Principes de la science sociale/06

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Traduction par Saint-Germain Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (tome 1p. 164-203).


CHAPITRE VI.

DE LA VALEUR.

§ 1. — Origine de l’idée de valeur. Mesure de la valeur. Elle est limitée par le prix de reproduction.

En même temps que la population se développe et que la puissance d’association augmente, on voit partout l’homme abandonner la culture des terrains ingrats pour celle des terrains plus fertiles ; d’esclave de la nature il devient son souverain absolu et la force d’obéir à ses ordres ; on le voit de l’état d’individu faible passer à celui d’homme fort ; l’être qui n’était qu’une simple créature nécessaire devient un être puissant : de la pauvreté il arrive à la richesse, et maintenant il possède une foule d’objets auxquels il attache l’idée de valeur. Nous pouvons alors examiner pourquoi il agit ainsi, et de quelle manière il est habitué à la mesurer.

Notre Robinson, sur son île, trouvait autour de lui des fruits, des fleurs et des animaux de diverses espèces, plus ou moins appropriés à la satisfaction de ses besoins, mais dont la plupart restaient hors de sa portée en l’absence d’auxiliaires. Le lièvre et la chèvre le surpassaient tellement en vitesse qu’il ne pouvait espérer aucun succès en les poursuivant à la chasse, tant qu’il n’aurait à compter que sur ses jambes. L’oiseau pouvait prendre son essor dans les airs, tandis que lui-même restait enchaîné à la terre. Le poisson pouvait se plonger dans la profondeur des eaux, où l’homme était sûr de périr, en tentant de l’y suivre. Il pouvait mourir de faim, ayant sous les yeux des quantités illimitées de substances alimentaires, tandis que la mouche et la fourmi consommaient joyeusement des provisions surabondantes. L’arbre lui aurait fourni les matériaux d’une habitation, s’il eût possédé une hache pour l’abattre, ou une scie pour en faire des planches. Privé de ces instruments, il se trouve contraint à se creuser dans la terre un trou toujours humide et toujours exposé au vent, tandis que le mâle de l’abeille peut se construire l’habitation la plus parfaite.

Inférieur à tous les êtres de la création, sous le rapport des qualités physiques nécessaires à la conservation de l’individu, et de l’instinct qui pousse ceux-ci à faire usage des facultés dont ils ont été doués, l’homme est de beaucoup leur supérieur, par ce fait, qu’il a reçu en don l’intelligence, pour apprécier les forces naturelles dont il est entouré, et des bras qui lui permettent de mettre à exécution les idées que lui suggère son cerveau. S’il peut façonner un caillou pour frapper l’oiseau, il s’aperçoit que la loi de gravitation mettra celui-ci à sa portée. Après des efforts répétés, l’élasticité du bois lui permet de détacher une branche de l’arbre, et bientôt il met en activité les propriétés de pesanteur et de dureté de celui-ci, en faisant tomber sous ses coups des animaux sauvages d’une force bien supérieure à la sienne. Connaissant donc ainsi l’existence de l’élasticité, il courbe un morceau de bois, et bientôt il utilise la ténacité de la fibre animale qu’il convertit en une corde, et celle-ci sert à compléter un arc. Il construit un canot, et, grâce à lui, il peut naviguer et se transporter d’un point à un autre à la poursuite du gibier ; et c’est ainsi que, par degrés, on le voit arriver à dominer les diverses forces qui existent toujours dans la nature, et qui n’attendent que son appel pour s’enrôler à son service. A chaque pas qu’il fait, il constate une diminution dans le travail nécessaire pour le mettre à même de se procurer la nourriture, les vêtements et l’abri dont il a besoin pour soutenir et fortifier ses facultés physiques, en même temps que ses facultés intellectuelles se développent de plus en plus.

Dans les premiers temps de son séjour sur l’île, travaillant avec le seul secours de ses bras, Robinson était forcé de ne compter que sur les fruits que la terre produit spontanément, et pour s’en procurer une quantité suffisante, il lui fallait déployer une activité presque incessante, et parcourir des étendues immenses de terrain. Si parfois il se procurait une petite provision de nourriture animale, il y attachait une valeur très-élevée, sachant bien quels obstacles considérables il avait constamment rencontrés sur son chemin pour arriver à ce résultat ; et c’est ici que nous trouvons la cause de l’existence, dans l’esprit humain, de cette idée de valeur, qui n’est tout simplement que l’appréciation faite par nous de la résistance qu’il nous faudra vaincre, avant de pouvoir entrer en possession de l’objet désiré. Cette résistance diminue avec tout accroissement dans la puissance qu’acquiert l’homme de disposer des services toujours gratuits de la nature : aussi voyons-nous, dans toutes les sociétés en progrès, une augmentation constante dans la valeur du travail lorsqu’on l’évalue en denrées, et une diminution dans celle des denrées lorsqu’on les évalue d’après le travail.

Au début, il pouvait obtenir la nourriture végétale, au prix d’un travail moindre qu’il ne lui en fallait pour se procurer une nourriture animale ; mais maintenant qu’il possède un arc, il peut obtenir un surcroît de viande avec moins d’efforts que n’exigerait la possession d’un fruit. Immédiatement il s’opère un changement de valeur ; celle des oiseaux et des lapins baisse, comparée à celle des fruits, et la valeur de ceux-ci hausse, comparée à celle des premiers. Cependant il ne peut encore atteindre le poisson, quoiqu’il abonde dans la mer, et tout près de lui ; il donnerait peut-être volontiers une douzaine de lapins pour une seule perche. Ses facultés inventives sont maintenant mises en éveil par le désir de changer de régime, en même temps que la facilité plus grande qu’il possède de se procurer des provisions de nourriture lui permet de consacrer plus de temps, au perfectionnement des instruments à l’aide desquels il disposera des services de la nature. Il convertit un os en hameçon, et l’attache à une corde semblable à celle dont il a déjà fait usage dans le confection de son arc, et il peut alors se procurer du poisson, même avec moins de peine qu’il ne lui en faudrait pour se procurer des quantités semblables d’autres espèces d’aliments Immédiatement, le poisson diminue de valeur, comparé avec celles-ci, et celles-ci, à leur tour, augmentent, comparées avec le poisson ; mais la valeur de l’homme augmente par rapport à toutes choses, à raison de l’empire qu’il a conquis sur les diverses forces naturelles. Dans le principe, toute sa journée suffisait à peine pour lui fournir des quantités médiocres des aliments les moins substantiels ; mais maintenant, aidé par la nature, il se les procure en abondance, et il lui en coûte moitié moins de temps ; ce qui lui en reste, il peut l’appliquer à se confectionner des vêtements, à rendre son habitation plus confortable, à préparer les instruments nécessaires pour accroître encore sa puissance.

A chaque pas fait dans cette direction, il y a diminution dans la valeur de tous les instruments accumulés antérieurement, à raison de la diminution constante dans le prix de reproduction, à mesure que la nature est forcée, de plus en plus, à travailler au profit de l’homme. Au début, ce n’était qu’avec peine qu’il pouvait se procurer une corde pour son arc ; mais aujourd’hui cet arc même lui permet de se procurer, facilement, des oiseaux et des lapins qui lui fournissent des cordes dans une proportion supérieure à ses besoins ; et c’est ainsi que l’arc lui-même devient une cause de dépréciation de sa valeur personnelle. Il en est de même partout. La houille nous permet d’obtenir plus facilement des quantités de minerai de fer, avec une diminution dans la valeur du fer ; et le fer permet, à son tour, de se procurer des quantités plus considérables de houille, en même temps qu’il se manifeste une diminution constante dans la valeur du combustible et une augmentation dans celle de l’homme.

Profitant de son loisir, Robinson met à profit, maintenant, les services que lui rend son canot, pour étendre sa connaissance de la côte ; et, dans une de ses excursions nautiques, il découvre, sur une partie éloignée de l’île, un autre individu dans une situation analogue à la sienne, si ce n’est que, sur certains points, il a conquis une puissance plus grande, et, sur certains autres, une puissance moindre à l’égard de la nature. Cet individu n’a point de barque, mais ses flèches sont meilleures, parce qu’il a pu mettre à profit la pesanteur et la dureté du caillou dont il les arme ; il peut, conséquemment, tuer plus d’oiseaux et de lapins, en un jour, que Robinson ne pourrait le faire en une semaine. Leur valeur, à ses yeux, est donc moindre ; mais celle du poisson est bien plus considérable, à raison des obstacles plus grands qu’il faut vaincre avant de pouvoir s’en procurer. Nous trouvons ici les circonstances qui précèdent l’établissement d’un système d’échanges. Le premier des deux individus pouvait se procurer plus de nourriture, en un jour, par le moyen indirect de la pêche du poisson qu’il devait échanger avec son voisin, qu’il ne l’eût fait en une semaine avec son arc et ses flèches impuissants ; et le second pouvait se procurer plus de poisson, en consacrant un jour entier à tuer des oiseaux, qu’il ne l’eût fait en un mois, privé de hameçon et de ligne. Par l’opération de l’échange, le travail de tous deux peut devenir plus productif. Chacun, cependant, cherchant à ne donner que le travail d’un jour en échange du travail d’un autre jour, se refuse à laisser son semblable obtenir une somme de service plus considérable que celle qu’il donne en retour. Le premier possède des poissons de diverses espèces, dont la capture a exigé plus ou moins de temps, et il évalue chacun de ces poissons par rapport à la résistance qu’il a eue à vaincre pour se les procurer ; et, pour cette raison, il regarde un seul comme l’équivalent d’une douzaine de perches. Le second possède des substances alimentaires animales de plusieurs sortes, et, pareillement, il regarde un dindon comme l’équivalent d’une douzaine de lapins. La valeur échangeable est donc déterminée exactement par les mêmes règles qui ont guidé chacun des individus, lorsqu’il travaillait pour lui-même.

Quelle est maintenant leur position, comparée à celle où ils se trouvaient antérieurement ? Tous deux ont recueilli un profit, en appelant à leur aide certaines forces naturelles, grâce au secours desquelles leur travail a été allégé, en même temps que les résultats de celui-ci ont augmenté considérablement ; et cette augmentation, ils l’ont gardée tout entière pour eux, la nature ne réclamant pour ses services aucune compensation. En outre, tous deux ayant recueilli un profit, par suite du pouvoir de combiner leurs efforts pour l’amélioration de leur sort commun, chacun maintenant peut se consacrer, avec moins d’interruption, aux travaux particuliers pour lesquels il se trouve le plus apte, en même temps qu’il y a tendance constante à l’accroissement dans la rémunération que donne le travail, à mesure que l’individualité se développe de plus en plus. Pour tous deux, il y a plus de temps à consacrer au perfectionnement des instruments à employer comme auxiliaires d’une nouvelle production ; et c’est ainsi que chaque pas fait en avant, pour conquérir l’empire de la nature, se trouve n’être que le précurseur d’un progrès nouveau et plus considérable. Si notre insulaire, au lieu de trouver un voisin, eût été assez heureux pour trouver une femme, il se serait établi un semblable système d’échanges. Il poursuivrait le gibier, tandis qu’elle ferait cuire les aliments et transformerait les peaux en vêtements. Il produirait le lin et elle le convertirait en un tissu. La famille devenant nombreuse, l’un de ses membres cultiverait la terre, tandis qu’un second procurerait la nourriture animale nécessaire à son entretien, et qu’un troisième s’occuperait de la direction du ménage, de la préparation des aliments et de la confection des vêtements ; on verrait alors un système d’échanges, aussi complet dans sa succession que celui de la ville la plus considérable.

§ 2. — L’idée de comparaison se lie d’une façon indissoluble à celle de valeur. Les denrées et les choses diminuent de valeur, à mesure que la puissance d’association et la combinaison des efforts actifs deviennent de plus en plus complètes.

