Principes de la science sociale/30

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Traduction par Saint-Germain-Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (2p. 298-313).


CHAPITRE XXX.

DE L'INSTRUMENT D'ASSOCIATION.


I. De la monnaie et du prix.

§ 1. — Difficulté d’opérer les échanges dans les premiers âges de société. Adoption générale de quelque utilité comme étalon pour comparer les valeurs. Ce qui recommande à cet égard les métaux précieux.

Le pouvoir de l’homme sur la matière se borne à des changements de lieu et de forme. Pour accomplir les premiers, il lui faut chariots, chevaux, navires et chemins de fer ; pour accomplir les seconds, il lui faut bêches, charrues, usines, fourneaux et machines à vapeur. Entre eux, les hommes ont à échanger des services ; ils ont pour cela recours à quelque médium général de circulation.

L’outillage d’échange en usage parmi les hommes est donc de trois sortes : 1° celui nécessaire pour accomplir les changements de lieu ; 2° celui nécessaire aux changements de forme ; 3° celui qui sert à faciliter les échanges de service ; et si nous examinons leur marche progressive, nous la trouvons la même pour les trois, — preuve de plus de l’universalité des lois naturelles par lesquelles l’homme est régi.

Dans les époques primitives de société, le changement de lieu rencontre des obstacles nombreux et grands. Les voies ne sont que sentiers d’Indiens ; le transport se fait sur les épaules ou à dos d’homme, et la valeur de l’utilité sur le marché ne dépasse que très-peu le coût du transport. Le producteur de grains reçoit alors pour sa part une très-faible portion de l’étoffe qui est donnée contre le grain par le tisserand, tandis que celui-ci ne reçoit qu’une très-faible portion du blé donné par le cultivateur du sol. Tous les deux continuent donc à rester pauvres, tandis que le transporteur s’enrichit, comme le montre l’immense richesse accumulée par les Fugger et les Médicis, — par les Vénitiens, les Génois et autres « princes marchands » du moyen âge. Les parties réelles de tout échange étant les producteurs et les consommateurs, ils arrivent enfin à voir de quel grand avantage serait pour eux la diminution de frottement dans la machine, quand bien même ils ne pourraient entretenir leur commerce complètement libre de toute charge pour une agence intermédiaire.

Population et richesse augmentant, le sentier se convertit graduellement en route, que l’on pave ensuite avec de la pierre, mais qui enfin est remplacée par le chemin de fer, tandis qu’à la mule au pas lent se substitue la rapide locomotive. À chaque pas dans ce sens, nous trouvons diminution de la quote-part retenue par le transporteur, et augmentation de ce que se partagent le producteur et le consommateur. Accroissement du pouvoir d’association, — accroissement de circulation manifesté par un grand accroissement de production et de consommation, — et accroissement d’individualité parmi les membres de la communauté, — sont alors accompagnés d’un accroissement rapide dans le pouvoir d’accumuler l’outillage pour un progrès ultérieur.

Il en est de même dans l’œuvre de conversion. Dans les premiers âges de société, la quantité de travail qui intervient entre la production du grain et la consommation du pain est énorme. Le producteur doit broyer son grain entre deux pierres, ce qui lui prend une part considérable de son temps, qui pourrait être mieux employée à augmenter la quantité de grains à mettre en terre. Par degré le moulin se rapproche, grâce auquel il épargne beaucoup de temps, bien que le moulin soit encore à distance de sa ferme. Cependant, population et richesse augmentant, il trouve un moulin dans son voisinage immédiat, et dès lors il échange directement avec le meunier, — épargnant ainsi tout le temps qu’il perdait auparavant sur la route. — De là pour lui double gain : — il obtient plus de farine pour moins de blé ; il économise un travail qui peut s’appliquer à augmenter la quantité de ce même blé.

Nous avons ici précisément les mêmes résultats que ceux obtenus de l’amélioration des routes, mais sur une plus grande échelle, parce que les épargnes sont d’un caractère plus minime, ce qui leur permet de pénétrer plus intimement dans les diverses parties de la société. Le meunier et le fabricant de drap ont besoin d’aide ; et, comme leurs tâches sont moins rudes que la tâche rurale, ils donnent emploi au travail de beaucoup de gens qui autrement resteraient inactifs, et donnent usage à beaucoup d’utilités qui autrement seraient perdues ; et de là vient qu’on voit cet accroissement du pouvoir de combinaison être si invariablement suivi d’un accroissement de circulation, d’un accroissement de production et de consommation, avec accroissement rapide du pouvoir de circulation.

