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Promenade d’un Français dans l’Irlande/Killarney

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KILLARNEY ARDFERT LE SHANNON.



APRES avoir voyagé une douzaine de milles, dans ces montagnes arides et presqu’absolument désertes,la vue est tout-à-coup flattée par l’apparence d’une petite vallée cultivée, autour du village de Needen ; Le conducteur que j’avais avec moi pour ramener mon cheval, n’avait jamais passe par ce chemin ; il avait paru fort triste au milieu des montagnes, mais en voyant ce coin de terre, il s’écria tout-à-coup, ah ! au moins, ceci a l’air d’un pays naturel.

On a dernierment donné le nom de Kinmare town, au village qui est situé dans cette vallée par politesse pour Lord Kinmare : car dans ce pays comme dans la Grande Bretagne, plus que partout ailleurs, on est très poli pour les gens riches. Un où deux milles avant d’arriver dans cet endroit, on voit dans les tourbes à une centaine de pas du chemin, un rocher isolé ; il peut avoir trente pieds de haut et entre quinze et vingt sur chaque faces ; il forme ainsi une circonférence de plus de soixante pieds : il est d’une pierre absolument différente à celle de ce pays et dont on ne trouve de pareil que de l’autre côté de la riviere.* C’est un bloc énorme de pierre à chaux que quelque convulsion de la terre à jetté à plus de quatre milles de l’endroit d’où il a été arraché. Je m’en


  • Il est assez singulier que presque par toute l’Irlande, les pierres d’un côté d’une riviere soient d’une nature différente que celles de l’autre. La pierre à chaux par exemple, se trouve d’un côte de la Suire et point de l’autre : de même a Cork, à la riviere Kinmare au Shannon, et à la riviere de Galway, &c.

suis approché, j’en ai fait le tour et je suis même monté dessus avec assez de peine ; on-y avait bâti autrefois une petite tour, dont on voit encore les ruines. Il est couvert de plantes de toutes espèces, de petits arboisiers, de houx, d’ifs &c. pendant que la tourbe qui l’avoisine, ne produit que de la bruyere.

Les habitons du pays prétendent que c’est un certain géant, dont j’ai oublié le nom, qui s’est amusé à porter ce bloc de pierre à chaux, au milieu du granit, et un pareil bloc de granit au milieu de la pierre à chaux de l’autre coté de la riviere où il y a effectivement un bloc pareil : c’est un passe tems allez original . . . On ne saurait expliquer ce phénomène que par une convulsion de la terre ! mais quelle explosion, que celle qui serait capable de lancer à cinq où six milles une pierre pésant plus d’un million de livres.

La large baye, que l’on appelle riviere Kenmare, a de cet endroit un coup d’œil imposant ; deux péninsules se rapprochent dans le milieu et forment ainsi un asyle sùr pour les vaisseaux : il n’est pas de pays au monde si bien pourvu de bayes profondes et sùres que le sud de l’Irlande ; cela m’a fait penser, à l’attention singuliere que l’on avait pour les républicains, de leur procurer un renfort et des guides dans le pays aussitôt après leur débarquement, en plaçant deux cents officiers, prisoniers sur parole à Dunmanaway et quinze à dixhuit cents soldats où Matelots, à Kinsale.

A peine a-t-on quitté le misérable village de Kenmare que l’on se retrouve encore dans des montagnes, un peu moins sauvages cependant, que celles que je venais de passer ; lorsqu’on est le plus oppréssé de cette continuité désespérante de pays sauvage au milieu des montagnes arides, en sortant d’un passage étroit au pied de Mangerton, on découvre tout à coup le Lac charmant de Killarney : l’impréssion, que me fit la vue ravissante de ses nombreuses isles et de ses bords cultivés, ne peut gueres être comparée, qu’à la sensation dont jouit un malheureux qui quitte sa prison et revoit enfin la lumiere du jour ; je poursuivis ma route tres lentement, ne sachant trop quel objet admirer le plus, des hautes montagnes couvertes de bois, de la belle piece d’eau qu’elles ombragent, des isles, de la péninsule qui la sépare en deux, où du beau pays qui la joint au nord.

