Premier péché/7

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Tadoussac


La fée Saguenay se promenait, transformant tout ce que sa baguette effleurait en monts, caps, cavernes, précipices ; comme dans une colère furieuse, elle semait partout la terreur, et voilà qu’un souvenir heureux, une de ces douces réminiscences qui nous montent au cœur, sans aucun appel, fit palpiter la vieille fée, et elle sourit un regard de jeunesse ! Et voilà comment fut créé Tadoussac, ce coquet nid où la nature a jeté tous ses baisers, cette miniature d’un sourire renfermant tout le bonheur d’une fée, et c’est si gentiment séduisant, si coquettement fin, si radieusement attirant que l’on aspire avec délices l’air parfumé montant du fleuve et du Saguenay, pour éventer avec grâce les jolis arbres qui penchent leur vert feuillage sous la caresse de cette brise si douce.

Tadoussac est un rêve, une évocation radieuse placée au bord des flots pour enjôler à jamais, belle sirène, les voyageurs qui veulent passer sans lui donner un regard. La petite reine du Nord incline son sceptre… et nous voilà à ses genoux ! Tu es trop belle ! lui soufflons-nous. Et la coquette laisse lire dans son petit air penché — Je le savais !

Oui, elle doit le savoir, la jolie séduisante, qu’elle est incomparablement belle et retenante. Depuis des siècles, on le lui chante, on ne saurait d’ailleurs le lui dire trop — n’a-t-elle pas toute la grâce modeste de la vraie grandeur ?

La religion lui a jeté son grand cri d’amour, et sur les bords de ces rives chéries, le berceau de notre foi a été fixé, on y retrouve le souvenir des premiers jours, alors que de pieux missionnaires y construisirent une toute petite chapelle, qui élève encore dans l’air nouveau, le clocheton ancien. C’est une relique précieuse, monument du passé que l’on conserve religieusement à l’avenir, pour raviver l’amour de la foi qui a fait grand et prospère ce Canada que nous aimons tant.

On pénètre dans ce tout petit sanctuaire avec une ferveur attendrie, un je ne sais quoi d’émouvant nous remue jusqu’à l’âme : sur chaque dalle ne lit-on pas : « martyre et dévouement ? » Ce qu’il a fallu d’amour et d’héroïsme pour retenir sur cette terre jadis barbare, les cœurs français épris d’enthousiastes renoncements, on le sent bien dans la petite chapelle de Tadoussac, où tout est imprégné de patriotisme sublime. On y retrouve maints souvenirs groupés là précieusement, et qui nous parlent du passé dans un langage ému. Le petit Enfant-Jésus de Tadoussac, offert par les dames de la cour de Louis XIV, sourit encore dans sa toilette de satin enrichie de fines broderies d’or ; il est toujours joli, et les mamans admiratives peuvent encore s’écrier en contemplant, avec amour, leur blanc mignon, tout rose de baisers : Il est beau comme l’Enfant-Jésus de Tadoussac ! Et après cela, il n’y a plus rien à dire.

Nous remarquons aussi dans la petite chapelle, des toiles signées Beauvais et Foucher ; puis une pierre commémorative à la mémoire du R. P. de la Brosse, le saint missionnaire du Saguenay. Un minuscule chemin de la Croix a vu aussi bien des dévotes extases, et combien de pauvres âmes ont jadis pleuré devant cette auguste révélation de l’affreux martyre.

À quelques pas de ce pieux vestige d’anciens temps, se dresse dans toute la fierté moderne, l’hôtel de Tadoussac Le site est unique, et d’un gracieux achevé. Cet hôtel est bâti sur une petite élévation, avec à ses pieds le fleuve qui vient se bercer dans une superbe rade, placée là tout exprès pour servir de port d’hiver, et qui en attendant fait les délices d’un public admirateur. De légères embarcations se balancent avec grâce, dans le bassin, pendant que sur la plage, s’agitent les gais baigneurs.

En face de nous, le Saint-Laurent promène fièrement ses vagues bleues, les inclinant avec la grâce d’un grand seigneur, devant la jolie souveraine qui l’enchante depuis des siècles. À notre gauche, les masses sombres du Saguenay se profilent dans ce clair paysage pour ajouter la note d’ombre nécessaire à la perfection d’un tableau.

Tadoussac est gentiment bâti, les villas y sont blanches et coquettes, sises au milieu de frais bocages. On y remarque un superbe parc, séjour poétique où les ombrages tamisent le beau fleuve bleu, irradié des splendeurs ensoleillées. Le joli village nous réserve des surprises ravissantes, ici un petit bois où chante le ruisseau, là une miniature de lac bordé d’aulnes, plus loin une vallée ombragée où modulent les musiciens aériens, et c’est ainsi toujours joli, toujours aimable. Et dire, qu’il faut encore s’en aller… Ô vie !…

Un bon mot du vieux, vieux presbytère de Tadoussac, une relique celui-là aussi, et modeste qui se dérobe entièrement derrière de gros arbres, comme ces vieillards se retirant de nous et qui, à notre appel secouent leur blanche tête. Nous ne sommes plus du temps ! N’est-elle pas triste cette modestie-là !

Mais le bateau lance son cri strident d’appel. Et vite. Un regard aux gros saumons qui s’agitent dans la petite anse, ils sont là, par milliers. En vérité, la pisciculture est un grand succès ici.

Nous sommes partis après des heures agréables écoulées dans ce captivant Tadoussac, nous emportons un souvenir parfumé d’amitié, celle qui nous accueillit là-bas de son plus gracieux sourire. On n’admire bien toute chose qu’en pleine sympathie, un mauvais voisin nous gâte les plus merveilleux paysages, la nature a ses caprices, tout comme le cœur.

Ainsi songeai-je, en saluant de toute ma reconnaissante admiration le cher Tadoussac, où vivent si aimables gens. Dans la rade se balançait un tout petit yacht, blanche Hermine sur le flot bleu. Un dernier adieu aux amis laissés derrière nous, avec un sincère regret — et nous sommes loin !

N’est-ce pas une pitié que cette constante séparation ? Si l’on pouvait grouper sous un coin du ciel tous ceux que l’on aime ? Hélas ! il est à jamais perdu le terrestre paradis !