Principes de la science sociale/31

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par Saint-Germain-Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (2p. 314-341).


CHAPITRE XXXI.

CONTINUATION DU MÊME SUJET.


II. — De l’approvisionnement de monnaie.

§ 1. — Les articles, tendant à quitter les lieux où ils ont la moindre utilité et la plus grande valeur, et à chercher les lieux où leur valeur est la moindre et leur utilité la plus grande. Les matières brutes de la monnaie s’écoulent donc des lieux où l’aliment et la laine sont au meilleur marché, et le drap et le fer au plus cher, vers les lieux où les premiers sont plus chers et les derniers à meilleur marché.

Acquérir domination sur les différentes forces de la nature créées pour son usage, c’est à la fois le contentement et le devoir de l’homme ; et plus il en acquiert, plus la tâche va s’allégeant, et plus il a tendance à en acquérir davantage. À chaque surcroît diminue la résistance à ses efforts ultérieurs, d’où suit que chaque découverte successive se montre toujours le précurseur de nouvelles et plus grandes découvertes. Le paratonnerre de Franklin fut la préparation aux télégraphes électriques, qui relient nos cités, et ceux-ci, à leur tour, ne sont que les précurseurs de ceux qui sont destinés à mettre tout homme de l’Union à même de lire, en déjeunant, un compte rendu de tous les événements de la veille dans chacun de tous les pays d’Europe, d’Asie et d’Australie. Chacun des jours qui se succèdent augmente le pouvoir de l’homme, et chaque nouvelle découverte utilise des forces qui jusqu’alors se perdaient. Plus elles sont utilisées, — plus la nature est requise de travailler au service de l’homme ; — moindre devient la somme d’effort humain nécessaire pour la reproduction des utilités dont il a besoin pour son confort, sa convenance ou sa jouissance ; — moindre devient la valeur de toutes les accumulations précédentes, — et plus augmente la tendance à donner au travail du présent pouvoir sur le capital créé par les travaux du passé.

L’utilité est la mesure du pouvoir de l’homme sur la nature. Plus elle est grande, plus large est la demande pour l’article ou l’objet qui est utilisé, et plus intense la force attractive exercée sur lui, n’importe où il se trouve. Regardez n’importe où vous verrez que chaque denrée brute que la terre fournit à l’homme tend toujours vers ces lieux où elle a le plus haut degré d’utilité, et que c’est là que la valeur de l’article achevé se trouvera être la moindre[1]. Le blé tend toujours vers le moulin, et c’est là que la farine est au meilleur marché. Le coton et la laine tendent vers les usines où on les file et tisse, et c’est là que la plus petite somme de monnaie achète une aune d’étoffe[2]. Le caoutchouc tend vers ces lieux où l’on fait les chaussures de caoutchouc, et c’est là que ce genre de chaussures est au meilleur marché. D’un autre côté, c’est là où le coton a le moins utilité, — sur la plantation, — que l’étoffe a la plus haute valeur. De là vient que nous voyons si universellement prospérer les communautés où la broche et le métier à tisser sont amenés tout auprès de la charrue et de la herse, afin d’utiliser leurs produits.

Des faits précisément semblables s’observent au sujet des métaux précieux ; on les voit partout, sur la surface du globe, tendre vers ces lieux où il ont la plus haute utilité — ceux où les hommes ont acquis le plus d’aptitude à combiner leurs efforts pour rendre utiles tous les produits bruts de la terre, — ceux où la terre acquiert le plus vite une valeur-monnaie ou prix — ceux, par conséquent, où la valeur de ces métaux, comparés à la terre, diminue le plus rapidement — et ceux où le coût pour l’usage de la monnaie est le moindre. Ils tendent à quitter ces lieux ou leur utilité est petite, et où la combinaison d’action existe au plus faible degré, — ceux par conséquent ou le prix de la terre est bas et le taux de l’intérêt élevé. Dans les premiers il y a tendance de chaque jour à ce qu’augmente la liberté de l’homme ; tandis que dans les autres, la tendance est dans la direction opposée — vers l’asservissement de l’homme à la domination de ceux qui vivent de taxes, rentes et intérêts sur argent prêté. Pour en avoir la preuve, il nous suffit de regarder autour de nous au moment présent, et de voir quelle oppression la rente et l’intérêt exercent sur les classes pauvres de la société, — combien de solliciteurs pour le moindre emploi public, — et par-dessus tout combien le paupérisme s’est accru dans les trois années dernières où les exportations d’espèces ont été si considérables.

Prenons le Mexique ou le Pérou, la Californie ou la Sibérie, nous n’y voyons que très-peu de cette combinaison d’action nécessaire pour donner utilité aux produits métallurgiques. — La terre a peu de de valeur — le taux d’intérêt de monnaie est plus haut que dans toute autre société organisée du monde. Suivons ces produits ; nous les voyons passer graduellement par les États de l’Ouest à nos villes sur l’Atlantique, ou par la Russie à Saint-Pétersbourg, — chaque pas de leur marche tendant vers ces États ou pays dans lesquels ils ont l’utilité la plus haute, ceux où la combinaison d’action existe au plus haut degré, et où par conséquent l’homme va acquérant de jour en jour pouvoir sur les diverses forces de la nature, et la contraint de plus en plus à l’aider dans ses efforts pour l’acquisition d’un pouvoir plus grand.

§ 2. — Comme ils coulent toujours vers les pays où il y a le plus rapprochement entre les denrées brutes et les utilités achevées, le pouvoir de commander leurs services est une preuve constante de civilisation. Leur tendance longtemps continuée vers la Grande-Bretagne, accroissement actuel du pouvoir attractif de la France.

Pour plus d’un siècle, la Grande-Bretagne fut le réservoir où se déversait la plus grande partie de l’or et de l’argent qui se produisent sur le globe. C’était là que l’artisan et le fermier étaient le plus rapprochés l’un de l’autre — qu’il existait le plus de pouvoir d’association, — que les matières brutes ultimes des utilités, la terre et le travail, étaient le plus utilisées, et que la consommation d’or et d’argent dans les arts était la plus forte[3]. Aujourd’hui l’état des choses est tout différent. D’année en année la terre du Royaume-Uni a été se consolidant — le petit propriétaire a cédé la place au grand fermier intermédiaire, et au simple journalier. Il en résulte que la Grande-Bretagne a cessé d’être un lieu où se produisent des utilités à échanger contre les produits d’autres pays, pour devenir une simple place d’échange pour la population de ces pays.[4] D’année en année diminue le rapport des classes productives au chiffre de la population totale et s’accroît le rapport des classes non productives[5], avec affaiblissement correspondant du pouvoir de retenir les produits des mines du Pérou et du Mexique.

L’or de la Californie, nous le savons, ne reste pas à un degré tant soit peu sensible parmi la population de nos États-Unis. Ne touchant le littoral de l’Atlantique que pour être livré aux paquebots qui le portent à la Grande-Bretagne, il rencontre là la production des mines australiennes, — les deux productions réunies montant à plus de cent millions de dollars par année. Toutes deux néanmoins n’y viennent qu’en transit — étant destinées finalement à payer la population du continent de l’Europe qui a fourni les denrées brutes qui ont été converties et exportées, ou les produits achevés qui ont été consommés. Beaucoup va nécessairement à la France, et par la raison que la France aujourd’hui vend de ses produits à la Grande-Bretagne pour près de 350.000.000 francs, tandis qu’elle n’importe d’elle que pour environ 150.000.000. Cet or aussi est appelé à rester en France à cause de l’énorme différence entre les systèmes français et anglais, — le premier étant presque entièrement basé sur l’idée d’exporter les produits du travail français, tandis que l’autre repose sur l’idée d’acheter les subsistances étrangères et les autres matières premières, de les transformer et de les réexporter.

Les rapports de la France avec le reste du monde vont s’agrandissant rapidement, — ses exportations s’étant élevées, dans le court espace de trente ans, de 500.000.000 francs à 1.400.000.000 et ayant fermement maintenu leur caractère commercial.[6] Les manufactures y sont les servantes de l’agriculture ; tandis que dans le Royaume-Uni, elles deviennent d’année en année de plus en plus ses remplaçantes. À une plus faible quantité de coton, de soie, et d’autres denrées brutes des terres lointaines, la France ajoute une quantité considérable de la production de ses fermes, — acquérant ainsi droit non-seulement de recevoir, mais de retenir pour ses propres usages et desseins à peu près toutes les utilités, — or et argent compris, — qui lui viennent des pays lointains. Sa position est celle du fermier riche et éclairé qui vend ses produits sous leur forme la plus élevée — se mettant par là à même d’appliquer à l’entretien de sa famille, à l’éducation de ses enfants et à l’amélioration de sa terre la totalité des utilités qu’il reçoit en échange. Celui de la Grande-Bretagne est dans la position du négociant, par les mains de qui passe une somme considérable de propriété, sur laquelle il a droit de retenir le montant de la commission et rien de plus. L’un a un commerce immense et qui s’accroît prodigieusement ; l’autre fait considérablement de trafic.