Je fus enfin me présenter chez Lord Kinmare, et passai huit jours tres agréables dans sa maison, pendant lesquels je fus de plusieurs parties sur le lac : je crois pouvoir détailler quelques unes des beautés, que l’homme le plus indifferent ne saurait s’empêcher d’admirer.

On se rend communément à deux milles de Killarney, a l’isle de Ross qui est la plus grande du lac et n’est séparée du rivage, que par un ruisseau assez étroit, sur lequel il ya un pont. On voit dans cette isle le chateau du Prince O’Donoghue, à qui ce pays appartenait dans l’ancien tems et que les habitans croyent encore voir se promener à cheval sur les eaux, un certain jour de l’année.

Suivant la côte de l’est, on voit d’abord la presqu’isle de Muccruss, qui est un des plus beaux lieux que j’aye vu par le mélange singulier de bois et de plaines, elle s’allonge en replis tortueux dans un espace de près de deux milles.

Les ruines vénérables de l’Abbaye, inspirent un sentiment d’horreur religieuse que l’on se plait à entretenir ; l’If qui est placé au milieu du cloitre le couvre entierement de ses branches et laisse à peine passer quelques rayons de lumiere, sur les tombes et les ossemens qui sont au pied. Les habitans sont persuadés que le mortel téméraire qui oserait le couper, où même le pèrcer périrait immanquablement dans l’année. Ils ont la dévotion la plus grande au saint du lieu et ils y viennent faire des pélerinages et des pénitences, qui, ici comme ailleurs en Irlande, consistent à faire le tour des bâtimens un certain nombre de fois, en récitant des prieres.

Ils enterrent aussi leurs morts dans cet endroit et les y apportent quelques fois, d’une distance prodigieuse ; ils ne les enterrent jamais qu’au sud et à l’est de l’Eglise. Le nord est communément réputé le côté du diable et l’ouest est réservé, pour }es enfants morts sans baptême, pour les soldats et pour les étrangers ; ils regardent comme une impiété scandaleuse de transporter les débris des cercueils ; il y a dans cette abbaye deux larges voutes qui en sont entièrement remplis : quant aux ossemens il les laissent épars ça et la, où la beche du fossoyeur les a placé, mais pour rien au monde ils ne voudraient les toucher. Dans un coin au dehors de l’Eglise, il y en a une pile hideuse jettés sans ordre. Quoiqu’à la réformation, les gens riches se soient partagés les dépouilles des Abbayes, ils n’ont dans aucun endroit, osé se permettre de déplacer le cimetierre ; c’est toujours autour des ruines de la vieille Eglise que les paysans veulent être enterrés et il n’y a aucune raison qui put les en empêcher ; on a souvent cherché ici à désigner un autre endroit pour la sépulture, mais on n’a jamais pu y réussir. Cependant ce serait une chose fort nécéssaire, car en outre qu’il y a, au dessus du roc, à peine assez de terre pour couvrir les morts, le cimetierre est si plein, qu’il semblerait à propos de n’y pas toucher pour quelque temps. Cela ne les inquiète guères, les morts d’un an où deux, font place à ceux du jour et j’ai vu dans cette horrible large voute plus d’un crâne, encore couvert de cheveux.

Il y a quelques années qu’un homme d’assez bonne mine s’établit dans une des chambres ruinées de cette Abbaye. Il fit son lit avec les planches qui avaient servies aux cercueils et le plaça dans l’embrasure de la fenêtre, qui était le seul endroit couvert dans la chambre : il s’acquit bientôt une réputation de sainteté singuliere, les paysans lui apportaient des vivres et les gens riches l’invitaient quelques fois à leur table, où il se comportait avec les manieres d’un homme accoutumé à la bonne compagnie. Lors qu’on lui demandait la raison de sa pénitence, il répondait " qu’il n’en pourrait jamais faire assez pour expier ses crimes. " C’était un bel homme et l’on m’a rapporté que s’appercevant qu’une dame le fixait avec attention. " Prenez garde à ces yeux : dit il ils ont fait bien du mal. " Il a demeuré à-peu-près deux ans dans cette solitude mélancolique et a enfin disparu. On a formé bien des conjectures sur ce qu’il pouvait être et on a fait bien des histoires sur sa conduite pendant son séjour à Muccruss, mais au fait ce ne sont que des rapports, sans doute peu fondés.