L’idée de comparaison se lie d’une façon inséparable à celle de valeur ; nous estimons qu’un daim vaut le travail d’une semaine et un lièvre celui d’un jour ; c’est-à-dire qu’en échange de ces animaux, nous donnerions volontiers cette quantité de travail. L’habitant isolé d’une île a donc ainsi un système d’échange établi, avec une mesure de valeur exactement semblable à celle en usage parmi les divers membres d’une société considérable. Lorsque cet habitant rencontre un autre individu, les échanges se forment entre eux, et sont régis suivant les mêmes lois, que lorsqu’ils s’accomplissent entre des nations dont la population se compte par millions.

En mesurant la valeur, la première idée, et la plus naturelle, est de comparer les denrées avec la résistance qu’il a fallu vaincre pour se les procurer, ou en d’autres termes, avec le travail physique et intellectuel qu’on a donné en échange de ces denrées. Dans l’échange, le mode le plus évident, c’est de donner travail pour travail. La terre de A donne plus de fruit qu’il n’en peut consommer, et celle de B plus de pommes de terre. Aucune ne possède de valeur dans son état actuel, et chaque individu peut approprier l’une ou l’autre à son gré. Comme il convient parfaitement à chacun de récolter ce qui est le plus à sa portée, chacun aussi veut que l’autre individu travaille ainsi pour lui, en recevant du travail en échange. Cependant chacun désirant avoir une quantité aussi considérable que celle qu’il pourrait se procurer, avec la même somme d’effort, veille avec soin à ne pas donner plus de travail qu’il n’en reçoit.

Nos colons ayant ainsi établi entre eux un système d’échanges, désirent, naturellement, se procurer pour leur travail les meilleurs auxiliaires qui soient à leur portée ; et il devient bientôt évident que, pour le défrichement des terres, la construction des maisons, et presque toute espèce de travaux, ils seraient puissamment aidés par la possession d’une hache, ou de tout autre instrument tranchant. N’ayant point de fer, ils sont forcés de se servir de l’équivalent dont ils peuvent disposer, un caillou ou quelque autre pierre dure ; et ils réussissent, à la longue, à en fabriquer un instrument, qui, bien que grossier, les aide si essentiellement dans leurs opérations que maintenant ils construisent une maison, en moins de temps qu’il n’en eût fallu pour construire la première. Ce résultat produit un changement immédiat dans la valeur de tous les articles existant antérieurement, et pour la production desquels une hache peut être utile. Le bateau qui aurait coûté une année de travail peut maintenant être reproduit, en n’y employant que la moitié de ce temps ; et maintenant l’on peut, en une semaine, couper la même quantité de bois de chauffage qui eût, autrefois, exigé quinze jours de travail. Cependant, comme aucun nouveau progrès n’a eu lieu dans la manière de prendre le daim ou le poisson, leur valeur en travail demeure la même. Si maintenant l’un des individus a plus de poisson qu’il ne lui en faut, en même temps que l’autre possède un surcroît de combustible, il faut que ce dernier en donne le double de ce qu’il aurait donné, avant qu’on eût fabriqué des haches ; en effet, il peut maintenant reproduire cette même quantité, avec la même somme d’efforts qui eût été nécessaire, antérieurement, pour s’en procurer la moitié.

Toutes les accumulations existant antérieurement sous la forme de maisons, de bateaux, ou de combustibles, s’échangent maintenant, uniquement, contre la quantité de travail nécessaire pour leur reproduction ; de telle façon que l’acquisition de la hache, à l’aide de laquelle ils ont pu commander les services de la nature, a augmenté la valeur de travail, estimé en maisons ou en combustible, et diminué la valeur des maisons et du combustible estimé en travail. Le prix de production a cessé d’être la mesure de la valeur, le prix auquel ces choses peuvent être reproduites ayant baissé. Toutefois la baisse ayant été occasionnée par le perfectionnement dans les moyens d’appliquer le travail, les valeurs actuelles continueront de rester identiques, jusqu’à ce qu’il s’opère de nouveaux changements. Plus ces progrès s’accomplissent lentement, plus demeure constante la valeur de la propriété comparée avec le travail ; et plus ils s’accomplissent rapidement, plus est rapide aussi le développement de la puissance d’accumulation, et la diminution de valeur de tous les instruments existants mesurée par le travail.

Dans cet état de choses, supposons qu’il arrive un navire dont le patron désire des fruits, du poisson, ou de la viande, en échange desquels il offre des haches ou des fusils. Nos colons évaluant les denrées qu’ils doivent céder, d’après la somme de travail qu’elles ont coûté pour leur reproduction, — c’est-à-dire les fruits moins que les pommes de terre, les lièvres et les lapins moins que le daim, — Nos colons, disons-nous, ne donneront pas le produit du travail de cinq jours, en venaison, s’ils peuvent se procurer ce dont ils ont besoin, contre des pommes de terre qu’ils peuvent obtenir en échange du travail de quatre jours.

En estimant la valeur des produits qu’on leur offre en échange des leurs, ils suivront une marche exactement semblable, mesurant la somme de difficultés qu’ils rencontrent pour les obtenir par tout autre procédé. Pour fabriquer une hache grossière, il leur en a coûté le travail de plusieurs mois, et s’ils peuvent s’en procurer une bonne au même prix, il sera plus avantageux d’agir ainsi que d’employer le même laps de temps à produire une autre hache, semblable à celle qu’ils possèdent déjà. Toutefois ils peuvent se fabriquer ces outils, mais des fusils ils ne le pourraient pas ; et ils attacheront plus de valeur à la possession d’un seul fusil qu’à celle de plusieurs haches. Pour l’un des objets ils donneraient les provisions obtenues par le travail de plusieurs mois ; mais ils seraient disposés à donner pour l’autre toutes les épargnes d’une année.

Supposons que chacun peut se pourvoir d’un fusil et d’une hache, et examinons le résultat. Les deux individus se trouvant dans une situation exactement identique, c’est-à-dire chacun possédant les mêmes instruments, leur travail aurait une valeur égale et le produit moyen du travail de l’un, pendant un jour, continuerait à s’échanger contre le produit du travail de l’autre, pendant le même temps.

La maison qui avait coûté d’abord le travail d’une année pourrait, avec le secours de la première hache grossièrement faite, être reproduite en six mois ; mais aujourd’hui on en pourrait bâtir une semblable en un mois. Toutefois, cette maison est tellement inférieure à celles que l’on peut construire maintenant, qu’elle est abandonnée et cesse d’avoir aucune espèce de valeur. Elle n’exigerait peut-être pas les efforts d’un seul jour. La hache primitive diminue pareillement de valeur. L’accroissement de capital de la communauté a été, ainsi, accompagné de la diminution dans la valeur de tout ce qui avait été accumulé avant l’arrivée du navire ; tandis que celle du travail comparée avec les maisons, s’est élevée ; deux mois suffisent, aujourd’hui, pour se construire un abri bien supérieur à celui que l’on obtenait dans le principe, en échange du travail d’une année.

La valeur des provisions qui avaient été accumulées subit une baisse analogue. Le travail de huit jours, d’un individu armé d’un fusil, produit plus de gibier que celui du même individu pendant plusieurs mois, privé du secours de cette arme ; et la valeur du capital existant se mesure par l’effort exigé pour sa reproduction, et non par ce qu’a coûté sa production. Le travail étant maintenant secondé par l’intelligence, il faut une moindre dépense de force musculaire pour produire un effet donné.

Considéré simplement sous le rapport de la force brutale, un homme équivaut à la traction de 200 livres, calculée sur un chiffre uniforme de quatre milles par heure, tandis qu’un cheval peut tirer un poids de 1800 livres, en calculant dans une proportion semblable ; et conséquemment, pour égaler un seul cheval, il ne faut pas moins que neuf hommes privés du secours de l’intelligence. Mais l’intelligence permet à l’homme de maîtriser le cheval ; et dès lors ajoutant les facultés de celui-ci à ses propres facultés, il peut mettre en mouvement un poids dix fois aussi considérable, tandis que la quantité de travail exigée, pour se procurer la nourriture nécessaire à l’entretien d’activité de cette somme plus considérable d’effort musculaire, n’est pas même doublée. En acquérant de nouvelles connaissances, il dispose en maître de la puissance merveilleuse de la vapeur ; et alors, avec l’aide d’une demi-douzaine d’individus chargés de fournir l’aliment combustible, il commande à une puissance égale à celle de centaines de chevaux ou de milliers d’individus. La force, grâce à laquelle ce travail s’accomplit, est dans l’homme ; et à mesure que cette force arrive à peser sur la matière qui l’entoure, la valeur de ses travaux est augmentée, avec un constant accroissement dans son pouvoir d’accomplir de nouveaux progrès. Le capitaine de navire a obtenu, en échange d’une hache fabriquée par un ouvrier en un seul jour, des provisions qui avaient exigé plusieurs mois pour être recueillies et conservées, parce que les travaux de l’ouvrier avaient été aidés par son intelligence ; tandis que les colons pauvres et isolés ne pouvaient guère compter que sur une qualité à l’égard de laquelle ils étaient dépassés par le cheval et, beaucoup d’autres animaux, la simple force brutale.

En parcourant le cercle des actes qui s’accomplissent dans le monde, on trouve le même résultat. Le sauvage donne des peaux de bêtes, produit de plusieurs mois d’activité, en échange de quelques colliers de verroterie, d’un couteau, d’un fusil et d’un peu de poudre. Les Polonais donnent du froment, produit du travail de quelques mois, pour des vêtements produit du travail de quelques jours, aidé du capital sous forme d’instrument et de l’intelligence nécessaire pour en diriger l’emploi. Les Indiens donnent une année de travail pour une quantité de vêtements, ou de provisions, équivalente à celle qu’aux États-Unis on pourrait se procurer en un mois. Les Italiens donnent le fruit du travail d’une année pour moins que le même travail n’obtient en Angleterre, en six mois. L’ouvrier, aidé de la connaissance de son métier obtient, en une seule semaine, autant que le simple manœuvre peut gagner en quinze jours ; et le marchand qui a consacré son temps à acquérir une connaissance complète de sa profession gagne, en un mois, autant que son voisin moins habile à cet égard peut le faire, en une année.

Pour que la quantité de travail puisse devenir une mesure de la valeur, il faut qu’il existe un pouvoir égal de disposer des services de la nature. Le produit du travail de deux charpentiers, à New-York ou à Philadelphie, peut, généralement, s’échanger pour celui du travail de deux maçons ; et le produit du travail de deux cordonniers ne différera guère de celui de deux tailleurs. Le temps d’un ouvrier à Boston est presque égal en valeur à celui d’un autre ouvrier à Pittsburg, à Cincinnati ou à Saint-Louis ; mais ce temps ne pourrait s’échanger contre celui d’un ouvrier de Paris ou du Havre, ce dernier n’étant pas secondé dans la même proportion par les machines et conséquemment, devant plus compter sur la simple force brute. La valeur du travail, si on la compare avec celle des denrées nécessaires pour l’entretien d’un individu, varie, sur une faible échelle, dans les diverses parties de la France, ainsi que cela a lieu dans les différentes parties de l’Angleterre et de l’Inde ; mais entre l’individu de Paris et son concurrent de Sedan ou de Lille, la variation est insignifiante, comparée avec celle qui existe entre un ouvrier d’une partie quelconque de la France et un ouvrier des États-Unis. Les circonstances qui affectent la puissance d’un individu sur la nature, à Paris et à Lille, sont en grande partie communes à toute la population de la France, comme le sont les circonstances qui affectent celles d’un ouvrier, à Philadelphie, par rapport à la totalité de la population de l’Union. Nous constatons là au même moment, mais en différents lieux, le même effet dont nous avons démontré la manifestation au même lieu, mais à divers moments. Le perfectionnement des instruments de nos colons ayant augmenté la somme de leurs forces, leur troisième année de résidence a représenté une valeur plus considérable que ne l’avait été celle des deux années antérieures ; et pareillement le travail d’une seule année, aux États-Unis, vaut plus que celui de deux années en France. Le travail croît en valeur, en raison directe de la substitution de la force intellectuelle à la force musculaire ; c’est-à-dire des qualités particulières qui distinguent l’homme de l’animal, à celle qu’il possède en commun avec tant d’autres animaux, et la valeur de toutes les autres denrées baisse exactement dans la même proportion.