§ 3. — L’Europe centrale et du Nord deviennent aujourd’hui les grands réservoirs de ces métaux. Plus les denrées brutes de leur sol gagnent en prix, plus augmente la tendance de l’or et de l’argent dans cette direction.

Les métaux précieux vont s’écoulant fermement vers le nord et l’est de l’Europe, et parmi leurs plus larges récipients, nous trouvons l’Allemagne du Nord qui avance aujourd’hui si rapidement en richesse, pouvoir et civilisation. Danemark et Suède, Autriche et Belgique, qui suivent la trace de la France, en maintenant la politique de Colbert, — se meuvent dans la même direction ; et il en résulte une habitude croissante d’association, suivie d’une augmentation quotidienne du montant de la production et de la facilité d’accumulation, comme le manifestent les usines qui se bâtissent, les mines qui s’ouvrent, les routes qui se construisent, et le pouvoir constamment croissant de commander les services des métaux précieux.

Les causes de ces phénomènes s’expliquent facilement. Les matières brutes de toute sorte tendent vers les lieux où les emplois sont le plus diversifiés, parce que c’est là où les produits de la ferme commandent la plus grande quantité de monnaie. L’or et l’argent suivent la trace des matières brutes, et par la raison que là où le fermier et l’artisan sont le mieux en mesure de former combinaison, les articles achevés, — ceux dont la production a exigé le plus grand développement d’intelligence, — sont toujours au meilleur marché. Lorsque l’Allemagne exportait le blé et la laine, ces articles étaient à bon marché, et il lui fallait exporter son or pour aider à payer le drap et le papier qu’elle importait, parce qu’ils étaient très-chers. Aujourd’hui elle importe les deux articles, laine et chiffons ; ses fermiers obtiennent de hauts prix pour leurs produits, et s’enrichissent ; et l’or du monde vient à elle parce que le drap et le papier sont à si bon marché, qu’elle les envoie aux points les plus lointains du globe. Il en est ainsi pour la France, la Belgique, la Suède et le Danemark, — tous pays qui sont larges importateurs de matières brutes et d’or. La Russie diminue ses exportations de blé, et par là est en mesure de retenir chez elle la production de ses mines, et de beaucoup limiter la nécessité de forcer sa laine sur le marché du monde. Dans tous ces pays, les matières brutes gagnent en prix : et plus il y a tendance à élévation, plus vile le courant de métaux précieux prend cette direction. Le pays qui désire augmenter ses approvisionnements d’or, et ainsi abaisser le prix de la monnaie, est donc tenu de suivre cette marche de politique, qui tend le mieux à élever les prix des denrées brutes et à abaisser ceux des objets manufacturés. C’est néanmoins l’opposé direct de la politique prêchée par l’école anglaise, qui cherche dans l’avilissement de toutes les matières premières des manufactures les moyens d’avancer en civilisation.

L’inverse se trouve en Irlande, Turquie et Portugal, si longtemps les alliés intimes de l’Angleterre, — et qui suivent si uniformément la marche de politique aujourd’hui recommandée par ses économistes. Sur chacun de ces pays, il y a eu saignée incessante de monnaie, et la disparition des métaux précieux a été suivie de déclin dans la fécondité du sol, dans les prix des denrées, dans la valeur de la terre et dans le pouvoir de l’homme.

§ 4. — Ces métaux s’écoulent des pays qui suivent la trace de l’Angleterre. Leur grande exportation de France, sous le traité d’Eden, en 1786.

La France, dans la décade qui précéda la conclusion du traité d’Éden de 1786, progressait très-rapidement en industrie et en commerce à la fois, comme l’a si bien prouvé M. Tocqueville dans son récent ouvrage[7]. De l’afflux de denrées brutes et de métaux précieux, et de l’afflux d’articles manufacturés, il résulta tendance chaque jour croissante vers la division du sol, l’amélioration de l’agriculture et le développement de liberté de l’homme. À partir de la date de ce traité, cependant, tout changea. Survinrent afflux d’articles manufacturés et afflux de l’or avec déclin quotidien dans le pouvoir d’association, dans les salaires du travail et dans la valeur de la terre. La détresse universelle, enfantant demande pour un changement de politique, amena la convocation des États généraux, dont l’apparition sur la scène, pour la première fois dans le cours de cent quatre-vingts ans, fut suivie de si près d’une révolution qui envoya à l’échafaud la plupart des hommes qui avaient dirigé les affaires du pays.

Nous voyons l’Espagne s’appauvrir constamment de plus en plus, à dater de l’heure à laquelle, chassant sa population industrielle, elle se mit d’elle-même dans la dépendance des ateliers des autres pays. Maîtresse du Mexique et du Pérou, elle fit simplement fonction de tuyau de conduite pour écouler leur richesse vers les nations avancées du monde, comme c’est aujourd’hui le cas de la Grande-Bretagne et des États-Unis.

Quant au Mexique, nous le voyons en affaiblissement constamment croissant, à partir du jour qu’il obtint son indépendance, et par la raison que dès lors son industrie commence à disparaître. D’année en année, il tombe de plus dans la dépendance du trafiquant, et est de plus en plus réduit à exporter ses denrées à l’état le plus grossier, — ce qui a pour conséquence nécessaire le déclin constamment croissant de son pouvoir de retenir la production de ses mines.

Passant en Asie, nous trouvons dans l’Inde un pays d’où l’industrie a par degré disparu. Aujourd’hui, le coton vient chercher les marchés, qui naguère s’adressaient à l’Hindostan pour s’approvisionner d’étoffes ; et là, comme ailleurs, nous trouvons l’exportation des métaux précieux, marchant du même pas que le déclin de l’agriculture et l’appauvrissement de la population[8].

§ 5. — Les matières brutes tendent à quitter les pays où il n’y a point diversité d’emplois, et à gagner ceux où cette diversité existe le plus. Les métaux précieux vont à leur suite.

Ces faits exposés à la considération du lecteur se peuvent formuler dans les propositions suivantes :

Les matières brutes tendent toujours vers les pays où les emplois sont le plus diversifiés, — ceux où il existe le plus de pouvoir d’association, — et où la terre et le travail tendent le plus à monter en prix.

Les métaux précieux tendent vers les mêmes pays, et par la raison que c’est là où les articles achevés sont au plus bas prix.

Plus il y a force attractive s’exerçant sur ces denrées brutes et cet or, plus l’agriculture tend à devenir une science, — plus le travail agricole obtient de rendement — plus le mouvement sociétaire s’affermit et se régularise, — plus s’accélère le développement des pouvoirs de la terre et des hommes qui l’occupent, — plus s’étend le commerce, — et plus on progresse vers le contentement, la richesse et le pouvoir.

Les denrées brutes tendent à sortir de ces pays où les emplois sont le moins diversifiés — ceux où le pouvoir d’association existe au plus faible degré, — et ceux par conséquent où la terre et le travail sont au prix le plus bas. Les métaux précieux tendent aussi à quitter ces pays parce que c’est là où les objets achevés sont le plus chers.

Plus se manifeste cette susdite force d’expulsion, plus la circulation sociétaire est lente, et moins il y a de commerce, — plus le sol s’épuise rapidement, plus la condition de l’agriculture est infime, — moins les travaux ruraux obtiennent de rendement, — plus les prix des produits de la ferme tombent, — moins le mouvement sociétaire est régulier, — plus le pouvoir du trafiquant grandit — plus la tendance au paupérisme et au crime augmente dans la population et l’impuissance dans le gouvernement.

Les parties du monde d’où les métaux précieux s’écoulent, où l’agriculture décline, où les hommes perdent en liberté sont ceux qui se guident sur l’Angleterre, — préférant la suprématie du trafic au développement du commerce, — Irlande, Turquie, Portugal, Inde, Caroline, et autres pays exclusivement agricoles.

Les pays vers lesquels ils coulent sont ceux qui se guident sur la France — préférant le développement de commerce à l’extension du pouvoir du trafiquant. Allemagne et Danemark, Suède et New-England sont dans cette situation, — chez eux tous, l’agriculture devient de plus en plus une science, à mesure que les emplois vont se diversifiant de plus en plus, — les rendements qu’obtient le travail rural augmentent, à mesure que les prix des denrées brutes tendent à s’élever.

