Principes d’économie politique/I-II-II

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II

LES DIVERSES THÉORIES SUR LA VALEUR.

Pourquoi désirons-nous telle chose plus que telle autre ? ou pourquoi désirons-nous une même chose plus dans certains cas que dans d’autres ? Voilà le terrible Pourquoi qui, depuis plus d’un siècle, met à la torture toutes les générations d’économistes. Chacune se flatte d’y avoir répondu d’une façon catégorique[1], mais la : suivante ne se tient pas pour satisfaite et cherche à creuser un peu plus profondément.

Demandons-nous à nous-mêmes pourquoi nous attachons une certaine valeur à un objet, pourquoi telle chose nous est chère ? Nous sentons bien que nous pouvons donner deux réponses différentes et, à certains égards, opposées nous pouvons nous attacher aux choses soit en raison du plaisir qu’elles nous donnent, soit en raison de la peine qu’elles nous coûtent. Et telles sont, en effet, les deux idées maîtresses auxquels peuvent se ramener toutes les théories de la valeur. Les premières la fondent sur l’utilité, les secondes sur le travail.

§ 1. — Utilité.

L’utilité, c’est-à-dire la qualité propre à certaines choses de satisfaire plus ou moins bien à nos besoins, paraît le fondement naturel de la valeur. Et, en effet, telle était l’explication donnée par les premiers économistes : les physiocrates, Condillac, J.-B. Say.

S’il s’agit de deux objets correspondant à un même besoin, l’explication parait suffisante. Il est relativement facile de mesurer le degré d’appropriation d’une chose à un besoin déterminé et l’échelle des valeurs ici paraît correspondre assez exactement à l’échelle des qualités. Entre deux fruits, nous préférons le plus savoureux entre deux moutons, le plus gras entre deux appartements, le plus confortable entre deux terres, la plus fertile, et si les deux objets, par exemple deux sacs de blé, sont de nature à procurer des satisfactions identiques, il est de règle qu’ils ont la même valeur.

Mais si nous considérons des objets répondant à des besoins différents, par exemple un pain et un chapeau, ici nous perdons le fil. Lequel en effet est le plus utile ?

Dira-t-on que nos besoins peuvent parfaitement être classés au point de vue de la raison, de la morale, de l’hygiène ; que dès lors nous devons mettre au premier rang les objets qui répondent aux besoins les plus essentiels et parmi ceux-là en première ligne ceux qui y répondent le mieux, en sorte qu’on pourrait dresser une sorte de tableau où chaque chose figurerait au rang assigné par son utilité ? Mais c’est le contraire qui est vrai. Si un semblable tableau était dressé, il suffirait d’y jeter les yeux pour s’assurer que la valeur de chaque objet est le plus souvent non point en raison directe, mais bien plutôt en raison inverse de son utilité rationnelle. Quels sont ceux qui occuperaient les derniers rangs dans l’échelle des valeurs ? Le blé, le charbon, le fer, l’eau, c’est-à-dire justement les objets qui correspondent aux besoins les plus essentiels des hommes et dont ils ne sauraient se passer sans périr. Et quels sont ceux qui occuperaient les plus hauts rangs dans cette hiérarchie des valeurs ? L’or, les diamants, les dentelles, peut-être quelque pièce de faïence ébréchée dans une collection, ou quelque édition rare d’un vieux livre que personne n’a jamais lu et ne lira jamais, c’est-à-dire des objets qui ne servent qu’à satisfaire notre curiosité ou à flatter notre vanité.