La presqu’isle de Muccruss, sépare en deux, le lac de Killarney : celui qu’elle forme est petit et augmente par sa diversité la beauté du lieu. On suit de là, le courant de la riviere qui vient du lac supérieur. Dans un certain endroit des montagnes que l’on appelle, Nid des Aigles, parce qu’effectivement on y voit toujours quelques Aigles voltiger, on amuse les curieux par la répercussion extraordinaire d’un écho qui ne se répète pas comme les autres, mais cesse pendant quelques temps et ensuite fait entendre au loin le coup de canon, comme le roulement du tonnere. Les bords de la petite riviere, que l’on remonte pendant quatre ou cinq milles avant d’arriver au lac supérieur, sont tres intérréssants et ce lac offre un contraste parfait par les hautes et sauvages montagnes qui l’entoure, avec le lac inférieur dont les bords sont tres cultivés.

On fait ensuite descendre par la riviere, dans le lac inférieur et l’on vous mene voir la cascade d’O’Sullivan au milieu du bois, puis l’on vous ramène avec la musique à Innis Fallen, une isle charmante où il y avait autrefois, une Abbaye ; elle appartient au Lord Kinmare et quand on est assez heureux pour se trouver d’une des parties qu’il fait souvent sur le lac avec Milady, après avoir admiré les beautés de la nature, on se voit ici obligé de rendre hommage à leur politesse et à leur aimable hospitalité.

Il y a quelques cerfs dans les bois et quelques fois on en lance un dans les montagnes, qui, après maints détours, finit enfin par se précipiter dans le lac, où les bateaux et les chiens le suivent et le forcent à débusquer des isles où il aborde.

Des compagnies nombreuses se rendent de toutes parts en Irlande, pour voir ce beau lieu, mais elles n’y séjournent que le temps nécéssaire pour voir le lac. On devrait tâcher de les fixer dans le pays par quelques amusemens, ou par des Eaux minérales ; ces dernieres surtout, en augmenteraient beaucoup la richesse et je ne crois pas que l’on put trouver d’endroits plus convenables pour rétablir une santé délabrée. Il y a une fontaine excéllente d’eau minérale dans le parc de Lord Kinmare : malheureusement, il n’a pas encore pris la fantaisie aux disciples d’Hipocrate, d’en vanter les bonnes qualités : cela viendra avec le temps. La ville est assez jolie, elle parait être nouvelle et est bâtie à-peu-près dans la forme d’un T.

Me promenant un matin d’assez bonne heure j’entendis des gémissemens épouvantables venir d’une maison. Conduit par un instinct naturel et par la curiosié, j’entrai et me trouvai dans une chambre au milieu d’une cinquantaine de femmes, qui criaient et pleuraient à chaudes larmes sur une bierre découverte, où l’on voyait la figure pâle d’un vieillard, mort depuis deux jours. Il y en avait surtout quatre, qui se lamentaient plus haut que les autres, tiraient leurs cheveux et embrassaient souvent le pauvre mort. Je remarquai qu’au-bout d’un quart d’heure, lorsqu’elles se trouverent fatiguées, elles passerent dans une chambre voisine, et furent remplacées par quatre autres, qui commençerent bientôt ellesmêmes à crier, à pleurer et à se déséspérer, jusqu’à ce qu’enfin les premieres s’étant remises et ayant avallé un grand verre de whisky, pour pouvoir crier et pleurer avec plus de courage, elles revinrent prendre leur place et les autres furent se reposer.

On appelle ces sortes d’assemblées wakes, et tout paysan qui meurt, est sur d’avoir jour et nuit jusqu’au moment de son enterrement, tous ses amis et ses connaissances dans sa chambre, criant, pleurant, chantant ses louanges en vers Irlandais impromptu et buvant à sa santé. C’est un usage assez couteux, mais dont le plus pauvre ne peut se dispenser avec décence ; c’était encore plus fort autrefois, car par les loix de Bréhon, un des rois Irlandais, la quantité de boisson et de viande était reglée suivant le rang de la personne morte, pour prévenir les excès et empêcher les familles de se ruiner, en tâchant de se surpasser les unes les autres. Ceci explique parfaitement la réponse de cette bonne femme qui venait de perdre son mari et à qui l’on reprochait de n’avoir pas envoyé chercher le Médecin. " Oh ! dit elle " j’ai crue que c’était déja beaucoup, pour une pauvre femme comme moi de faire les frais de son enterrement."