Dans tous les pays vers lesquels ils coulent, les prix des denrées brutes et ceux des utilités achevées tendent au rapprochement, — le fermier donnant une quantité fermement décroissante de laine et de blé en échange d’une quantité constante de fer et de drap.

Dans ceux d’où ils s’écoulent, ces prix vont s’écartant davantage d’année en année — le fermier et le planteur donnant une quantité fermement croissante de laine et de blé pour une quantité décroissante de fer et de drap.

Tels sont les faits que présente l’histoire du monde, en dehors des États-Unis, tant dans le présent que dans le passé. Jusqu’à quel point sont-ils d’accord avec ceux observés chez nous, nous allons l’examiner.

§ 6. — Résultats de l’expérience américaine. Excédant d’exportation de ces métaux dans toutes les périodes de libre échange, et excédant de leur importation dans toutes celles de protection. Arrêt de la circulation sociétaire dans les premières, accélération de mouvement dans les dernières. La tendance générale de la politique américaine est d’abaisser les prix des denrées brutes et d’élever ceux des utilités achevées.

Les communautés minières du monde ayant des matières brutes à vendre et besoin d’acheter des objets achevés, l’or et l’argent qu’elles produisent coulent naturellement vers les pays qui ont de tels objets à vendre ; et ils ne coulent pas vers ceux qui n’ont que des matières brutes à offrir en échange. L’Inde a du coton à vendre, l’Irlande et la Turquie ont du grain, le Brésil a du sucre et du café, tandis qu’Alabama n’a que du coton ; c’est la raison qui fait que la monnaie est toujours rare dans ces pays et le taux d’intérêt élevé. Considérant les États-Unis en général, nous trouvons que toutes les fois que leur politique a tendu à produire combinaison d’action entre le fermier et l’artisan, ils ont été importateurs de métaux précieux ; et qu’alors la terre et le travail ont tendu à gagner du prix. L’effet contraire s’est invariablement produit toutes les fois que leur politique a tendu à affaiblir l’association, et à produire la nécessité de s’adresser au dehors pour faire tous leurs échanges de subsistances et laine, contre le drap et le fer, — effet limité cependant, pour la période qui suit immédiatement le changement, par l’existence d’un crédit qui leur a permis de s’endetter vis-à-vis de l’Europe, et ainsi pour un temps de suspendre l’exportation des métaux précieux. Voici des chiffres qui montrent la marche précise du négoce en ces métaux pendant les trente années qui ont précédé la découverte des gisements d’or de la Californie.

Excédant d’exportations. Excédant d’Importations.
1821 — 1825 12.500.000 dol.
1826 — 1829 4.000.000 dol.
1830 — 1834 20.000.000
1835 — 1838 34.000.000
1839 — 1842 9.000.000
1843 — 1847 39.000.000
1848 — 1850 14.000.000

Nous voyons là que, dans les dernières années du système de libre échange de 1817, l’excédant moyen d’exportation d’espèces a été d’environ 2.500.000 dollars par an. En y ajoutant seulement même somme pour sa consommation annuelle, nous obtenons une diminution absolue de vingt cinq millions, tandis que la population a augmenté d’environ 10 %. Sous de telles circonstances, rien d’étonnant que ces années aient marqué parmi les plus calamiteuses de notre histoire. À Pittsburgh, la farine s’est vendue alors 1.25 doll. le boisseau ; le blé, dans l’Ohio, n’obtenait que 20 cents le boisseau, tandis qu’une tonne de fer en barre se payait un peu moins de quatre-vingts boisseaux de farine. Voilà l’état des affaires qui amena le tarif de 1824, — une mesure protectrice très imparfaite, mais qui, toute imparfaite qu’elle était, changea la marche du courant et amena une importation nette, dans les quatre années qui suivirent, de 4.000.000 dollars de métaux précieux ; — c’était probablement autant qu’il en fallait pour la consommation. Sous de telles circonstances, on ne pouvait attendre que peu d’améliorations. En 1828, fut établi le premier tarif tendant directement à favoriser l’association dans le pays ; et ses effets se manifestent par un excès d’importation de métaux précieux, — montant en moyenne à 4.000.000 dollars par an, — nonobstant la libération, dans cette période, de la dette entière qu’on avait contractée en Europe, — montant à plusieurs millions. La libération de la dette et l’importation d’espèces, prises ensemble, doivent avoir porté la balance du négoce en notre faveur, dans cette période, à environ 50.000.000 dollars, soit une moyenne annuelle d’environ 10.000.000 dollars. Comme une conséquence, la prospérité fut portée à un point jusqu’alors inconnu, — le pouvoir d’acheter les articles étrangers augmentant avec une rapidité telle qu’on dut nécessairement élargir la liste des articles libres ; et ce fut alors que le thé, le café et plusieurs autres denrées brutes cessèrent de payer aucun droit. Cette protection efficace conduisit à une liberté de commerce, tant domestique qu’étranger, telle qu’il n’en avait point encore existé.

Les premières cinq années du tarif de compromis de 1833 profitèrent largement, par la prospérité qui avait résulté de l’existence de l’acte de 1828, et les réductions sous cet acte furent si faibles que son action ne fut que légèrement sentie. Dans ces années aussi, on contracta une dette étrangère considérable, — ce qui arrêta l’exportation d’espèces et produisit un excès d’importation montant en moyenne à plus de 8.000.000 par année. On eut un semblant de prospérité, mais de la même nature que celui qui marqua les quelques dernières années durant lesquelles la valeur de toute propriété dépendit entièrement du pouvoir de contracter des dettes au dehors, — en plaçant ainsi la nation plus complètement sous la domination de ses lointains créanciers.

Dans les années suivantes, le tarif de compromis agit plus pleinement[9]. Hauts fourneaux et fabriques se fermèrent partout, et la nécessité alla croissant de s’adresser au dehors pour tous les échanges, avec nécessité correspondante de faire des remises de monnaie pour payer la balance due sur les achats des années écoulées. Néanmoins, l’exportation annuelle d’espèces fut en moyenne d’un peu plus de 2.000.000 dollars ; mais, si nous y ajoutons une consommation seulement de 3.000.000 dollars par an, nous avons une réduction de 20.000.000 dollars, dont les conséquences se montrèrent dans une suspension presque complète de la circulation sociétaire. Le pays entier fut dans un état de ruine. Les travailleurs furent partout sans emploi, et continuaient à consommer sans rien produire, d’où suivit cessation à peu près complète du pouvoir d’accumulation. Les débiteurs étant partout à la merci des créanciers, les ventes de biens fonds se firent surtout parles officiers de justice, dont la profession devint plus lucrative qu’elle ne l’avait jamais été depuis l’établissement de l’Union.

Le changement dans la valeur du travail, conséquence de l’arrêt de circulation qui suivit cette insignifiante exportation de métaux précieux ne peut être évaluée à moins de 500.000.000 dollars par an. Les salaires furent bas, même là où l’on pouvait trouver emploi ; mais une portion considérable du pouvoir-travail du pays fut entièrement perdue et la demande pour le pouvoir intellectuel diminua même plus vite que pour l’effort musculaire. Sur les prix de la terre, des maisons, de l’outillage de toutes sortes, et autres propriétés semblables, la réduction se compta par des milliers de millions de dollars ; et pourtant la différence entre les deux périodes qui finissent en 1833 et en 1842, sous le rapport du mouvement monétaire, ne fut que celle entre un excédant d’importation de 5.000.000 dollars, et un excédant d’exportation de 2.500.000 dollars, ou un total de 7.500.000 dollars par an. On ne peut étudier ces faits sans être frappé de la prodigieuse influence qu’exercent sur les fortunes et les conditions des hommes, les métaux précieux, que le Créateur a destinés à faire avancer l’œuvre d’association parmi l’humanité. Avec un faible excédant d’importation dans la première période, il y eut une ferme tendance à l’égalité de condition entre le pauvre et le riche, le débiteur et le créancier ; tandis qu’avec un léger excédant d’exportation dans la seconde, il y eut une tendance journellement croissante à l’inégalité, — le travailleur pauvre et le débiteur passant de plus en plus sous l’autorité de l’employeur riche et du riche créancier. De tous les instruments fournis pour l’usage de l’homme, il n’en est point qui ait plus de tendance à niveler que celui connu sous le nom de monnaie, et cependant les économistes politiques voudraient persuader au monde que le sentiment agréable qui partout accompagne la connaissance qu’on peut avoir de son afflux, est une preuve d’ignorance, et que tout ce qui a trait à la question de balance favorable ou défavorable du négoce, est au-dessous de la dignité d’hommes ayant le sentiment qu’ils suivent les traces de Hume et d’Adam Smith. Il serait pourtant aussi difficile de trouver dans le monde un seul pays prospère qui, d’année en année, ne se fasse pas un plus fort chaland pour les pays producteurs d’or, qu’il le serait de trouver en Europe un seul pays prospère aussi qui ne se fasse pas un meilleur chaland pour ceux qui produisent la soie ou le coton. Pour être un chaland progressif, il faut avoir en sa faveur une balance fermement croissante du négoce, à régler par un payement en l’article que le pays est apte à produire, que ce soit drap ou tabac, argent ou or.