§ 3. — L’homme augmente en valeur à mesure que celle des denrées diminue.

La maison et la hache, formant le capital qui avait été accumulé, ont diminué de valeur, lorsqu’à l’aide d’instruments perfectionnés, le travail est devenu plus productif ; conséquence nécessaire d’une plus grande facilité d’accumulation. A chaque pas fait dans cette direction, le travailleur trouve un accroissement dans la rémunération de ses efforts physiques ou intellectuels, ainsi que nous l’avons constaté dans ce fait, que le vêtement qui, il y a cinquante ans, se fût vendu pour le travail de plusieurs semaines, ne pourrait aujourd’hui commander le travail d’un nombre de journées équivalent. Il y a cinquante ans, le paiement d’une machine à vapeur eût exigé le travail d’une vie entière ; mais aujourd’hui on pourrait l’échanger contre le travail d’un ouvrier ordinaire des États-Unis, pendant un très petit nombre d’années. En réalité, ainsi qu’à l’égard de la maison construite primitivement par le colon, on trouverait dans cette machine, relativement à celles que l’on fabrique aujourd’hui, une telle infériorité qu’elle rencontrerait difficilement un acheteur à quelque prix que ce fût.

La valeur des denrées ou des machines, au moment de leur production, se mesure par la quantité et la qualité du travail nécessaire pour les produire. Tout perfectionnement dans le mode de production tend à augmenter la puissance du travail, et à diminuer la quantité de celui-ci, nécessaire pour la reproduction d’articles semblables. En même temps qu’a lieu chacun de ces nouveaux progrès, il y a diminution dans la quantité que l’on peut obtenir en échange des articles qui existent déjà ; et cela par le motif, qu’aucune denrée ne peut s’échanger contre une plus grande somme de travail que celle nécessaire pour sa reproduction. Dans toute société où la population et la richesse augmentent, de semblables changements se manifestent, et l’on peut constater que chacun d’eux n’est que le prélude de changements nouveaux, et plus importants, accompagnés d’une tendance constamment croissante à l’abaissement dans la valeur, en travail, des denrées existantes, ou des machines qui ont été accumulées. Conséquemment, plus il y a longtemps qu’existe l’une des denrées ou machines pour la production desquelles des perfectionnements se sont accomplis, même lorsqu’il ne s’est opéré aucun changement résultant de l’usage, plus est faible la proportion que représente sa valeur actuelle, relativement à celle qu’elle possédait dans le principe.

L’argent produit au quatorzième siècle s’échangeait contre du travail à raison de sept pence 1/2, prix du travail d’une semaine. Depuis cette époque, sa puissance de commander les services humains, a constamment diminué, jusqu’à l’époque actuelle, où il faut donner 12 ou 15 schellings pour obtenir une somme de ces mêmes services, équivalente à celle qu’on obtenait il y a cinq siècles pour sept pence 1/2. Les divers individus, entre les mains desquels est passé l’argent qui existait au quatorzième siècle, ont ainsi éprouvé une dépréciation constante, dans la quantité de travail que leur capital pouvait leur procurer. Une hache fabriquée il y a cinquante ans, d’une qualité égale à la meilleure fabriquée de nos jours, et qui serait restée sans emploi, ne s’échangerait pas aujourd’hui contre une somme équivalente, de moitié, à celle qu’on l’eût payée au moment de sa fabrication.

§ 4. — La diminution, dans les proportions des charges dont est grevé l’usage des denrées et des choses, est une conséquence nécessaire de la diminution dans le prix de reproduction. Définition de la valeur.

La diminution dans la valeur du capital est accompagnée d’une diminution dans la proportion du produit du travail donné pour l’usage de ce capital, par ceux qui, ne pouvant l’acheter, désirent le louer. Si la première hache eût été la propriété exclusive de l’un de nos colons, il eût demandé plus que la moitié du bois que l’on pouvait abattre avec son secours, en retour de la concession du prêt de cette même hache. Quoiqu’elle lui eût coûté une somme énorme de travail, elle ne faisait que peu de besogne : et quelque considérable que fût la proportion de son produit, qu’il fût ainsi à même de demander, la quantité qu’il avait à recevoir était encore très-faible. D’un autre côté, son voisin trouvait bien plus avantageux de donner les trois quarts du produit de son travail, pour l’usage de la hache, que de continuer à ne pouvoir compter que sur ses bras ; en effet, avec celle-ci il pouvait abattre plus d’arbres en un jour qu’il ne l’eût pu faire sans elle en un mois. L’arrivée d’un navire leur ayant procuré de meilleures haches à moins de frais, aucun d’eux ne voudrait maintenant donner, pour l’usage de celles-ci, autant qu’il l’eût fait antérieurement. L’individu qui, il y a cinquante ans, désirait se servir de cet instrument pendant une année, aurait donné le travail d’un bien plus grand nombre de jours qu’il ne le ferait aujourd’hui, pouvant, grâce au travail d’un seul jour, devenir propriétaire d’une hache d’une qualité éminemment supérieure. Lorsque A possédait la seule maison existante dans la colonie, il aurait pu demander à B, en échange de la permission d’en faire usage pendant un certain temps, une somme bien plus considérable de journées de travail que B ne consentirait à lui donner, maintenant que la possession d’une hache l’a rendu capable d’en construire une semblable en un mois. A l’époque où avec le travail d’une semaine on ne pouvait se procurer que 7 pence 1/2 d’argent, le possesseur d’une livre de ce métal pouvait demander bien davantage, en retour de l’usage dudit argent, qu’il ne peut le faire, aujourd’hui que l’ouvrier obtient cette quantité en ne travaillant guère plus de quinze jours. Tout progrès qui favorise la production est suivi, non-seulement d’une diminution dans la valeur en travail des instruments existant antérieurement, mais encore d’une diminution dans la proportion du produit du travail que l’on peut demander, en échange de la concession de l’usage desdits instruments.

Plus est complète la puissance d’association et plus le mouvement de la société est considérable, plus doit augmenter la tendance au développement de l’individualité ; plus est rapide l’accroissement de la production, plus est considérable la facilité de l’accumulation, plus augmente la tendance à la baisse dans la valeur de toutes les accumulations existantes, et plus devient faible la proportion des produits du travail que l’on peut réclamer en échange de leur usage. Pour que la puissance d’association puisse augmenter, il doit y avoir, ainsi que le lecteur l’a déjà vu, différence. Et cette différence résulte de la diversité des travaux. Plus cette diversité est considérable, plus doit être rapide le développement de la faculté d’accumuler ; plus est grande la tendance à la diminution dans la proportion de ce que reçoit le capitaliste, et à l’accroissement dans celle que reçoit l’ouvrier, et plus est grande la tendance à l’abaissement dans le taux de la rente, du profit ou de l’intérêt. Dans tous les pays du monde purement agricoles, ce taux est élevé ; et il tend à s’accroître à raison de la diminution dans la puissance d’accumulation, résultant de l’épuisement du sol ; ce qui est exactement l’inverse de ce qu’on a observé dans tous les pays où la diversité des travaux augmente progressivement, et dans lesquels l’individualité prend des développements de plus en plus considérables.

La valeur est la mesure de la résistance à vaincre pour se procurer les denrées nécessaires à nos besoins, c’est-à-dire la mesure de la puissance de la nature sur l’homme. Le but important que l’homme doit atteindre en ce monde, c’est d’obtenir la domination sur la nature, en la forçant de travailler pour lui ; et, à chaque pas fait dans cette direction, le travail devient moins pénible, en même temps qu’augmente la rémunération qui en résulte. A chaque pas les accumulations du passé conservent moins de valeur, et l’on voit diminuer constamment leur pouvoir de commander les services des travailleurs au moment actuel. A chaque pas, la puissance d’association augmente, en même temps qu’il y a augmentation constante dans la tendance au développement des diverses facultés de l’homme pris individuellement, ainsi qu’au pouvoir d’accomplir de nouveaux progrès ; et c’est ainsi, qu’en même temps que la combinaison des efforts permet à l’homme de triompher de la nature, chaque triomphe successif est suivi d’une facilité plus grande pour accomplir de nouveaux efforts qui, à leur tour, seront suivis de triomphes nouveaux et plus importants.

§ 5. — Quelles sont les choses auxquelles nous attachons l’idée de valeur ? Pourquoi y attache-t-on de la valeur ? Quel est leur degré de valeur ?

Le lecteur qui désire maintenant vérifier par lui-même l’exactitude des idées qui lui ont été présentées jusqu’à ce moment, peut le faire facilement sans quitter la chambre où il se tient assis. Qu’il porte d’abord les regards autour de lui, et qu’il voie quelles sont les choses auxquelles il attache l’idée de valeur. En se livrant à cet examen, il trouve qu’au nombre de ces choses n’est pas compris l’air qu’il aspire constamment, et sans lequel il ne pourrait vivre. En lisant pendant le jour, il trouve qu’il n’attache aucune valeur à la lumière, ni dans l’été à la chaleur. Si c’est pendant la nuit qu’il se livre à la lecture, il attache une valeur au gaz qui lui fournit la lumière ; et pendant l’hiver au charbon de terre, ou au bois, dont la combustion réchauffe ses membres. En recherchant ensuite pourquoi il attache une idée de valeur à l’une de ces choses et non à l’autre, il trouve que la raison en est, que la première est fournie gratuitement par la nature, en quantités abondantes, et dans les lieux et au moment où l’on en a besoin ; tandis que pour obtenir la dernière, il faut dépenser une certaine somme de travail humain. La nature fournit la houille dans une proportion illimitée et gratuitement, ainsi que l’air ; mais il faut quelques efforts pour amener cette houille au lieu où elle doit être consommée. Les matières dont on fait les chandelles sont également fournies en abondance ; mais pour les changer de lieu et de forme, de manière à les approprier aux besoins de l’homme, il faut appliquer une certaine somme de travail ; et c’est à raison de la nécessité de vaincre l’obstacle qui empêche la satisfaction de nos désirs, que nous apprécions la houille et la chandelle, tandis que nous n’attachons aucune valeur à la lumière du jour, ou à la chaleur de l’été.

