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Promenade dans la Grande Bretagne - 2e/Londres

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LONDRES.


Notre traversée fut des plus heureuses et lorsque nous aperçumes les côtes de la Grande Bretagne, ce fut une joie universelle ; chacun se félicitait d’arriver sur une terre protectrice, où comme royalistes nous serions reçus avec plaisir, et comme malheureux avec compassion. Ce fut dans ces bonnes idées que nous remontames la Tamise, où bientôt nous fumes accueillis par une barque armée de commis de la douane. Deux ou trois d’entre eux, vinrent à bord, et leur première exclamation en nous apercevant fut, Again ! D—n the French ! [1] Ce que ne comprenant pas, nous prîmes presque pour un compliment.

C’était un samedi, 29 Décembre, que nous arrivames sur les trois heures de l’après-midi près la tour de Londres : nous aurions bien désiré débarquer sur-le-champ, mais on ne voulut pas permettre que nous emportassions nos effets, que les commis, dirent n’avoir pas le temps de visiter. Le lendemain dimanche on ne visite point, non plus que le jour de l’an ; ainsi il nous fallut bien prendre le parti de débarquer et de les laisser derrière nous.

Quand je revins le mardi, je trouvai la plupart de mes compagnons de voyage, encore sur le vaisseau, et je vis qu’on s’apprêtait à porter nos effets à la douane. Nous les suivimes dans un bateau ; nous étions huit à neuf, dont quatre ou cinq, avec des chapeaux à trois cornes et des manteaux uniformes, ce qui devait en effet paraître extraordinaire à Londres où personne n’en porte : aussi la détestation du bas peuple Anglais pour tout ce qui a l’air étranger, ne nous laissa pas aller tranquillement : en passant le long des vaisseaux charbonniers, nous fumes accompagnés toute la route de God d—n the French dogs[2], et qui pis est, de pierres et de pièces de charbon. La populace sur le rivage voyant cela, se mêla de la partie, et passant près d’eux, ils nous accablèrent d’injures et nous jettèrent des pierres : en arrivant à la douane, les commis tâtèrent nos poches, pour savoir, disaient-ils en douceur, s’il n’y avait point de contrebande, ou d’armes cachées, puis ils nous dirent de revenir une autre fois ; je n’ai pu réussir à retirer mon paquet, qu’après quinze jours, et en payant.

À peine fumes-nous dans la rue, que de toutes parts nous n’entendimes que des God d—n, et de petits polissons ricanant à notre nez, disant avec impertinence, parlez-vous français, Monchieu. Lorsque j’eus quitté le quartier des matelots, je m’aperçus bien vîte que le peuple n’avait plus à un si haut degré la même impertinence. On se contentait de nous toiser des pieds à la tête et de rire, parce que les souliers étaient sales, que la barbe n’était point faite, les cheveux point peignés, qu’on avait des bottes étrangères, un manteau, ou toute autre chose, qui ne s’accommodait point à leur manière ; mais au moins on vous laissait passer et même il y a plusieurs exemples de gens de la première qualité, descendant de leur voiture, à la vue d’un émigré embarrassé et n’osant s’adresser à personne, lui demander en français où il voulait aller, et lui indiquer son chemin ; d’autres, (comme une personne que je rencontrai) les conduisant à une grande distance ; il y a cela de remarquable, que parmi les personnes du commun que l’on rencontrait dans les rues, il n’y en avait pas une qui en passant près d’un Français émigré n’exprimât le sentiment qui l’animait. S’il était royaliste, c’était une plainte en sa faveur, ou quelque chose de flatteur ; s’il était républicain, ou jacobin, c’était une impertinence. Après quelque temps je me suis trouvé si bien accoutumé à tout cela, que je n’y faisais pas la plus légère attention.