La condition de la nation, à la date où passa l’acte de 1842, était humiliante au dernier point. Le trésor, — impuissant à obtenir dans le pays les moyens nécessaires pour l’administration gouvernementale, même sur le pied le plus économique, — avait échoué dans toutes ses tentatives de négocier un emprunt à 6 %, jusque sur ces mêmes marchés étrangers où il venait d’acquitter tout récemment, au pair, une dette qui ne portait qu’intérêt à 3 %. Parmi les États, plusieurs et même quelques-uns des plus anciens avaient été forcés de suspendre le payement d’intérêts de leurs dettes. Les banques, pour un grand nombre, avaient suspendu, et celles qui déclaraient racheter leurs billets rencontraient grand obstacle dans la demande croissante d’espèces pour aller au dehors. Dans une partie considérable du pays, l’usage tant de l’or que de l’argent, comme circulation, avait cessé. Le gouvernement fédéral, tout récemment encore si riche, était réduit à se servir d’un papier-monnaie inconvertible dans toutes les transactions avec la population. Parmi les marchands, grand nombre étaient en faillite. Les fabriques et les hauts fourneaux avaient partout fermé, et des centaines de mille d’individus manquaient d’ouvrage. À peine existait-il commerce, — car pour ceux qui ne pouvaient vendre leur travail, il y avait impuissance d’acheter le travail d’autrui. Néanmoins, tout profond que fût l’abîme où la nation avait été plongée, l’adoption d’un système qui tournait en sa faveur la balance du négoce eut un effet si magique, qu’à peine l’acte d’août 1852 fut-il devenu loi, le gouvernement pût sur-le-champ pourvoir à tous les besoins de l’intérieur. Usines, fabriques et hauts fourneaux, longtemps fermés, se rouvrirent ; le travail fut de nouveau demandé, et avant la fin de la troisième année de l’existence de l’acte, la prospérité était à peu près universelle. Les États se remirent à payer l’intérêt de leurs dettes. Les chemins de fer et les canaux payèrent des dividendes. La valeur des biens fonds doubla, et les hypothèques s’allégèrent partout ; et pourtant l’importation nette totale d’espèces, dans la première des quatre années de ce système ne fut que de 17.000.000 dollars, soit 4.250.000 par an ! Dans la dernière de ces années survint la famine d’Irlande, — créant une grande demande de subsistances sur notre pays, dont la conséquence fut une importation d’or d’au moins 22.000.000 dollars, — élevant l’importation totale dans les cinq années à 39.000.000 dollars. En déduisant rien que 4.000.000 par année pour la consommation, il resterait une augmentation moyenne, pour les fins de circulation, de moins de 5.000.000 dollars ; et pourtant la différence dans les prix du travail et de la terre en l’année 1847, comparée à 1842, serait évaluée bas si on ne la calculait qu’à 2.000.000.000 dollars.

Avec 1847, cependant, survint un autre virement de politique et la nation fut appelée de nouveau à essayer du système sous lequel elle avait été abaissée en 1840-42. Les doctrines de Hume et de Smith en matière de balance de négoce furent adoptées de nouveau comme les plus propres à régler l’action gouvernementale. L’abandon de la protection eut pour conséquences qu’au bout de trois ans, fabriques et fourneaux fermèrent ; le travail fut partout en quête d’une demande, et l’or s’écoula même plus vite qu’il n’était venu sous le tarif de 1842. L’excédant d’exportation de ces trois années monta, nous l’avons vu, à 14.000.000 dollars et si l’on ajoute 15.000.000 pour consommation, il suit que la réduction dans ces années fut égale à l’augmentation totale sous le présent système. La circulation fut partout suspendue, et l’on touchait à une crise, lorsque heureusement pour les partisans du système existant, survint la découverte des gisements d’or de la Californie.

Dans l’année 1850-51, la quantité reçue de cette source dépasse 40, 000, 000 dollars, dont près de 20.00.000 furent retenus dans le pays. La conséquence se manifeste par une réduction du taux d’intérêt et le rétablissement de commerce. Dans l’année suivante, on exporta 37.000.000, en laissant 8.000.000 ou 10.000.000, ce qui, ajouté à ce qui avait été retenu en 1851, fit un surcroît de circulation monétaire de probablement 30.000.000 dollars — produisant vie et mouvement universels. En 1852-53, il y eut une légère augmentation ; mais, dans les deux années suivantes, — 1854 et 1855, — l’exportation ne fut pas au-dessous de 97, 000, 000 dollars ; et si à cela nous ajoutons une consommation domestique, qui probablement fut peu au-dessous de 25.000.000, nous obtenons un montant total de sortie qui dépasse les recettes du monde entier. En prenant maintenant l’Union à l’est des Montagnes Rocheuses, il est douteux que le surcroît effectif de la quantité de métaux précieux restant sous forme de monnaie dépasse un simple dollar par tête de la population[10]. Il peut monter à 30.000.000 dollars ou 35.000.000, et, toute faible que soit cette somme, elle eût produit un grand effet pour accélérer la circulation, n’eût été la circonstance simultanée, que la dette envers les pays étrangers avait augmenté au point d’exiger une remise annuelle égale au montant total de l’exportation de subsistance au monde entier, rien que pour payement d’intérêt, — circonstance produisant incertitude et défiance générales, — causant un amoncellement considérable de monnaie, — et paralysant les mouvements de commerce. C’est par suite de cela que le pays présente aujourd’hui le spectacle le plus étrange du monde, — celui d’une communauté qui possède une des grandes sources qui fournissent la monnaie, et où cependant le prix payé pour son usage est trois fois, et dans quelques parties du pays, cinq ou six fois ce qui se paye dans ces pays de l’Europe qui trouvent leurs mines d’or dans leurs hauts fourneaux, leurs forges, leurs fabriques à laine et à coton.

La politique de ce pays, à peu d’exceptions près, a visé à abaisser les prix des denrées brutes de la terre, et par là faciliter leur exportation ; et les métaux précieux vont toujours à la suite. Le résultat, à l’intérieur, a été l’épuisement du sol sous une agriculture peu progressive, — le rendement plus faible de la terre, — le prix-monnaie de plus en plus avili du tabac, de la farine, du coton et d’autres denrées brutes de la terre[11]. L’effet au dehors a été que, tandis que les pays qui reçoivent ces produits bruts font aujourd’hui des routes chez eux, le pays qui les exporte est le plus grand emprunteur du monde, — étant forcé d’aller au dehors acheter à crédit le fer nécessaire pour construire des routes à travers des terres où abondent des pouvoirs hydrauliques qui vont se perdant, et sur d’autres terres qui regorgent de houille et de fer, dont les services doivent rester sans usage, jusqu’à ce qu’on adopte un système tendant à arrêter l’exportation des métaux précieux, à élever la valeur de la terre et à abaisser le prix de la monnaie.

Le pouvoir de commander les services des métaux précieux s’accroît avec l’accroissement du pouvoir d’association. La politique des États-Unis est hostile à l’association ; et delà vient que le coton, la farine, le tabac ont si fermement baissé de prix, tandis que la monnaie est restée si chère.

§ 7. — La monnaie est l’instrument indispensable de société. De tous les instruments en usage parmi les hommes, c’est celui qui rend la plus grande somme de services proportionnellement à son coût.

