Principes d’économie politique/II-1-III-I

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CHAPITRE III

LE CAPITAL

I

LES DEUX CONCEPTIONS DU CAPITAL.

Aucune conception économique, après celle de la valeur, n’a fait surgir plus de théories que celle du capital. Cependant on peut les ramener à deux grandes tendances opposées : l’une est celle des économistes, l’autre celle des socialistes.

Voici la première.

Entre les innombrables auteurs qui nous ont raconté des histoires de Robinsons et qui se sont proposés de nous montrer l’homme seul aux prises avec les nécessités de l’existence, il n’en est pas un seul qui n’ait eu soin de doter son héros de quelques instruments ou provisions, d’ordinaire sauvés d’un naufrage. Ils savent bien, en effet, que sans cette précaution il leur faudrait arrêter leur roman dès la seconde page, l’existence de leur héros ne pouvant se prolonger au delà. Cependant que leur manquerait-il à tous ces Robinsons ? N’auraient-ils pas les ressources de leur travail et les trésors d’une nature féconde, quoique vierge ? Oui, mais quelque chose pourtant leur ferait défaut et, comme ils ne peuvent s’en passer, il faut bien que l’auteur s’arrange par un artifice quelconque pour le leur procurer ce quelque chose, c’est le capital.

Il n’est pas besoin du reste d’aller chercher l’exemple d’un Robinson pour se convaincre de l’utilité du capital. Au milieu de nos sociétés civilisées, la situation n’est pas différente. Il n’est pas de problème plus difficile à résoudre, dans le monde où nous vivoirs, que d’acquérir quelque chose quand on ne possède rien. Considérez un prolétaire, c’est-à-dire un individu sans aucune avance ; que fera-t-il pour produire ce qui lui est nécessaire pour vivre, pour gagner sa vie, comme on dit ? Un peu de réflexion suffit pour montrer qu’il n’est aucun genre d’industrie productive qu’il puisse entreprendre pas même celle de braconnier, car il lui faudrait un fusil ou du moins des collets ; pas même celle de chiffonnier car il lui faudrait un crochet et une hotte[1]. Il se trouve aussi misérable, aussi impuissant, et serait aussi sûrement condamné à mourir de faim qu’un Robinson qui n’aurait rien sauvé du naufrage, si par le salariat il ne pouvait entrer au service d’un capitaliste qui lui fournit, sous certaines conditions, les matières premières et les instruments nécessaires pour la production.

Sans doute les animaux sont bien obligés de se contenter de leur travail et de la nature pour suffire à leurs besoins. L’homme primitif a été nécessairement dans le même cas. Il est bien évident que le premier capital de l’espèce humaine a du être formé sans le secours d’aucun autre capital. Il a bien fallu qu’un jour l’homme sur cette terre, plus déshérité que Robinson dans son lie, résolût le difficile problème de produire la première richesse sans le secours d’une richesse préexistante. C’est réduit au seul secours de ses mains que l’homme a dû mettre en branle l’immense roue de l’industrie humaine. Mais une fois mise en mouvement, le plus difficile était fait et la plus légère impulsion a suffi pour lui imprimer une vitesse sans cesse accrue. La première pierre ramassée à ses pieds, le silex éclaté an feu des anthropopithèques, a servi d’abord d’auxiliaire pour en créer une nouvelle dans des conditions un peu plus favorables et celles-ci à leur tour ont servi à en créer d’autres. La facilité de la production croit suivant une progression géométrique, en raison de la quantité de richesse déjà acquise. Mais on sait que si une progression géométrique, arrivée à un certain point, s’accroît avec une rapidité vertigineuse, pendant les premiers termes l’augmentation est des plus lentes. Aussi nos sociétés modernes qui, vivant sur les richesses accumulées de mille générations, se font un jeu de multiplier la richesse sous toutes ses formes, ne doivent pas oublier combien lente et périlleuse a dû être dans les débuts l’accumulation des premières richesses, et pendant combien de siècles ont dû se traîner les premières sociétés humaines, à travers les âges obscurs de la pierre taillée et de la pierre polie, avant de réunir leurs premiers capitaux. Certes beaucoup ont dû périr de misère en traversant ce redoutable défilé : il n’a été donné qu’à un petit nombre de races d’élite de le franchir heureusement pour s’élever au rang de sociétés vraiment capitalistes, ad augusta per angusta !

Voici maintenant la conception socialiste, telle qu’elle a été particulièrement formulée par Karl Marx, Lassalle et l’école collectiviste.