Les premiers jours de mon arrivée à Londres, furent employés à parcourir la ville, sans aucun but déterminé, le tout afin de connaître où j’étais. Le hasard dans ma course, m’offrit de superbes monumens. St. Paul est assurément un des plus beaux édifices de l’Europe ; son portail est de la plus grande noblesse, et même à mon avis, plus beau que celui de St. Pierre à Rome. Mais aussi quelle incroyable différence, tant pour la position, qui est étroite et mauvaise à Londres, que pour l’intérieur. Qui a vu le portail de St. Paul a tout vu ! C’est au premier pas que l’on fait dans l’église de Rome, que l’étonnement vous surprend, par la magnificence, la grandeur de l’édifice, la beauté des peintures en mosaïques, et les statues sans nombre. À Londres, le protestantisme a chassé toutes les décorations des églises, et le dedans de St. Paul n’est qu’une vaste carrière ; une telle nudité, contraste encore davantage avec la richesse des ornemens au dehors, et conduit naturellement à faire la réflexion ; que s’il est mal et contre la religion, d’avoir aucune figure, statue, tableau, ou autres décorations dans les églises, il ne doit pas être plus décent d’en charger les dehors.

Après St. Paul, Sommerset-house, ou l’Amirauté a le premier rang, mais comme l’autre, le bâtiment est mal placé, et on ne le voit qu’en y entrant ; les Anglais ont le malheur de ne pas trop bien placer leurs beaux monumens. En général tous ceux de Londres sont mal situés, et on ne les aperçoit que quand on est dessus.

Le palais du maire, dont le portail est bâti sur le modèle du Panthéon à Rome, ferait honneur même à cette célèbre ville, mais il n’est pas situé d’une façon propre à le faire valoir ; on ne le voit que de côté, et quoique la perspective de ses colonnes, qui s’avancent sur l’alignement de la rue, produise de loin un effet charmant, cependant le bâtiment paraîtrait bien davantage s’il était situé au fond d’une grande place. Il serait très-possible, d’en faire une vis-à-vis, sur laquelle pourrait se trouver en outre, la banque, la bourse et la poste aux lettres, les trois endroits les plus fréquentés de Londres et séparés par de vilaines ruelles, (surtout celle de la poste) très-incommodes au public.

La bourse, ou le Royal Exchange, quoique très-convenable n’a cependant rien de bien remarquable, excepté la statue pédestre de Charles II en marbre blanc, qui est sans contredit la meilleure de Londres, car toutes les places sont couvertes d’un grand nombre de mauvaises statues dorées, dont la quantité ne fait pas autant d’honneur aux Anglais, que ne le ferait un petit nombre de chefs-d’œuvres.

La ville manque absolument de quais, et la laideur des maisons bâties sur le bord de l’eau, paraît encore plus choquante, quand on les regarde du milieu des ponts superbes dont s’enorgueillit la Tamise. Si Londres avait un large quai, depuis la Tour jusqu’à Westminster, je crois que Paris ne pourrait plus lui être comparé[3].

Dans ma course, je vins au pied du monument. C’est une haute colonne qui fut érigée en mémoire du fameux incendie de Londres. Après avoir admiré la folie des longues inscriptions, qui en défigurent la base, je montai au sommet ; la vue domine la grande ville de Londres, mais on n’en peut guères distinguer que les cheminées, d’où il sort une fumée noire, qui forme un nuage épais au-dessus de la ville.

La fameuse Tour de Londres est un vieux château sur le bord de l’eau, dans le genre de tous ceux qu’on trouve près des anciennes villes ; c’est là, où sont conservées les archives de l’état, où se trouvent les magasins, les arsenaux, comme aussi les bêtes féroces qu’on y montre, en temps de paix ; mais alors le gouvernement craignant quelques mouvemens populaires, la mettait à l’abri d’un coup de main et l’entrée en était interdite au public.

La ville est gardée la nuit par de gros butors, qu’ils appellent Watchmen, (gens de garde) armés d’un bâton et d’une lanterne, qui s’en vont criant dans les rues, past ten o’clock, (dix heures passées) sur un ton langoureux et plaintif, qui les fait connaître sans les voir.