Et qu’on ne dise point que si les choses se passent de la sorte, c’est parce que les hommes sont insensés que s’ils étaient sages, en ce cas leurs préférences seraient dictées par la raison, et l’ordre des valeurs se trouverait conforme à l’ordre des utilités rationnelles. D’abord, il ne sert de rien de rechercher quelles devraient être les préférences des hommes en cette matière : toute explication de la valeur doit rendre compte de ce qui est et non de ce qui devrait être. De plus, l’objection n’est pas valable, car la terre ne fût-elle peuplée que de sages, un verre d’eau, par exemple, n’en vaudrait pas une obole de plus. Et pourtant nulle chose n’est mieux propre à satisfaire aux besoins de l’homme que l’eau — ἀριστον μεν ὑδωρ disait déjà Pindare.

Pour sortir d’embarras, on a essayé de compléter l’idée d’utilité par une autre idée, celle de rareté. L’utilité, à elle seule, serait impuissante a créer la valeur et resterait comme à l’état latent, mais elle entrerait en action sitôt que la rareté vient se combiner avec elle. La valeur en ce sens, c’est l’utilité rare (Walras père en France, Senior en Angleterre).

Cette modification à l’explication première permet en effet de résoudre assez bien les difficultés qui nous arrêtaient tout à l’heure. Pourtant l’idée de rareté à elle seule ne saurait suffire non plus (à moins qu’on ne fasse dire à ce mot aussi beaucoup de choses qu’il ne dit point) ; car, pour prendre un exemple connu, les cerises ne sont pas moins rares à la fin de la saison qu’au début toutefois, comme alors elles ne sont plus des primeurs, c’est-à-dire qu’elles ne sont plus désirées, elles n’ont plus guère de valeur. De plus, cette explication satisfait mal l’esprit, car elle manque d’unité et on ne s’explique pas bien le dualisme de ces deux éléments en apparence tout à fait hétérogènes l’utilité et la rareté.

Il était réservé à une école plus récente de découvrir le lien logique qui unit ces deux idées, ou plutôt de montrer qu’elles n’en font qu’une, en les réconciliant dans la théorie dite de l’utilité finale (Nous verrons tout à l’heure la signification de cette expression un peu bizarre). Elle est revenue à l’idée d’utilité seulement elle a montré que la rareté, c’est-à-dire la limitation dans la quantité, bien loin d’être une cause indépendante de l’utilité et qui viendrait se greffer artificiellement sur elle, sans qu’on sache pourquoi ni comment, est nécessairement inséparable de l’idée d’utilité que toutes les deux sont, comme disent les mathématiciens, en fonction l’une de l’autre, qu’elles ont la même racine, à savoir le fait déjà étudié que les besoins de l’homme sont limités en capacité. Et voici comment elle le démontre.

Prenons l’exemple classique de l’eau. Imaginons la quantité d’eau dont je puis disposer journellement, distribuée en 5, 6, 10, 20, etc., seaux rangés sur une étagère. Le seau n° 1 a pour moi une utilité maximum, car il doit servir à me désaltérer ; le seau n° 2 en a une grande aussi, quoique moindre, car il doit servir à mon pot-au-feu le seau n° 3, moindre, car il doit servir à ma toilette ; le seau n° 4, à faire boire mon cheval ; le seau n° 3, à arroser mes dahlias ; le seau n° 6, à laver le pavé de ma cuisine. Supposons que ce 6e seau soit le dernier et que mon puits ne pouvant en fournir davantage, je ne puisse m’en procurer d’autres : — je dis qu’en ce cas chacun des 6 seaux aura une certaine valeur, mais que cette valeur ne pourra être plus grande que celle du dernier. — Pourquoi ? parce que c’est celui-là seulement dont la privation peut me toucher. Si en effet le 1er seau, par exemple, celui qui devait servir à ma boisson, vient à être renversé par accident, vais-je crier miséricorde en disant que je suis condamné à mourir de soif ? ce serait un raisonnement de Jocrisse ; il est clair que je ne me priverai pas de boire pour cela : seulement je serai obligé de sacrifier pour le remplacer un autre seau… lequel ? Évidemment celui qui m’est le moins utile le seau n° 6. Voilà pourquoi celui-là détermine la valeur de tous les autres. Si maintenant nous supposons que mon puits soit assez abondant pour me fournir 10, 20 seaux d’eau, il est clair que nous arriverons à un seau d’eau n° 19 ou n° 20 dont je ne saurais que faire et dont l’utilité par conséquent sera nulle. Et du même coup, il entraînera dans sa chute la valeur de tous les autres seaux d’eau ! or tel est justement le cas qui se trouve réalisé d’ordinaire dans nos pays. Voilà pourquoi dans cette théorie, on dit que la valeur est déterminée par l’utilité finale ou utilité limite ou bien encore par l’intensité du dernier besoin satisfait[2].