Dans le fait, je pense que la pauvre bonne femme avait bien raison ; le Médecin est pour le riche, une espèce de Moraliste qui l’engage à modérer ses passions et à réparer par la diette, les éxcès qui sont la cause de son mal ; mais pour le pauvre paysan qui n’a jamais fait d’excès dans sa vie et dont le meilleur reméde, serait peutêtre quelques alimens nourrissans, de quelle utilité pourraient lui être ses avis. S’il guérissait de son mal, il lui faudrait mourir de faim pour payer le médecin et s’il en mourait, sa femme aurait alors double dépence à faire.

Je fus témoin, d’une scêne assez originale quelques jours après ; entendant la cloche d’enterrement, je me rendis sur le passage, pour observer comment les choses se passeraient ; c’était une pauvre femme que l’on portait à sa derniere demeure : le cerceuil était comme à l’ordinaire, entouré d’un nombre prodigieux de femelles, qui pleuraient et chantaient leur ululu en chorus : les hommes les regardaient avec assez d’indifférence ; lorsque la funéraille fut arrivée à la tête du T, la dispute la plus singuliere s’éleva tout-à-coup, entre le mari et le frere de la défunte ; un des chemins conduisait à l’abbaye de Muccruss, où était la sépulture de la famille du mari et l’autre à Aghadoe où était celle du frere ; celui-ci prétendait faire marcher le convoi de son côté, et le mari du sien ; les amis de deux partis tiraient la pauvre morte chacun de leur côté, mais voyant qu’ils ne pouvaient venir à bout de l’arracher des mains de leurs adversaires : d’un accord commun, ils déposerent la bierre dans la rue et commencerent un combat vigoureux, pour déterminer à grand coups de bâtons, de quel côté on ferait marcher la pauvre défunte ; j’étais alors avec le ministre de la Paroisse, Mr. Herbert, qui en était aussi le juge de paix, il s’élançat avec courage au milieu de la bagarre, saisit au collet les deux principaux combattans, et après quelques explications, il décida que le mari avait le droit de faire de sa femme ce qu’il lui plaisait même après sa mort ; Il le laissa alors aller, sans lâcher le beau frere, et le convoi marcha du côté de Muccruss. Je remarquai, que la bataille, aussi bien que l’explication qui s’en suivit, ne put arrêter les hurlemens des femmes, qui continuerent à se battre le sein, s’arracher les cheveux et crier hullulu comme si de rien n’était. Lorsque je vis le juge de paix s’élancer au milieu de la foule, j’avoue que j’imaginai que les combattans allaient le rosser d’importance ; comme étranger, n’ayant rien à faire là dedans, je montai sur un petit mur pour juger des coups plus à l’aise ; je fus bientôt désabusé : les paysans porterent le plus grand respect au magistrat et se soumirent très promptement à sa décision. C’était sans doute beaucoup mieux, et le magistrat avait fait son devoir, mais il me paraissait si drôle, de voir les gens se bâttre pour une femme morte, que je ne pus m’empêcher de regretter de voir l’affaire terminée de la sorte.

Je fus un jour sur le sommet de Mangerton, d’où l’on decouvre une très grand étendue de pays, quoiqu’il s’en faille beaucoup que cela approche de tous les royaumes de la terre ; la vue s’égare sur des montagnes arides, couvertes de petits lacs : celui de Killarney semble une jolie piece d’eau, au milieu de la quelle se replie en serpentant, la presqu’ile de Muccruss. Il y a un petit lac rond presque au sommet, qu’on appelle the devil’s punch bowl, où je bus à la santé du patron du lieu et à celle de ses enfans, c’est-à-dire, de la plus grande partie du genre humain, les jolies filles particulierement.