« Dans tout royaume où la monnaie commence à affluer plus que par le passé, dit M. Hume dans son Essai bien connu sur la monnaie, tout prend une nouvelle face. Le travail et l’industrie ont une vie nouvelle, le marchand devient plus entreprenant, le fabricant plus diligent et plus habile, le fermier lui-même conduit sa charrue avec plus d’ardeur et d’attention. »

C’est là un fait bien connu de quiconque me lira. » Et la raison ? Parce qu’alors la circulation sociétaire augmente, et toute force, — tant dans le monde physique que social, — provient du mouvement. Quand la monnaie afflue, tout homme est mis à même de trouver acquéreur pour son travail ou ses produits, et de devenir un acquéreur pour le travail d’autrui. C’est pour cela que le commerce augmente si fermement dans ces pays où les produits californiens et australiens s’accumulent si vite, — France, Allemagne, et le Nord et l’Ouest de l’Europe en général. Lorsqu’au contraire, la monnaie s’écoule, la circulation diminue, et partout le travail se perd. Ce pouvoir-travail est un capital, résultat de la consommation d’un autre capital sous forme d’aliments ; et toute la différence entre l’état progressif ou rétrograde d’une société se trouve dans le fait que, dans un cas, il y a constant accroissement de la vitesse avec laquelle la demande pour le pouvoir musculaire ou intellectuel suit sa production ; tandis que, dans l’autre, il y a diminution journalière de cette vitesse. Plus instantanément la demande suit l’offre, plus il y a économie de la force, et plus augmente le pouvoir d’accumulation. Plus il y a d’intervalle entre la production et la consommation ; plus il y a déperdition de force, et moindre est le pouvoir d’accumulation.

De tous les instruments en usage parmi les hommes, il n’en est aucun qui exerce sur leurs actions autant d’influence que celui qui amoncelle, et divise et subdivise ; et puis amoncelle de nouveau pour être à l’instant divisé et subdivisé de nouveau, les minutes et les quarts d’heure d’une communauté. C’est l’instrument d’association et l’indispensable instrument de progrès ; et c’est pourquoi nous voyons dans toutes les communautés de date récente ou pauvres un effort si constant pour obtenir quelque chose qui en tienne lieu, comme on le voit dans les divers pays du monde où un papier inconvertible constitue l’unique medium d’échange. Dans les États de l’ouest, on estime un tel papier parmi les premières nécessités de la vie. Le besoin en est si bien compris que plusieurs banques de l’Est émettent des banks-notes expressément pour la circulation de l’Ouest, et les gens les reçoivent et les passent de main en main, parce que mieux vaut n’importe quelle monnaie que pas une, et qu’ils n’en peuvent avoir une bonne, par la raison que la monnaie métallique s’écoule toujours de la localité où l’on paye cher pour son usage, vers celle où l’on paye peu, comme c’est le cas ordinaire. Le taux d’intérêt, dans l’Ouest, est aujourd’hui énorme, mais chaque jour voit l’or se porter vers New-York, où le taux est quelque peu moindre ; et même encore le haut intérêt de cette ville, — montant, comme il a fait pour des années, entre 10 et 30 % par an, — ne peut l’empêcher d’aller en France et en Allemagne, où il ne commande que 5 ou 6 %. La monnaie obéit ainsi à la même loi que l’eau, — cherchant toujours le plus bas niveau. La dernière tombe sur les hauteurs ; mais, à partir du moment de sa chute, elle ne s’arrête point qu’elle n’ait atteint l’Océan ; l’or de Californie et l’argent du Mexique ne s’arrêtent pas non plus qu’ils n’aient atteint ce point où la monnaie abonde, et où, par conséquent, l’on a le moins à payer pour son usage. Le pourquoi ? nous allons le chercher.

Dans toutes les poursuites de la vie, c’est le premier pas qui coûte le plus et qui est le moins productif. Il faut plus d’effort pour obtenir les premiers cent dollars que pour aller à un millier, et moins pour le millier que pour aller à cent mille. Il en est de même pour l’outillage de transport et de conversion, — et aussi pour les écoles et les livres. Là où les routes sont bonnes, on a bon marché pour en construire de nouvelles, à cause de la facilité du transport sur les anciennes. Là où l’outillage de conversion abonde, un nouvel outillage se construit à bon marché. Là où l’instrument d’échange, appelé monnaie, circule librement, de nouvelles quantités s’achètent à bon marché, en raison du prodigieux effet de cette combinaison d’effort qui résulte du pouvoir croissant d’association. C’est là où la monnaie est à bon marché, quant au taux d’intérêt, qu’elle est chère par rapport à tous les produits achevés nécessaires à l’usage des hommes qui extraient l’or ou qui cultivent la terre. Une pièce de monnaie achètera beaucoup plus de drap dans la Grande-Bretagne qu’en Californie ; et, dans le premier pays, elle fournira 4 % d’intérêt, tandis que dans l’autre il faudrait payer 30 ou 40 %. Pour la même raison, elle va d’Illinois à Boston, de Mississippi à Providence, de New-York en Belgique et en Allemagne, du Brésil à Paris, et de l’Inde à Manchester et Birmingham, et plus elle va loin, plus forte est la tendance à l’accélération ultérieure de son taux de voyage.

Plus il est envoyé d’or aux principaux centres industriels de la terre, plus s’y abaissera le taux d’intérêt, — plus il y aura de facilités pour construire des routes et usines nouvelles, — plus rapides seront ces échanges de la main à la main qui constituent le commerce, et pour l’accomplissement desquels la monnaie est absolument indispensable. L’effet directement inverse se produit dans le pays d’où il s’exporte, et où en raison de son exportation la quantité diminue. La circulation s’y alanguit, et le pouvoir de disposer du travail décline, avec déperdition constante de capital. La demande pour le drap diminue, et les usines cessent de marcher. Par la fermeture des usines diminue la demande pour le combustible et le minerai, les hauts-fourneaux se ferment, et les mines sont abandonnées. Beaucoup de travail reste non demandé. La dépense, pour maintenir l’ordre, augmente tandis que le pouvoir de contribuer à l’entretien du gouvernement diminue à mesure ; et enfin il advient que le capitaliste se transporte en quelqu’autre localité qui lui fournisse demande plus grande pour ses talents et sa fortune. La terre baisse de prix, l’agriculture devient de moins en moins une science. La production diminue ; et, à chaque degré de ce déclin, la nécessité va croissant de recourir aux grands marchés centraux du monde, et d’accepter de moins en moins de monnaie en échange contre ce qu’on peut encore produire de denrées brutes pour approvisionner les marchés lointains.

De tous les articles à l’usage de l’homme, les métaux précieux sont ceux qui rendent la plus grande somme de services en proportion de leur coût, — et ceux dont les mouvements fournissent le plus parfait témoignage d’un système commercial sain ou non sain. Ils vont de ces pays où la population est engagée à épuiser le sol à ceux où elle le renouvelle et l’améliore. Ils vont de ceux où le prix des denrées brutes et de la terre est bas, — à ceux où la monnaie est rare et l’intérêt élevé. Le pays qui désire attirer les métaux précieux et abaisser le taux pour l’usage de la monnaie n’a rien autre chose à faire que d’adopter les mesures qui, ailleurs, se sont montrées tendre le mieux à élever le prix de la terre et augmenter la rémunération de l’effort humain. Dans tous les pays, la valeur de la terre augmente avec ce développement de facultés humaines qui résulte de la diversité dans les modes d’emploi et de l’accroissement qui s’ensuit du pouvoir de combinaison. Ce pouvoir s’accroît en France et dans tous les pays du nord de l’Europe, et par la raison, nous l’avons vu, que tous ces pays ont adopté la marche de politique recommandée par Colbert et mise en pratique par la France. Il décline dans la Grande-Bretagne, l’Irlande, le Portugal, la Turquie, les Indes orientales et occidentales, et dans tous les pays qui suivent les enseignements de l’école anglaise. Il a été s’accroissant aux États-Unis dans chaque période de protection, et alors il y a eu afflux de monnaie, et la terre et le travail ont gagné en valeur. Il y a diminué dans chaque période où le trafic a obtenu suprématie sur le commerce. La terre et le travail ont décliné en valeur aussitôt que la population a mangé, bu et porté des marchandises étrangères pour des centaines de millions de dollars qu’elle n’avait pas payés, et a par là détruit son crédit auprès des autres communautés du monde.

§ 8. — Les économistes prétendent que l’unique effet d’un influx des métaux précieux est de faire d’un pays un bon marché pour vendre, mais un mauvais pour acheter. Cette théorie est contredite par tous les faits de l’histoire. — La tendance directe d’un tel influx ayant été, et cela invariablement, d’abaisser les prix des utilités achevées, demandées par ceux qui ont de l’or et de l’argent à vendre. À chaque pas, dans ce sens, l’agriculture tend à devenir une science, et la quantité de subsistances augmente.