Les badauds de Paris ne sont pas plus renommés en France, que les Cockneys de Londres ne le sont en Angleterre. On appelle proprement ainsi tous ceux qui peuvent entendre de chez eux le son de la cloche de l’Arc (Bow bell), et comme tous ceux qui demeurent dans cette partie sont très-occupés de leurs affaires dans la cité, dont plusieurs ne sont jamais sortis, ils sont assez ignorans sur toute autre chose, et l’on pourrait vraiment écrire avec tout autant de raison, le voyage de Greenwich par terre et par mer, que celui de St. Cloud. Un d’eux qui sortait de Londres pour la première fois de sa vie, à l’âge de de 25 ans, fut tellement émerveillé des beautés de la nature, que dans un mouvement d’enthousiasme, il s’écria : Ah quel dommage que Londres n’ait pas été bâti dans la campagne ! Il n’est presque point de boutique de caricatures, où on n’en voie quatre ou cinq sur leur compte, toutes des plus originales.

Les faux shillings et les faux pences courent d’une manière indécente, je n’ai presque jamais changé une guinée sans en recevoir. Le marchand en boutique, trouve une certaine jouissance à se défaire de ceux qu’il a reçus, quoiqu’il soit communément très-défiant et n’en reçoive guères. Cependant il faut bien qu’ils lui viennent d’une manière quelconque.

Les différentes salles de spectacles sont toutes à Westminster et sont fort belles dans l’intérieur, quoique sans aucune décoration extérieure et que même l’entrée n’en soit pas commode. Le théâtre anglais est entièrement accommodé au goût de la nation, mais en général il déplaît fort à un étranger, et particulièrement à un Français accoutumé aux ouvrages réguliers des Racines et des Corneilles. Ce mélange inouï de bouffonnerie et de cruauté, paraît dégoûtant dans la même pièce ; ces longues processions dans les tragédies, aussi bien que le vide de la scène au milieu des actes, semblent être entièrement contre les règles ; ajoutez à cela leur terrible noirceur, les appareils d’échaffauds, de fossoyeurs creusant une fosse, et le nombre de tués, tout conspire à rebuter celui qui a été accoutumé à plus de régularité.

Quant à leur comédie, il semble qu’ils ayent peu d’idées du genre noble, dans cette espèce de drame, ce ne sont communément que des farces grossières, des propos assez peu séants, et des changemens perpétuels de décoration ; il y en a cependant, qui feraient honneur à tous les théâtres, mais ce ne sont pas celles que l’on accueille le mieux : des scènes décousues, de grosses plaisanteries, souvent sur les infirmités de la vieillesse et plus particulièrement sur leurs chers voisins les Français, beaucoup de mouvement dans les coulisses, en voilà assez pour faire crier à tout le monde[4], it is a delightful comedy ![5] Ce qui prouve cependant, que les Anglais ont sur cet article, le goût commun à toutes les nations, c’est que lorsque quelque passage régulier et exprimant des idées grandes et généreuses vient tout-à-coup à paraître, il est applaudi avec la chaleur de l’enthousiasme. Cette observation m’a induit à penser, que la marche irrégulière de leurs pièces de théâtre, est plutôt une affaire d’habitude que de goût : cela tient beaucoup à l’imitation servile de leur grand Shakespear dont on admire avec enthousiasme jusqu’aux défauts.

J’ai souvent pensé, que tout brillant que cet auteur est d’idées sublimes, l’obligation où il a été de sacrifier au goût de son siècle, jusqu’à mettre des puérilités et des fadaises dans la bouche de ses principaux personnages, a arrêté en Angleterre les progrès de l’art dramatique, par l’admiration aveugle que l’on a pour tout ce qui porte son nom. Il faudrait que la nature formât à présent un génie pareil au sien, qui osât ne pas suivre la marche incorrecte qu’il a tracée ; mais l’habitude est tellement enracinée, que je suis persuadé que ses pièces n’auraient pas de succès, du moins de son vivant, et il y a bien peu d’hommes capables de se résoudre à mourir de faim et à être négligés pendant leur vie, dans l’espoir frivole d’être couverts de gloire, cent ans après leur mort.

