Procès verbaux des séances de la Société littéraire et scientifique de Castres/1/19

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Séance du 7 Août 1857.


Présidence de M. A. COMBES.


M. l’abbé Maffre, curé de Saint-Benoît, lit une étude sur le rôle de la raison, sur son importance et les limites qu’il faut lui reconnaître pour avoir une idée exacte de sa portée et de sa puissance, sans les restreindre et sans les exagérer.

Après avoir rappelé les principes posés dans un premier travail il aborde l’objet spécial sur lequel il veut attirer l’attention de la Société.

Le scepticisme n’est point l’état naturel de l’homme. Êtres intelligents, quoique notre raison ait des bornes, et que nous ne puissions tout savoir, nous arrivons cependant, par le bon usage de nos facultés naturelles, à connaître avec une entière certitude plusieurs vérités. Une preuve évidente que notre intelligence et notre raison sont faites pour la vérité, c’est cette jouissance que nous éprouvons lorsqu’elle nous apparaît clairement démontrée dans un discours ou dans un livre. La vérité est le bien de notre intelligence. Aussi nous l’aimons pour elle-même ; c’est vers elle que nous gravitons par un penchant irrésistible. Si notre raison ne pouvait rien savoir, comme on l’a dit, si elle ne pouvait rien démontrer avec une clarté satisfaisante, avec une certitude raisonnable, si elle n’était qu’un instrument d’erreur et de doute, la sagesse du créateur visible dans tous les êtres qui nous environnent, et qui tous, ont été pourvus des moyens de parvenir à leur fin, serait en défaut par rapport à l’homme chef-d’œuvre de la création.

Mais notre raison a des bornes. La vue de notre esprit, comme la vue de notre œil, ne s’étend pas, par sa propre force, au-delà d’un certain rayon. Il y a cependant des vérités qui sont à notre portée, que nous ne pouvons nier sans folie et souvent sans crime, parce que l’attachement à ces vérités est nécessaire pour le règlement de notre conduite dans le monde où nous vivons, et dans la société dont nous faisons partie. Ces vérités qu’on peut assimiler aux démonstrations mathématiques les plus positives, les plus incontestables, ont pourtant été attaquées par des hommes qui ont voulu nier toute espèce de certitude, s’efforçant, suivant l’expression pittoresque d’un écrivain original « d’être pires qu’ils ne pouvaient. »

Ces aberrations n’infirment pas la certitude que nous pouvons avoir de l’existence de certaines vérités philosophiques auxquelles nous arrivons soit directement, soit indirectement, et par la déduction des premiers principes. C’est là le rôle de la raison. Il est assez grand, assez beau, assez digne de notre noble origine et de nos destinées, pour que nous tenions à le conserver tout entier avec les droits qu’il donne, les jouissances qu’il amène, et les résultats par lesquels il récompense notre persévérance et nos efforts. L’étude de la philosophie sert à perfectionner, ou plutôt à diriger cette faculté de raisonnement que nous avons en nous-mêmes, et qui nous conduit d’une vérité claire, évidente par elle-même à une autre vérité plus cachée, marchant ainsi de progrès en progrès, dans une voie où l’homme apprend à se connaître et à remonter vers celui de qui il tient tout.

M. l’abbé Maffre prouve ensuite que la raison démontre invinciblement un certain nombre de vérités qu’il énumère. Il prend pour exemple la démonstration d’un Dieu éternel, souverainement intelligent, tout puissant et créateur. Il montre comment procède la raison ; il indique la voie qu’elle suit, les preuves qu’elle trouve, l’enchaînement qu’elle leur donne. Il établit fortement l’autorité avec laquelle elle arrive à une solution qu’un esprit impartial, sans préjugés et sans mauvaise foi, doit non seulement admettre, mais encore embrasser avec ardeur et défendre avec l’entraînement d’une conviction profonde. Il termine ainsi :

« De bonnes études philosophiques loin d’ébranler la vérité dans notre esprit, nous affermissent au contraire dans nos convictions en nous faisant mieux connaître cette vérité : que nous ne devons pas avoir la prétention de tout savoir. Ce serait orgueil et folie. Mais nous ne devons pas non plus nous laisser aller à cette pensée qu’il nous est impossible d’arriver à aucune certitude. Nous nous dégraderions nous-mêmes en nous assimilant aux êtres qui sont sans intelligence. L’humilité ne consiste pas à abdiquer les facultés naturelles que Dieu nous a données, mais à faire de ces facultés, et en particulier de la raison qui est la plus noble de ces facultés, un usage utile pour la gloire du créateur, le bien de nos frères et la perfection de notre être. »


