Précis du siècle de Louis XV/Chapitre 6

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CHAPITRE VI.

LE ROI DE FRANCE S’UNIT AUX ROIS DE PRUSSE ET DE POLOGNE POUR FAIRE ÉLIRE EMPEREUR L’ÉLECTEUR DE BAVIÈRE, CHARLES-ALBERT. CE PRINCE EST DÉCLARE LIEUTENANT GÉNÉRAL DU ROI DE FRANCE. SON ÉLECTION, SES SUCCÈS ET SES PERTES RAPIDES.


L’Europe crut que le roi de Prusse était déjà d’accord avec la France quand il prit la Silésie ; on se trompait : c’est ce qui arrive presque toujours lorsqu’on raisonne d’après ce qui n’est que vraisemblable. Le roi de Prusse hasardait beaucoup, comme il l’avoua lui-même ; mais il prévit que la France ne manquerait pas une si belle occasion de le seconder. L’intérêt de la France semblait être alors de favoriser contre l’Autriche, son ancien allié, l’électeur de Bavière, dont le père[1] avait tout perdu autrefois pour elle après la bataille d’Hochstedt. Ce même électeur de Bavière, Charles-Albert, avait été retenu prisonnier dans son enfance par les Autrichiens, qui lui avaient ravi jusqu’à son nom de Bavière. La France trouvait son avantage à le venger ; il paraissait aisé de lui procurer à la fois l’empire et une partie de la succession autrichienne : par là on enlevait à la nouvelle maison d’Autriche-Lorraine cette supériorité que l’ancienne avait affectée sur tous les autres potentats de l’Europe ; on anéantissait cette vieille rivalité entre les Bourbons et les Autrichiens ; on faisait plus que Henri IV et le cardinal de Richelieu n’avaient pu espérer.

Frédéric III[2], en partant pour la Silésie[3], entrevit le premier cette révolution, dont aucun fondement n’était encore jeté : il est si vrai qu’il n’avait pris aucune mesure avec le cardinal de Fleury que le marquis de Beauvau, envoyé par le roi de France à Berlin pour complimenter le nouveau monarque, ne sut, quand il vit les premiers mouvements des troupes de Prusse, si elles étaient destinées contre la France ou contre l’Autriche. Le roi Frédéric lui dit en partant : « Je vais, je crois, jouer votre jeu : si les as me viennent, nous partagerons[4]. »

Ce fut là le seul commencement de la négociation encore éloignée. Le ministère de France hésita longtemps. Le cardinal de Fleury, âgé de quatre-vingt-cinq ans[5], ne voulait commettre ni sa réputation, ni sa vieillesse, ni la France à une guerre nouvelle. La pragmatique sanction, signée et authentiquement garantie, le retenait.

Le comte, depuis maréchal de Belle-Isle, et son frère, petit-fils du fameux Fouquet, sans avoir ni l’un ni l’autre aucune influence dans les affaires, ni encore aucun accès auprès du roi, ni aucun pouvoir sur l’esprit du cardinal de Fleury, firent résoudre cette entreprise.

Le maréchal de Belle-Isle, sans avoir fait de grandes choses, avait une grande réputation. Il n’avait été ni ministre ni général, et passait pour l’homme le plus capable de conduire un État et une armée ; mais une santé très-faible détruisait souvent en lui le fruit de tant de talents. Toujours en action, toujours plein de projets, son corps pliait sous les efforts de son âme ; on aimait en lui la politesse d’un courtisan aimable et la franchise apparente d’un soldat. Il persuadait sans s’exprimer avec éloquence, parce qu’il paraissait toujours persuadé.

Son frère, le chevalier de Belle-Isle, avait la même ambition, les mêmes vues, mais encore plus approfondies, parce qu’une santé plus robuste lui permettait un travail plus infatigable. Son air plus sombre était moins engageant, mais il subjuguait lorsque son frère insinuait. Son éloquence ressemblait à son courage ; on y sentait, sous un air froid et profondément occupé, quelque chose de violent ; il était capable de tout imaginer, de tout arranger, et de tout faire.

Ces deux hommes, étroitement unis, plus encore par la conformité des idées que par le sang, entreprirent donc de changer la face de l’Europe[6].

