Principes d’économie politique/I-II-I

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CHAPITRE II

LA VALEUR

I

IDÉE GÉNÉRALE QUE NOUS DEVONS NOUS FAIRE DE LA VALEUR.

Il résulte du chapitre précédent que quand nous savons qu’une chose est propre à nous procurer une satisfaction quelconque, quand elle est en un mot une richesse, nous la désirons donc, mais toutes les richesses ne sont pas également désirables ; il en est que nous prisons très haut il en est dont nous faisons peu de cas nous établissons entre elles une sorte de hiérarchie. En un mot, nous avons des préférences.

Or, l’ordre de ces préférences, ce rang inégal dans notre estime que nous attribuons aux choses, c’est là précisément ce qu’exprime le mot de valeur. Dire que l’or a plus de valeur que l’argent, ou d’une façon plus générale que l’or a une grande valeur, c’est constater tout simplement ce fait que pour une raison ou pour une autre (nous chercherons tout à l’heure pour quelle raison) nous jugeons que l’or est plus désirable que l’argent ou plus désirable que tout autre objet. La valeur, qui est l’idée maîtresse de toute la science économique, ne désigne donc rien de plus qu’un fait très simple en lui-même, le fait qu’une chose est plus ou moins désirée. Disons tout simplement que la valeur c’est la désirabilité, ou mieux le degré de désirabilité[1].

Mais il faut analyser ceci.
§1.

L’idée de valeur suppose d’abord un rapport entre un homme et une chose qu’exprime justement le mot de désirabilité. Mais des deux termes de ce rapport c’est l’homme qui est de beaucoup le plus important. On pourrait croire le contraire on pourrait croire que la valeur tenant à certaines propriétés des choses constitution chimique du blé qui nous nourrit, élasticité ou dureté du fer, transparence du verre, etc. doit être attachée aux objets comme une qualité sensible. Nullement elle naît seulement quand le désir s’éveille ou s’évanouit sitôt qu’il s’éteint. Elle le suit et se promène avec lui de chose en chose, comme le papillon et son ombre, et ne demeure que là où il se pose. Elle est subjective et non objective. Costumes qu’on ne porte plus, livres qu’on ne lit plus, tableaux qu’on n’admire plus, monnaies qui ne servent plus, remèdes qui ne guérissent plus... que la liste serait longue de ces richesses dont la valeur est aussi éphémère et fugitive que le besoin qui l’a créée ! Et pourtant, même alors, si par aventure le désir du collectionneur, le plus intense de tous peut-être, vient a se fixer sur ces richesses mortes, il leur rend une nouvelle vie et elles reprennent aussitôt une valeur bien supérieurs à celle qu’elles avaient au cours de leur première existence.

Non seulement les qualités que nous prêtons aux choses varient sans cesse, mais de plus on sent bien que les besoins de l’homme ne peuvent pas être classés dans un ordre invariable, comme les sept couleurs du prisme. Ils sont incessamment mobiles, et c’est tantôt l’un, tantôt l’autre qui devient prépondérant. Un affamé mettra nécessairement au premier rang dans l’ordre de ses préférences un morceau de pain ou, comme Esaü, sacrifiera son héritage en échange d’un plat de lentilles, mais, une fois rassasié, il n’en donnera pas une obole. Dans le Sahara, l’eau peut valoir son pesant d’or dans nos villes bien pourvues de fontaines, elle ne vaut rien dans un pays humide et marécageux, elle vaut moins que rien, puisqu’on paie pour s’en débarrasser.

§ 2.

L’idée de valeur suppose en second lieu un rapport entre deux choses ou plutôt, puisque les choses ne sont ici que l’accessoire, entre deux désirs. En d’autres termes, la valeur n’implique pas seulement l’idée de désir qui pourrait se concevoir isolément mais aussi cette de préférence, qui ne peut se concevoir sans une balance, sans une comparaison.

La valeur est donc une notion relative, de même ordre que la grandeur ou la pesanteur. S’il n’existait qu’un seul corps au monde, on ne pourrait dire s’il est grand ou petit on ne pourrait dire non plus s’il a peu ou beaucoup de valeur[2].

Et quand on dit, employant une expression courante ; qu’un objet quelconque, le diamant, par exemple, a « une grande valeur », sans rien ajouter de plus, le terme de comparaison, pour être sous-entendu, n’en existe pas moins. Nous entendons dire par là soit qu’il a une grande valeur relativement à l’unité monétaire, auquel cas nous le comparons à cet objet déterminé qui s’appelle des pièces de monnaie ; soit qu’il occupe un rang élevé dans l’ensemble des richesses, auquel cas nous le comparons à toutes les autres richesses considérées collectivement. De même, quand nous disons qu’un corps, le platine, est très lourd, sans exprimer aucune comparaison, nous entendons par là soit qu’il représente un nombre considérable de kilogrammes, c’est-à-dire que nous le rapportons au poids d’un litre d’eau ; — soit que, si l’on dressait la liste de tous les corps à nous connus, il occuperait, au point de vue de la pesanteur, le premier rang.

Il résulte de ce caractère relatif de la valeur, cette conséquence qu’on ne doit jamais parler d’une hausse ou d’une baisse de toutes les valeurs : une semblable proposition serait dénuée de sens. Car si la valeur n’est rien de plus qu’un ordre, un classement, une hiérarchie établie entre les richesses, comment pourrait-on comprendre que toutes, en même temps, pussent monter ou descendre ? Pour que les unes puissent monter sur l’échelle, il faut nécessairement qu’elles prennent la place des autres qui, par conséquent, doivent descendre. C’est absolument comme si des candidats à quelque concours, classés par ordre de mérite, se demandaient s’ils n’auraient pas pu être reçus tous à la fois à un meilleur rang[3]?

  1. Il serait à souhaiter que ce mot, que nous avons employé dans la première édition de ce livre, en 1883, quoique un peu barbare, acquît droit de cité dans le vocabulaire de l’économie politique qui n’est pas déjà si riche.
    M. Vilfredo Pareto dans son récent et savant Traité d’Économie politique a proposé le mot d’ophélimité qui dit à peu près la même chose, mais qui a l’avantage d’être grec.
  2. Sans doute cet objet, quoique unique, occuperait un certain espace, mais cela ne suffit pas pour donner l’idée de grandeur. Et il pourrait répondre à un très vif désir, mais cela ne suffirait pas non plus, à notre avis, pour donner l’idée de valeur. Voy. en sens contraire dans la Revue d’Economie Politique, 1894. M. Böhm-Bawerk Essai sur la valeur.
  3. Cependant cette proposition pourrait prendre un sens raisonnable si l’on entendait simplement par là que les désirs de l’homme peuvent tous à la fois augmenter ou diminuer d’intensité. Si, par exemple, les sociétés civilisées marchent vers « cet état stationnaire que prévoit Stuart Mill « où les âmes cesseraient d’être remplies du souci de poursuivre la richesse », on pourra dire alors véritablement que toutes choses auront moins de valeur : — comme si un jour on constate que la force de l’attraction terrestre a décru, on pourra dire que le poids de tous les corps a diminué. Toutefois, même dans cette hypothèse, l’assertion n’aurait guère d’utilité pratique et ne serait même guère véritable, puisque tout moyen de mesurer cette décroissance générale des valeurs et désirs nous ferait défaut, sinon le ralentissement de l’activité humaine dans l’ordre économique.