Comme cette ville est assez fréquentée en été, il y accourt des mendians de toutes parts : ils bâtissent de misérables huttes le long du chemin et importunent les passans : j’ai souvent pensé, que l’on pourrait aisément prévenir cette incommodité en établissant une petite maison d’industrie, où l’on put forcer les Mendians à travailler.

Il ne serait pas très difficile, de joindre le lac avec la mer par un canal, que l’on pourrait conduire dans la baye de Kinmare, ou en creusant le lit de la riviere dans celle de Dingle. Si l’on pouvait le faire aller à celle de Kinmare, cela vaudrait infiniment mieux ; elle est plus sûre et beaucoup plus profonde que celle de Dingle qui est sablonneuse ; d’un côté comme de l’autre, on n’aurait que sept à huit milles à creuser et cela donnerait beaucoup d’importance à la ville et au pays du voisinage, en y jettant quelque commerce.

Je m’accostai sur le chemin de Tralee, d’un homme qui me montra trois vieux chateaux, qui avaient appartenus à trois freres, qui étaient les maitres du pays et qui en avaient été chassés par les Anglais ; Je lui demandai pourquoi on les en avait chassé, " c’est dit-il, " qu’ils n’étaient pas les plus forts ! " Voila ce qu’on appelle un argument ad hominem.

Tralee est une assez jolie petite ville, et qui ne manque pas de commerce ; ses côtes, jusqu’au de là de Limerick, étaient autrefois la résidence principale des Danois qui ont laisse presqu’à tout pas, de ces forts ronds que les habitans appellent RathLiss : il y en a quatre, à deux cents pas l’un de l’autre, près l’embouchure de la riviere dans la baye de Tralee. Cette ville est assez fréquentée en été, par les baigneurs et les gens qui viennent boire les eaux minéralles à un mille où deux. Je me rendis de là à Ardfert, ou je fus me présenter chez le Doyen Mr. Grave ; j’en reçus comme à l’ordinaire, cette hospitalité charmante, qui me faisait oublier les fatigues de ma longue promenade. Ardfert était un Evêché autrefois, il est à présent uni à celui de Limerick ; il y avait autrefois un grand nombre d’établissemens eclesiastiques : les ruines de la vieille Cathédrale, sont ce qu’il y a de plus remarquables, quoique pas grand chose ; l’air y est, dit-on, fort sain : cela a engagé un chirurgien renommé du pays, à y choisir sa sépulture ; il est encore vivant et son épitaphe est sur sa tombe, comme s’il était déjà mort.

Il y avait autrefois dans le cimetierre de cette Cathedrale, une tour ronde très élevée et sans plus d’apparence de ruine qu’aucune autre, elle s’ecrasa sur elle-même, pour ainsi dire, il y a douze ou quinze ans ; Je dis s’écraser, parce qu’on devrait s’attendre qu’un bâtiment pareil devrait naturéllement tomber de côté: mais au contraire, les pierres tomberent dans l’intérieur et formerent une grosse masse sur l’endroit même où la tour était avant.

Je fus voir près d’Ardfert, les ruines vénérables d’une Abbaye de Cordeliers, où passant sur les débris épars, je fus admis dans la présence des deux femmes les plus aimables et les plus jolies de l’Irlande, Lady Glandore et Mrs. Woodcock, qui avaient résolu de faire au monde la malice de s’en éloigner pour plus d’un an ; je ne sais si c’est le bon éxemple qui me séduisit dans ce moment, mais j’avoue que je n’eus de ma vie, si grand désir de me faire aussi Hermite.

Il y a à quelque distance, une de ces saintes fontaines, autour des quelles les habitans vont faire leur dévotion ; celle-cy est tres fameuse et ils s’y rendent loin. Ils prétendent qu’elle guérit de tous les maux ; leur dévotion consiste à en faire le tour nuds pieds sept à huit fois, en récitant des prieres, à s’agenouiller chaque fois devant une pierre noire, qui semble avoir été une pierre de tombe et à frotter sa main sur trois têtes qui y sont gravées : elles sont presqu’usées, à force d’avoir été frottées et baisées. Ils passent ensuite la main qui a touché la pierre, sur la partie du corps qui leur fait mal, boivent un grand verre d’eau et se lavent les pieds dans le courant : on plonge aussi les enfants jusqu’a sept fois dans l’eau froide : j’ai vu des gens assez bien mis, faire ces cérémonies comme les autres : j’y ai vu même une jeune personne tres jolie, baiser de toute son ame ces villaines têtes noires ; je ne pus m’empêcher de penser que j’aurais, j’imagine, été un beaucoup meilleur médecin, si elle eut voulu me faire la révérence.