Cette théorie résout fort heureusement la vieille difficulté qui était la pierre d’achoppement de l’ancienne école : pourquoi l’eau, qui est si utile, a-t-elle si peu de valeur ? et pourquoi le diamant, qui est si peu utile, a-t-il une si grande valeur ? Elle y parvient en écartant l’idée vulgaire d’utilité en tant que qualité matérielle des choses et en faisant de ce mot le synonyme de ce que nous avons appelé désirabilité. Elle affirme que l’eau généralement n’est pas utile, puisqu’on ne saurait dire qu’une chose est utile quand on en a de reste[3], et affirme, au contraire, que le diamant est utile, c’est-à-dire désirable, puisqu’on en a jamais trop ni même assez. L’explication est ingénieuse ; toutefois il faut avouer qu’elle emploie le mot d’utilité dans un sens détourné de sa signification naturelle et par là fatigant[4], et qu’en somme elle ne fait rien de plus que d’affirmer que la valeur a pour fondement le désir. Mais son mérite est de donner une analyse psychologique intéressante et vraie des circonstances qui font varier ce désir.

§ 2. Le travail.

Cette seconde théorie est en quelque sorte l’inverse de la première : tandis que celle-là attache à l’idée de satisfaction procurée, celle-ci s’attache à l’idée d’effort accompli. Elle tient une place considérable dans la science exposée pour la première fois par Adam Smith, fortement développée par Ricardo, elle a rallié des économistes appartenant aux écoles les plus opposées, depuis les optimistes comme Bastiat jusqu’aux socialistes comme Karl Marx[5].

Bien entendu, cette théorie ne conteste pas que l’utilité, c’est-à-dire la propriété de satisfaire à un besoin ou à un désir quelconque de l’homme, ne soit la condition primordiale de toute valeur. Il faudrait, en effet, avoir perdu le sens pour imaginer qu’une chose qui ne sert à rien puisse avoir une valeur quelconque, quel que soit d’ailleurs le travail qu’elle a pu coûter. Mais d’après cette école, si l’utilité est la condition de la valeur, elle n’en est point la cause. Le fondement de la valeur ce serait le travail de l’homme, et toute chose vaudrait plus ou moins suivant qu’elle aurait coûté un travail plus ou moins considérable.

Si cette explication a pu séduire tant d’esprits généreux, c’est qu’à la différence de la théorie précédente qui fait reposer la valeur sur un fait simplement naturel, l’utilité ou la rareté, celle-ci la fait reposer sur un fait moral, le travail.

Cette théorie parait au premier abord présenter sur la théorie précédente un double avantage.

Le premier, de satisfaire mieux l’esprit, parce qu’elle donne pour fondement à la valeur une notice précise, quantitative, quelque chose qui se mesure. Dire que telle montre a une valeur deux fois plus grande que telle autre parce qu’elle représente un travail double, voilà qui satisfait la raison l’explication paraît valable, en tout cas on peut ]a vérifier. Dire qu’elle vaut le double parce qu’elle est deux fois plus désirée, voilà qui nous laisse dans l’embarras. Qu’en sait-on ? et comment le constater ?