Tout sembla d’abord favorable. Le maréchal de Belle-Isle fut envoyé à Francfort, au camp du roi de Prusse, et à Dresde, pour concerter ces vastes projets que le concours de tant de princes semblait rendre infaillibles. Il fut d’accord de tout avec le roi de Prusse et le roi de Pologne, électeur de Saxe. Il négociait dans toute l’Allemagne ; il était l’âme du parti qui devait procurer l’empire et des couronnes héréditaires à un prince qui pouvait peu par lui-même. La France donnait à la fois, à l’électeur de Bavière, de l’argent, des alliés, des suffrages, et des armées. (31 juillet 1741) Le roi, en lui envoyant l’armée qu’il lui avait promise, créa, par lettres patentes[7], son lieutenant général celui qu’il allait faire empereur d’Allemagne[8].

L’électeur de Bavière, fort de tant de secours, entra facilement dans l’Autriche tandis que la reine Marie-Thérèse résistait à peine au roi de Prusse. Il se rend d’abord maître de Passau, ville impériale qui appartient à son évêque, et qui sépare la haute Autriche de la Bavière. Il arrive à Lintz, capitale de cette haute Autriche. (15 auguste) Des partis poussent jusqu’à trois lieues de Vienne : l’alarme s’y répand ; on s’y prépare à la hâte à soutenir un siège ; on détruit un faubourg presque tout entier, et un palais qui touchait aux fortifications ; on ne voit sur le Danube que des bateaux chargés d’effets précieux qu’on cherche à mettre en sûreté. L’électeur de Bavière fit même faire une sommation au comte de Kevenhuller, gouverneur de Vienne.

L’Angleterre et la Hollande étaient alors loin de tenir cette balance qu’elles avaient longtemps prétendu avoir dans leurs mains ; les États-Généraux restaient dans le silence à la vue d’une armée du maréchal de Maillebois, qui était en Vestphalie ; et cette même armée en imposait au roi d’Angleterre, qui craignait pour ses États de Hanovre, où il était pour lors. Il avait levé vingt-cinq mille hommes pour secourir Marie-Thérèse ; mais il fut obligé de l’abandonner à la tête de cette armée levée pour elle, et de signer un traité de neutralité.

Il n’y avait alors aucune puissance, ni dans l’empire, ni hors de l’empire, qui soutînt cette pragmatique sanction que tant d’États avaient garantie. Vienne, mal fortifiée par le côté menacé, pouvait à peine résister ; ceux qui connaissaient le mieux l’Allemagne et les affaires publiques croyaient voir, avec la prise de Vienne, le chemin fermé aux Hongrois, tout le reste ouvert aux armées victorieuses, toutes les prétentions réglées, et la paix rendue à l’empire et à l’Europe.

(11 septembre 1741) Plus la ruine de Marie-Thérèse paraissait inévitable, plus elle eut de courage ; elle était sortie de Vienne, et elle s’était jetée dans les bras des Hongrois, si sévèrement traités par son père et par ses aïeux. Ayant rassemblée les quatre ordres de l’État de Presbourg, elle y parut tenant entre ses bras son fils aîné, presque encore au berceau ; et, leur parlant en latin, langue dans laquelle elle s’exprimait bien, elle leur dit à peu près ces propres paroles : « Abandonnée de mes ami, persécutée par mes ennemis, attaquée par mes plus proches parents, je n’ai de ressources que dans votre fidélité, dans votre courage, et dans ma constance : je mets en vos mains la fille et le fils de vos rois, qui attendent de vous leur salut. » Tous les palatins attendris et animés tirèrent leurs sabres en s’écriant ; « Moriamur pro rege nostro Maria-Theresa, mourrons pour notre roi Marie-Thérèse. » Ils donnent toujours le titre de roi à leur reine[9]. Jamais princesse en effet n’avait mieux mérité ce titre. Ils versaient des larmes en faisant serment de la défendre : elle seule retint les siennes ; mais quand elle fut retirée avec ses filles d’honneur, elle laissa couler en abondance les pleurs que sa fermeté avait retenus. Elle était enceinte alors, et il n’y avait pas longtemps qu’elle avait écrit à la duchesse de Lorraine, sa belle-mère : « J’ignore encore s’il me restera une ville pour y faire mes couches. »

Dans cet état, elle excitait le zèle de ses Hongrois ; elle ranimait en sa faveur l’Angleterre et la Hollande, qui lui donnaient des secours d’argent ; elle agissait dans l’empire ; elle négociait avec le roi de Sardaigne, et ses provinces lui fournissaient des soldats.