Si le lecteur se demande ensuite combien de valeur il attache au siège sur lequel il est assis, à la table sur laquelle il écrit, au livre qu’il lit, ou à la plume à l’aide de laquelle il trace des caractères, il trouve que cette valeur est limitée par le prix de reproduction ; et que plus il s’est écoulé de temps depuis que ces divers objets ont été fabriqués, plus est considérable l’abaissement de cette valeur au-dessous du prix de production. La plume, qui vient d’être fabriquée à l’instant, peut être remplacée, rien que par la dépense de la même somme de travail qui a été nécessaire pour la produire ; et sa valeur ne change pas. Le siège et la table, qui ont peut-être aujourd’hui dix ans de date, sont tombés aujourd’hui bien au-dessous de leur valeur primitive ; car, depuis cette époque, on a inventé des machines, à l’aide desquelles la vapeur a été appliquée aux diverses opérations qui se rattachent à la fabrication de ces produits ; ceux-ci, conséquemment, ont baissé de valeur comparés au travail, tandis que le travail a haussé comparé avec eux. Le livre qu’il lit est peut-être encore plus ancien ; et depuis qu’il a été imprimé, des perfectionnements ont eu lieu dans l’industrie, perfectionnements qui tendent à diminuer considérablement la somme d’efforts humains nécessaire pour sa reproduction. Le chimiste a fourni les poudres de blanchiment qui ont amélioré la couleur du papier. Le chemin de fer, en diminuant les frottements des véhicules, a diminué les frais de transport des chiffons et du papier. La puissance de la vapeur a remplacé le travail des bras de l’homme, et a permis au fabricant de papier de livrer au dehors, et provenant de la même manufacture, autant de rames qu’il pouvait autrefois fabriquer de mains. La vapeur devient encore un auxiliaire pour transformer le métal en caractères d’imprimerie ; et la presse à vapeur, qui livre des milliers de feuilles par heure, a remplacé la presse à bras qui ne les livrait que par centaines. A chaque accroissement pareil dans l’empire que l’homme conquiert sur la nature, il y a diminution dans la valeur des livres existants comparés à celle du travail, et augmentation dans la valeur du travail comparée à celle des livres, ainsi que le lecteur peut s’en convaincre, en jetant les yeux autour de lui sur sa bibliothèque, et comparant la valeur qu’il attache aujourd’hui aux ouvrages classiques qui sont constamment reproduits, à celle qu’il y attachait dix ou vingt ans auparavant. On peut aujourd’hui se procurer, en échange du travail d’un individu habile, pendant un seul jour, un exemplaire de la Bible, de Milton, ou de Shakespeare, mieux fabriqué que celui qu’on eût obtenu, il y a cinquante ans, en échange du travail d’une semaine ; la conséquence nécessaire de ce fait a été une diminution dans la valeur de tous les exemplaires existant, soit dans les bibliothèques particulières, soit entre les mains des libraires, le prix de reproduction étant la limite que ne peut dépasser la valeur[1].

En outre, parmi les livres qui sont en sa possession, tous ceux qui ont été reliés il y a quarante ans le sont en peau ; tandis que parmi les livres modernes presque tous le sont en toile. A une époque plus reculée, la toile de coton exigeait, pour sa fabrication, une large dépense de travail humain, et sa valeur était tellement considérable, qu’une quantité de douze ou quinze mètres était tout ce que l’ouvrier pouvait obtenir, au prix des efforts d’une semaine. Mais depuis cette époque, diverses forces naturelles ont été mises en œuvre pour seconder les efforts du fabricant de toile ; la vapeur a remplacé les doigts qui antérieurement filaient la laine, et les bras qui autrefois tissaient la toile, en même temps que la chimie a accompli une œuvre analogue à l’aide de la lumière du soleil, et a permis au blanchisseur de toiles de faire, en une heure, ce qui autrefois avait exigé le travail d’une semaine ; et la conséquence de cet accroissement de pouvoir sur la nature a été qu’on peut maintenant obtenir, en retour du travail d’une seule heure, un mètre de toile qui, il y a cinquante ans, eût été une compensation suffisante pour celui d’une demi-journée. Le commerçant, qui eût conservé sur les rayons de son magasin une pièce de toile fabriquée il y a un siècle, aurait constaté nécessairement la diminution constante de sa valeur, en même temps que la diminution des frais qu’exige aujourd’hui sa reproduction. Supposons qu’il continue à garder cette pièce de toile, et à mesure que de nouvelles forces sont appelées au service de l’homme, il peut constater une nouvelle diminution, jusqu’au moment où il ne l’appréciera que comme équivalente au cinquième de la somme de travail, en échange de laquelle elle se vendait primitivement. L’utilité du coton a augmenté considérablement ; mais la valeur de la toile de coton a diminué dans la même proportion ; et tous ces résultats ont eu lieu parce que la nature qui travaille gratuitement a été, chaque année, rendue plus apte à faire ce qui se faisait autrefois à l’aide du travail de l’homme ; lequel exige une quantité constante de nourriture et de vêtement pour que la machine soit maintenue en état d’accomplir son œuvre.

§ 6. — Inconséquences d’Adam Smith et d’autres économistes relativement à la cause de la valeur. Il n’existe qu’une seule cause pour la valeur de la terre, de toutes ses parties et de tous ses produits. Les phénomènes relatifs à la valeur de la terre se manifestent en Angleterre, aux États-Unis et dans d’autres pays.

« Le travail, dit Adam Smith, a été le premier prix, la monnaie payée pour l’achat primitif de toutes choses. » Et, suivant son opinion, « il constitue la seule mesure définitive et réelle qui puisse servir à apprécier et à comparer la valeur de toutes les marchandises[2]. » En comparant donc le prix payé avec le produit obtenu, le travail serait, d’après cette autorité, l’étalon de la valeur pour toute espèce de denrées, qu’il s’agisse de la terre cultivée elle-même, ou des denrées obtenues en retour du travail appliqué à sa culture. Dans un autre passage, Smith nous dit que le prix payé pour l’usage de la terre « n’est nullement en proportion des améliorations que le propriétaire peut avoir faites sur sa terre, ou de ce qu’il lui suffirait de prendre (pour ne pas perdre), mais bien de ce que le fermier peut consentir à donner, et se trouve donc être naturellement un prix de monopole[3]. » Nous avons là une des causes de la valeur de la terre, en sus du travail appliqué à sa culture ou à son bénéfice ; et c’est ainsi que l’auteur établit, pour elle, une loi complètement différente de celle qui a été proposée comme la cause de la valeur « en toute chose. »

M. Mac Culloch apprend à ses lecteurs « que le travail est la source unique de la richesse, » et que « l’eau, les feuilles des arbres, les peaux des animaux, en un mot tous les produits spontanés de la nature, ne possèdent aucune valeur que celle qu’ils tirent du travail nécessaire pour les approprier à notre usage. Toutefois, continue-t-il, les forces agissantes de la nature peuvent être appropriées ou accaparées par un ou plusieurs individus, à l’exclusion de tous les autres ; et ceux qui accaparent ces forces peuvent exiger un prix pour les services qu’elles rendent. Mais cela démontre-t-il, se demande l’auteur, que ces services coûtent quelque chose aux accapareurs ? Si A possède sur sa propriété une chute d’eau, il pourra probablement en retirer un revenu. Il est clair, toutefois, que le travail accompli par la chute d’eau est aussi complètement gratuit que celui du vent agissant sur un moulin. La seule différence entre ces deux cas consiste en ceci : que tout homme pouvant, à son gré, utiliser les services du vent, personne ne peut intercepter à son profit la bonté de la nature, et exiger un prix pour une chose qu’elle accorde libéralement, tandis que A, en appropriant la chute d’eau, et, par conséquent, en acquérant le pouvoir d’en disposer, peut complètement empêcher qu’on n’en fasse usage, ou vendre les services qu’elle rend[4]. »

Nous apercevons ici la même contradiction que nous avons déjà signalée dans la Richesse des nations. On nous assure que le travail est la source unique de la richesse, la cause unique de la valeur ; et, cependant, le principal article parmi les valeurs de ce monde se trouve entre les mains d’individus, qui, suivant notre auteur, « interceptent à leur profit la bonté de la nature et exigent un prix pour une chose qu’elle accorde libéralement ; » et ce prix, ils peuvent le demander, parce qu’ils ont pu « acquérir la faculté de disposer » de certaines forces naturelles, et empêcher qu’elles ne fussent utilisées par ceux qui ne consentent pas à payer, à celui qui en est propriétaire, « les services qu’elles leur rendraient. »

Ainsi, d’après ces deux autorités, il existe deux causes de la valeur, le travail et le monopole, la première restant la seule pour ce qui regarde tous les produits spontanés de la nature ; et les deux causes se combinant par rapport à la terre, la grande source de toute production.

C’est ainsi que M. Ricardo assure à ses lecteurs, que le prix payé pour l’usage de la terre doit se diviser en deux parts ; 1a première, que l’on peut demander en retour du travail « employé à améliore la qualité de cette terre, et à construire les bâtiments nécessaires pour garantir et conserver les produits, et la seconde, que l’on paye au propriétaire pour l’usage des facultés productives, primitives et impérissables du sol ; » et cette dernière doit s’ajouter encore, à celle que l’on pourrait demander pour l’usage de tout autre instrument parmi ceux qui concourent à la production.

M. Say nous apprend :

« Que la terre n’est pas le seul agent de la nature qui ait un pouvoir productif, mais qu’il est le seul, ou à peu près, que l’homme ait pu s’approprier : que l’eau des rivières et de la mer, par la faculté qu’elle a de mettre en mouvement nos machines, de porter nos bateaux, de nourrir des poissons, a bien aussi un pouvoir productif, que le vent qui fait aller nos moulins, et jusqu’à la chaleur du soleil, travaillent pour nous, mais qu’heureusement personne n’a pu dire : Le vent et le soleil m’appartiennent, le service qu’ils rendent doit m’être payé[5]. »

M. Senior, au contraire, insiste sur ce point, que l’air et le soleil, les eaux d’un fleuve et celles de la mer, « la terre et toutes les qualités qu’elle possède, sont également susceptibles d’appropriation[6]. » Suivant lui, pour qu’une denrée puisse avoir une valeur aux yeux des hommes, il est nécessaire qu’elle soit utile, susceptible d’appropriation et, naturellement, transportable et limitée dans sa quantité, toutes qualités qu’il suppose possédées par la terre, dont les propriétaires peuvent, conséquemment, imposer des prix de monopole en échange de son usage.

M. Mill nous dit que « la rente de la terre est le prix payé en échange de l’usage d’un agent naturel ; qu’aucun prix semblable ne se paye dans l’industrie, que la raison du prix payé pour l’usage de la terre est simplement la limitation de sa quantité » et que « si l’air, la chaleur, l’électricité, les agents chimiques, et les autres forces de la nature mises en œuvre par les manufacturiers, n’étaient fournis que dans des limites restreintes, et pouvaient, comme la terre, être accaparés et appropriés, on exigerait également une rente en retour de la concession de leur usage. » Nous trouvons encore ici une valeur de monopole, qui vient s’ajouter au prix que pourrait demander le propriétaire, comme compensation du travail appliqué à la terre, ou à son amélioration.

Le lecteur a vu que la valeur de ces portions de la terre que l’homme convertit en arcs et en flèches, en canots, navires, maisons, livres, hameçons, drap, ou machines à vapeur, est déterminée par le prix de reproduction ; que ce prix, dans toutes les sociétés en progrès, est moindre que le prix de production, et que la baisse du premier, au-dessous du dernier, a toujours lieu très-rapidement, lorsque la population, et la puissance d’association qui en résulte, augmentent avec une égale rapidité. Et cependant, lorsque nous considérons les portions de la terre que l’homme met en œuvre pour les besoins de la culture, nous trouvons, d’après tous ces auteurs, une loi précisément contraire ; la valeur de la terre se trouve égale à ce qu’il en a coûté pour lui donner sa forme actuelle, plus la valeur d’un pouvoir de monopole qui s’accroît avec la population, et très-rapidement lorsque le développement de la population et la puissance d’association sont également très-rapides.

