Principes d’économie politique/I-I-IV

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IV

COMMENT DÉFINIR LA RICHESSE ?

Nous avons dit que tout être avait besoin d’emprunter au dehors certains éléments. Ces objets extérieurs d’où dépend sa vie économique, on les désigne généralement sous le nom de richesses.

Ce terme laisse toutefois fort à désirer comme clarté. D’abord dans le langage ordinaire le mot de richesse est employé d’ordinaire comme synonyme de fortune : il sert à désigner la situation d’un homme qui a de grands biens. Il parait donc singulier d’appeler « richesse » un morceau de pain, et telle est bien cependant l’expression scientifique et correcte si l’on entend par richesse tout ce qui peut servir à satisfaire un besoin quelconque de l’homme.

Pour qu’une chose puisse être qualifiée de richesse, il faut qu’elle remplisse certaines conditions

1° D’abord la première condition à remplir, c’est qu’elle soit propre à satisfaire un besoin ou un désir quelconque, en d’autres termes que nous la jugions utile, car l’utilité n’est pas autre chose que la corrélation que nous établissons entre certaines choses et nos besoins.

Il se peut que le jugement que nous portons ainsi sur l’utilité des choses soit fort erroné. Des reliques plus ou moins authentiques ont été pendant bien des siècles, et sont encore aujourd’hui, dans certains pays, considérées comme des richesses incomparables, à raison des vertus qu’on leur prête. Il y a bien des eaux minérales et des produits pharmaceutiques qui sont très recherchés, quoique leurs propriétés curatives soient loin d’être démontrées. Il n’importe : utiles ou non, il suffit que nous les jugions telles, pour que ce soient des richesses[1]. C’est donc une chose subjective que la richesse.

Mais d’ordinaire, notre jugement n’est pas tout à fait aveugle, et si nous estimons qu’une chose est utile, c’est que nous avons quelque raison de croire qu’elle l’est en effet, c’est que nous avons découvert une certaine relation entre ses propriétés physiques et l’un quelconque de nos besoins. Si le pain est utile, c’est d’une part que nous avons besoin de nous nourrir, et d’autre part que le blé contient justement les éléments éminemment propres à notre alimentation. Si le diamant est très recherché, c’est qu’il est dans la nature de l’homme, comme d’ailleurs dans celle de certains animaux, d’éprouver du plaisir à contempler ce qui brille, et que le diamant, à raison de son pouvoir réfringent, supérieur à celui de tout autre corps connu, possède justement la propriété de jeter des feux incomparables.

2° Pour pouvoir compter une chose au nombre de nos richesses, ce n’est pas tout que de la savoir utile encore : faut-il que nous puissions l’utiliser. Savoir, c’est pouvoir, a-t-on dit : ce n’est pas toujours vrai ; notre science peut rester à l’état purement spéculatif et ne pas nous fournir de moyen pratique d’atteindre nos fins. Nous savons que le diamant n’est qu’un cristal de carbone ; mais nous n’avons pas encore réussi à faire des diamants avec du charbon ; nous savons qu’il est en Chine des mines de houille très riches, et sur les plateaux de l’Afrique des terres fertiles et salubres, mais pour diverses raisons, ni les unes ni les autres ne sont à notre portée, et nous ne pouvons les exploiter. Elles ne sont donc pas des richesses, du moins pour le temps présent, pas plus que des terres fertiles ou des métaux précieux dont l’astronome, à l’aide du télescope ou de l’analyse spectrale, découvrirait l’existence dans Mars ou dans Vénus.

3° Le mot richesse parait nécessairement lié à quelque chose de matériel : une richesse c’est ce qui se pèse, se mesure ou s’accumule. Cependant, pour satisfaire à ses besoins, l’homme ne recourt pas uniquement à des choses ; il a recours aussi, et dans quelle large mesure ! aux services de ses semblables. L’homme se sert des hommes au moins autant que des choses. Alors ces actes de l’homme, qui concourent si efficacement à la satisfaction de nos besoins, l’ordonnance du médecin, la sentence du juge, la leçon du professeur, la vigilance du gendarme, le jeu de l’acteur, de quel nom les désignerons-nous ? Dirons-nous aussi que ce sont « des richesses » ? Beaucoup d’économistes s’y sont résignés, mais un plus grand nombre s’y sont refusés pour ne pas faire trop violence au langage.

La question est donc embarrassante. Il ne faut pas trop s’y arrêter, car il ne s’agit ici, en somme, que d’une querelle de mots, une simple question de terminologie, et qui est surtout particulière à notre langue française[2]. Toutefois nous croyons qu’il est préférable, tant pour concorder avec la définition que nous avons donnée de la science économique (p. 7) que pour la clarté de l’exposition et pour prendre les mots dans l’acception consacrée par l’usage, de réserver le mot de richesse aux objets corporels (res) et de désigner sous le nom de services tous actes de l’homme propres à nous procurer directement une satisfaction.