Au surplus, je me joins aux Anglais, dans le juste tribut d’admiration qu’ils rendent à Shakespear : j’ai lu plusieurs fois tous ses ouvrages : dans le commencement, l’habitude de la régularité de nos grands auteurs, ne me permettait pas de voir avec patience, dans la même pièce, l’héroïne naître en Sicile, être transportée à la nourrice et faire naufrage sur les côtes de Bohême, à deux cents lieues de la mer, y être élevée par un berger, y épouser le fils du roi et retourner en Sicile ; d’entendre dans la même tragédie, les plaisanteries grossières d’un savetier et le noble discours de Marc-Antoine au peuple Romain ; peu-à-peu, l’on se fait à tout cela et l’on oublie les fautes, pour ne plus voir que les beautés : on ne regarde plus ces pièces comme des comédies, ou des tragédies, suivant le sens que nous y donnons, mais comme une espèce d’histoire mise en dialogue, et l’on est bien aise, de voir l’effet que produit le même événement sur les différentes classes d’hommes, depuis le monarque, jusqu’au dernier de ses sujets. Ses pièces se ressentent aussi beaucoup du temps où il écrivait : on se rappelle, que les grands dans toutes les nations de l’Europe, avaient toujours près d’eux un homme privilégié, qu’on appelait le Fou, cet homme était vêtu d’une manière bizarre, et sous le prétexte de sa folie, avait le privilége de dire tout ce qui lui passait par la tête ; sans que qui ce fût, pût le trouver mauvais. Shakespear a introduit ce fou dans presque toutes ses pièces, et je n’imagine pas qu’il y ait un autre auteur qui ait rassemblé dans ses ouvrages un si grand nombre d’idées singulières et risibles. On peut être choqué, de voir jouer au Fou un rôle dans la tragédie, tant qu’on le voudra, mais s’il faut que je le dise, je l’aime autant que tous les autres personnages for what says[6] ; Quinapalus ! better a witty fool, than a foolish wit. C’est peut-être par cette raison que les comédies de Shakespear qui sont généralement peu connues chez l’étranger, me paraissent dans leur genre, bien préférables à ses tragédies ; cette remarque ne m’empêche pas de rendre justice à la beauté et au sublime de certains passages détachés, dont la force, l’élégance et la clarté, se font toujours sentir avec délice.

Une autre raison de l’enthousiasme des Anglais, c’est que Shakespear a su prendre ses compatriotes par leur faible, en leur prodiguant les complimens dont ils s’encensent eux-mêmes continuellement, en traitant les Français assez lestement, et en chatouillant l’oreille de son auditoire, des mots de Cressy, Poitiers et Azincourt. Il est sûr qu’il ne dit pas, que ces batailles étaient entre Français et Français, dont un des deux partis était commandé par le prince Anglais, avec quelques troupes de son pays, tandis que le grand nombre était Normand, Poitevin, Gascon, Mançeau, et de toutes les provinces qui appartenaient à l’Angleterre, mais je l’excuse fort à ce sujet : la seule chose pour laquelle je lui en veuille, c’est d’avoir maltraité notre pauvre Pucelle, et de l’avoir fait converser avec le diable ; cependant il a eu beau faire, ce qu’elle lui dit même, est noble et très-noble, elle lui offre de se donner à lui, en corps et en ame, pourvu qu’il sauve la France….. Le Diable paraît l’accepter.... car les Anglais la font prisonnière, la brûlent et sont bientôt chassés du continent.

Tous les écrivains anglais au surplus, s’appesantissent avec plaisir sur la première partie de cette histoire ; ils ne disent mot de la seconde ; encore bien moins que c’est par les glorieuses expéditions du prince Noir, que l’Angleterre a perdu la Normandie, la Guïenne, le Poitou, le Mayne, etc. etc. près de la moitié de la France, qui appartenait aux rois d’Angleterre par succession, depuis la conquête de ce royaume par le duc de Normandie.