Le second, de satisfaire mieux l’idée de justice, parce qu’elle donne pour fondement à la valeur un élément moral, le travail. Et c’est par ce coté surtout qu’elle a séduit tant d’esprits généreux. Si l’on réussissait à démontrer que la valeur de toutes les choses que nous pouvons posséder, de la terre par exemple, est en raison du travail qu’elles nous coûtent, il serait facile d’en conclure qu’en ce monde la richesse est distribuée proportionnellement au travail et d’asseoir par là solidement l’organisation sociale sur un principe de justice[6].

Il serait donc à souhaiter que cette théorie pût être considérée comme l’expression de la réalité. Malheureusement, et à regret, nous devons l’écarter par les raisons suivantes :

1° D’abord, si la valeur d’une chose avait pour cause ou pour substance le travail consacré à la produire, cette valeur devrait être nécessairement immuable, car comme le reconnaît Bastiat lui même, le « travail passé n’est pas susceptible de plus ou de moins ». Or, chacun sait, au contraire, que la valeur d’un objet varie constamment et sans cesse. Il est donc bien évident que ces variations sont absolument indépendantes du travail de production. A priori, d’ailleurs, il est absurde de penser que la valeur d’une chose peut ainsi dépendre d’un fait passé sans retour. C’est là une affaire finie, il n’y a plus à y revenir, et c’est le cas de dire, comme lady Macbeth : what’s done, is done ! ce qui est fait est fait, n’en parlons plus !

À ceci on peut répondre, il est vrai, qu’il ne s’agit pas du travail passé, mais du travail présent, non pas du travail spécialement consacré à produire l’objet que l’on considère, mais du travail générique nécessaire dans les conditions sociales existantes pour produire des objets similaires[7]. Soit ! mais il n’est pas aussi facile d’écarter les autres objections.

2° Si le travail était la cause de la valeur, à des travaux égaux correspondraient toujours des valeurs égales et à des travaux inégaux, des valeurs inégales. Or, à chaque instant, nous voyons des objets qui ont coûté le même travail se vendre à des prix très différents (exemple un filet de bœuf et la queue du même bœuf), et à l’inverse, des objets qui ont coûté des travaux très différents se vendre au même prix (exemple un hectolitre de blé récolté sur une terre qui en produit 15 à l’hectare et un hectolitre de blé de même qualité récolté sur une terre qui en produit 50 à l’hectare[8]).

3° Si le travail était la cause de la valeur, là où le travail serait nul, la valeur serait nulle aussi. Or, innombrables sont les choses qui ont une valeur originelle sans aucun travail : source d’eau minérale ou de pétrole, guano déposé par les oiseaux de mer, plage de sable d’Aigues-Mortes qui n’a été labourée que par le vent du large et qui se vend très cher pour y planter des vignes, quelques mètres de terrain situés à Paris, aux Champs-Élysées[9], etc. ou qui acquièrent une valeur nouvelle sans travail par exempte, le vin en restant en cave.

4° Enfin, si le travail est la cause de la valeur, quelle sera donc la cause de la valeur du travail lui-même ? Car le travail a incontestablement une valeur ; il se vend et s’achète ou, si l’on préfère, il se loue tous les jours à un certain prix. Il est facile d’expliquer la valeur du travail par la valeur de ses produits, de même que la valeur d’une terre est déterminée par la valeur des récoltes qu’elle peut donner. Mais si l’on veut expliquer la valeur de ces mêmes produits par la valeur du travail qui leur a donné naissance, alors on tourne dans un cercle sans issue.

Entre ces deux explications de la valeur, nous devons donc préférer la première, parce qu’elle est l’expression de ce qui est : en fait, la valeur des choses est en raison des désirs des hommes. La seconde est seulement l’expression de ce qui devrait être : il serait à souhaiter que la valeur des choses fût en raison du travail des hommes en fait, il n’en est pas ainsi. Cela peut être fâcheux au point de vue moral, mais nous n’y pouvons rien, sinon tâcher de nous accommoder le mieux possible de cette loi naturelle comme de beaucoup d’autres que nous voudrions autres qu’elles ne sont.