Dans les premiers âges de société, l’homme a peu à échanger ; il se fait donc peu d’échanges. Ce peu se fait par le troc direct ; — des peaux se donnent pour des couteaux, du drap, de la viande ou du poisson. Avec le progrès de population et de richesse, cependant, toutes les communautés se sont appliquées à faciliter le transfert de de propriété par l’adoption de quelque étalon commun qui servît à mesurer la valeur de toutes les utilités à échanger : par exemple, le bétail chez les premiers Grecs ; — les esclaves et le bétail, ou « la monnaie vivante, chez les Anglo-saxons, — le wampum (viande séchée), chez les aborigènes de l’Amérique, — le poisson sec, chez les peuplades de New-England, — et le tabac, chez celles de Virginie.

Dans de telles conditions, cependant, les échanges étaient ennuyeux à négocier, entraînaient une grande perte de temps, par suite de la difficulté de trouver des gens qui, à un même instant donné, eussent besoin d’une utilité et possédassent quelque autre utilité que le détenteur de la première voulût bien accepter en retour. Là où il n’y a point diversité d’emplois, et où par conséquent tout le monde est fermier ou berger, tout le monde a les mêmes utilités desquelles il veut se départir, et tout le monde trouve difficulté à opérer la vente préparatoire pour opérer un achat. — Dans le progrès ultérieur, nous trouvons partout l’homme aux prises avec cette difficulté, et, pour la résoudre, adoptant successivement le fer, le cuivre et le bronze, qui le conduisent à passer à l’argent et à l’or, comme instruments pour opérer les échanges de la main à la main entre les membres individuels de la société, et entre la société et les autres sociétés.

Ces métaux se recommandent on ne peut mieux pour une telle fin. Disséminés par quantités faibles sur la surface de la terre, et exigeant beaucoup de travail pour les recueillir, — ils représentent un grand montant de valeur, — et cela sous peu de volume, ce qui les rend d’une garde facile et sûre, et aisés à transporter d’un lieu à l’autre. Non sujets à la rouille ni à s’endommager, ils se conservent intacts pour un temps illimité ; leur quantité est par conséquent beaucoup moins sujette à varier que celle du blé ou du grain, dont les quantités dépendent tellement des intempéries des saisons, et qui ne peuvent se conserver que pour un certain temps. Susceptibles d’être divisés à l’infini, on peut s’en servir pour les plus petits échanges comme pour les plus considérables ; et personne n’ignore quel commerce se fait au moyen des pièces d’un cent et de trois cents, qui ne se pourrait faire, si l’on ne se servait pas de pièces au-dessous de cinq, de six et de dix cents.

Pour faciliter leur usage, les diverses communautés du monde ont coutume de découper ces métaux en petites pièces d’un certain poids, et puis de les marquer d’une empreinte qui permet à chacun de reconnaître combien d’or et d’argent on lui offre en échange contre l’utilité qu’il veut vendre ; mais l’opération du monnayage n’ajoute qu’une valeur presque insignifiante à la pièce[1]. Dans les premiers âges de société, tous les métaux passaient en lingots, que naturellement on devait peser, et cela se pratique encore pour l’or qui passe entre l’Amérique et l’Europe. La poussière d’or se pèse aussi, et l’on a quelque chose à déduire pour les impuretés qui s’y trouvent mêlées à l’or lui-même ; mais sauf cela, elle a même valeur à très-peu près que l’or qui sort de la monnaie, avec l’empreinte d’une aigle, d’une tête de Victoria ou de Nicolas.

§ 2. — Faculté d’association et de combinaison, résultat de l’usage de la monnaie. De toutes les machines en usage parmi les hommes, il n’en est pas qui économise davantage l’effort humain. Elle est au corps social ce que l’air atmosphérique est au corps physique, — tous deux fournissent l’outillage de circulation.

