Principes d’économie politique/II-1-II-IV

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IV

LA LOI DU RENDEMENT NON PROPORTIONNEL.

Puisque le terrain et la matière première sont des quantités limitées, il est impossible que la production, dont ils constituent les facteurs nécessaires, ne soit pas limitée par contrecoup.

Il en est ainsi, en effet. La chasse, qui tenait une si grande place dans les sociétés primitives, a disparu de la liste des industries productives dans les pays civilisés, par cette fort bonne raison qu’elle a cessé de donner un produit rémunérateur, malgré tous les règlements faits pour la protéger. Même dans les déserts de l’Afrique, même dans les solitudes des pôles, les dépouilles des éléphants, des autruches, des castors, des loutres, des baleines, commencent à faire défaut aux explorateurs qui vont les y chercher. L’épuisement des mers qui baignent nos rivages est on sujet de lamentations pour nos populations maritimes qui déjà sont obligées d’aller poursuivre le poisson dans la haute mer et d’armer des gâteaux plus forts. La disparition des forêts, et par suite du bois d’œuvre, est déjà un fait accompli dans plusieurs pays d’Europe notamment en Angleterre.

Il est vrai que ces industries peuvent conjurer dans une mesure le sort qui les menace en transformant leurs procédés. Au lieu de chasser l’autruche, on peut l’élever : au lieu de faire de la pêche, on peut faire de la pisciculture : au lieu de défricher, on peut reboiser ; — ce qui revient, en somme, à faire passer ces industries de la catégorie des industries simplement extractives dans celles des industries agricoles, mais ici encore nous rencontrons une limite.

Toute terre ne contient qu’une certaine quantité d’éléments assimilables par les plantes (calcaires, nitrates, phosphates, etc.) que chaque récolte lui enlève petit à petit. Il est vrai que l’art de l’agriculteur vise non pas seulement à restituer à la terre les éléments qui lui sont enlevés, mais encore à enrichir en lui apportant des éléments nouveaux. Mais il faut remarquer que les sources auxquelles puise l’agriculteur pour enrichir son sol sont elles-mêmes limitées, puisque les engrais naturels ne font que restituer à la terre une partie de ce que les bestiaux ont consommé, et les engrais chimiques sont des minerais (phosphates, nitrates, guano, etc.) dont les gisements sont rares et rapidement épuisables.

De plus, à la différence du manufacturier qui manie les forces physico-chimiques, l’agriculteur est réduit à un rôle qui est presque passif : il regarde la nature accomplir son œuvre suivant des lois qu’il ne connaît guère et qu’en tous cas il ne peut changer. Il lui faut attendre patiemment de longs mois avant que le grain qui dort dans le sillon se son transformé en épi et de longues années avant que le gland soit devenu chêne. Tout être vivant, en effet, animal ou plante, a besoin d’une certaine place pour se nourrir, du certain temps pour se développer. Au contraire, l’industriel dans ses manufactures fait subir à la matière des transformations qui sont en général fort simples et dont il connaît les lois. Il a pour auxiliaires des forces domestiques qui travaillent sous ses ordres avec une précision mécanique. Il n’est pas enfermé dans le cycle inexorable des saisons été et hiver, jour et nuit, il peut chauffer ses fourneaux ou faire marcher ses métiers[1].

Sans doute, il n’est peut-être pas une seule terre dont l’agriculteur ne pût, à la rigueur, accroître le rendement : seulement, passé un certain stage de l’industrie agricole, il ne peut le faire qu’aux prix d’un travail qui va croissant, en sorte qu’il arrive un moment où l’effort à exercer pour forcer le rendement serait hors de proportion avec le résultat.

Soit un hectare de terre qui produit 15 hectolitres de blé, ce qui est à peu près la moyenne de la France. Supposons que ces 15 hect. de blé représentent 100 journées de travail ou, si l’on préfère s’exprimer de la sorte, représentent 300 francs de frais ; la proposition revient à dire que pour faire produire à cette terre deux fois plus de blé, soit 30 hect., il faudra dépenser plus de 200 journées de travail ou plus de 600 francs de frais. Pour doubler le produit, il faudra peut-être tripler, peut-être quadrupler, peut-être même décupler le travail et les frais. C’est là ce qu’on appelle la loi du rendement non proportionnel (non proportionnel au travail).