M. Hume cependant nous dit, — et en cela il est suivi par les maîtres de la moderne économie politique — que l’unique effet d’une augmentation de l’approvisionnement d’or et d’argent « est de faire monter le prix des utilités, et d’obliger chacun à donner plus de ces petites pièces jaunes ou blanches, en payement de chaque chose qu’il achète. » Si la chose était exacte, ce serait presque un miracle de voir toujours la monnaie, un siècle après l’autre, passer dans la même direction — aux pays qui sont riches de ceux qui sont pauvres, et de plus, tellement pauvres, qu’ils ne peuvent réussir à en garder la quantité absolument indispensable pour leurs propres échanges. L’or de la Sibérie quitte une terre où il y a si peu de circulation que le travail et ses produits sont au plus bas prix, pour trouver sa voie vers Saint-Pétersbourg où il achètera beaucoup moins de travail et beaucoup moins de blé ou de chanvre qu’il eût fait au pays ; et celui de Caroline et de Virginie, va fermement et régulièrement, d’année en année, aux pays où la population de ces États envoie son coton et son blé, en raison des plus hauts prix auxquels ils s’y vendent. L’argent du Mexique et sa cochenille voyagent ensemble vers le même marché ; et l’or d’Australie passe en Angleterre sur le paquebot qui porte la laine fournie par ses troupeaux.

Chaque surcroît au stock de monnaie, à ce que nous assurent les personnages ingénieux des temps modernes, occupés à compiler des tableaux de trésorerie et des rapports de finances, fait d’un pays, une bonne place pour y vendre, mais une mauvaise pour y acheter ; et comme l’objet du négociant est d’attirer les acheteurs, sa théorie le conduit à croire que moindre sera l’approvisionnement de monnaie, plus son négoce augmentera. À quel pays cependant les hommes ont-ils le plus recours lorsqu’ils veulent acheter ? Ne se sont-ils pas tout récemment adressés presque exclusivement à la Grande-Bretagne ? Certainement oui ; et par la raison que c’était là que les articles achevés étaient fournis à bon marché. Où ont-ils été pour vendre ? N’est-ce point en Angleterre ? Oui certainement et par la raison que c’était là que l’or, le coton, le blé et toutes les denrées brutes de la terre étaient chères. Où tendent-ils le plus aujourd’hui à aller lorsqu’ils désirent acheter des étoffes et des soieries ? N’est-ce point en France et en Allemagne ? Certainement oui ; et par la raison que c’est là que les matières brutes sont le plus cher et les produits achevés le meilleur marché. L’or suit à la piste les denrées brutes généralement et l’on trouve invariablement celles-ci voyageant vers les places où les denrées brutes de la terre commandent le plus haut prix, tandis que le drap, le fer et ce qui sort des usines à fer et autres métaux, s’y vendent au plus bas ; et plus le flux est considérable dans ce sens, plus s’accroît la tendance à ce que montent les prix des premières et à ce que baissent ceux des derniers. Cela étant, il semblerait que le surcroît d’approvisionnement et de circulation de monnaie, loin d’avoir cet effet que les hommes doivent donner deux pièces pour un article qu’on aurait eu auparavant pour une, a, au contraire, cet effet qu’ils sont mis à même d’obtenir pour une pièce l’article qui auparavant leur en coûtait deux ; et nous allons montrer aisément que c’est là le cas.

La monnaie tend à diminuer les obstacles interposés entre le producteur et le consommateur, précisément comme font les chemins de fer et les usines, — qui tous tendent à élever la valeur du travail et de la terre, en même temps qu’ils mettent à bon marché, les produits achevés du travail, et qu’ils augmentent la rémunération de l’agriculteur. Chaque diminution dans la concurrence des chemins de fer tend à diminuer la valeur du travail et de la terre. Chaque diminution du nombre d’usines et de fourneaux agit de même et de même aussi, à un plus haut degré, chaque diminution de l’approvisionnement de monnaie ; tandis que son augmentation tend à produire des effets exactement inverses. La raison, c’est qu’à chaque amélioration dans le caractère de l’instrument d’échange, la quote part du transporteur, du chef d’usine, du possesseur de monnaie, diminue, et il reste davantage à partager entre le producteur et le consommateur. Tous deux obtiennent de plus gros salaires, qui leur permettent d’accumuler un capital à employer à l’amélioration de la terre ou à la conversion de ses produits ; et plus il s’en applique ainsi, plus les produits du jardin et de l’atelier seront à bon marché. C’est un fait notoire que l’industrie manufacturière a considérablement abaissé ses prix, et qu’on obtient aujourd’hui pour un dollar la quantité de cotonnade qui en aurait, dans le principe, coûté cinq ; et que la réduction a eu lieu précisément dans ces pays où l’or du monde a constamment afflué et où il afflue encore, — ce qui donne la certitude parfaite que les produits achevés tendent à baisser à mesure que la monnaie afflue — tandis que la terre et le travail, les ultimes matières premières de tous — tendent à monter. L’or de Californie et d’Australie va aujourd’hui à l’Allemagne, la France, la Belgique et la Grande-Bretagne, où la monnaie abonde, et son intérêt est bas, parce que les objets manufacturés sont à bon marché et que la monnaie a valeur en la mesurant par eux. Il ne va pas à l’Espagne, l’Italie, le Portugal, la Turquie, parce que les objets manufacturés sont chers et la terre et le travail à bon marché. Il ne s’arrête pas au Mississippi, Arkansas ou Texas, parce que là aussi les objets manufacturés sont chers, et la terre et le travail à bon marché ; mais il s’y arrêtera quelque jour à venir, lorsqu’il sera bien reconnu que la charrue et la herse doivent toujours avoir pour voisins la broche et le métier à tisser.

Les produits supérieurs d’une agriculture habile —les fruits, les végétaux potagers, les fleurs, — ont ferme tendance à baisser de prix dans tous les pays où il y a afflux de monnaie, et par la raison que l’amélioration agricole accompagne toujours l’industrie manufacturière et que celle-ci attire toujours les métaux précieux. Pour peu qu’on soit familier avec les opérations de l’Ouest, on sait que tandis que le blé et le porc y sont toujours à bon marché, les choux, les pois, les fèves et toutes les récoltes vertes y sont invariablement rares et chères ; et cela se continue jusque autour de Cincinnati, de Pittsburgh et de quelques autres places où la population et la richesse ont donné un stimulant à l’œuvre de culture. En Angleterre, l’augmentation des récoltes vertes de toute sorte a été immense, suivie d’abaissement de prix ; et en France, un écrivain[12] récent nous apprend que nonobstant l’augmentation de la quantité de monnaie, le prix du vin y est d’un quart à peine plus élevé qu’il y a trois siècles. Nous lisons dans un autre : « Tous ceux de nous qui ont quarante ans, ont pu voir de leurs yeux, diminuer sensiblement le prix du jardinage, des fruits de toute espèce, des fleurs, etc. ; la plupart des graines oléagineuses et des plantes industrielles sont dans le même cas ; quelques-uns de nos légumes, comme les betteraves, les carottes, les navets, etc., sont devenus tellement communs qu’on en nourrit les animaux à l’étable[13]. »

Les subsistances deviennent donc plus abondantes dans les pays où l’afflux d’or est soutenu, et diminuent dans ceux d’où l’or s’écoule, comme on le voit en Caroline, qui a épuisé constamment sa terre, — en Turquie, en Portugal — et dans l’Inde. Dans tous ces pays, la terre et le travail sont à vil prix. Donnez-leur des manufactures, — mettez ainsi la population à même de combiner ses efforts, — et elle obtiendra et retiendra l’or ; et alors elle fera des routes, et les quantités de subsistances iront fermement en augmentant à mesure que le drap et le fer tomberont à bon marché ; et la terre et le travail gagneront alors du prix. La partie la plus nécessaire de l’outillage d’échange étant celle qui facilite le passage, de main en main, du travail et de ses produits, toute diminution de sa quantité se fait sentir dix fois plus sévèrement qu’une diminution du nombre des chemins de fer, des chariots et des navires ; et cela à cause de la somme énorme d’échanges qui s’effectuent de la main à la main, comparée à ceux qui se font entre hommes qui sont à distance les uns des autres. Néanmoins, des écrivains qui félicitent la nation sur ce qu’elle ajoute à sa marine, regardent avec indifférence un écoulement constant et croissant des métaux précieux, suivi d’une cessation de mouvement de la communauté qui promet, à la fin, d’être aussi complet que celui qui a eu lieu en 1842.