Au moyen d’une quantité convenable d’or et d’argent, le tout divisé, pesé, marqué d’une empreinte, voici le fermier, le meunier, le drapier et tous les autres membres de la société mis en mesure d’effectuer des échanges, même au point d’acheter pour un simple cent leur part des travaux de milliers et de dizaine de milliers d’hommes employés à faire des chemins de fer, des machines, des chariots, et à transporter sur eux annuellement des centaines de millions de lettres ; ou pour un autre cent leur part du travail de centaines, si ce n’est de milliers d’hommes qui, de diverses manières, ont contribué à la production d’un numéro de journal à un penny. La masse de petite monnaie est ainsi une caisse d’épargne pour le travail, en ce qu’elle facilite association et combinaison, — donnant utilité à des billions de millions d’objets excessivement minimes qui seraient perdus, s’il n’existe pas pour eux demande au moment où le pouvoir pour le travail a été produit. Le travail étant le premier prix donné pour chaque chose à laquelle nous trouvons valeur, et étant l’utilité que tous ont à offrir en échange, le progrès des communautés en richesse et en influence est en raison directe de l’existence ou de manque d’une demande instantanée pour les forces physique et intellectuelle de tout homme dans la communauté, — demande résultant de l’existence d’un pouvoir chez chaque homme d’offrir en échange quelque chose qui ait valeur. C’est la seule utilité qui périsse à l’instant même de la production, et celle qui est perdue pour toujours si elle n’est pas mise en usage.

Vous, lecteur, au moment où vous lisez ce livre, vous produisez du pouvoir-travail, et vous prenez constamment dans le combustible qui sert à cette production, et ce combustible est perdu si le produit n’est pas instantanément utilisé. On peut garder pour des heures, pour des jours, les fruits les plus périssables ou les fleurs les plus délicates ; mais la force qui résulte de la consommation d’aliment ne se peut garder même pour une seconde. Pour que le pouvoir instantané de consommation profitable puisse coïncider avec la production instantanée de cette utilité universelle, il faut une combinaison incessante, suivie d’une incessante division et subdivision, et celle-ci suivie à son tour d’une recomposition incessante. C’est ce qui se voit dans le cas en question, où mineurs de houille, de minerai, de fer et de plomb, gens de hauts fourneaux, mécaniciens, chiffonniers, chartiers, blanchisseurs et ceux qui fabriquent les poudres à blanchir, fabricants de papier, hommes de chemins de fer et de canaux, fondeurs de caractères, compositeurs, pressiers, auteurs, éditeurs, publicistes, nouvellistes, et des armées d’autres gens combinent leurs efforts pour produire sur le marché un monceau d’exemplaires de journal qui, au moment même de la production, aura à se diviser en portions adaptées aux besoins de centaines de mille de consommateurs. Chacun de ces derniers paye un simple cent, et peut-être alors le subdivise parmi une demi-douzaine d’autres consommateurs, si bien que le coût pour chaque lecteur ne dépasse peut-être pas un cent par semaine, et cependant chacun obtient sa part du travail de tous ceux qui ont concouru à la production.

De tous les phénomènes sociaux, cette série de division, subdivision, composition et recomposition, est le plus remarquable, et néanmoins, — comme il se reproduit si fréquemment, — c’est à peine si on y donne la plus légère attention. Si l’on voulait partager l’exemplaire de journal en question en petits carrés, dont chacun représentât sa portion du travail d’un des individus qui ont contribué à l’œuvre, on aurait à le fractionner en six, huit ou peut-être dix mille morceaux de différentes dimensions, petits et grands, — les premiers, représentant les gens qui ont extrait et fondu les minerais de fer et de plomb dont on a fait les caractères et les presses, et les derniers, représentant les hommes et les enfants qui ont fait la distribution. Toutes nombreuses que soient ces petites bribes d’effort humain, elles sont néanmoins combinées toutes en chaque simple exemplaire, et chaque membre de la communauté peut, — pour la somme insignifiante de cinquante cents par an, — jouir de l’avantage des renseignements qu’il contient ; et tout aussi pleinement que si on les avait recueillis pour lui seul.