Toute la nation anglaise s’anima en sa faveur. Ce peuple n’est pas de ceux qui attendent l’opinion de leur maître pour en avoir une. Des particuliers proposèrent de faire un don gratuit à cette princesse. La duchesse de Marlborough, veuve de celui qui avait combattu pour Charles VI, assembla les principales dames de Londres ; elles s’engagèrent à fournir cent mille livres sterling, et la duchesse en déposa quarante mille. La reine de Hongrie eut la grandeur d’âme de ne pas recevoir cet argent qu’on avait la générosité de lui offrir ; elle ne voulut que celui qu’elle attendait de la nation assemblée en parlement.

On croyait que les armées de France et de Bavière, victorieuses, allaient assiéger Vienne. Il faut toujours faire ce que l’ennemi craint. C’était un de ces coups décisifs, une de ces occasions que la fortune présente une fois, et qu’on ne retrouve plus. L’électeur de Bavière avait osé concevoir l’espérance de prendre Vienne ; mais il ne s’était point préparé à ce siège ; il n’avait ni gros canons ni munitions. Le cardinal de Fleury n’avait point porté ses vues jusqu’à lui donner cette capitale : les partis mitoyens lui plaisaient ; il aurait voulu diviser les dépouilles avant de les avoir, et il ne prétendait pas que l’empereur qu’il faisait eût toute la succession.

L’armée de France, aux ordres de l’électeur de Bavière, marcha donc vers Prague, aidée de vingt mille Saxons, au mois de novembre 1741. Le comte Maurice de Saxe, frère naturel du roi de Pologne, attaqua la ville. Ce général, qui avait la force du corps singulière du roi son père, avec la douceur de son esprit et la même valeur, possédait de plus grands talents pour la guerre. Sa réputation l’avait fait élire d’une commune voix duc de Courlande le 28 juin 1726 ; mais la Russie, qui donnait des lois au Nord, lui avait enlevé ce que le suffrage de tout un peuple lui avait accordé : il s’en consolait dans le service des Français et dans les agréments de la société de cette nation, qui ne le connaissait pas encore assez.

Il fallait ou prendre Prague en peu de jours, ou abandonner l’entreprise. On manquait de vivres, on était dans une saison avancée ; cette grande ville, quoique mal fortifiée, pouvait aisément soutenir les premières attaques. Le général Ogilvy, Irlandais de naissance, qui commandait dans la place, avait trois mille hommes de garnison, et le grand-duc marchait au secours avec une armée de trente mille hommes ; il était déjà arrivé à cinq lieues de Prague le 25 novembre ; mais la nuit même les Français et les Saxons donnèrent l’assaut.

Ils firent deux attaques avec un grand fracas d’artillerie, qui attira toute la garnison de leur côté : pendant ce temps le comte de Saxe, en silence, fait préparer une seule échelle vers les remparts de la ville neuve, à un endroit très-éloigné de l’attaque. M. de Chevert, alors lieutenant-colonel du régiment de Beauce, monte le premier. Le fils aîné du maréchal de Broglie le suit : on arrive au rempart, on ne trouve à quelques pas qu’une sentinelle ; on monte en foule, et on se rend maître de la ville ; toute la garnison met bas les armes. Ogilvy se rend prisonnier de guerre avec ses trois mille hommes[10]. Le comte de Saxe préserva la ville du pillage, et ce qu’il y eut d’étrange, c’est que les conquérants et le peuple conquis furent pêle-mêle ensemble pendant trois jours : Français, Saxons, Bavarois, Bohémiens, étaient confondus, ne pouvant se reconnaître, sans qu’il y eût une goutte de sang répandue.

L’électeur de Bavière, qui venait d’arriver au camp, rendit compte au roi de ce succès, comme un général qui écrit à celui dont il commande les armées : il fit son entrée dans la capitale de la Bohême le jour même de sa prise, et s’y fit couronner au mois de décembre. Cependant le grand-duc, qui n’avait pu sauver cette capitale, et qui ne pouvait subsister dans les environs, se retira au sud-est de la province, et laissa à son frère, le prince Charles de Lorraine, le commandement de son armée.