Cette fontaine est tres renommée dans le pays, et lorsque les protestants mêmes, qui sont fort rares par ici, ont fait en vain tous les remèdes, les bonnes femmes les engagent à essayer la fontaine : ils y viennent et sont les mêmes simagrées que les autres. La plupart des paysans cependant, y viennent plutôt poussés par des motifs d’insouciance où par l’espoir d’y trouver leurs amis, que par dévotion ; il y en avait un que j’avais vu ailleurs ; je m’informai de lui, à quoi l’eau de la fontaine était bonne ? il me répondit, " qu’il n’en savait rien," et comme alors je lui demandai, pourquoi il avait fait la performance ? " pour faire comme les autres, dit il, and to see the women." C’est en effet à ces fontaines que grand nombre de mariage s’arrangent. C’est en vain que le prêtre de la paroisse a dans bien des endroits déffendu d’y venir ; le peuple suivait cette coutume longtemps avant l’établissement du christianisme et ne veut pas s’en défaire.

Dans le fait, il n’est rien de plus innocent, que de se promener autour d’une fontaine en récitant des oremus et de boire ensuite un verre d’eau ; je suis même convaincs, que cela peut être tres utille à la santé des pauvres femmes, en les forçant à faire quelque éxercice et à se nettoyerv: si on pouvait même les engager à ne s’en pas tenir aux jambes, cela serait encore mieux. Mais pour cela, il faudrait qu’il y eût des fontaines où les femmes et les hommes fussent admis séparément et alors elles deviendraient bientôt négligées. La seule chose donc, que puisse faire le prêtre, c’est de mettre de l’ordre dans ces assemblées et d’empêcher par ses exhortations, qu’il s’y passe rien d’indécent ; c’est à quoi celui de cette paroisse a parfaitement réussi. Les bonnes gens y viennent le samedy matin et leurs dévotions sont finies vèrs les deux heures : alors le cantien calle, s’aproche de la bonnie lassie et la reconduit chez sa bonne femme de mere cracking, tout le long du chemin.

Tout le monde à-peu-près, est Catholique dans cette partie : ils s’accommodent assez bien entre eux, le peuple va à la messe et le ministre prêche et édifie sa famille, sans que ni les uns ni les autres, paraissent s’inquiéter de quelle religion ils sont le reste de la semaine, à moins que ce ne soit pour payer ou recevoir les dixmes. Je fus le dimanche a la chapelle Catholique. Les femmes sont toujours séparées des hommes à l’Eglise : il semblerait que ce soit pour les empêcher d’avoir des distractions. Le prêtre tint au milieu de l’office un long discours en Irlandais, dont il traduisit ensuite la principale partie en Anglais : il envoyait tout droit à tous les diables (quoiqu’en termes couverts) tous ceux qui pourraient avoir l’infamie de ne pas lui payer ses droits de pasteur.

Les prêtres ont le plus grand pouvoir sur leurs gens : ils sont en quelque façons les grands juges du pays et reglent toutes les affaires, qui ont rapport aux mœurs et à l’honnêté avec une précision singuliere : ils excomunient un paysan et l’obligent à sortir de la paroisse: il faut bien prendre garde de leur déplaire et surtout leur payer bien éxactement leurs petits droits. Le gouvernement savait parfaitement que les pretres avaient leurs gens dans la main et cependant il s’en était fait des ennemis en les traitant mal. Ils conduisent les paysans et en font ce qu’ils veulent ? Eh bien gagnez les à vous, et vous aurez tout le peuple. Je suis bien convaincu qu’une douzaine de bénéfices en faveur des prêtres Catholiques à la disposition du viceroi, les rendrait bientôt tout aussi souples, aussi courtois et aussi attentifs à plaire, que leurs très chers freres en Dieu, les ministres et les Evêques de l’Eglise protestante.