Les améliorations dans les modes de transport sont avantageuses à l’homme, mais le service qu’elles rendent, comparé à ce qu’il coûte, est très-petit. Un vaisseau qui vaut de quarante ou cinquante mille dollars, ne peut effectuer d’échanges entre habitants des littoraux opposés de l’Atlantique, pour plus de cinq ou six milles tonnes pesant par an, tandis qu’un haut fourneau qui aura coûté cette somme, opérera la transformation de trente mille tonnes pesant de houille, de minerai, de pierre à chaux, d’aliments et de vêtement en fer ; et pourtant les échanges opérés par son aide ne dépassent pas une valeur d’un à deux cent mille dollars. Comparons cela avec le commerce effectué, en une année, au moyen d’une valeur de cinquante mille dollars en petites pièces blanches représentant une bribe de travail équivalente à trois ou cinq cents, — travail qui, grâce à elles, est rassemblé en un monceau, et puis divisé et subdivisé, au jour le jour, pendant toute l’année, — et nous trouverons que le service rendu à la société, en économisant de la force, par chaque dollar en monnaie, est plus considérable que celui rendu par des centaines, sinon par des milliers de dollars employés en manufactures, ou des dizaines de milliers en vaisseaux et chemins de fer ; et néanmoins des écrivains de talent viennent nous dire que la monnaie qui circule dans un pays est autant de « capital mort et que c’est « une portion importante du capital d’un pays qui ne produit rien pour le pays. »

« La monnaie, comme monnaie, a dit un économiste éminent, ne satisfait point à un besoin, ne répond pas à une fin[2]. La différence entre un pays ayant monnaie et un pays qui n’en aurait pas du tout, serait, selon lui, « seulement de convention, comme la mouture par l’eau au lieu de la mouture à la main. » Un vaisseau comme vaisseau, — une route comme route, — une usine à coton comme usine à coton, — cependant non plus, « ne satisfait à un besoin, ne répond à une fin. » On ne peut ni les manger, ni les boire, ni les porter. Tous pourtant sont instruments pour faciliter l’œuvre d’association ; et l’accroissement de l’homme en richesse et pouvoir est en raison directe de la facilité de combinaison avec ses semblables. Qu’elle est l’importance de leur action dans ce sens, si on les compare à la monnaie, nous allons le rechercher. Pour ce faire, supposons que par quelque soudaine convulsion de la nature tous les vaisseaux du monde soient à la fois anéantis, qu’en restera-t-il ? Les armateurs perdront énormément ; les matelots et les porteurs auront moins d’emploi et le prix du blé baissera pour un temps, tandis que celui du drap monterait pour le moment. Au bout rien que d’une année il se trouvera que les affaires de la société iront pour la plus grande partie précisément comme auparavant, — le commerce domestique s’étant substitué à celui du dehors. Dans les climats du Nord on obtiendra moins facilement le coton et les fruits des tropiques, et la glace sera un article plus rare dans les climats du Sud, mais quand aux principaux échanges d’une société comme celle des États-Unis, de la France ou de l’Allemagne, il n’y aura pas suspension même pour un instant. Loin de là, il arriverait au contraire que dans plusieurs pays le commerce serait beaucoup plus actif qu’auparavant, — la perte des navires amenant une demande pour ouvrir des mines, construire des hauts fourneaux, des machines et des manufactures, ce qui ferait un marché pour le travail intellectuel et physique, comme on n’en aurait jamais connu jusqu’alors.

Supposons maintenant que les vaisseaux ont été épargnés, et que tout l’or et l’argent, tant monnayé que non monnayé, tant extrait que non extrait de la mine, soit anéanti ; et voyons ce qui en résultera. Le lecteur de journaux, — se trouvant dans l’impossibilité de les payer en bœuf, en beurre, en drap ou en coton, — sera obligé de se priver de cette fourniture usuelle d’intelligence, et le journal cessera de s’imprimer. Les omnibus cesseront de marcher, faute de pièces de six pences, et les lieux de délassement se fermeront faute de shillings. Le commerce entre les hommes sera à bout, sauf pour tout ce qu’il sera possible d’échanger directement, — l’aliment se donnant pour du travail, ou la laine pour du drap. De tels échanges seront en petit nombre, et hommes, femmes, enfants périront par millions, faute de trouver à obtenir subsistance et vêtement en échange de leur service. Des villes comme New-York et Philadelphie, Boston et Baltimore, dont la population se compte aujourd’hui par centaines de mille, présenteront, avant la fin de l’année, des îlots entiers de maisons inoccupées, et l’herbe croîtra dans les rues. On aurait, il est vrai, la ressource de retourner aux usages des temps primitifs, alors que le blé ou le fer, le tabac ou le cuivre constituaient le médium d’échange ; mais, dans de telles circonstances, il ne pourrait exister de société constituée comme aujourd’hui. Il faudrait une livre de fer pour acheter un numéro de la Tribune ou de l’Herald, et cent tonnes de quelqu’une des utilités ci-dessus, pour acheter la provision, pour une semaine, de quelque autre. Il faudrait des tonnes pour payer la nourriture qui se consomme dans un seul restaurant, ou l’amusement que fournit un seul théâtre. Répartir équitablement le blé, le fer, le grain, ou le cuivre parmi les gens qui ont contribué à la production du journal, du repas ou de l’amusement, serait une question impossible à résoudre.