Elle est certainement confirmée par la pratique de tous les jours. Interrogez un agriculteur intelligent et demandez-lui si sa terre ne pourrait pas produire plus que ce qu’elle donne ? il vous répondra : « Assurément. La récolte de blé serait plus considérable si je voulais mettre plus d’engrais, donner des labours plus profonds, purger le sol des moindres racines de chiendent, défoncer à bras d’hommes, au besoin repiquer chaque grain de semence à la main, ensuite protéger la moisson contre les insectes, contre les oiseaux, contre les herbes parasites. — Et pourquoi ne le faites-vous pas ? Parce que je n’y retrouverais pas mes frais : ce supplément de récolte me coûterait beaucoup plus qu’il ne vaudrait ». — Il y a donc dans la production d’une terre quelconque un point d’équilibre qui marque la limite qu’on ne passera pas, non point du tout qu’on ne pût la dépasser si on le voulait à tout prix, mais on ne le veut pas parce qu’on n’a aucun intérêt à le faire[2].

S’il pouvait en être autrement, c’est-à-dire si on pouvait augmenter indéfiniment la production d’une superficie de terrain donné, à la seule condition d’augmenter proportionnellement le travail et les frais, les propriétaire, certes, ne manqueraient pas de le faire au lieu d’étendre leur exploitation sur un domaine plus ou moins vaste, ils la concentreraient sur le plus petit espace de terrain possible ce serait beaucoup plus commode. Mais en ce cas aussi la face du monde serait toute autre qu’elle n’est. Le simple fait que les choses ne se passent point ainsi et que l’on étend sans cesse la culture à des terrains moins fertiles ou moins bien situés, démontre suffisamment que l’on ne peut pas en pratique demander à un même terrain au delà d’un certain rendement.

  1. On peut se poser toutefois la question suivante. Puisque la limitation que rencontre l’industrie agricole tient à ce fait qu’elle opère sur des êtres vivants, pourquoi n’essaierait-elle pas de surmonter cet obstacle, en se passant hardiment du concours que lui apportent les forces mystérieuses de la vie et en s’efforçant de fabriquer de toutes pièces les substances alimentaires, tout comme un industriel fabrique les produits chimiques ? — Nous savons en effet que tous les tissus des êtres vivants, animaux ou végétaux, sont formés presque exclusivement d’oxygène, d’hydrogène, d’azote, de carbone, et, pour une très petite part, de quelques sels minéraux, tous éléments qui peuvent être considérés comme existant en quantité surabondante dans l’écorce terrestre et dans l’atmosphère. Le problème ne paraît donc pas insoluble théoriquement. Certes si un chimiste doit le résoudre un jour, il aura réalisé beaucoup plus que le Grand Œuvre rêvé par les alchimistes ; au fond de son creuset il aura trouvé mieux que la solution d’un problème de chimie ou même du problème de la vie il aura trouvé la solution de la question sociale, ou du moins il aura changé de fond en comble toutes les lois de l’économie politique. Si jamais les aliments peuvent être manufacturés de toutes pièces dans des fabriques, alors l’agriculture deviendra inutile, et l’homme ne demandant plus à la terre que ce qu’il lui faut de place pour y poser son pied ou y bâtir son toit, il n’y aura pas un hectare de terre qui ne puisse nourrir une population aussi dense que celle qui s’entasse dans les quartiers les plus populeux de nos grandes villes.
    Mais ce jour viendra-t-il jamais ? Les chimistes s’en flattent, malgré le vieil adage : omne vivum ex vivo. Et de fait, s’ils n’ont pas encore fait de l’albumine, ils ont déjà réussi à faire de la margarine !
  2. Il peut paraître étrange et suranné de parler de la limitation de la production agricole à un moment où la surabondance des produits agricoles est telle que tous les agriculteurs gémissent et que les États se croient obligés de les protéger en repoussant par des droits de douane le blé, le bétail ou le vin étrangers. Mais ce n’est là, si j’ose ainsi dire, qu’un accident tenant à la mise en culture soudaine de vastes territoires, peu peuplés et où l’on pratique la culture extensive sans être arrêté encore par la limitation du terrain. Il ne change pas la loi du rendement non proportionnel.