Admettre l’exactitude d’une pareille manière de voir, ce serait admettre que la terre, au moment où le fermier l’ouvrait avec sa charrue, était soumise à une certaine série de lois, et a été soumise à des lois directement contraires, aussitôt qu’elle a passé dans les mains du potier pour être convertie en porcelaine ou en faïence ; ce serait admettre qu’il n’existait rien qu’on pût appeler l’universalité des lois régissant la matière, et que, conséquemment, le Grand-Architecte de l’Univers nous a donné un système fécond en discordances, et dont la mise en œuvre ne pouvait nous faire prévoir rien qui ressemblât à l’harmonie. Les choses se passent-elles ainsi, en réalité ? c’est ce qu’il faut déterminer par un examen des faits de la circonstance, tels qu’ils se présentent dans la comparaison de la valeur de la terre, avec le travail qui serait aujourd’hui nécessaire pour la reproduire sous sa forme existante. Si le résultat aboutit à prouver que la première est plus considérable que le second, alors la doctrine de tous ces écrivains doit être admise comme exacte ; mais si ce résultat prouve, que nulle part la terre ne s’échangera contre une somme de travail équivalente à celle qui serait nécessaire pour sa reproduction, il faudra bien admettre alors que la valeur n’est, dans tous les cas, que la mesure de la somme d’efforts physiques et intellectuels nécessaire pour triompher des obstacles qui contrarient l’accomplissement de nos désirs ; que le prix demandé pour l’usage de la terre, de même que celui qui est demandé pour l’usage de toutes les autres denrées ou choses quelconques, n’est qu’une compensation pour les épargnes accumulées résultant des travaux du passé ; que le prix tend partout à diminuer, en proportion du produit obtenu avec le secours des machines ; et qu’il n’existe qu’un seul système de lois qui régit toute la matière, sous quelque forme qu’elle se présente.

Il y a douze ans, la valeur annuelle de la terre et des mines de la Grande-Bretagne, en y comprenant la part du clergé, était estimée par Robert Peel à 47.800.000 liv., 239.000.000 de fr., ce qui donnerait pour une possession de 25 ans, une somme principale de près de douze cents millions de liv. st., soit fr. 6.000.000.000. En évaluant le salaire des ouvriers, des mineurs, des artisans et de ceux qui dirigent leurs travaux, à raison de 50 liv., ou 1.250 fr. par an, pour chaque individu, la terre alors représenterait le travail de 24 millions d’individus en une seule année, ou d’un million d’individus pendant 24 années.

Supposons maintenant la Grande-Bretagne réduite à l’état où la trouva César ; couverte de forêts impénétrables (dont le bois n’a point de valeur à cause de sa surabondance), de marais, de bruyères et de déserts sablonneux ; estimons alors la quantité de travail qui serait nécessaire pour la placer dans la situation où elle se trouve aujourd’hui, avec ses terrains défrichés, nivelés, enclos et drainés ; avec ses routes à barrière de péage et ses chemins de fer, ses églises, ses écoles, ses collèges, ses tribunaux, ses marchés, ses hauts-fourneaux et ses foyers ; ses mines de houille, de fer et de cuivre, et les milliers d’autres améliorations nécessaires, pour mettre en activité ces forces pour l’usage desquelles on paie une rente, et l’on constatera que le travail de millions d’individus pendant plusieurs siècles, serait indispensable, lors même qu’ils seraient pourvus de toutes les machines des temps modernes, des meilleures haches et des meilleures charrues ; et qu’ils auraient à leur disposition la machine à vapeur, le chemin de fer et sa locomotive.

La même chose peut se voir aujourd’hui sur une plus petite échelle. Une partie du Lancashire du sud, la forêt et la chasse de Rossendale, embrassant une superficie de 24 milles carrés, contenait 80 habitants au commencement du seizième siècle ; et le montant du livre censier, au temps de Jacques Ier, il y a un peu plus de deux siècles, s’élevait à la somme de 122 l., 13 sch. 8 pence, soit 3.066 fr. 43 c. Cette région possède maintenant une population de 81.000 individus ; et l’état de revenus annuel s’élève à 50.000 liv, soit 12.500 fr., qui, pour une possession de vingt-cinq ans équivalent à 1.250.000 liv., soit 31.250.000 fr. ; sans avoir vu cette terre, on ne peut hésiter à affirmer, que si on la donnait aujourd’hui au baron Rothschild dans l’état où elle existait sous le règne de Jacques 1er, avec une prime égale à sa valeur, à la condition de tirer, des bois, le même parti qu’on avait tiré de ceux qui existaient à cette époque sur le sol, M. Rothschild s’engageant à rendre à cette propriété les mêmes avantages que ceux pour lesquels aujourd’hui on paie un revenu, on peut affirmer, disons-nous, que sa fortune personnelle serait dépensée en sus de la prime, longtemps avant que l’œuvre fût à moitié complète. La somme reçue comme rente est l’intérêt de la valeur du travail, moins la différence entre la puissance productive de Rossendale, et celle des terrains plus neufs qui peuvent maintenant être exploités par l’application du même travail qui a été là consacrée à l’œuvre.

La valeur au comptant des fermes, dans l’État de New-York, a été estimée sur les registres du Maréchal, au dernier recensement, à 554.000.000 de doll., soit 2.770.000.000 fr., et en y ajoutant la valeur des routes, constructions et autres œuvres d’amélioration, nous obtiendrons une somme qui s’élèvera probablement à un chiffre double, c’est-à-dire à l’équivalent du travail d’un million d’individus, travaillant 300 jours par an, pendant quatre ans, et recevant pour leur travail un dollar par jour. Si la terre était rétablie dans l’état où elle se trouvait au temps d’Hendrick Hudson, et qu’elle fût offerte en pur don à une association formée des plus riches capitalistes de l’Europe, avec un boni en argent égal à sa valeur actuelle, on verrait leur fortune privée et le boni épuisés, avant que les améliorations existantes eussent été exécutées, même dans la proportion d’un cinquième.

La terre de Pennsylvanie a été estimée dans un rapport fait après le cens, à une valeur au comptant, de 403.000.000 de dollars. En doublant ce chiffre, pour obtenir la valeur du domaine réel et de ses améliorations, nous obtenons le chiffre de 806.000.000 de doll., en d’autres termes l’équivalent des travaux de six cent soixante-dix mille individus pendant quatre ans ; ce qui ne forme pas le dixième de ce qui serait nécessaire pour reproduire l’État dans sa situation actuelle, s’il était rétabli dans celle où il se trouvait à l’époque de l’arrivée des Suédois qui commencèrent l’œuvre de colonisation.

William Penn vint après eux, et profita de ce qu’ils avaient déjà fait. Lorsqu’il obtint la concession de tout ce territoire qui constitue maintenant la Pennsylvanie, et vers l’ouest jusqu’à l’Océan Pacifique, on supposa qu’il possédait un domaine princier. Il plaça son capital dans le transport des colons, et consacra son temps et ses soins à la nouvelle colonie ; mais après plusieurs années de tracas et de tourment, il se trouva tellement obéré, qu’en 1708, il hypothéqua le tout pour 6.600 liv., soit 33.000 fr., afin de payer les dettes contractées dans le but de coloniser la province. Il avait reçu la concession en payement d’une dette s’élevant avec les intérêts à 29.200 liv., soit 46.000 fr., et ses débours y compris l’intérêt, étaient de 52.373 liv. ; tandis que le montant reçu dans l’espace de vingt ans, n’était que de 19.460, ce qui lui laissait un déficit dont le total était de 62.113. Quelques années plus tard le gouvernement fit avec lui une convention en vertu de laquelle il lui achetait le tout pour une somme de 12.000 liv. ; mais une attaque d’apoplexie empêcha l’exécution des conditions convenues. A sa mort William Penn laissa ses propriétés irlandaises à son fils favori, comme la partie la plus précieuse de sa propriété, la partie américaine étant d’une valeur de beaucoup inférieure aux frais de production. Le duc d’York obtint pareillement la concession de New-Jersey, mais quelques années après elle fut offerte en vente au prix d’environ 5.000 liv., soit 125.000 fr., prix bien inférieur aux dépenses qui y avaient été appliquées.

Les propriétaires des terrains inoccupés aux États-Unis ont constaté à leurs dépens que l’agent naturel n’avait pas de valeur. Fourvoyés de la même manière que William Penn, le duc d’York, les concessionnaires de l’établissement de la rivière de Swan et beaucoup d’autres, ils supposèrent que la terre devait acquérir une très-grande valeur ; et un grand nombre d’individus très-perspicaces furent entraînés à y placer des sommes considérables. Robert Morris, l’habile financier de la Révolution, fut celui qui poussa cette spéculation au plus haut point, accaparant des quantités immenses à des prix très-bas et souvent à raison de 10 cents par acre. Mais l’expérience a démontré l’erreur de Morris. Sa propriété, quoique la plus grande partie du terrain fût d’une qualité excellente, n’a jamais remboursé les charges dont elle était grevée. Et tel a été le résultat de toutes les opérations de ce genre. Un grand nombre de personnes, propriétaires de mille et de dix mille acres, qui ont acquitté les taxes de comté et les taxes de route, et qui se sont ainsi appauvries, recevraient maintenant bien volontiers le montant de leurs dépenses avec l’intérêt, en perdant complètement le prix d’achat primitif. Leurs embarras ne sont pas résultés du défaut de fécondité du sol, mais de ce fait, que le prix de reproduction diminuant constamment, on obtient de meilleures fermes, en retour d’une plus petite quantité de travail.

La compagnie foncière hollandaise acheta des portions de terrains considérables à des prix extrêmement bas, et sa propriété fut bien gérée. Mais les propriétaires y engloutirent un capital énorme ; aucune portion des États-Unis ne s’est améliorée plus rapidement que cette partie de l’État de New-York, où cette propriété se trouvait principalement située ; aucune portion n’a tiré plus d’avantage de la construction du canal Érié ; et cependant la totalité du prix d’achat y a été absorbée. Si la compagnie eût abandonné la terre, et qu’elle eût employé d’une autre manière le même capital appliqué à cet usage, le résultat eût été trois fois plus avantageux.

Il serait facile de multiplier les exemples pour prouver ce principe : que la propriété foncière obéit à une loi identique à celle qui régit toutes les autres espèces de propriété ; et qu’elle s’applique aux bourgs et aux villes aussi bien qu’à la terre. Avec tous leurs avantages de situation, Londres et Liverpool, Paris et Bordeaux, New-York et la Nouvelle-Orléans, ne s’échangeraient que contre une faible portion du travail qui serait nécessaire pour les reproduire, si leurs emplacements étaient, de nouveau, réduits à l’état dans lequel les trouva la population qui, la première, commença à les fonder. Dans toute l’étendue de l’Union, il n’existe pas un comté, un bourg ou une ville qui se vendît pour ce qu’il a coûté ; il n’en existe aucun dont les revenus soient équivalents à l’intérêt du travail et du capital appliqués à leur amélioration.

Tout le monde est familiarisé avec ce fait, que les fermes ne se vendent qu’à un prix de très-peu supérieur à la valeur des améliorations. Lorsque l’on en vient à rechercher quelles sont les améliorations comprises dans cette estimation, on voit que l’on n’a pas tenu compte de celles qui sont les plus onéreuses ; on n’a pas tenu compte du défrichement et du drainage de la terre, des routes qui ont été tracées, du tribunal ou de la prison qui ont été construits au moyen des taxes payées annuellement ; de l’église et de la maison d’école élevées par souscription ; du canal qui traverse une belle prairie, de la part pour laquelle le propriétaire a contribué à cette œuvre importante, ou de mille autres convenances, ou avantages, qui donnent de la valeur à la propriété, et disposent à payer une rente en échange de l’usage de celle-ci. Si l’on évaluait toutes ces choses, on trouverait que le prix de vente est le coût, moins une différence très-considérable.

