Principes d’économie politique/II-1-III-II

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II

DANS QUEL SENS FAUT-IL ENTENDRE LA PRODUCTIVITÉ DES CAPITAUX ?

Le rôle que joue le capital dans la production donne lieu à de fâcheuses confusions.

On s’imagine que tout capital donne un revenu de la même façon qu’un arbre donne des fruits ou qu’une poule donne des œufs on voit dans le revenu un produit formé exclusivement par le capital et sorti de lui. Et en effet quand on fait figurer te capital parmi les facteurs de la production, au même titre que la terre ou le travail, il est naturel d’en conclure qu’il doit produire des fruits.

Et ce qui contribue à propager cette idée fausse c’est que la plupart des capitaux nous apparaissent sous la forme de titres de rente, d’actions ou d’obligations, desquels, suivant la formule consacrée, on détache des coupons, qui représentent le revenu. Pendant six mois ou trois mois ou un an, suivant la nature du titre, le coupon grossit ; le jour de l’échéance arrivé, il est mûr on peut le détacher, et en effet on le sépare d’un coup de ciseau.

Bien plus de même que quand le fruit ou le grain est cueilli, on peut le semer de nouveau et faire pousser une nouvelle plante qui donnera de nouveaux fruits, ou de même que lorsque l’œuf est pondu, on peut le mettre à couver et faire éclore un poussin qui donnera de nouveaux œufs, — de même en plaçant ce coupon, on peut créer un nouveau capital qui donnera de nouveaux coupons d’intérêt, et il semble de la sorte que le capital croisse et se multiplie suivant les mêmes lois que celles qui président à la multiplication des espèces végétales ou animales. Mais la loi de l’intérêt composé, car c’est ainsi qu’on l’appelle, est bien autrement merveilleuse que la multiplication des harengs ou des champignons. Car on a calculé qu’un simple sou placé à intérêts composés au premier jour de l’ère chrétienne, aurait produit aujourd’hui une valeur égale à celle de quelques milliards de globes d’or massif du volume de la terre ; ce petit problème est resté célèbre.

Il faut dissiper toute cette fantasmagorie qui échauffe si fort, et non sans raison, la bile des socialistes. Cette espèce de force productive et mystérieuse que l’on attribue au capital et qui lui serait propre, cette vertu génératrice est pure chimère. Quoi qu’en dise le dicton populaire, l’argent ne fait pas de petits, et le capital pas davantage. Non seulement un sac d’écus n’a jamais produit un écu, comme l’avait déjà remarqué Aristote, mais un ballot de laine ou une tonne de fer n’ont jamais produit un flocon de laine ou un atome de fer, et si des moutons reproduisent d’autres moutons — comme le disait Bentham, pensant réfuter par là Aristote, — ce n’est point parce que les moutons sont des capitaux, mais tout simplement parce qu’ils sont… des moutons et que la nature a doué les êtres vivants de la propriété de reproduire des individus semblables à eux-mêmes. Mais le capital n’est qu’une matière inerte et par elle-même absolument stérile. Il donne au travail le moyen de produire, mais par lui-même il ne produit rien du tout. Reconnaissons donc de bonne grâce que tout ce qu’on appelle le revenu ou le produit du capital n’est en réalité qu’un prélèvement sur le produit du travail.

Ce qui fait illusion, c’est que l’on voit bon nombre de rentiers vivre sans rien faire et même accroître rapidement leur fortune. On se demande alors d’où leur vient ce revenu ? Pas de leur travail assurément, puisqu’ils n’ont ni industrie ni occupation d’aucune sorte pas davantage d’un agent naturel, puisque nous supposons qu’ils ne sont pas propriétaires fonciers. Alors ce revenu ne peut provenir, semble-t-il, que du capital lui-même qui le produirait sponte sua ? — En réalité ce revenu est parfaitement le produit du travail, seulement d’un travail qu’on ne voit pas, mais qu’il n’est pas difficile de découvrir en le cherchant bien : c’est le travail de ceux qui ont emprunté les capitaux du rentier et qui les emploient productivement. Nul doute à cet égard. Les coupons d’intérêts des actions ou obligations de charbonnage représentent la valeur des tonnes de houille extraites par le travail des mineurs, et les coupons des actions ou obligations de chemin de fer représentent les résultats du travail des mécaniciens, hommes d’équipe, chefs de gare, aiguilleurs, qui ont coopéré au transport[1].

Il se peut toutefois que le capital entre les mains de l’emprunteur ait été dissipé ou consommé improductivement : en ce cas les intérêts touchés par le prêteur représentent non plus le produit du travail de l’emprunteur, mais celui de quelqu’autre qu’il s’agit de découvrir. Par exemple les coupons de titres de rentes sur l’État ne représentent pas des richesses produites par te travail ou l’industrie de l’État, puisque celui-ci ne produit pas grand’chose et que même il a l’habitude de dépenser improductivement la plupart des capitaux à lui prêtés, mais ils représentent le produit du travail de tous les Français, qui, sous forme de contributions, a été versé annuellement dans les caisses du Trésor et a passé de là dans les mains des rentiers. Et quand un fils de famille emprunte de l’argent pour le manger, les intérêts qu’il paie à l’usurier ne représentent certes pas le produit de son travail, mais peut-être celui de ses fermiers.

  1. De ce fait, les socialistes tirent cette conclusion que le prélèvement exercé par le capitaliste constitue une iniquité sociale. Il serait prématuré de traiter déjà cette question : disons cependant que ce n’est point une conséquence nécessaire puisque nous avons montré tout à l’heure que sans