Les métaux précieux sont au corps social ce que l’air atmosphérique est au monde physique. Tous deux fournissent l’instrument de circulation, et la dissolution du corps physique en ses éléments, lorsqu’il est privé de l’une, n’est pas plus certaine que la dissolution de la société, lorsqu’elle est privée de l’autre. Dans les deux corps, la somme de force dépend de la vitesse de circulation. Pour qu’elle soit rapide, il faut fourniture complète des moyens par lesquels elle s’effectue ; et pourtant des écrivains distingués viennent se plaindre de ce que le courant de monnaie coûte à entretenir, comme s’il était entièrement perdu, tout en dissertant sur les avantages des canaux et des chemins de fer, — ne comprenant pas apparemment que, — tandis que les opérations de tous ont pour caractère identique d’écarter les obstacles interposés entre le producteur et le consommateur, — la monnaie, qui se peut porter dans un sac, et qui perd à peine quelque peu de son poids, après un service d’une demi-douzaine d’années, effectue plus d’échanges que n’en effectuerait une flotte de navires, dont plusieurs, après un tel temps de service, seraient à pourrir sur le rivage où on les aurait mis sur le flanc, tandis que le reste aurait déjà perdu plus de moitié de sa valeur originelle[3].

De toutes les machines à épargner du travail en usage parmi les hommes, il n’en est point qui économise autant de pouvoir humain et qui facilite autant la combinaison que celle connue sous le nom de monnaie. La richesse ou le pouvoir de l’homme pour commander les services de la nature augmente à chaque accroissement de la facilité de combinaison ; et celle-ci croît avec l’accroissement de l’aptitude à commander l’aide des métaux précieux. C’est donc lorsque cette aptitude sera le plus complète que la richesse s’obtiendra le plus rapidement.

§ 3. — Définition du prix. Les prix des denrées brutes s’élèvent à mesure qu’on approche des centres de civilisation, tandis que s’abaissent d’autant ceux des utilités achevées. Double perte, pour le fermier qui est loin du marché, résultant des bas prix des unes et du haut prix des autres.

Le pouvoir que contient une utilité de commander monnaie en échange s’appelle son prix. Le prix flotte selon les changements de temps et de lieu. — Le blé est parfois bas et parfois haut, — et le coton commande dans un pays trois fois la quantité d’argent qu’on en donnerait dans un autre. En tel lieu, il faut beaucoup de monnaie pour un peu de drap ; tandis qu’en tel autre, on obtient beaucoup de drap pour un peu de monnaie. Quelles sont les causes de toutes ces différences, et quelles circonstances tendent à affecter généralement les prix, nous allons l’examiner.

Un millier de tonnes de chiffons, aux Montagnes Rocheuses, ne s’échangeraient pas pour la plus petite piécette d’argent qui se puisse imaginer ; tandis qu’une main de papier commanderait une pièce assez grande pour peser une once. Passant à l’Est, et arrivant dans les plaines du Kansas, leurs valeurs relatives, mesurées en argent, se trouveront avoir tellement changé, que le prix des chiffons payera plusieurs rames de papier. Venant à Saint-Louis, changement plus prononcé ; — les chiffons auront encore haussé, le papier aura encore baissé. Le même cas se représenterait à chaque pas de plus en plus à l’Est, — la matière chiffon continuant à gagner, et l’utilité achevée continuant à perdre en prix, jusqu’à ce qu’enfin, en plein cœur de Massachusetts, trois livres de chiffons se trouveront commander plus d’argent qu’il n’en faudrait pour acheter une livre du papier que l’on peut fabriquer avec eux. Voici un diagramme qui présente ces changements de rapport :