Le gouvernement des États-Unis a fait récemment l’achat de plusieurs millions d’acres de terre, pour lesquels il a contracté l’engagement de payer aux propriétaires indiens un prix qui paraît très-bas ; et cependant la valeur totale de l’acquisition est due à ce fait, que la population de notre propre pays a fait les routes qui conduisent à cette terre ; elle a creusé des canaux et construit des navires de toute espèce, grâce auxquels ses produits peuvent être transportés au marché à peu de frais. Il y a cinquante ans, le territoire du Missouri était également sans valeur ; et celui de l’Indiana et de l’Illinois, du Michigan et du Wisconsin ne valaient guère mieux. Il y a soixante ans, il en était de même en ce qui regardait le Kentucky et l’État de l’Ohio, et il y a soixante-dix ans, par rapport à la Pennsylvanie occidentale et à l’État de New-York. Il y a un siècle, les parties orientales de ces États étaient dans la même situation, et il est probable que la valeur totale des terrains de la Nouvelle-Angleterre, à cette date, n’était pas aussi considérable que celle du petit coin où se trouve maintenant située la ville de Boston. Peu à peu et lentement, les terrains les plus rapprochés de la mer ont acquis de la valeur, à ce point qu’une terre de fermier se vend, en quelques régions, à raison de deux ou trois cents dollars par acre ; et à chaque pas fait dans cette voie, les terrains plus éloignés se sont élevés progressivement d’une valeur nulle à celle de dix, vingt et cinquante cents, puis au prix donné par le gouvernement d’un dollar 25 cents, puis de 10, 15 et 20 dollars ; mais quelque rapide qu’ait été la hausse, le prix que l’on pourrait obtenir aujourd’hui, pour tout le domaine réel du nord de la ligne de Mason et Dixon, ne rembourserait pas le cinquième du travail qui serait nécessaire pour le reproduire dans son état actuel, s’il était de nouveau réduit à son état de nature.

A chaque pas en avant que fait l’homme pour conquérir l’empire sur la nature, pour devenir capable de s’asservir les forces qui l’environnent de toutes parts, il y a diminution dans les frais nécessaires pour reproduire les denrées et les objets nécessaires à son usage, et en même temps une diminution constante dans leur valeur, comparée au travail, et augmentation dans la valeur du travail comparée à ces produits. Le lecteur a eu des preuves nombreuses qu’il en est ainsi, en ce qui concerne les haches, les bêches, les charrues et les machines à vapeur, le froment, le seigle, les tissus de coton et autres ; et ce qui prouve qu’il en est de même par rapport à la terre, c’est ce fait qu’elle peut s’acheter partout à un prix moindre que le prix de production.

§ 7. — Loi de distribution. Son application universelle.

Avec la diminution dans la valeur des haches et des bêches, il se manifeste partout une diminution dans la proportion du produit dont est grevé leur usage ; et cette diminution est toujours très-rapide lorsque l’amélioration dans leur qualité est très-considérable. Il en est de même aussi par rapport à la terre, dont la rente diminue constamment, dans la proportion qu’elle comporte à l’égard du produit du travail, et très-promptement, là où la marche du progrès est très-prompte également. Au temps des Plantagenets, le propriétaire du sol en Angleterre prenait tout et ne donnait au serf que ce qu’il lui plaisait d’accorder. Depuis cette époque, à mesure que le travail est devenu plus productif, il y a eu diminution constante dans la proportion réclamée par le propriétaire du sol, au point que celle-ci est tombée à une moyenne d’un cinquième ; ce qui laisse les quatre autres cinquièmes, comme compensation de son travail, à l’individu qui cultive la terre. Ici, nous le voyons, le mouvement est exactement le même que celui que nous avons observé par rapport au loyer des haches, au fret des navires et à l’intérêt de l’argent ; et il nous fournit une nouvelle preuve de l’universalité des lois qui régissent la matière, sous quelque forme qu’elle existe.

L’erreur de tous les économistes auxquels nous avons fait allusion, et à dire vrai, de tous les auteurs qui ont écrit sur la science sociale, consiste en ceci : qu’au lieu d’étudier ce que les hommes ont toujours fait, et ce qu’ils font encore aujourd’hui, par rapport à la terre, ils étudient dans leurs cabinets ce que ces mêmes hommes doivent faire, et ce qu’ils imaginent qu’ils feraient eux-mêmes, sous l’empire de circonstances semblables. Lorsque, par exemple, Adam Smith écrivit le passage dans lequel il prétendit « que les terrains les plus fertiles et les mieux situés ayant été occupés les premiers, » les hommes ne pouvaient, en conséquence, obtenir qu’un profit moins considérable de la culture des terrains restant, inférieurs pour la qualité du sol et la situation ; donnant ce fait comme une raison de la diminution dans la part proportionnelle du capitaliste, diminution qui suit toujours le progrès de la richesse et de la population, il négligeait complètement les faits que lui offrait l’histoire de son propre pays ; tous ces faits démontrent que les hommes ont partout commencé par les terrains plus pauvres des hauteurs, et ont travaillé pour arriver aux terrains plus riches des vallées arrosés par des rivières, et non pour abandonner ceux-ci.

Il était naturel que Smith et ses successeurs, en Angleterre et en France, eussent cette opinion, que les hommes, lorsqu’ils ont à choisir entre les terrains fertiles et les terrains ingrats, veulent, naturellement, s’emparer des premiers comme susceptibles de donner les revenus les plus considérables, en échange d’une quantité donnée de travail. Si cependant ils avaient réfléchi sur ce fait, que les premiers colons de leurs pays respectifs avaient été obligés de travailler avec le seul secours de leurs bras, et n’avaient eu, conséquemment, qu’à un très-faible degré le pouvoir de forcer la nature à travailler pour eux, tandis que la nature elle-même, telle qu’elle se montre dans les riches terrains de vallées, était toute-puissante et capable de manifester une résistance très-énergique à leurs efforts, ils n’auraient pu manquer de reconnaître, que c’était sur les terrains maigres et ingrats des hauteurs que l’œuvre de culture avait dû nécessairement commencer, et, en consultant l’histoire, ils auraient pu se convaincre qu’un pareil fait a été universel.

C’est à cette supposition qu’il faut attribuer l’erreur qui a été partout commise, relativement à la cause de la valeur appliquée à la terre, ainsi que cela deviendra évident pour le lecteur, lorsqu’il verra que de semblables erreurs ont dû se produire, par rapport à toutes les autres denrées et objets soumis à la même série de raisonnements. Supposons, par exemple, qu’on ait admis que la nature a fourni partout des haches toutes prêtes, et que tout l’effort exigé de l’homme a été de faire son choix entre celles de première, de seconde, de troisième, dixième ou vingtième qualité ; puis examinons le résultat. Sous l’empire de pareilles circonstances, on peut affirmer franchement que les premiers colons prendraient les meilleures haches, celles qui, dans le moins de temps possible, abattraient la quantité de bois la plus considérable, et que, lorsqu’elles auraient été toutes prises, ceux qui viendraient ensuite seraient forcés de prendre les haches de seconde qualité, et ainsi, successivement, jusqu’au moment où, avec le nombre croissant, quelques individus se trouveraient réduits à travailler avec des haches de dixième ou vingtième classe. Quelle serait maintenant la valeur de celles de première qualité ? Évidemment le prix d’appropriation, plus la différence entre les qualités naturelles de la hache n° 1 et de la hache n° 10 ou 20 ; et plus serait rapide l’accroissement de la population, plus serait considérable la demande de nouvelles quantités ; plus serait impérieuse la nécessité d’avoir recours aux haches de qualité inférieure, plus serait rapide la diminution dans la rémunération moyenne du travail, et plus rapide également l’augmentation de valeur des haches appropriées en premier lieu. La résistance offerte par la nature augmentant continuellement, les accumulations du passé atteindraient un pouvoir constamment croissant sur les travaux du présent.

Nous savons que la réalité est précisément le contraire de tout ceci. L’homme coupe d’abord le bois avec une coquille affilée, puis il emploie le caillou tranchant, puis il obtient une hache en cuivre, à laquelle en succède une en fer et enfin en acier. Et à chaque pas dans cette direction, le travail obtient une rémunération plus considérable, en même temps qu’il y a diminution constante dans la valeur de toutes les haches existantes, le coût de reproduction diminuant constamment. La résistance qu’offre ici la nature à la satisfaction des désirs de l’homme diminue constamment, et les travailleurs du temps présent obtiennent un pouvoir qui s’accroît constamment sur les accumulations du passé. Dans le premier des cas cités, la valeur des haches a dû se composer du travail d’appropriation, plus celle de l’agent naturel qui a été approprié. Dans le second, c’est le même travail d’appropriation, moins celui qui est économisé par la substitution des forces gratuites qui existent toujours dans la nature et qui sont, de plus en plus, contraintes de travailler au profit de l’homme.

L’expérience ayant démontré une parfaite similitude dans la série d’opérations qui s’accomplissent par rapport à la terre et à tous les instruments dans lesquels se transforment, à certains moments, des parties de celle-ci, soit haches ou machines à vapeur, maisons ou navires, l’homme isolé ayant commencé avec de misérables instruments de production, et l’homme associé à son semblable étant devenu capable de commander les services d’instruments d’un ordre plus élevé, les mêmes résultats doivent toujours suivre, comme les mêmes causes produisent les mêmes effets. C’est ce qui est démontré par ce fait, que la valeur de la terre est soumise à la même loi que celle des haches, diminuant dans son pouvoir de commander les services des travailleurs, et permettant aux travailleurs de commander ses services, en retour d’une proportion constamment décroissante du produit augmenté de la terre, et du travail exigé comme rente par le propriétaire du sol. Les choses étant ainsi, il doit être évident que ce dernier ne possède pas plus le pouvoir d’exiger un impôt pour le travail de l’agent naturel employé dans la production du froment, que le propriétaire de la hache pour ceux des agents naturels employés pour couper le bois ; et que tout ce que l’un reçoit est une compensation pour une partie du travail appliqué à soumettre la terre à la culture et à l’améliorer de toute autre manière ; tandis que l’autre reçoit, pareillement, une compensation pour ses services, en exploitant le minerai et le soumettant à la fusion, ainsi qu’en fabriquant la hache. C’est la population, et la puissance d’association qui en résulte, qui permet aux individus d’obtenir des subsistances des sols fertiles, et d’abandonner la hache formée d’une pierre tranchante pour la hache au tranchant d’acier ; et c’est la dépopulation, accompagnée de la diminution dans la faculté de combiner les efforts, qui les chasse de nouveau vers les sols ingrats pour y chercher leur nourriture, et les force de ne plus compter que sur la hache armée d’un caillou tranchant, à la place de la hache au tranchant d’acier. Avec la population, il y a augmentation constante dans le pouvoir de l’homme sur la nature, accompagnée de diminution des valeurs comparées au travail. Avec la dépopulation, il y a augmentation constante dans le pouvoir de la nature sur l’homme, accompagnée de la diminution dans la valeur du travail comparé avec les instruments de toute espèce.

§ 8. — Toutes les valeurs ne sont simplement que la mesure de la résistance opposée par la nature à la possession des choses que nous désirons.

On peut dire cependant : voilà deux champs à la culture desquels on appliqué une quantité identique de travail, et dont l’un commandera deux fois la rente et se vendra pour deux fois le prix qu’obtiendra l’autre, et l’on peut poser la question suivante : Si la valeur résulte exclusivement du travail, comment arrive-t-il que le propriétaire de l’un de ces champs soit, à un tel point, plus riche que le propriétaire de l’autre ?

En réponse à cette question, il est facile de démontrer qu’il existe des faits analogues, par rapport à ces autres denrées et objets dont on admet généralement que la valeur résulte exclusivement du travail. Le verrier met dans un fourneau une quantité considérable de sable, puis de la soude ou tout autre alcali, et il en retire du verre ; mais les qualités de cet article sont très-variées, bien qu’il soit produit avec les mêmes matières premières. Quelques-unes arrivent sur le marché, pour être vendues comme verres du no 1, et d’autres comme verres des n° 2, 3, 4 et 5 ; une partie d’entre eux peut aussi être d’une qualité tellement inférieure qu’elle n’a presque aucune valeur ; et cependant le travail appliqué à tous a été exactement identique. Tous ont également la même limite de valeur, le prix de reproduction. La résistance offerte par la nature à la production de celui de première qualité étant considérable, sa valeur équivaut à une somme considérable de travail, tandis que la résistance offerte à la production de celui de la qualité la plus inférieure n’étant que faible, il s’échange contre une faible dépense d’efforts humains. La valeur de tous est due à la nécessité de vaincre cette résistance et non, en aucune façon, aux propriétés naturelles que l’on sait exister dans le verre lui-même.