M. Bru, docteur en médecine, lit ensuite une pièce de vers patois intitulée : Mas prumièyros flous à la Souciétat.

L’auteur voudrait offrir quelque chose à ses confrères. Il a des fleurs, mais il n’ose les produire. Il craint qu’elles ne soient ni assez belles, ni assez riches de couleur, ni assez odorantes. Et pourtant, si elles étaient telles qu’il le désire, la jeune fille de la ville et de la campagne serait heureuse de s’en faire une guirlande, et, après son mariage, de la garder comme un doux souvenir. La grande dame les réclamerait pour sa parure ou son boudoir. Les enfants s’en empareraient pour les jeter, effeuillées et enivrantes, sous les pas d’un Dieu qui vient pacifiquement parcourir les rues de la ville. La noble patrie du gai-savoir ne les dédaignerait pas. Castres les accueillerait comme une image de celles que fit naître non loin de ses murs Adélaïde de Burlats dans ses cours d’amour. On se les disputerait pour jouir de leur fraîcheur et de leur éclat, pour s’enivrer de leur parfum.

Mais il n’a pas le droit, il le sait bien, d’aspirer à un pareil honneur. Aussi, met-il ses pauvres fleurs à l’ombre de celles de ses confrères. Un pareil voisinage les préservera. Grâce à cette protection, peut-être aura-t-il un peu plus de courage, et se hasardera-t-il à faire un inventaire complet de celles qu’il a recueillies depuis longtemps et conservées avec un soin pieux et jaloux.

Voilà, autant qu’il est possible de saisir la marche de l’inspiration poétique, le plan de cette composition où se trouvent réunis les mérites divers d’une langue qui se plie docilement à tous les caprices de la pensée, à toutes les délicatesses du sentiment, riche en images, en constructions pittoresques, en sons harmonieux. M. le docteur Bru en connaît tous les secrets et toutes les ressources. Il la manie avec facilité, prend tous les tons, sait être simple sans bassesse, énergique sans raideur, élevé sans recherche. Sa pièce de vers est une preuve de plus en faveur des ressources de toute sorte que renferme le langage méridional, lorsqu’il est bien connu, et qu’il est au service d’une riche et brillante imagination.


M. Bénazech, docteur en médecine, rend compte de deux brochures dont l’auteur, M. Lalagade, médecin à Albi, a fait hommage à la Société.

L’une a pour titre : Nouveau procédé de conservation du virus-vaccin ; l’autre est intitulée : Études sur les revaccinations.

Après avoir donné une analyse détaillée de ces deux ouvrages, et rendu justice au mérite de cet habile médecin, comme écrivain et observateur distingué, le rapporteur décrit l’ingénieux procédé de conservation du virus-vaccin, dont M. le docteur Lalagade est l’inventeur. Il démontre sa supériorité sur tous les procédés employés jusqu’à ce jour, et ne doute pas qu’il ne soit généralement adopté.

Passant ensuite aux études sur la revaccination, il expose les nombreuses et intéressantes recherches de l’auteur. Il reconnaît comme lui, non seulement l’utilité, mais la nécessité des revaccinations. Il fait ressortir le talent avec lequel M. le docteur Lalagade a vengé la vaccine des accusations injustes que ses détracteurs font peser sur elle depuis sa découverte jusqu’à nos jours. Il prouve, péremptoirement, avec les arguments de l’auteur, que, depuis plus d’un demi-siècle, date mémorable de la découverte de la vaccine, la vie moyenne s’est augmentée de plus de cinq ans, et que les fièvres typhoïdes, les phthisies, les aliénations mentales que l’on attribue à l’emploi de ce préservatif, ne sont pas plus nombreuses qu’autrefois, et qu’elles doivent leur développement à des causes étrangères au virus-vaccin.

M. Bénazech fait connaître ensuite les récompenses que ses travaux et ses découvertes ont values à M. Lalagade.

Trois fois lauréat de l’Académie de médecine, pour les intéressantes recherches qu’il a soumises à son examen ; il ne cesse pas de recueillir toutes les observations qui sont de nature à éclairer ses jugements, et à le seconder dans la mission qu’il s’est donnée. M. Bénazech le montre dévoué à la propagation d’idées utiles, poursuivant avec ardeur des préjugés funestes, et rendant des services véritables, par sa persévérance et son talent. Il demande pour lui le titre de membre correspondant.

La Société adopte ces conclusions.


Sur la proposition du bureau, la Société décide :

1° Que le titre de membre honoraire sera réservé aux hommes éminents qui, par leur travaux dans les sciences, ou leurs œuvres littéraires, ont acquis dans l’opinion publique une illustration telle que leur acceptation sera un honneur pour la Société, et à ceux qui lui auront rendu d’importants services par un concours utile ou une généreuse et bienveillante initiative.

2° Que ce titre est décerné :

À M. Laferrière, inspecteur-général pour le droit, membre de l’Institut.

À M. de Quatrefages, professeur au muséum d’histoire naturelle, membre de l’Institut.

Au R. P. Lacordaire des Frères prêcheurs.

À M. Remacle, préfet du Tarn.


La Société s’ajourne au 26 Novembre.