Et pourtant la seconde explication est nécessaire indirectement pour compléter la première, en ce sens que si l’utilité finale, comme nous l’avons vu, est liée à la limitation dans la quantité, la limitation de la quantité est liée à son tour à l’idée du travail.

En effet, la limitation dans la quantité n’est jamais un fait absolu : il n’est pas une chose au monde, même parmi les produits de la nature, à plus forte raison parmi les produits de l’industrie humaine, dont la quantité soit si rigoureusement déterminée qu’on ne puisse l’accroître en y prenant peine. Quand on dit que les diamants sont rares, on n’entend point dire que la nature n’en a jeté dans la circulation qu’un nombre d’exemplaires déterminé et qu’après cela elle a brisé le moule on veut dire simplement qu’il faut beaucoup de peine ou beaucoup de chance pour en trouver et que par conséquent la quantité existante ne peut s’accroître que difficilement. Quand on dit que les chronomètres sont rares, on n’entend point dire qu’il n’en existe de par le monde qu’un certain nombre d’exemplaires numérotés : on peut en produire un nombre indéfini, mais comme la fabrication d’un bon chronomètre exige un temps considérable et une habileté spéciale, la quantité se trouve limitée par le temps et le travail disponible. Il serait même téméraire d’affirmer que les tableaux de Raphaël soient en nombre absolument limités car il n’est pas impossible qu’on ne parvienne, un jour ou l’autre, à découvrir dans quelque grenier ou quelque vieille église d’autres que ceux que nous connaissons.

Et alors même que la quantité existante ne serait pas modifiée en fait, la simple possibilité d’accroître cette quantité à volonté — par exemple, la découverte d’un chimiste pour cristalliser le carbone en diamant, même avant d’avoir reçu aucune application industrielle — suffirait pour agir comme réfrigérant sur le désir et sur la valeur.

En résumé donc, à cette question : quelle est la cause de la valeur ? nous devons renoncer à répondre par un seul mot, mais nous dirons :

Les choses ont plus ou moins de valeur, suivant que nous les désirons plus ou moins vivement.

Nous les désirons plus ou moins vivement, suivant qu’elles sont en quantité plus ou moins insuffisante pour nos besoins.

Elles sont en quantité plus ou moins insuffisante, suivant qu’il nous est plus ou moins difficile de les multiplier.