Un fermier élève cent chevaux, et pour chacun il dépense une quantité semblable de nourriture et de travail. Arrivés au moment où leur éducation est complète, ils présentent à la vue une grande variété de qualités ; les uns ont une très-grande vitesse et n’ont que peu de fond, tandis que d’autres ont du fond et très-peu de vitesse. Quelques-uns sont bons pour le harnais, tandis que d’autres n’ont guère de valeur que comme chevaux de selle. Plusieurs sont lourds et d’autres sont légers ; d’autres encore ont une grande puissance de traction, et plusieurs n’en ont qu’une très-faible. Leur valeur est également différente ; pour un seul cheval, on pourra peut-être demander un prix aussi considérable que celui qu’on pourrait obtenir, en échange d’une douzaine d’autres chevaux. Néanmoins, toutes ces valeurs ne représentent que les mesures de la résistance à vaincre, pour produire des chevaux possédant certaines qualités ; et toutes ne sont que les récompenses du travail et de l’habileté appliqués à cette branche particulière de production. Acquérant plus de connaissances, d’année en année, le fermier apprend que par le soin apporté dans le choix des matières appliquées à l’élève, il peut diminuer la résistance qu’il a d’abord éprouvée ; et, chaque année, il peut obtenir une quantité plus considérable d’animaux de première classe, en même temps qu’une augmentation constante a lieu dans la rémunération de ses efforts physiques et intellectuels, ainsi qu’une constante diminution dans la valeur de tout le capital restant, provenant des années précédentes.

« Jenny Lind pouvait obtenir mille dollars pour chanter une seule soirée ; elle a sans doute chanté à l’Opéra, où de jeunes filles, qui faisaient partie des chœurs, recevaient moins d’un dollar. Supposez, cependant, que quelque Barnum entreprenant résolût de former à son profit une nouvelle Jenny Lind, ou du moins une rivale passable de cette cantatrice, il verrait, de suite, la nécessité de multiplier ses chances de succès, en faisant cette expérience sur un grand nombre de personnes, des centaines ou des milliers. Leur éducation musicale, pendant plusieurs années, serait pour lui une charge énorme ; et s’il produisait enfin un prodige de chant, qui, par la puissance de sa voix, pût gagner le revenu de Jenny Lind, il aurait aussi sur les bras un certain nombre de cantatrices inférieures, qui ne pourraient attirer la foule dans la salle, que grâce au talent supérieur de sa prima dona, et des vingtaines de choristes dont le gain ne pourrait rembourser les frais de leur nourriture, de leur habillement et de leur éducation, sans compter celles qui seraient mortes, qui auraient perdu la voix, ou qui auraient échoué complètement, avant même de rien gagner[7]. »

Pourquoi Jenny Lind est-elle estimée à un prix aussi élevé ? c’est à raison des obstacles qu’il faut vaincre, avant de pouvoir reproduire une pareille voix. Il en est de même du beau cheval, du bel échantillon de verre, et de la terre qui donne au travailleur des revenus considérables. Quelle est la limite de leur évaluation ? celle du prix de reproduction, et pas au-delà. Et ce prix tend à diminuer, avec chaque progrès dans le développement de la population et de la richesse. Les mêmes lois s’appliquent ainsi à toute matière, quelle que soit la forme sous laquelle elle existe.

Dans certains états de la société, le cheval préféré sera le cheval propre aux besoins de la guerre, tandis qu’en d’autres ce sera celui qui est le mieux approprié aux besoins de la paix. A certaines époques, le guerrier aura la préférence ; à d’autres époques, au contraire, les qualités de l’homme d’État et du négociant seront plus appréciées et le guerrier sera négligé. Il en est de même à l’égard de la terre, dont la valeur naturelle ne représente qu’une part, et généralement très-faible, de ce qu’elle a coûté.

Souvent le travail appliqué à sa culture l’est en pure perte, parce que ses qualités ne sont pas de l’espèce particulière qu’on demande en ce moment même. Le colon qui commence par dessécher les marais perd son travail et meurt de la fièvre. Le terrain est fertile, mais le moment n’est pas venu. L’individu qui perce le granit, pour trouver de la houille, perd également son travail. La terre aura de la valeur, lorsqu’on aura besoin de blocs de granit, mais le moment n’est pas venu. L’individu qui cherche à tirer, du sol, de la marne, tandis qu’il a autour de lui une prairie fertile, perd son temps. La terre est fertile, mais le moment n’est pas venu. Tous les sols possèdent des qualités susceptibles de devenir utiles à l’homme ; et tous sont destinés, finalement, à être utilisés ; mais la nature ayant décrété qu’on n’obtiendrait pour ses besoins les meilleurs sols, ceux qui sont les plus propres à donner au travailleur le revenu le plus considérable, qu’au prix d’efforts combinés et longtemps continués, leur acquisition est une récompense qui lui est offerte comme un encouragement à déployer une constante activité, à pratiquer la prudence et l’économie, et à observer sans cesse cette loi fondamentale du christianisme, qui exige que chacun de nous respecte, à l’égard d’autrui, ces droits de l’individu et de la propriété qu’il désire que les autres respectent à son égard. Là où ces droits subsistent, on voit l’homme, constamment et régulièrement, quitter les sols stériles pour ceux qui sont plus productifs, en même temps qu’il y a augmentation constante de la population, de la richesse et du bien-être, et diminution constante de valeur dans toutes les terres cultivées primitivement, excepté dans les lieux où l’application continue du travail a tendu à les rendre plus productives. Le dernier historien de l’univers, avant le moment de sa dissolution, devra dire des terres diverses, ce que Byron disait des nuages du ciel d’Italie :

« Le jour qui va finir meurt comme le dauphin, auquel chaque minute de souffrance donne une couleur nouvelle, à mesure qu’il expire ; la dernière est encore la plus charmante, jusqu’au moment où elle disparaît, et tout n’est plus qu’une masse grise. »

La valeur de la terre est une conséquence de l’amélioration que le travail y a accomplie, et elle constitue dans la richesse un article important. La richesse tend à augmenter avec la population, et la faculté d’accumuler augmente, marchant d’un pas constamment accéléré, à mesure que de nouveaux terrains sont soumis à la culture, chacun d’eux donnant successivement au travailleur un revenu plus considérable. La rente tend donc, conséquemment, à s’accroître en quantité et à diminuer en proportion, avec le développement de la richesse et de la population. C’est en Angleterre, le pays le plus opulent de l’Europe, que celle-ci est la plus considérable. Diminuant à mesure que nous quittons ce pays pour les contrées plus pauvres telles que la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, elle disparaît enfin, complètement, au sein des Montagnes Rocheuses et des îles de l’Océan Pacifique, où la terre n’a aucune valeur.

§ 9. — Toute matière est susceptible de devenir utile à l’homme. Pour qu’elle le devienne, il faut que l’homme puisse la diriger. L’utilité est la mesure du pouvoir de l’homme sur la nature. La valeur est celle du pouvoir de la nature sur l’homme.

Robinson Crusoé était environné de choses qu’il pouvait utiliser pour sa nourriture ou son vêtement, ou comme des instruments à l’aide desquels il pouvait se procurer les diverses denrées nécessaires à la satisfaction de ses besoins ; mais dans sa position actuelle il était incapable de disposer de leur secours. L’oiseau qui prenait son essor dans les airs, et l’écureuil qui bondissait d’un arbre à l’autre, étaient aussi complètement convenables pour satisfaire son appétit des aliments que ceux qu’il avait pris dans ses pièges ; mais ces animaux n’avaient pour lui aucune utilité. L’eau abondait en poissons, mais il lui manquait un hameçon pour les pêcher. Sur cette eau une barque aurait pu être mise à flot ; mais ne possédant ni hache ni instrument tranchant pour abattre un arbre ou le creuser, cette propriété de soutenir une barque était pour lui aussi inutile que si elle n’eût jamais existé. Cette eau était susceptible de produire la vapeur, qu’on pouvait utiliser pour accomplir l’œuvre de milliers de travailleurs ; mais Robinson ne possédait aucune des machines, grâce au secours desquelles il pût disposer des services de la vapeur. L’air était riche en fluide électrique qu’on eût pu utiliser ; mais les usages de ce fluide lui étaient inconnus. Robinson étant faible et la nature forte, la résistance qu’elle lui offrait, par rapport à la satisfaction de ses désirs, était trop considérable pour être vaincue par ses moyens personnels, s’il ne recevait aucune assistance.

Avec le temps, toutefois, nous le voyons appeler à son aide les diverses propriétés du bois, son élasticité, sa dureté et sa pesanteur ; puis obtenir un instrument tranchant qui lui sert à rendre d’autres forces propres à seconder ses desseins ; puis encore creuser un arbre et maîtriser à son profit la propriété de l’eau de porter une barque, et utiliser ainsi, par degrés, les diverses forces qui existent dans la nature et qui n’attendent que la demande de leurs services.

La propriété d’être utile à l’homme appartient à toutes les molécules de matière dont la terre se compose ; elle existe en égale proportion dans la houille, placée à des milliers de pieds au-dessous de la surface de la terre, et dans celle qui brûle en ce moment dans la grille du foyer ; dans le minerai, encore enseveli au sein de la mine, et dans celui qui a été converti en cheminées à l’anglaise, en grilles ou en rails pour les chemins de fer. Pour utiliser ces choses il a fallu, la plupart du temps, une dépense considérable d’efforts physiques et intellectuels ; et c’est à cause de la nécessité de ces efforts, que l’homme arrive à attacher l’idée de valeur aux denrées et aux choses qu’il a obtenues par ce moyen.

En quelques cas, lui étant fournies abondamment et précisément sous la forme et dans le lieu où elles sont nécessaires, ainsi que cela a lieu pour l’air que nous respirons, elles sont alors complètement sans valeur. En d’autres, elles lui sont fournies par la nature sous la forme où elles sont utilisées, comme lorsqu’il s’agit de l’eau ou de l’électricité ; mais ces choses mêmes exigent un changement de lieu, et conséquemment, d’après notre appréciation, elles ont une valeur équivalente à l’effort nécessaire pour triompher de la résistance qui s’oppose à leur possession. Dans une troisième série de cas, et la plus nombreuse de toutes, elles ont besoin de subir un changement de lieu et de forme, et acquièrent alors une valeur plus élevée, à raison de la résistance plus considérable dont il faut triompher.

Pour que l’homme devienne capable d’effectuer ces changements, il doit d’abord utiliser les facultés qui le distinguent de la brute. Dans l’homme isolé elles sont à l’état latent ; l’association est indispensable pour les stimuler et créer le mouvement nécessaire à la production de la force. Si Bacon, Newton, Leibniz, ou Descartes, eussent été laissés seuls dans une île, la capacité dont ils étaient doués pour être utiles à leurs semblables eût été exactement la même que celle que nous leur avons vu révéler ; mais leurs facultés seraient restées inactives et sans utilité. Telle qu’était cette capacité, pouvant s’associer à d’autres semblables ou différentes, leurs diverses idiosyncrasies furent provoquées à l’activité, et l’individualité se développa de plus en plus, avec un accroissement constant dans la somme de connaissances accumulées et la facilité de nouvelles accumulations.