Dans le même temps le roi de Prusse se rendait maître de la Moravie[11], province située entre la Bohême et la Silésie ; ainsi Marie-Thérèse semblait accablée de tous côtés. Déjà son compétiteur avait été couronné archiduc d’Autriche à Lintz ; il venait de prendre la couronne de Bohême à Prague, et de là il alla à Francfort recevoir celle d’empereur, sous le nom de Charles VII.

Le maréchal de Belle-Isle, qui l’avait suivi de Prague à Francfort, semblait être plutôt un des premiers électeurs qu’un ambassadeur de France. Il avait ménagé toutes les voix, et dirigé toutes les négociations : il recevait les honneurs dus au représentant d’un roi qui donnait la couronne impériale. L’électeur de Mayence, qui préside à l’élection, lui donnait la main dans son palais, et l’ambassadeur ne donnait la main chez lui qu’aux seuls électeurs, et prenait le pas sur tous les autres princes. Ses pleins pouvoirs furent remis en langue française : la chancellerie allemande, jusque-là, avait toujours exigé que de telles pièces fussent présentées en latin, comme étant la langue d’un gouvernement qui prend le titre d’empire romain. Charles-Albert fut élu le 4 janvier 1742, de la manière la plus tranquille et la plus solennelle : on l’aurait cru au comble de la gloire et du bonheur ; mais la fortune changea, et il devint un des plus infortunés princes de la terre par son élévation même.



  1. Maximilien-Marie ; voyez tome XIII, pages 214, 603, 608-609.
  2. Annales de l’Empire, à la fin, liste des électeurs de Brandebourg. Voltaire nomme encore le grand Frédéric, Frédéric III, ce qui n’a point prévalu. L’histoire, et Voltaire lui-même dans ses Mémoires, le nomment Frédéric II. Voici une liste exacte des rois de Prusse selon leur nom et leur ordre de succession.
    Ier roi. Frédéric Ier, né à Kœnigsberg en 1657, couronné roi de Prusse au commencement de 1701, mort en 1713.
    IIe — Frédéric-Guillaume Ier, né en 1688, succède à son père le 25 février 1713, meurt le 31 mai 1740.
    IIIe — Frédéric II, surnommé le Grand, né le 24 janvier 1712, le troisième fils du précédent, auquel il succéda immédiatement ; mort le 17 auguste 1786.
    IVe — Frédéric-Guillaume II, neveu du grand Frédéric, né le 25 septembre 1744, mort le 16 novembre 1797.
    Ve — Frédéric-Guillaume III, fils du précédent, né le 3 auguste 1770, roi depuis 1797. (Cl.) — Voyez une note du chapitre xvii.
  3. 15 décembre 1740.
  4. L’auteur était en ce temps-là auprès du roi de Prusse. Il peut assurer que le cardinal de Fleury ignorait absolument à quel prince il avait affaire. (Note de Voltaire.) — Voltaire parle ici de sa première visite à Frédéric, au château de Mailand, prés Vesel. (G. A.)
  5. Au commencement de 1741 le cardinal de Fleury avait quatre-vingt-sept ans et demi ; voyez la note, page 177.
  6. Dans toutes les éditions on lisait ici : « … de l’Europe, aidés dans ce grand dessein par une dame alors trop puissante. Le cardinal combattit ; il donna même au roi son avis par écrit, et cet avis était contre l’entreprise. On croyait qu’il se retirerait alors : sa carrière entière eût été glorieuse ; mais il n’eut pas la force de renoncer au ministère, et de vivre avec lui-même sur le bord de son tombeau. Le maréchal de Belle-Isle et son frère arrangèrent tout, et le vieux cardinal présida à une entreprise qu’il désapprouvait. »

    Ce passage est rayé dans l’exemplaire dont il est parlé dans l’Avertissement de Beuchot. — La dame alors trop puissante est la duchesse de Châteauroux.

  7. Ces lettres ne furent scellées que le 20 auguste 1741. (Note de Voltaire.)
  8. C’était une maladresse ; l’Allemagne se sentit blessée. (G. A.)
  9. Marie d’Anjou, dans le xive siècle, et Élisabeth de Luxembourg, dans le xve siècle, avaient le titre de Rex dans des actes publics ; voyez tome XIII, pages 424-425 et tome XII, page 233.
  10. Trois ans plus tard, le même Ogilvy rendit la même place avec quinze mille hommes. Voyez page 220.
  11. Voltaire passe sous silence la capitulation secrète que Frédéric avait faite avec Marie-Thérèse, et qu’il rompit alors. (G. A.)