  1. En 1848, dans ses Principes d’Économie politique, Stuart Mill disait : « Heureusement, il n’y a plus, dans les lois de la valeur, rien à éclaircir présentement ni dans l’avenir : cette théorie est complète ». Les économistes qui ont repris aujourd’hui cette théorie en disent autant, mais il n’est pas dit qu’ils ne reçoivent pas de l’avenir le même démenti.
  2. Si nous voulons résumer cette démonstration sous une forme syllogistique, nous pourrons la formuler ainsi :
    « La valeur est déterminée par l’utilité subjective ;
    « Par utilité subjective il faut entendre non l’utilité d’une chose en général, mais son utilité pour celui qui la possède ;
    « Cette utilité n’est pas la même pour chaque unité possédée et elle décroît à mesure que le nombre d’unités possédées augmente ;
    « Or c’est l’utilité de la dernière unité possédée (la moins utile, par conséquent) qui est seule à considérer, car c’est elle qui détermine et limite l’utilité de toutes les autres. »
    Dans son beau livre, trop oublié aujourd’hui sur Le Commerce et le Gouvernement (1776), le philosophe Condillac avait pressenti cette explication de la valeur et, en cela, de beaucoup devancé les physiocrates ses contemporains « La valeur des choses est fondée sur leur utilité ou, ce qui revient au même, sur le besoin que nous en avons. Or, puisque la valeur des choses est fondée sur le besoin, il est naturel qu’un besoin plus senti donne aux choses une plus grande valeur et qu’un besoin moins senti leur en donne une moindre. La valeur des choses croît donc dans la rareté et diminue dans l’abondance. Elle peut même dans l’abondance diminuer au point de devenir nulle. Un surabondant sera sans valeur toutes les fois qu’on n’en pourra faire aucun usage, puisqu’alors il sera tout à fait inutile. La valeur est moins dans la chose que dans l’estime que nous en faisons, et cette estime croît et diminue comme notre besoin croît et diminue lui-même ». Puis vient l’exemple de l’eau suivant qu’elle est prise à la source ou au désert (ire partie, ch. 1)).
    Et Franklin avait dit plus simplement encore dans La science du bonhomme Richard « C’est quand le puits est à sec, qu’on connaît la valeur de l’eau ».
    Mais c’est seulement au milieu de ce siècle que cette célèbre théorie de l’utilité finale paraît avoir été formulée pour la première fois par un ingénieur des mines en France, Dupuit (1844), et par un allemand Gossen (1854). Toutefois les travaux de l’un et de l’autre étaient restés parfaitement inconnus jusqu’au jour où, il y a une vingtaine d’années, Stanley Jevons en Angleterre, Walras en Suisse, Charles Menger et Böhm-Bawerk en Autriche, Clark aux Etats-Unis, ont créé à nouveau cette théorie. Le fait que, sans se connaître, ces auteurs sont arrivés simultanément à peu prés aux mêmes conclusions, constitue évidemment une présomption de vérité. Voir dans la Revue d’Économie Politique 1894 l’article précité de M. de Böhm-Bawerk, Essai sur la valeur.
  3. Ceci d’ailleurs n’est vrai que de l’eau potable ; car si elle doit satisfaire aux besoins de l’irrigation, ou à ceux de l’agrément ou qu’elle devienne force motrice, l’eau a parfaitement une valeur et une valeur considérable. Pourquoi ? parce que, pour de semblables emplois, elle n’est plus en quantité suffisante pour répondre aux besoins de tous les propriétaires dans ce cas, même le Seau n° 1.000 ou n° 10.000, a encore une certaine utilité finale et confère cette valeur à la masse tout entière.
  4. C’est pour éviter cette amphibologie que M. Vilfredo Pareto, comme nous l’avons déjà dit, crée à côté du vieux mot d’utilité, auquel il maintient sa signification ordinaire, celui d’ophélimité. Il dira ainsi que l’eau est très utile, mais qu’elle n’est pas très « ophélime ». L’école nouvelle dit que l’utilité totale de l’eau est très grande, mais que son utilité finale est ordinairement très petite.
  5. « Il est tout simple, dit Adam Smith, que ce qui est d’ordinaire le produit de deux heures de travail vaille le double de ce qui n’exige ordinairement qu’une heure de travail ». Livre 1, ch. 16.
    « Je considère le travail, dit Ricardo, comme la source de toute valeur et sa quantité relative comme la mesure qui régle presque exclusivement la valeur relative des marchandises ». Ch. 1, sect. 2.
    « La valeur d’une marchandise est déterminée par le quantum du travail dépensé pendant sa production ». Kart Marx, ch. 1.
    Malgré cette identité apparente, les explications de la valeur données par ces trois grands esprits sont, au fond, assez différentes mais nous ne pouvons entrer ici dans ces nuances.
