, demanda des passe-ports à son ennemi pour aller en Pologne ; ils lui furent aisément accordés ; on eut la politesse insultante de lui fournir des chevaux de poste. Il alla de ses États héréditaires dans son royaume électif, où il ne trouva personne qui proposât même de s’armer pour secourir son roi. Tout l’électorat fut mis à contribution, et le roi de Prusse, en faisant la guerre, trouva dans les pays envahis de quoi la soutenir. La reine de Pologne ne suivit point son mari : elle resta dans Dresde ; le chagrin y termina bientôt sa vie. L’Europe plaignit cette famille infortunée ; mais, dans le cours de ces calamités publiques, un million de familles essuyaient des malheurs non moins grands, quoique plus obscurs. Les magistrats municipaux de Leipsick firent des remontrances sur les contributions que le vainqueur leur imposait ; ils se dirent dans l’impuissance de payer : on les mit en prison, et ils payèrent.

Jamais on ne donna tant de batailles que dans cette guerre. Les Russes entrèrent dans les États prussiens par la Pologne. Les Français, devenus auxiliaires de la reine de Hongrie, combattirent pour lui faire rendre cette même Silésie dont ils avaient contribué à la dépouiller quelques années auparavant, lorsqu’ils étaient les alliés du roi de Prusse. Le roi d’Angleterre, qu’on avait vu le partisan le plus déclaré de la maison d’Autriche, devint un de ses plus dangereux ennemis. La Suède, qui autrefois avait porté de si grands coups à cette maison impériale d’Autriche, la servit alors contre le roi de Prusse, moyennant neuf cent mille francs que le ministère français lui donnait ; et ce fut elle qui causa le moins de ravages.

L’Allemagne se vit déchirée par beaucoup plus d’armées nationales et étrangères qu’il n’y en eut dans la fameuse guerre de trente ans.

Tandis que les Ruisses venaient au secours de l’Autriche par la Pologne, les Français entraient par le duché de Clèves, et par Vésel, que les Prussiens abandonnèrent. Ils prirent toute la Hesse ; ils marchèrent vers le pays d’Hanovre, contre une armée d’Anglais, d’Hanovriens, de Hessois, conduite par ce même duc de Cumberland qui avait attaqué Louis XV à Fontenoy.

Le roi de Prusse allait chercher l’armée autrichienne en Bohême ; il opposait un corps considérable aux Russes. Les troupes de l’empire, qu’on appelait les troupes d’exécution, étaient commandées pour pénétrer dans la Saxe, tombée tout entière au pouvoir du Prussien. Ainsi l’Allemagne était en proie à six armées formidables qui la dévoraient en même temps.

D’abord le roi de Prusse court attaquer le prince Charles de Lorraine, frère de l’empereur, et le général Brown[7] auprès de Prague. (6 mai 1757) La bataille fut sanglante ; le Prussien la gagna, et une partie de l’infanterie autrichienne fut obligée de se jeter dans Prague, où elle fut bloquée plus de deux mois par le vainqueur. Une foule de princes était dans la ville ; les provisions commençaient à manquer ; on ne doutait pas que Prague ne subît bientôt le joug, et que l’Autriche ne fût plus accablée par Frédéric que par Gustave-Adolphe.

Le vainqueur perdit tout le fruit de sa conquête en voulant tout emporter à la fois. Le comte de Kaunitz, premier ministre de Marie-Thérèse, homme aussi actif dans le cabinet que le roi de Prusse l’était en campagne, avait déjà fait rassembler une armée sous le commandement du maréchal Dawn. (18 juin 1757[8]) Le roi de Prusse ne balança pas à courir attaquer cette armée, que la réputation de ses victoires devait intimider. Cette armée une fois dissipée, Prague, bombardée depuis quelque temps, allait se rendre à discrétion. Il devenait le maître absolu de l’Allemagne. Le maréchal Dawn retrancha ses troupes sur la croupe d’une colline. Les Prussiens y montèrent jusqu’à sept fois, comme à un assaut général ; ils furent sept fois repoussés et renversés. Le roi perdit environ vingt-cinq mille hommes en morts, en blessés, en fuyards, en déserteurs. Le prince Charles de Lorraine, renfermé dans Prague, en sortit et poursuivit les Prussiens. La révolution fut aussi grande que l’avaient été auparavant les exploits et les espérances du roi de Prusse.

Les Français, de leur côté, secondaient puissamment Marie-Thérèse. (29 juillet 1757) Les maréchal d’Estrées, qui les commandait, avait déjà passé le Véser : il suivit pas à pas le duc de Cumberland vers Monden : il l’atteignit vers Hastembeck, lui livra bataille, et remporta une victoire complète. Les princes de Condé et de la Marche-Conti signalèrent, dans cette journée, leurs premières armes, et le sang de France soutenait la gloire de la patrie contre le sang de l’Angleterre. On y perdit un comte de Laval-Montmorency, et un brave officier traducteur de la Tactique d’Ælien[9], frère du même Bussy qui s’est rendu si fameux dans l’Inde. Un coup de fusil, qu’on crut longtemps mortel, perça le comte du Châtelet, de la maison de Lorraine, fils de cette célèbre marquise du Châtelet, dont le nom ne périra jamais parmi ceux qui savent qu’une dame française a commenté le grand Newton.

Remarquons ici que des intrigues de cour avaient déjà ôté le commandement au maréchal d’Estrées. Les ordres étaient partis pour lui faire cet affront tandis qu’il gagnait une bataille. On affectait à la cour de se plaindre qu’il n’eût pas encore pris tout l’électorat de Hanovre, et qu’il n’eût pas marché jusqu’à Magdebourg. On pensait que tout devait se terminer en une campagne. Telle avait été la confiance des Français quand ils firent un empereur, et qu’ils crurent disposer des États de la maison d’Autriche, en 1741. Telle elle avait été, quand, au commencement du siècle, Louis XIV et Philippe V, maîtres de l’Italie et de la Flandre, et secondés de deux électeurs, pensaient donner des lois à l’Europe ; et l’on fut toujours trompé. Le maréchal d’Estrées disait que ce n’était pas assez de s’avancer en Allemagne, qu’il fallait se préparer les moyens d’en sortir. Sa conduite et sa valeur prouvèrent que, lorsqu’on envoie une armée, on doit laisser faire le général : car, si on l’a choisi, on a eu en lui de la confiance.



  1. Chapitre v, page 192.
  2. Ibid., id.
  3. Voyez les notes, pages 191 et 234.
  4. Voyez, page 253, la note de Voltaire.
  5. L’abbé, depuis cardinal de Bernis, et Mme de Pompadour.
  6. Le 20 auguste 1756 ; voyez, tome X, page 557 (Poésies mêlées), la pièce qui commence par ce vers :
    Ô Salomon du Nord ! ô philosophe roi !
  7. Ulysse-Maximilien, comte de Brown, né à Bâle en 1705, d’abord simple soldat, était feld-maréchal quand il fut blessé mortellement à la journée du mai 1757. Il mourut le 26 juin suivant, dans Prague même. Ou l’a confondu quelquefois avec George, comte de Browne, général au service de Russie, mort en 1792. (Cl.)
  8. Toutes les éditions portaient juillet, avant que M. Clogenson publiât son édition, dans laquelle, avec raison, il a mis juin.
  9. Bouchard de Bussy, frère de Bussy-Castelnau. Sa traduction d’Élien parut à Paris en 1757, deux volumes petit in-12. (Cl.)