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Le prix des matières premières tend à monter à mesure que nous approchons des localités où il y a le plus de richesse, — celles où l’homme a le plus de capacité de s’associer avec son semblable, afin d’obtenir pouvoir de diriger à son service les forces de la nature. — Les prix des utilités achevées se meut dans un sens exactement opposé, — tendant toujours à décliner d’autant qu’avancent les matières premières. Tous deux tendent donc à se rapprocher, — le plus haut prix de l’une étant toujours en connexion avec le plus bas de l’autre ; et c’est dans l’intensité du mouvement dans cette direction que se trouve la preuve la plus concluante d’une civilisation qui avance et d’un commerce qui se développe.

Tous les faits sont en accord complet avec cette assertion, le lecteur s’en convaincra en remarquant que le prix du coton est bas à la plantation, et haut à Manchester ou Lowell ; tandis que la cotonnade est meilleur marché à Lowell qu’elle ne l’est en Alabama ou en Louisiane. Le blé, en Illinois, est souvent à si bon marché qu’on échange un boisseau contre ce qu’il faut d’argent pour payer une aune de la plus grossière cotonnade ; tandis qu’à Manchester il est si cher que le boisseau payerait une douzaine d’aunes. Le fermier anglais profite doublement — obtenant beaucoup d’étoffe pour son blé, et en même temps augmentant la quantité de celui-ci à l’aide de l’engrais qui lui est fourni par son compétiteur de l’Ouest. Le dernier perd doublement, — donnant beaucoup de blé pour peu d’étoffe, et y ajoutant de surcroît l’engrais que fournira la consommation de son blé, perte d’engrais à laquelle est due la diminution incessante des pouvoirs de son sol.

Si nous regardons en arrière dans le temps, nous obtenons des résultats exactement semblables à ceux obtenus en passant des pays où les hommes se trouvent associés, et où par conséquent la richesse abonde, à ceux où ils sont disséminés au large, et où par conséquent ils sont faibles et pauvres. À la fin du quinzième siècle, huit ecclésiastiques, assistant aux funérailles d’Anne de Bretagne, étaient royalement entretenus à raison de 3 francs 13 centimes de monnaie d’aujourd’hui[4] ; tandis que la dépense en soie à cette occasion montait à 25 francs, on aurait aujourd’hui la même quantité de soie pour moins qu’un franc et demi — somme qui ne payerait pas un simple dîner. Le possesseur de quatre mains de papier en aurait obtenu plus de monnaie qu’il n’en fallait pour acheter un cochon, et moins de deux rames auraient acheté un taureau.[5] En Angleterre nous avons des faits précisément semblables. Cochons, moutons et blé étaient à bas prix, tandis que le drap était cher, et par conséquent s’importait de pays lointains. Venant à une époque plus moderne, la première moitié du dernier siècle, nous trouvons que le blé et la laine sont à bon marché, tandis que le drap et le fer sont chers ; au lieu qu’à la fin du même siècle les premiers vont enchérissant de jour en jour, tandis que les derniers tombent aussi régulièrement à bon marché.

§ 4. — Plus une utilité est d’achèvement supérieur, plus elle a tendance à baisser de prix. Plus une denrée est matière première, plus elle a tendance à hausser de prix.

La matière première tend, avec le progrès des hommes en richesse et en civilisation, à gagner en prix. Qu’est-ce cependant que la valeur première. On peut répondre que tous les produits de la terre sont à leur tour utilité achevée et matière première ? La houille et le minerai sont l’utilité achevée du mineur, et cependant ils ne sont que la matière première dont la gueuse de fer est faite. Celle-ci est l’utilité achevée du puddler, et pourtant elle n’est que la matière première du puddler et de celui qui passe la barre aux cylindres. La barre de nouveau est la matière première de la tôle, et celle-ci à son tour devient la matière première du clou et de la pointe. Ceux-ci, plus, tard deviennent la matière première de la maison, dans le coût diminué de laquelle se trouvent concentrés tous les changements observés dans les différentes étapes du passage de l’état de minerai — gisant sans emploi au sein de la terre — jusqu’au clou et à la pointe, le marteau et la scie, qui sont nécessaires pour l’achèvement d’une habitation moderne.