4° Enfin on pourrait se demander si la valeur n’est pas encore une condition de la richesse ?

Le mot de richesse implique presque nécessairement dans le langage courant l’idée de valeur : une richesse sans valeur parait un non-sens.

Pourtant, à y regarder de plus près, la question change d’aspect, car si la caractéristique de la richesse est de satisfaire les besoins de l’homme, il est facile de voir qu’il y a nombre de choses ayant ce caractère au plus haut degré et pourtant dépourvues de toute valeur, telles qu’un air salubre, un ciel clément, un beau réseau de fleuves navigables, ou même un Parthénon ou un Louvre.

Bien plus ! Non seulement il n’y a pas identité entre l’idée de richesse et celle de valeur, mais il y a plutôt opposition[3]. En effet l’idée de richesse implique uniquement celle de satisfaction, d’abondance, tandis que celle de valeur implique comme nous le verrons, l’idée d’une certaine limitation dans la quantité et d’un certain effort dans la production. Pour s’en mieux rendre compte il suffit de supposer que par le coup de baguette d’une fée, ou plus simplement par le progrès indéfini de la science appliquée, tous les objets devinssent aussi abondants que l’eau des sources ou le sable des plages et que les hommes pour satisfaire leurs désirs n’eussent qu’à puiser à volonté, ne serait-ce pas le comble de la richesse ? Et pourtant n’est-il pas évident que dans cette hypothèse, toutes choses, à raison même de leur surabondance, auraient perdu toute valeur ? qu’elles n’en auraient ni plus ni moins que cette même eau des sources ou ces mêmes grains de sable auxquels nous venons de les comparer ? N’est-il pas clair que dans ce pays de Cocagne il n’y aurait plus de riches, puisque désormais tous les hommes seraient égaux devant la non-valeur des choses, de même qu’aujourd’hui Rothschild et le mendiant sont égaux devant la lumière du soleil ?

Il est donc évident qu’il y dans l’idée de valeur non seulement quelque chose de plus mais quelque chose de différent que dans l’idée de richesse. C’est ce que nous allons rechercher.

  1. Voilà pourquoi M. Tarde fait de la foi la source de toute richesse.
  2. C’est pour ce motif que nous jugeons inutile de résumer ici les arguments pour et contre dans cette discussion scolastique. On les trouvera dans le livre de M. Block, Progrès des Sciences économiques, vol. I, et dans un article de M. Turgeon, dans la Revue d’Economie politique de 1892. Contentons-nous de dire que la majorité des économistes incline aujourd’hui à embrasser sous la dénomination de richesse les produits immatériels aussi bien que les produits matériels. C’est l’école française, avec J.-B. Say et surtout Dunoyer, qui a d’abord soutenu cette thèse.
    Elle l’avait soutenue surtout pour éviter de conclure, comme les physiocrates ou même comme Adam Smith, que les industries qui s’exercent sur la matière (agriculture, manufacture, transport, commerce) sont les seules qui puissent être qualifiées de productives et que toutes les autres, les professions dites libérales, sont nécessairement improductives : Mais cette conclusion n’était nullement nécessaire, comme nous le verrons plus loin, Ch. Du Travail.
  3. C’est cette opposition que Carey et Bastiat se sont surtout attachés à mettre en lumière. Pour eux le progrès économique c’est tout ce qui tend à augmenter la richesse, c’est-à-dire la satisfaction et l’abondance, et à diminuer la valeur, c’est-à-dire la rareté et l’effort.
    C’est aussi la question que J.-B. Say considérait comme la plus épineuse de l’économie politique et qu’il posait en ces termes « La richesse étant composée de la valeur des choses possédées, comment se peut-il qu’une nation soit d’autant plus riche que les choses y sont à plus bas prix ? » (Cours d’économie politique, 3° partie, ch. v). Et Proudhon dans ses Contradictions économiques, avait mis au défi tout économiste sérieux d’y répondre. La difficulté tient seulement à l’amphibologie du mot de richesse. Dans le premier membre de phrase « la richesse étant composée de la valeur des choses », on prend le mot de richesse dans le sens vulgaire comme synonyme de valeur : dans le second membre « la nation est d’autant plus riche que les choses sont à plus bas prix », on prend le mot de richesse dans le sens d’abondance.
    Mme de Sévigné, qui ne s’inquiétait guère d’économie politique, comprenait cela à merveille quand elle écrivait de son château de Grignan (octobre 1673) « Tout crève ici de blé et je n’ai pas un sol ! Je crie famine sur un tas de blé ! »