II y a ainsi tendance constante au déclin de la valeur de l’or, comparé avec le travail et la terre, dans tous les pays où la quantité d’or augmente, et à une élévation de cette valeur dans ceux où il diminue. — Ce dernier fait se manifeste pleinement dans quelques-uns des anciens États du Sud. La cause de ce déclin est que de jour en jour, à mesure que les manufactures et l’agriculture s’améliorent, il se trouve là facilité constamment croissante d’obtenir plus de subsistances et plus d’outillage de culture ; et que la valeur du vieux stock ne peut excéder le coût de reproduction. Pour la même raison décline la valeur des vieilles routes et des vieux instruments. À chaque surcroît à leur nombre, il y a facilité accrue pour en obtenir de nouvelles et meilleures ; et la valeur de celles existantes ne peut jamais excéder celle du travail et de l’habileté nécessaires pour en produire d’autres de pouvoir égal. Il en est précisément de même avec la monnaie. Dans les premiers âges de la société, l’or et l’argent s’obtenaient des pauvres sols de l’Europe ; mais aujourd’hui — qu’il est fourni par les sols riches d’Asie, d’Amérique et d’Australie, — la quantité tend fermement à augmenter, avec accroissement constant du pouvoir d’association et combinaison. À chaque degré de progrès dans ce sens, la demande pour l’effort intellectuel et musculaire suit de plus près la consommation d’aliments et de vêtement à laquelle la production est due ; les produits bruts du sol, et le sol lui-même, augmentent de valeur-monnaie, tandis que les produits achevés nécessaires à l’usage et aux desseins de l’homme déclinent d’une manière aussi soutenue ; et l’homme lui-même gagne en intelligence, en bonheur et en liberté. Le fermier obtient plus de monnaie pour ses produits, tandis que le mineur obtient plus de drap et de fer pour son or. Entre les deux il y a donc parfaite harmonie d’intérêts, — tous deux ayant même avantage à ce qu’augmente la quantité de métaux précieux, le plus important de tous les instruments d’échange en usage parmi les hommes.

§ 9. — La consommation des métaux précieux augmente à mesure que leur valeur s’abaisse. Cet abaissement suit l’accroissement du pouvoir d’association et le développement des pouvoirs de l’homme. Harmonie parfaite de toutes les lois de nature.

À quoi bon, peut-on demander, de nouveaux surcroîts d’or et d’argent, après qu’un pays aura obtenu le plein approvisionnement nécessaire pour la plus parfaite circulation de ses produits et des services des individus dont se compose la société ? Ne peut-il advenir que l’article surabonde ? Non, et par la raison que ces métaux se prêtent à des usages nombreux et importants. L’argent est meilleur que le fer pour une grande variété d’emplois. Passer au creuset de l’orfèvre ou sous le marteau du batteur d’or, c’est la destination finale de la masse des immenses produits de Sibérie, Californie, Australie ; et plus s’accroît le pouvoir de les employer dans les arts, plus doit s’activer le progrès de civilisation. Ce progrès croit avec l’accroissement de facilité d’association et de combinaison ; et celle-ci croît avec la facilité accrue d’obtenir cet instrument essentiel d’association. Le mineur d’or va ainsi se faisant toujours un marché pour son article, et plus il en fournit plus augmente la tendance à ce que décline le prix du drap, des montres, des machines à vapeur et des livres qu’il cherche à acheter. Pour s’assurer de l’exactitude du fait, il n’est besoin que de regarder à un demi-siècle en arrière, — et de remarquer l’augmentation immense dans la demande de vaisselle plate, et la substitution croissante de l’or à l’argent, naguère tellement employé. Il y a quarante ans, les montres d’or étaient l’exception, aujourd’hui l’on ne voit pas de montres d’argent. Il y a trente ans, un porte-crayon d’or était tout à fait une rareté ; aujourd’hui on les fabrique par millions. Il y a un quart de siècle, l’or, dans la reliure d’un livre, était un luxe extraordinaire ; aujourd’hui la reliure des livres emploie des tonnes d’or. Il en est ainsi partout, — l’or et l’argent entrant de plus en plus dans l’usage, à cause de la facilité accrue avec laquelle ils s’obtiennent ; tandis que tous les articles nécessaires pour les fins du mineur ont constamment baissé de prix. « Tout est désaccord, l’harmonie échappe à l’entendement, » nous assure-t-on, et plus nous étudions les lois de la nature, plus les preuves deviennent concluantes que l’harmonie existe.

§ 10. — L’usage des billets de circulation tend à diminuer la valeur des métaux précieux, en même temps qu’il accroît leur utilité. Tous les articles allant aux lieux où ils ont leur plus grande utilité, l’usage de ces billets doit favoriser l’influx de ces métaux. Exemples fournis par l’histoire.

L’usage des banks-notes tend cependant, nous dit-on, à amener l’expulsion de l’or. Le fait, s’il existait, serait en opposition à la loi générale en vertu de laquelle tous les articles tendent vers les lieux, et non pas des lieux où ils ont le plus haut degré d’utilité. Une banque est une machine pour donner utilité à la monnaie, en mettant À et B et C à même de se servir d’elle, alors que D, E et F, qui en sont les possesseurs, n’ont pas besoin de ses services. L’établissement de ces institutions, dans les villes d’Italie, de Hollande et d’autres pays, a toujours eu pour effet direct de faire affluer la monnaie vers ces villes, et par la raison que là son utilité est portée au plus haut degré. Même alors cependant il y avait des difficultés attachées au changement de propriété de la monnaie déposée à la banque ; — le propriétaire devait se présenter au comptoir, et écrire de là aux autres parties. Pour obvier à la difficulté, et augmenter l’utilité de la monnaie, on finit par autoriser ses propriétaires à tirer des mandats, dont ils purent transférer la propriété sans sortir de chez eux.

Restait cependant cette difficulté que — les particuliers n’étant pas généralement connus, — de tels mandats n’effectuaient d’ordinaire qu’un seul transfert, — avait-on de la monnaie à recevoir, on prenait possession de celle qui vous était transférée, après quoi, on avait à son tour à tirer un bon lorsqu’on désirait effectuer un autre changement de propriété. Pour obvier à l’inconvénient, on inventa des billets de circulation, ou billets au porteur au moyen desquels la propriété de la monnaie se transmet avec une rapidité telle, qu’une simple centaine de dollars passe de main en main cinquante fois en un jour — effectuant des échanges, peut-être pour plusieurs milliers de dollars et sans que les parties soient jamais tenues de consacrer un seul instant à la tâche de compter les espèces.Ce fut là une importante invention, et grâce à elle, l’utilité de la monnaie s’est tellement accrue qu’un simple millier de pièces peut faire plus de besogne, que sans elle on n’en ferait avec des centaines de mille.

Ceci, nous dit-on, détrône l’or et l’argent et conduit à leur exportation. La chose nous est affirmée positivement par ces modernes économistes politiques, qui regardent l’homme comme un animal qui veut être nourri et procréera, — et qui ne peut être amené à travailler que sous la pression d’une forte nécessité. S’ils avaient cependant songé rien qu’une fois, à l’homme réel, — l’être fait à l’image du Créateur, et capable de s’élever presque à l’infini, — peut-être seraient-ils arrivés à une conclusion très-différente. Les aspirations de cet homme sont infinies, et plus satisfaction leur est donnée, plus vite le nombre en augmente. Le misérable Hottentot ne se sert de route d’aucune sorte ; mais nous voyons le peuple éclairé et intelligent d’autres pays passer successivement du chemin vicinal à la route à péage et de là au chemin de fer ; et plus les communications existantes s’améliorent, plus augmente la soif d’amélioration nouvelle. Meilleures sont les écoles et les maisons, plus le désir s’avive d’instituteurs supérieurs, et de nouveaux surcroîts aux conforts de la demeure. Plus la circulation sociétaire se perfectionne, plus augmente la rémunération du travail et plus s’accroît le pouvoir d’acheter l’or et l’argent pour l’appliquer aux différents usages auxquels ils s’adaptent si admirablement et plus augmente la tendance à ce qu’ils coulent vers les lieux où la circulation est établie. La monnaie favorise la circulation sociétaire. Le mandat et la bank-note stimulent cette circulation — donnant par là valeur au travail et à la terre ; et partout où ces mandats et ces banks-notes sont le plus en usage, là s’établira le plus large et le plus constant afflux des métaux précieux.