Voici un diagramme qui montre, quoique très-imparfaitement, les changements en question. Les quelques divisions représentent :
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§ 5. — La terre et le travail, les ultimes matières premières de toutes les utilités gagnent du prix, à mesure que les hommes sont plus aptes à s’associer et à combiner leurs efforts. La monnaie est le grand instrument fourni par la Providence pour faciliter l’association et la combinaison. Plus l’approvisionnement de monnaie se perfectionne, plus augmente la tendance vers la liberté de l’homme.

Dans les âges primitifs et barbares de société, la terre et le travail sont à très-bas prix, et les plus riches dépôts de houille et de minerai sont sans valeur. On trouve tant de difficultés à bâtir des maisons, que les hommes, pour s’abriter contre le vent et la pluie, sont réduits à recourir aux antres, aux cavernes. Avec le temps ils deviennent aptes à combiner leurs efforts, et à chaque pas de cette marche progressive, la terre et le travail acquièrent pouvoir de commander monnaie et échange, tandis que la maison le perd. À mesure que l’on commande plus facilement les services du combustible, la gueuse de fer s’obtient plus aisément ; les deux, à leur tour facilitent la fabrication de barres et de tôles, de clous et de pointes ; et toutes facilitent la création de bateaux, de navires et de maisons ; mais chacun de ces progrès tend à élever les prix de matières premières originelles — terre et travail. À aucune époque dans l’histoire du monde, leur prix général n’a été si haut qu’il l’est dans la nôtre ; à aucune, la même quantité de monnaie n’aurait acheté un bateau aussi grand, un navire aussi bon marcheur, une maison si confortable. Tout grand qu’est le changement indiqué par le diagramme, il n’égale pas le dixième de celui qui est actuellement accompli.

Plus une utilité est achevée, plus il y a tendance à une baisse de prix ; et par la raison que toutes les économies de travail des premiers progrès sont accumulées en masse dans les derniers. Ainsi, les maisons profitent de tout progrès dans la fabrication des briques, dans l’extraction de la pierre, dans la conversion du bois, dans le travail des métaux. Il en est ainsi pour les articles du vêtement, — chaque progrès dans les différents procédés de filature, de tissage, de teinture et dans la conversion du drap en vêtement, venant se confondre dans l’habit ; et plus ces améliorations sont nombreuses, plus le prix de l’habit s’abaissera, tandis que s’élèvera celui de la terre et du travail auxquels la laine est due.

Ces considérations sur les circonstances qui influent sur les prix se peuvent résumer dans les propositions suivantes :

L’homme cherche association avec son semblable : c’est son premier et plus grand besoin.

Pour qu’il puisse s’associer, il faut ce développement d’individualité qui résulte de la diversité d’emplois — l’artisan prenant place à côté du planteur et du fermier et échangeant avec eux des services.

Pour que de tels échanges se fassent aisément, il est besoin d’un instrument qui soit de peu de volume — de garde facile — susceptible de division et subdivision à l’infini, — facilement convertible en les différentes utilités nécessaires aux desseins de l’homme — et pour toutes ces raisons universellement acceptable.

Cet instrument est fourni par la Providence en deux métaux, l’or et l’argent — possédant chacun toutes les qualités susdites.

Plus l’approvisionnement de ces métaux est abondant, plus les échanges de la société deviennent instantanés, plus il s’économise de force intellectuelle et physique, et plus augmente le pouvoir de produire des utilités à donner en échange pour des surcroîts d’approvisionnement de ces deux grands instruments d’association et de combinaison.

Les pays qui les fournissent au monde sont lointains de ceux qui produisent le coton et le blé, le plomb et le fer.

L’obstacle aux échanges entre les pays qui les produisent et ceux qui ne les produisent pas résulte de la nécessité d’effectuer les changements de lieu, et celle-ci existe en raison de la difficulté de transporter les choses qu’il est nécessaire d’échanger.

La terre et le travail sont les choses les moins susceptibles de changer de lieu, et elles sont toujours, dans les premiers âges de société, à très-bas prix.

Les utilités les plus achevées, — par cela qu’elles se prêtent le mieux au transport, — sont, dans ces âges, à très-haut prix.