Chaque jour on nous assure que « savoir c’est pouvoir » et si nous désirons avoir une preuve de ce fait, il nous suffit d’observer, d’une part, à quel degré de pauvreté et de faiblesse se trouvent réduites les diverses sociétés du globe, occupant des régions pourvues abondamment de toutes les qualités nécessaires pour permettre à leurs propriétaires de devenir riches et puissants ; sociétés qui cependant continuent à ne faire aucun progrès, à défaut de cette facilité pour combiner les efforts, si indispensable au développement des facultés intellectuelles ; et de l’autre quelle est la richesse et la puissance d’autres sociétés, dont les terres paraissent manquer de presque toutes les qualités nécessaires pour produire la richesse ou la puissance. Il est peu de pays qui offrent à leurs habitants un sol plus ingrat pour la culture que celui de nos États de l’est ; ils n’ont que peu de charbon de terre, en même temps qu’ils manquent complètement de la plupart des produits métalliques de la terre ; et cependant, parmi les sociétés humaines répandues sur le globe, la Nouvelle-Angleterre occupe un rang élevé, parce qu’au sein de sa population on trouve l’habitude de l’association existant sur une grande échelle, en même temps qu’une activité correspondante dans ses facultés. Si nous tournons les regards vers le Brésil, nous y trouvons un tableau tout à fait opposé ; la nature y fournit un sol fertile pour tous les besoins de la culture, un sol où se trouvent abondamment les minéraux et les métaux les plus précieux ; et tous ces biens restent presque complètement inutiles, faute de cette activité d’esprit qui résulte nécessairement de l’association de l’homme avec ses semblables.

Le pouvoir de commander aux diverses forces de la nature est une force qui existe dans l’homme, à l’état latent, tout le temps qu’il est contraint de vivre et de travailler seul, mais qui, de plus en plus, se réveille et devient active, à mesure qu’il devient plus capable de travailler de concert avec ses semblables.

Ainsi que nous l’avons déjà dit, la propriété d’être utile à l’homme existe dans toute la matière ; mais pour que cette propriété soit utilisée, l’homme doit posséder la puissance nécessaire pour triompher de la force de résistance de la nature, et cette puissance il ne peut l’avoir dans l’état d’isolement. Placez-le au milieu d’une société considérable où les occupations sont diversifiées à l’infini, et ses facultés vont se développer. Avec l’individualité arrive la puissance d’association, toujours accompagnée de ce mouvement rapide de l’intelligence d’où résulte l’empire sur la nature ; et chaque progrès fait dans cette direction n’est que le précurseur de progrès nouveaux et plus considérables. Il y a un siècle, l’homme était de toutes parts environné par l’électricité qu’il pouvait utiliser ; mais il manquait complètement des connaissances nécessaires pour faire exécuter à celle-ci son propre travail. Franklin fit un pas, en identifiant la foudre à ce qu’on avait connu jusqu’alors sous le nom d’électricité ; et, depuis cette époque, Arago, Ampère, Biot, Henry, Morse et beaucoup d’autres, ont consacré leurs efforts à acquérir la connaissance de ses propriétés, connaissance nécessaire pour diriger ses mouvements et utiliser sa puissance. Une fois celle-ci acquise, au lieu de contempler l’aurore et la foudre comme de simples objets d’un stupide étonnement, nous les regardons, aujourd’hui, comme la manifestation de l’existence d’une grande force qui peut être appropriée à transmettre nos messages, à argenter nos couteaux et nos fourchettes, et à mettre nos navires en mouvement.

L’utilité des choses est la mesure du pouvoir de l’homme sur la nature, et celle-ci se développe avec la faculté d’association parmi les individus. D’autre part, la valeur de ces choses est la mesure du pouvoir de la nature sur l’homme, et celle-ci diminue avec le développement de la faculté d’association. Les deux pouvoirs se meuvent ainsi en sens divers, et l’on constate toujours qu’ils existent en rapport inverse l’un de l’autre.

La déperdition de subsistances résultant des opérations diverses auxquelles le blé est soumis, dans le but de perfectionner l’apparence du pain que l’on en fabrique, est évaluée à un quart de la quantité totale ; et cette déperdition, sur 20 millions de quarters nécessaires à la consommation de l’Angleterre, équivaut au chiffre de cinq millions. Si toute cette quantité était économisée, l’utilité du blé s’accroîtrait considérablement ; mais l’accroissement correspondant de la facilité avec laquelle on pourrait obtenir la substance alimentaire, serait accompagné d’une diminution considérable de valeur ; et il en est de même, ainsi que nous l’avons vu, de toutes les autres denrées et choses quelconques. Le perfectionnement des machines à vapeur permettant d’obtenir une force constamment croissante, de la même quantité de houille, l’utilité de celle-ci augmente ; mais sa valeur décroît, à cause de la facilité plus grande d’obtenir le fer pour la construction de nouvelles machines, à l’aide desquelles on se procure une plus grande quantité de houille. A mesure que l’ancienne route devient plus utile, par suite de sa fréquentation plus constante par une population qui se développe, la valeur de cette route diminue ; et cela a lieu, à raison de la facilité croissante d’obtenir des routes nouvelles et mieux tracées. L’individu qui doit descendre d’une colline, pour se rendre à une fontaine éloignée, dépense un travail considérable pour fournir de l’eau à sa famille ; mais lorsqu’il a creusé un puits, il s’en procure une provision quadruple en ne faisant usage, à cet effet, que de la vingtième partie de ses forces musculaires. L’utilité ayant augmenté, la valeur en échange a diminué considérablement. Plus tard il adapte une pompe au puits, et là nous constatons qu’il se produit un effet semblable. En outre, avec le développement de la population et de la richesse, nous le voyons s’associer avec ses voisins pour donner de l’utilité à de grandes rivières, en dirigeant leurs eaux à travers les rues et les maisons ; et il se trouve alors pourvu, à si peu de frais, que la plus petite monnaie en circulation paie plus que ses devanciers ne pouvaient obtenir au prix d’une journée entière de travail ; d’où il suit que la famille consomme, en un seul jour, une quantité plus grande que celle qui auparavant eût suffi pour un mois sous la pression de la nécessité ; et les avantages qu’elle recueille sont presque affranchis de toute charge.

Avec chaque accroissement dans la facilité d’obtenir des subsistances de la terre, à raison de l’abandon des terrains ingrats pour les terrains plus fertiles, l’homme acquiert le pouvoir constamment croissant d’utiliser des terrains encore plus riches ; et plus cet accroissement est rapide, plus est rapide aussi la diminution dans la valeur des terrains cultivés en premier lieu. Il en est de même encore à l’égard des métaux précieux, dont la valeur diminue à mesure que leur utilité augmente. La masse immense d’or et d’argent, accumulée en France, est inutile à la société ; et la valeur élevée à laquelle se maintiennent ces métaux, est due au fait de leur accumulation. Si toute cette masse était rendue à la circulation, la monnaie deviendrait abondante, et l’intérêt tendrait à baisser, en même temps que le prix du travail hausserait. Si nous portons nos regards autour de nous, nous voyons partout que c’est dans les pays où ces métaux rendent le moins de services à l’individu qu’ils sont estimés à la plus grande valeur ; et que là leur valeur en travail et en terre diminue, à mesure que nous arrivons à cette société où ils rendent les services les plus considérables : la Nouvelle-Angleterre, et particulièrement dans les états manufacturiers de Rhode-Island et de Massachusetts. Les choses étant ainsi, nous pouvons apercevoir facilement comment il se fait que les métaux tendent partout à se porter hors des pays où l’intérêt est élevé et vers ceux où il est faible. Dans les derniers, leur valeur diminue constamment, et cette diminution est nécessairement accompagnée d’un accroissement constant dans la facilité de les appliquer aux divers usages auxquels ils sont propres, tantôt à la dorure des livres et tantôt à leurs conversions en couteaux, cuillers et fourchettes, ou autres changements dans leurs formes, de manière à servir aux usages, ou à satisfaire les goûts de leurs propriétaires. C’est dans les lieux et au moment où l’intérêt tend à baisser que l’application des métaux à ces usages s’étend le plus rapidement, prouvant ainsi que la valeur diminue en même temps que l’utilité augmente ; et, dans les lieux et au moment où l’intérêt tend à hausser, que leur usage décline le plus rapidement, fournissant une nouvelle preuve de ce fait, que l’utilité et la valeur sont toujours en raison inverse l’une de l’autre.

L’utilité de la matière augmente avec le développement de la puissance d’association et de la combinaison des efforts entre les individus ; et chaque pas fait dans cette voie est accompagné d’une diminution dans la valeur des denrées nécessaires pour leur usage et un accroissement dans la facilité d’accumuler la richesse.

  1. Comment se fait-il, demandera-t-on, qu’un exemplaire du Décaméron, de Boccace, édition de Valdarfer (1471, in-fol.), se vende 1, 000 guinées (2, 647 fr.), prix mille fois supérieur, probablement, à celui pour lequel on se le procurait primitivement ? La réponse à cette question, c’est que la valeur réelle du livre doit consister dans le plaisir ou l’instruction qu’on retirera de sa lecture ; et qu’on peut obtenir ce livre, aujourd’hui, moyennant le dixième des frais de travail qui étaient nécessaires dans l’enfance de l’imprimerie. Toutes les valeurs semblables à celles que nous venons de citer sont aussi purement imaginaires, et aussi dépendantes de la mode, que l’étaient quelques-unes de celles de la Hollande aux jours de la tulipomanie. La valeur est limitée par le prix de reproduction ; et toutes les fois qu’un article ne peut être reproduit, comme dans le cas de l’ouvrage de Boccace, ou des peintures du Guide, ou des sculptures de Phidias, sa valeur n’a d’autre limite que le caprice de ceux qui désirent posséder cet article, ou qui possèdent le moyen de le payer.
  2. Richesse des nations, livre i, chap. 5.
  3. Richesse des nations, livre i, chap. 11.
  4. Principe d'économie politique, trad. par Augustin Planche. Première partie, chap. 1er. Paris, Guillaumin, 1851, 2 vol. in-8°.
  5. Économie politique, liv. ii, ch. 9.
  6. Esquisse d’économie politique, p. 131.
  7. Peschine Smith, Manuel d'économie politique, trad. par Camille Baquet, p. 160. « Cette explication, dit-il, est empruntée, en substituant Jenny Lind à Rubini, d'un article très remarquable de M. Quijano, dans le Journal des Économistes (mois de mai et de juin 1852), dans lequel le capitaliste imaginaire, qui a réussi à produire un Rubini, répond à l'objection du prix énorme qu'il met à son chant, en faisant remarquer que la rétribution moyenne des 2.043 acteurs de toute espèce dans les vingt-cinq théâtres de Paris, y compris l’Opéra et les Cirques, n’est que de 328 dollars par an, et serait moindre encore, si le gouvernement n’accordait aux théâtres une subvention, égale à environ un tiers des salaires réunis des acteurs. »
      « M. Quijano fait usage de cette explication d’une manière incidente : le principal objet de son article est de montrer que la valeur énorme du Clos-Vougeot, terroir qui produit un vin fameux, peut s’expliquer de cette manière, et que cela ne contredit en rien la doctrine, que le sol tire toute sa valeur du travail. Combien de fortunes ont dû être dissipées en vains efforts, pour trouver un lieu convenable, et pour créer un vignoble qui pût produire un tel vin ! Supposons que l’on fasse savoir à un vigneron que, dans un canton de 10.000 mètres carrés, il existe quelques arpents qui, au moyen d’une culture convenable, produiraient un vin d’une qualité égale à celui du Clos-Vougeot, et qu’on lui offrît ou de lui communiquer le secret de leur situation précise, moyennant une somme égale à la valeur actuelle de ce vignoble, ou de lui laisser choisir son terrain, en le lui vendant au prix moyen de toute l’étendue de ce même terrain. Quelle offre ferait-il sagement d’accepter ? En acceptant la première, que payera-t-il hors le travail qu’il s’est épargné d’une foule d’expériences infructueuses. » (Ib., p. 161.)