  6. C’est ce que fait l’école de Bastiat qui cherche à justifier la propriété en démontrant que la fortune de chacun est, en fait, proportionnelle à son travail. L’école de Karl Marx, au contraire, se sert de cette même doctrine pour démolir la propriété, en démontrant que les valeurs possédées par les classes riches sont dues uniquement au travail des ouvriers qui, en fait, en ont été indignement spoliés, mais elle pense, en vertu de ce même principe, qu’il serait du moins facile d’arranger un monde où la richesse serait en fait proportionnelle au travail de chacun.
  7. C’est la fameuse théorie de Karl Marx qui déclare qu’il n’y a pas à s’occuper du travail individuel qui a pu être consacré à produire un objet quelconque, mais du travail social nécessaire pour la production de cet objet et qui se mesure par le nombre d’heures nécessaires en moyenne pour l’exécuter.
    Bastiat dit qu’il faut considérer non point le travail effectué par celui qui a produit l’objet, mais seulement le travail épargné à celui qui veut s’en rendre acquéreur.
    Et comme épargner à quelqu’un un certain travail, c’est, d’après Bastiat, « lui rendre service », l’auteur des Harmonies arrive par là à définir la valeur : le rapport de deux efforts échangés, et à déclarer que la valeur a pour cause et pour mesure un service rendu. Cette formule, malgré la vogue qu’elle a eue pendant un certain temps, paraît une simple tautologie. A cette question : pourquoi un diamant a-t-il une plus grande valeur qu’un caillou ? elle répond « parce que, en me cédant un diamant, on me rend un plus grand service qu’en me cédant un caillou ». Personne ne conteste une aussi puérile proposition, mais il suffit de répondre que si le service rendu par le transfert d’un diamant est plus grand que le service rendu par le transfert d’un simple caillou, c’est tout simplement parce que le diamant a plus de valeur que le caillou : nous n’avons donc fait que tourner sur place. Ce n’est pas, en effet, le service rendu par celui qui me cède un objet qui en détermine la valeur, c’est, au contraire, la valeur de l’objet cédé qui détermine et mesure l’importance du service rendu. Voy. dans la Revue d’Économie politique (mai -juin 1887), une critique que nous avons faite de cette théorie. Voy. contrà, dans Cauwès (tome I, p. 308), la défense de la théorie de Bastiat.
    Il est à remarquer que dans la mesure même où ces amendements corrigent la théorie fondamentale, ils leur enlèvent du même coup le mérite, qu’avait du moins celle-ci, de satisfaire à l’idée de justice. Nous avons avoué, en effet, qu’il y aurait harmonie si l’on pouvait démontrer que la valeur d’un objet possédé est proportionnelle à la peine qu’a dû prendre son possesseur pour le produire, mais nous nions que cette harmonie subsiste, si l’on se contente de démontrer que la valeur est simplement proportionnelle à la peine épargnée (et qui par conséquent, n’a pas été prise !) comme le dit Bastiat, ou au travail moyen (et par conséquent indépendant de l’effort individuel !) comme le dit Karl Marx.
  8. Ricardo ne niait pas ce fait, puisqu’au contraire c’est sur lui précisément qu’il a basé sa fameuse théorie de la rente (Voy. ci-dessous, La loi de la rente), mais l’explication qu’il en donne ne sert qu’à constater le fait incontestable que deux objets de même qualité, c’est-à-dire de même utilité, ont nécessairement la même valeur, quelque inégaux que soient les travaux qu’ils ont coûtés.
  9. Ricardo et son école ne nient pas non plus (car le fait n’est pas niable) qu’il n’y ait certains objets « dont la valeur ne dépend que de la rareté, parce que nul travail ne peut en augmenter la quantité ». Seulement, il les considère comme insignifiants, et ne cite en exemple que les tableaux précieux, statues, etc. Or ces objets-là constituent, en fait, une exception énorme et qui emporte la règle.
    Bastiat, au contraire, nie que les biens que nous venons d’énumérer (terre ou richesses naturelles) aient une valeur quelconque : l’utilité qui provient uniquement de la nature est toujours gratuite, dit-il. M. Cauwès soutient la même opinion (Cours d’Economie politique, tome 1, p. 240). Sa thèse c’est que toute richesse et toute valeur présuppose au moins un fait de l’homme qui est l’appropriation. Mais ne peut-on pas répondre que c’est au contraire l’appropriation qui présuppose la valeur, puisque nul ne songerait à s’approprier ce qui ne vaut rien ?