Comme preuve qu’il en est ainsi, nous avons les faits que, depuis plus d’un siècle, les métaux précieux du monde ont tendu le plus vers la Grande-Bretagne, qui fait le plus usage de telles notes. L’usage en augmente rapidement en France, suivi d’un accroissement constant de l’afflux de l’or. De même en Allemagne où le courant aurifère s’établit avec tant de fermeté que les billets qui représentent la monnaie se substituent rapidement à ces morceaux de papier inconvertible qui ont si longtemps remplacé l’usage des espèces. D’où coule tout cet or ? Des pays où les emplois ne sont pas diversifiés, de ceux où il y a peu de pouvoir d’association et de combinaison, de ceux où le crédit n’existe pas, de ceux enfin qui ne font point usage de cet instrument qui accroît si fort l’utilité des métaux précieux et que nous désignons ordinairement sous le nom de bank-note, billet de banque. Les métaux précieux vont de Californie — de Mexique — du Pérou — du Brésil — de Turquie — et de Portugal — les pays où la propriété monétaire ne se transmet que par la remise effective de l’espèce elle-même. — À ceux où elle se transfère au moyen d’un bon ou billet, ils vont des plaines de Kansas où les billets ne sont point en usage, à New-York et à la Nouvelle-Angleterre où il y en a — de Sibérie à Saint-Pétersbourg — de l’embouchure des fleuves africains à Londres et à Liverpool — et des gisements de l’Australie aux villes d’Allemagne où la laine est chère et le drap à bon marché.

§ 11. — Erreur de la Grande-Bretagne et des États-Unis de chercher à favoriser cet influx, au moyen d’une guerre contre les billets de circulation.

L’ensemble des faits manifestés dans le monde entier tend à prouver que tout article cherche le lieu où il a le plus haut degré d’utilité, et tous les faits qui se lient au mouvement des métaux précieux prouvent qu’ils ne font point exception à la règle. Les bank-notes augmentent l’utilité de ces métaux, et, par conséquent, les attirent et ne les repoussent pas. Néanmoins on voit les deux nations du monde qui prétendent le mieux comprendre les principes de commerce engagés dans une croisade contre les bank-notes ; et se flatter du vain espoir de donner ainsi à plusieurs pays plus de pouvoir d’attirer les produits des mines du Pérou et du Mexique, d’Australie et de Californie. En cela l’Angleterre suit l’exemple des États-Unis. — Les restrictions de sir Robert Peel étaient de date postérieure de quelques années à la déclaration de guerre contre les billets de circulation fulminée par le gouvernement américain.

C’est purement une absurdité, et elle a dû d’être adoptée parles États-Unis, à ce fait que leur système de politique tend à cette expulsion des métaux précieux, qui doit toujours résulter de l’exportation prolongée des produits bruts de la terre. L’administration qui adopta ce qu’on appelle le libre échange, fut la même qui inaugura le système de forcer la communauté à se servir d’or au lieu de billets, d’où ne tarda pas à résulter la disparition de la circulation de toute espèce quelconque. Depuis lors jusqu’à présent, le mot d’ordre du parti de l’Union a été : — « Guerre à mort contre les bank-notes. » Et, dans le but d’amener leur expulsion, différents États passèrent des lois, qui en interdisaient l’usage à moins qu’elles n’eussent une dimension trop grande pour entrer librement dans les transactions de la communauté. Comme il doit cependant infailliblement arriver, la tendance à perdre les métaux précieux a toujours été en raison directe de l’affaiblissement de leur utilité produit de la sorte. Une seule fois, dans le cours des vingt dernières années, il y a eu quelque excédant d’importation de ces métaux, et ce fut sous le tarif de 1842. La monnaie alors devint abondante et à bon marché, parce que la politique du pays visait à favoriser l’association et le développement de commerce. Aujourd’hui elle est rare et chère, parce que cette politique limite le pouvoir d’association et établit la suprématie du trafic[14]. Quelles sont les circonstances qui tendent à influer sur le taux pour l’usage de la monnaie, nous allons l’examiner.

  1. La valeur est la mesure de l’obstacle que la nature oppose à la satisfaction des vues de l’homme.
  2. La centralisation en Angleterre et ailleurs produit une distribution contre nature des produits du travail — donnant beaucoup à quelques-uns et laissant peu au grand nombre — beaucoup au propriétaire foncier et au possesseur de l’usine et peu à l’ouvrier. Cette distribution engendre inégalité et c’est un résultat d’interférence dans les lois naturelles dont la tendance est vers l’égalité. Prenons la quantité totale de subsistances obtenue en retour du travail d’un Anglais, nous trouvons que cela équivaut pour le moins à dix fois la quantité d’étoffe obtenue en retour du travail d’un individu dans Illinois ou Wisconsin.
  3. II y a trente ans la consommation annuelle des métaux précieux dans la Grande-Bretagne, était évaluée à 2.500.000 liv. st.
  4. Voir précéd. p. 82.
  5. Voir vol. I, p. 435.
  6. Voir précéd., p. 90.
  7. « À mesure que ces changements s’opèrent dans l’esprit des gouvernés et des gouvernants, la prospérité publique se développe avec une rapidité jusque-là sans exemple. Tous les signes l’annoncent, la population augmente, les richesses s’accroissent plus vite encore. La guerre d’Amérique ne ralentit point cet essor ; l’État s’y obère, mais les particuliers continuent à s’enrichir ; ils deviennent plus industrieux, plus entreprenants, plus actifs. — « Depuis 1774, dit un administrateur du temps, les divers genres d’industrie, en se développant, avaient agrandi la matière de toutes les taxes de consommation. Quand on compare, en effet les uns aux autres, les traités faits aux différentes époques du règne de Louis XVI entre l’État et les compagnies financières chargées de la levée des impôts, on voit que le prix des fermages ne cesse de s’élever, à chaque renouvellement, avec une rapidité croissante. Le bail de 1766 donne 14 millions de plus que celui de 1780. « On peut compter que le produit de tous les droits des consommations augmente de deux millions par an, dit Necker dans le compte rendu de 1781. « — Arthur Young assure qu’en 1788, Bordeaux faisait plus de commerce que Liverpool ; et il ajoute : « Dans ces derniers temps les progrès du commerce maritime ont été plus rapides en France qu’en Angleterre même ; ce commerce y a doublé depuis vingt ans.» Tocqueville. L’ancien régime et la Révolution, p. 286.
  8. Voir précéd., vol. I. Tout récemment il s’est fait une exportation considérable d’argent vers l’Inde ; et par la raison que le gouvernement — préférant recueillir ses taxes sous la forme de l’utilité la plus coûteuse, — a interdit la circulation de l’or.
  9. Un dixième de l’excédant sur 20 % fut réduit en décembre 1823 ; un autre dixième en 1835 ; un troisième en 1837 et un quatrième en 1839 — l’excédant restant des droits étant également divisé en deux parties pour être réduit en 1841 et 1842.
  10. Dans le dernier rapport de la trésorerie le surcroît au stock de métaux précieux dans les cinq années dernières, est évalué à 100.000.000 et peut être à 150.000.000 dollars. On fait cependant une petite déduction pour la consommation dans les arts, laquelle dans les cinq ans a absorbé au moins cinquante de ces millions. On n’en fait aucune pour le fait que 20.000.000 sont toujours tenus dans les caves de la trésorerie et restent là aussi inutiles que le pourrait être une masse de cailloux du même poids. On prétend qu’il résulte un grand avantage d’accroître la difficulté de transférer la propriété monétaire, en forçant les individus à porter de l’or dans leurs poches, alors que si la loi le permettait ils préféreraient porter des bank-notes. On ne tient pas compte d’un système foncier qui force de transporter en or des millions de dollars d’un bout du pays à l’autre, — à grands frais et risques, — lorsqu’on pourrait se servir de traites, n’était que le gouvernement fédéral a pour objet, autant que possible, de détruire l’utilité des métaux précieux, en poussant à leur transportation et empêchant ainsi leur circulation. Du jour où le libre échange a été inauguré comme la politique du parti dominant dans le pays, il y a eu guerre presque incessante contre le crédit, et il en est résulté qu’il faut 200.000.000 dollars en or et argent, pour effectuer moins de commerce, qu’on en ferait avec moins de 100.000.000, et cela avec une fermeté et une régularité aujourd’hui tout à fait inconnues.
  11. Voir précédent, p 194 et 198
  12. M. Moreau de Jonnès.
  13. Fontenay. Du revenu foncier.
  14. Note écrite en 1858. Que la centralisation trafiquante va soumettant rapidement la propriété et les fortunes de la nation entière, au vouloir de quelques hommes qui ont à profiter de tous les changements qu’ils amènent, nous le voyons par le fait que dans le court espace de vingt mois, finissant en août 1857, les emprunts de la banque de la ville de New-York s’élevèrent de 92.000.000 dollars à 122.000.000, et alors en soixante-dix jours furent réduits à 95.000.000, ce qui eut pour effet, une suspension complète du mouvement sociétaire.