Pour eux, la définition comme la genèse du capital sont tout à fait différentes. Pour eux, le capital ce n’est point l’instrument de production, c’est toute richesse qui sert à produire un revenu à son possesseur indépendamment du travail de ce possesseur — et il faut avouer que cette définition répond mieux à l’idée que l’on se fait généralement du capital produire une rente. Mais cette définition suppose évidemment une certaine condition économique et sociale, notamment le fait que la richesse peut être prêtée à intérêt ou qu’elle peut être employée à faire travailler des gens pauvres et qui seront trop heureux de se louer pour vivre. Or, ces conditions sociales ne se présentent pas partout elles n’ont même été réalisées qu’à une époque relativement récente, en Europe vers le XVIe siècle ; et la preuve, c’est qu’on ne trouve même pas le mot « capital » employé avant cette époque. Il a fallu que la ruine de la petite industrie et de la petite culture, l’expropriation des masses et la création d’une classe de prolétaires conférât au capital le pouvoir de commander le travail d’autrui et permit du même coup au possesseur de ce capital de se procurer un revenu sans travail personnel — du moins sans autre travail que celui qui consiste à surveiller l’emploi du capital et à en recueillir les fruits.

Voilà pourquoi les socialistes trouvent l’exemple de l’arc du sauvage ou du rabot de Robinson tout simplement idiot. Il est clair, en effet, que le sauvage ni Robinson n’auraient pu s’en faire « des rentes », donc ce n’était pas des capitaux. Ils raillent ce qu’on pourrait appeler la conception naturaliste du capital et la remplacent par la conception historique. Le capital n’est pour eux qu’une « catégorie historique » qui a apparu à son heure et disparaîtra de même.

Ce qui a établi une opposition violente entre ces deux théories, c’est qu’on a voulu en faire des machines de guerre, la première pour légitimer, et la seconde pour décrier le rôle du capital. Les uns disent : voyez quel serviteur utile puisque même un Robinson ne peut vivre sans lui ! Les autres : disent voyez quel tyran puisqu’il ne saurait vivre que du travail d’autrui ! — Mais ceci sont des considérations de finalité qui n’ont rien à faire ici et que nous retrouverons quand nous nous occuperons de la répartition des richesses. Le seul point que nous ayions à éclaircir pour le moment, c’est quelle est la véritable fonction du capital dans la production. Or c’est bien celle qu’ont indiquée les économistes.

Le fait qu’aucune richesse ne peut être produite sans le secours d’une autre richesse préexistante est un fait d’une importance énorme dont on ne saurait certes exagérer l’importance. Il ne s’agit pas ici d’une loi historique et contingente, mais d’une loi sociologique ayant tous les caractères d’une loi naturelle. Oui, de même que le feu ne peut être allumé, du moins dans les conditions ordinaires de la vie, sans une parcelle de matière en ignition (allumette, tison, briquet) — de même qu’un mélange explosif ne peut pas détonner sans être provoqué par le choc d’une parcelle explosive qui s’appelle l’amorce, — de même qu’un être vivant ne peut être produit sans la présence d’une certaine portion de manière vivante préexistante (germe, cellule, protoplasme), — de même aussi la richesse ne peut être produite, dans les conditions économiques normales, sans la présence d’une certaine portion de richesse préexistante qui joue le rôle d’amorce et que nous nommons le « capital ». Si les socialistes ne veulent pas de ce nom pour désigner cette fonction si caractéristique de la richesse, ils ont le droit d’en proposer un autre, — mais comme ils ne l’ont point fait, jusqu’à nouvel ordre nous le garderons.

Il est vrai que le rôle du capital s’est peu à peu modifié avec l’évolution économique. D’abord instrument personnel du travail, il s’est peu à peu détaché du travailleur manuel ; il a vécu d’une vie indépendante, est devenu une puissance et a passé entre les mains des riches qui s’en sont servi soit pour commander le travail d’autrui et en tirer profit, soit même pour vivre en rentiers par le crédit. D’abord simple instrument de production, il est devenu très souvent aussi instrument de lucre. C’est ce régime social nouveau que les socialistes appellent le capitalisme[2]. Et les causes qui ont engendré dans les temps modernes ce règne du capital semblent bien à peu près celles qu’ils indiquent, à savoir l’ouverture des grands marchés, l’avènement de la grande industrie, l’élimination progressive de la production individuelle ou corporative.

Mais il faut voir ici plutôt une perversion de la fonction naturelle et primordiale du capital qui est venu défigurer celle-ci et c’est ce caractère nouveau seul qui est historique, contingent et certainement éphémère.

  1. Il peut seulement rendre quelques menus « services », faire des commissions, ouvrir les portières des voitures, etc., mais ce sont là plutôt des formes de la mendicité que des travaux productifs.
  2. On a fait remarquer que chacun des trois facteurs de la production avait exercé à son tour un rôle prépondérant : — dans les sociétés primitives des peuples chasseurs, pêcheurs ou pasteurs, la Nature ; — dans l’antiquité et le moyen âge, le Travail ; — dans les sociétés industrielles moderne, le Capital.