Les Eglises sont toutes placées de l’Est, à l’Ouest ; lorsque le prêtre est à l’autel, il regarde toujours l’Est. Il est fort singulier, que ceci soit un usage général par toute l’Europe, même pour les Eglises Lutheriennes et qu’il n’y ait peutêtre pas une personne sur mille, qui en ait entendu parler. Je me rappelle parfaitement bien qu’en France, toutes les anciennes Eglises sont bâties de cette maniere, et je ne l’avais jamais remarqué : il est vrai que les nouvelles étaient souvent placées indifferemment, mais cependant encore, dans le grand nombre, la porte est à l’Ouest et l’Autel à l’Est.

C’est une coutume introduite dans le monde, longtemps avant l’établissement du Christianisme et qui est suivie encore à présent, par presque tous les peuples de la terre. On donne pour raison que la religion Chrétienne a d’abord pris naissance à l’est de l’Europe, et que c’est une marque de respect pour les lieux où s’était opéré ses premiers mysteres. En ce cas les Chrétiens qui se trouvent en Perse, doivent donc regarder l’Ouest. Je croîs qu’on a bien pu se servir de cette raison pour sanctifier la coutume, comme les Mahométans qui regardent aussi l’Est, par respect pour la ville de Mahomet (la Mecque.) Quoique je ne fois pas en état d’en donner la raison je ne pense pas, que ce soit là la véritable. Je croirais plutôt, que ce serait un hommage universel que les humains rendent au soleil levant, comme le symbòle de la divinité.

Le voisinage de la baye platte et sablonneuse de Ballyheigh attire quelques personnes à Ardfert pour y prendre des bains de Mer ; on voit au milieu un rocher nud, qui ne produit pas même de la mousse et sur lequel cependant, un avanturier de ce pays, établit un douaire de deux mille livres sterlings par an, à prendre aprés sa mort par une femme riche qu’il épousait. Suivant le long de la côte et traversant une langue de terre assez peu fréquentée, mais où par le moyen de go whil an slee ac on se tirait d’affaire, j’arrivai enfin prés de Kerry Head à l’embouchure du Shannon.

Cette riviere est la plus considérable d’Irlande : les habitans ont pour elle, une vénération singuliere dont elle semble digne : on n’est jamais réputé bien Irlandais, qu’apres y avoir été plongé, et comme j’ai fort à cœur d’être toujours du pays dans lequel je me trouve, ce fut ma premiere opération. Elle a sept à huit milles de large à son embouchure. Les côtes sont bordées de rochers élevés et de caves profondes, dans lesquelles les vagues viennent se briser avec une fureur étonnante. On voit à quelque distance sur un rocher presqu’entièrement isolé, des restes de fortifications et même dans l’intérieur, les traces d’une petite ville ; on distingue les rues et les fondations des maisons : par leur formes étroites elles ne semblent pas avoir été plus larges que les cabanes ordinaires, quoique l’enceinte fortifiée, soit très considérable.

Suivant la côte, je passai le Cushin qui se jette dans le Shannon ; il prend sa source au pied d’un tertre, de l’autre côté duquel la Black Water coule et se jette dans le canal St. George à Youghall. Il n’y a point de pays au monde aussi bien situé pour le commerce et il n’y en a point non plus, où, avec un peu d’industrie, on put rendre les communications de l’intérieur plus aisées.

Lorsque le Canal Royal sera fini et que l’on aura ainsi joint le Liffey avec le Shannon, je crois que ce ferait un objet de grande utilité publique, de s’occupper de creuser le lit de ces deux rivieres, le Cushin et la Black Water, et de les faire se réunir par des canaux. On pourrait aisément après cela, trouver le moyen de joindre la Black Water avec la Suire et même avec la Lee : l’Irlande aurait alors une navigation intérieure et circulaire de plus de cinq cents milles, qui passerait par les quatres villes principales du sud, Dublin, Limerick, Cork et Waterford : on pourrait même y joindre Drogheda, puisqu’on peut rendre la Boyne navigable pour les bateaux, jusqu’au Canal Royal.

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