Principes d’économie politique/I-I-I

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LIVRE I

La Valeur




CHAPITRE I

les besoins


I

les besoins de l’homme.


Les besoins de l’homme constituent le moteur de toute activité économique et par conséquent le point de départ de toute la science économique.

Tout être, en effet, pour se développer et atteindre ses fins, a besoin de demander au monde extérieur certains secours. De la plante, peut-être même de la molécule inorganique, jusqu’à l’homme, à mesure que l’individualité grandit, cette nécessité grandit aussi. Ces objets extérieurs, l’individu désire se les approprier parce que leur possession lui procure une certaine satisfaction, de même que leur privation lui cause une certaine souffrance, en sorte qu’à tout besoin correspond un désir, ou plutôt ce ne sont là que deux expressions, l’une positive, l’autre négative, d’une même idée.

Les êtres vivants n’ont, autant que nous pouvons le savoir, que des besoins conformes à leur nature et à leur destinée : l’instinct, sans être infaillible, est un guide sûr. L’homme seul fait exception. Seul il présente cette particularité, par exemple, de boire quand il n’a pas soif. De là la distinction entre les besoins naturels ou plutôt normaux de l’homme et les besoins artificiels ou dépravés, entre ceux qui peuvent servir ou ceux qui peuvent contrarier son développement physique, intellectuel ou moral, son « bien-être », dans le sens vrai et profond de ce mot.

Les économistes de l’école classique renvoient cette distinction aux moralistes en déclarant qu’elle ne les regarde pas. Cependant elle a un grand intérêt même au point de vue de l’économie politique pratique, soit par exemple qu’il s’agisse de déterminer le juste salaire, c’est-à-dire la rétribution nécessaire pour suffire aux besoins normaux du travailleur, soit de protéger dans un pays les industries utiles, c’est-à-dire celles qui peuvent par la nature de leurs produits concourir à la prospérité du pays, soit encore de taxer ou de dégrever certains objets de consommation, par exemple, l’alcool ou le vin. Et l’hygiène publique et municipale qui prend un si grand et si heureux développement par tout pays civilisé répond à cet ordre de préoccupations[1].

Le « bien-être » de l’homme est lui-même un état très complexe. Il suppose non seulement beaucoup de conditions physiques, mais aussi beaucoup de conditions morales. Le bien-être ne consiste pas seulement à être bien nourri, bien vêtu, bien logé, bien soigné si l’on est malade, à se tenir au chaud l’hiver et au frais l’été, mais aussi, par exemple, à avoir l’esprit en repos au sujet de l’avenir.

De plus, à partir d’un certain degré de civilisation, la richesse n’est plus recherchée seulement comme fin en soi, mais comme moyen d’atteindre des fins supérieures et surtout de procurer la puissance, c’est-à-dire la supériorité sur les autres. Le sens étymologique du mot richesse est assez clair (Reich, empire). Et si certaines richesses ont été si particulièrement et si ardemment convoitées, la terre autrefois, l’argent aujourd’hui, c’est qu’à un plus haut degré que toute autre, celles-ci confèrent à celui qui en est investi, ce pouvoir, ce commandement sur les autres.

Quelques économistes pensent que ce besoin de supériorité a été et restera le plus puissant facteur de l’initiative individuelle[2]. Sans méconnaître que ce sentiment essentiellement individualiste n’ait pu constituer, sous le régime de la lutte pour la vie, un facteur important du progrès, il est à souhaiter qu’il s’affaiblisse et soit remplacé progressivement par le sentiment inverse d’une solidarité de plus en plus étroite et voulue avec nos semblables. Autant il est raisonnable de désirer être bien, autant il est déraisonnable de désirer être mieux que les autres. Et pour une âme noble, au contraire, le bien-être individuel n’est complet que par le bien-être d’autrui, non seulement de nos proches, mais de nos concitoyens, de tous les hommes.

    fait remarquer Théophile Gautier « Aucun chien n’a eu l’idée de se mettre des boucles d’oreille, et les Papous stupides qui mangent de la glaise et des vers de terre, s’en font avec des coquillages et des baies colorées ».
    vêtement, qu’il tienne aux intempéries de l’air ou aux bienséances.
    À ces cinq besoins primordiaux, en viennent s’ajouter d’autres qui sont déjà le signe de l’état de civilisation : religion (amulettes, idoles), récréation et art (instruments de musique, de jeux, dessins, sculptures), santé (remèdes), moyens de communication (barques, chars, litières), instruction (documents écrits sur pierre, sur bronze, sur papyrus, ou les « quipos », cordes nouées des Péruviens).
    Inutile de faire remarquer que les objets destinés à satisfaire à chacun ces besoins en particulier, peu nombreux à l’origine, se multiplient prodigieusement, et qu’alors on peut commencer à établir entre eux la distinction familière à tout bon père de famille entre le nécessaire, l’utile et le superflu (Toutefois voy. ci-dessous le luxe).

  1. Ces besoins sont, comme nous le verrons, innombrables. On peut toutefois les classer d’après leur objet, dans l’ordre de leur apparition successive autant qu’on peut en juger d’après ce que nous apprennent l’archéologie primitive et les mœurs des peuplades sauvages et qui marque l’ordre de leur importance respective :
    alimentation. Le premier assurément, puisqu’il est lié à l’existence non seulement de l’homme, mais de tout être vivant, même des végétaux. À cette heure encore c’est lui qui tient le plus de place dans toute société civilisée. Il met en mouvement plus de la moitié de la somme totale des richesses.
    logement. Le besoin d’un abri est ressenti même par les animaux et donne naissance chez eux, comme on sait, à l’industrie la plus curieuse et la plus variée.
    défense, ou plutôt — car l’homme ne se contente pas de la défensive, pas plus que les carnassiers — la lutte. Ce besoin, là est également ressenti par les animaux, mais ne donne pas lieu pour eux à une industrie, à moins qu’on n’y fasse rentrer la toile de l’araignée ou certains pièges. Leurs armes sont naturelles.
    parure. On s’étonnera de voir ce besoin classé à un rang si respectable. Cependant l’archéologie préhistorique aussi bien que les mœurs des sauvages nous montrent que ce besoin est antérieur à celui du vêtement. C’est le premier par lequel l’homme s’est séparé de l’animal. Comme le
  2. Cette thèse a été développée notamment par un auteur anglais, M. Mallock (L’égalité sociale), et il la précise dans la formule suivante « Tout travail productif qui dépasse la satisfaction nécessaire des besoins alimentaires est toujours motivé par le désir de l’inégalité sociale (the desire for social inequality). Nous ne voyons pas en quoi les chemins de fer, photographies, téléphones, et les besoins qui y correspondent, procèdent du désir de l’inégalité ?