Avec l’accroissement de population et de richesse, et le développement de la diversité d’emplois, le volume des utilités va diminuant, — le blé et la laine se combinant sous la forme de drap, et acquérant ainsi aptitude à voyager jusqu’aux pays du monde qui produisent l’or et l’argent.

À chaque transformation analogue des denrées brutes de la terre, l’échange international est facilité, et, avec le développement de commerce domestique et étranger, il y a tendance à égalité de prix, — celui des utilités achevées à un haut degré s’abaissant, tandis que celui des denrées brutes de la terre tend aussi fermement à s’élever ; et l’élévation est la plus grande à mesure que nous approchons le plus des matières brutes ultimes de toutes les utilités, — terre et travail.

Ce rapprochement des prix est une conséquence de la facilité accrue de combinaison, qui est elle-même une conséquence de l’aptitude accrue de commander les services du grand instrument d’association ; et à chaque degré de progrès dans ce sens, il y a tendance à égalité de faculté, chez les différents membres de la communauté, d’obtenir les utilités et choses nécessaires pour l’entretien et l’amélioration de leurs pouvoirs physique, moral et intellectuel, avec accroissement quotidien de leur aptitude à commander l’aide des grandes forces naturelles placées à leur service par la bienveillante Providence.

Plus cette aptitude est grande, plus doit s’accroître la tendance vers l’élévation de prix de la terre et du travail et des produits bruts des deux, — vers une égalité dans les prix des utilités qui sont le plus et celles qui sont le moins achevées, — et vers un rapprochement dans le caractère des livres, vêtements, mobiliers et demeures des différentes classes de la société ; et plus augmente le pouvoir d’entretenir commerce avec les pays producteurs et ceux non producteurs des métaux qui constituent la matière première de monnaie.

Pour preuve de la vérité de ces propositions, que le lecteur jette les yeux sur les communautés avancées du monde. À l’époque où le paysan français aurait dû donner un bœuf pour une rame et demie de papier, le prix du vin était beaucoup plus haut qu’à présent ; — les pêches étaient hors de prix, — les végétaux supérieurs aujourd’hui en usage étaient tout à fait inconnus ; — un morceau de sucre raffiné, une tasse de thé ou de café était un luxe digne des rois seulement, — et une aune de toile de Hollande s’échangeait pour l’équivalent de 60 francs[6]. Aujourd’hui le prix de la viande a prodigieusement augmenté, et le travailleur rural est mieux payé, et il en résulte qu’avec le prix d’un bœuf, le fermier peut acheter du vin meilleur que n’en buvaient les rois ; — qu’il peut se procurer non-seulement du papier, mais des livres et des journaux ; — peut manger des abricots et des pêches ; — que sucre, thé, café sont devenus des nécessités de la vie, — et qu’il peut avoir une provision de linge, qui jadis eût à peu près suffi pour la maison entière d’un noble personnage. Tels sont les résultats d’un accroissement de la facilité d’association et de combinaison parmi les hommes ; et si nous cherchons l’instrument auquel ils sont le plus redevables du pouvoir de combiner leurs efforts, nous devons nous adresser à celui qui a reçu le nom de monnaie. Cela étant, il devient important de déterminer les circonstances sous l’empire desquelles le pouvoir de commander l’usage de ces instruments augmente, et celles sous lesquelles il décline.

  1. Le monceau de papier dans l’usine gagne quelque peu en valeur lorsqu’il a été compté et mis en rames ; et la masse de drap gagne de la même manière après qu’elle a été mesurée et mise par pièces — par la raison que tous deux sont mieux préparés pour en faciliter l’échange. Il en est précisément de même pour l’accroissement de valeur qui résulte de l’opération du monnayage.
  2. Mill. Principes d’économie politique.
  3. Une pièce de trois cents, qui change de mains dix fois en un jour, effectue dans un an des échanges pour 100 dollars, ou, comme l’échange a deux parties, pour 200 dollars. Deux mille de ces pièces — qui coûtent 60 dollars — engagées dans la circulation domestique, ont capacité d’entretenir plus de commerce que n’en peut entretenir un navire du coût de 30.000 dollars engagé à effectuer des échanges entre les producteurs de drap de Manchester et ceux de thé en Chine.
  4. Leber. Fortune privée du moyen âge, p. 31.
  5. Ibid., p. 50.
  6. Leber. Fortune privée du moyen âge, p 32.