Pope a dit en termes très-élégans :

We conquer’d France, but felt our captive charms [7].


Pauvre Pucelle ! Pauvre Pucelle ! comme ils ont traité vos appas.

Le gouvernement lui-même, donne l’exemple de ce petit point d’orgueil, ou est obligé de suivre l’impulsion de la nation. Les trois fleurs de lys se voient toujours dans l’écusson de la Grande Bretagne, et le roi ajoute à ses titres celui de roi de France, etc. ; on peut dire avec raison que cela a toujours été ainsi, depuis que les Anglais en ont été chassés[8].

Dans le fait, quoique quelques grains d’orgueil fassent toujours garder le titre ; combien s’ils étaient sages, les Anglais devraient s’applaudir de n’avoir pas conservé ce que des temps de trouble et de fureur, beaucoup plus que leurs armes et leurs droits, leur avaient assez injustement acquis, Supposant que le roi d’Angleterre, l’eût aussi réellement été de France, n’est-il pas certain que la première, fut bientôt devenue une province de la seconde et ainsi qu’elle n’eût jamais formé un corps respectable de nation et jouirait à présent du bénéfice de la révolution. C’est avec peine que j’ai dit, qu’il paraît évident qu’on a eu quelque idée, de jouer le même jeu dans ces derniers temps ; things may serve long, but not serve ever[9], la nature de ces derniers troubles était d’une autre espèce que ceux du temps de Charles VI, on avait à faire alors à un roi fou, à son fils qui n’était point aimé, à une nation dégoûtée, affaiblie, et souhaitant changer la dinastie de ses maîtres, aux chefs de qui par conséquent, il devait paraître désirable, de mettre la couronne sur la tête du plus puissant vassal, qui l’était beaucoup plus que son suzerain ; dernièrement, on s’est joué à une nation vingt fois plus puissante qu’elle ne l’était alors, qui ne veut point de maître, dont toute la force terrible, était unie dans les mains d’un gouvernement vigoureux, qui la guidait par l’enthousiasme et la terreur. Les deux résultats sont parfaitement naturels et simples : seulement dans le premier cas, il faut qu’elle ait été bien tourmentée par l’orgueil de ses vainqueurs, pour que le prince vaincu pût recouvrer son amour, qu’il fût lui-même un grand homme et qu’il sût profiter bien habilement des mauvaises dispositions de ses ennemis, pour parvenir, non-seulement à remonter sur son trône, mais même à saisir l’occasion pour les chasser outre-mer, et leur enlever tout ce qu’ils possédaient en souveraineté dans son royaume ; ce qui était infiniment plus considérable, que ce qui avait appartenu à son père ; quant à lui, il n’avait plus rien ; il se cachait, plutôt qu’il ne régnait, dans une ou deux petites provinces de l’intérieur.

Revenons à Londres et ne réveillons pas les vieilles querelles. — La justice est rendue publiquement en Angleterre et dans la forme la plus imposante. La seule chose qui répugne excessivement, c’est le pouvoir qu’a tout méchant homme, de faire arrêter pour dettes, qui il lui plaît, il n’est tenu qu’à jurer devant un juge de paix, qu’un tel lui doit certaine somme d’argent : après quoi la personne arrêtée, paye d’abord les frais de sa prison, qui sont assez chers, n’en sort que sur caution et commence le procès à ses frais ; puis quand il est près de la conclusion, son accusateur s’échappe, ou sinon c’est encore à ses frais, qu’elle réussit à le faire châtier. Les crimes sont poursuivis par l’accusateur, de sorte que pour qu’un homme puisse obtenir la punition de l’assassin de son père, il faut qu’il coure le risque de se ruiner.

On pourrait, avec raison, accuser la justice d’être un peu trop exécutive ; il y a souvent une douzaine de gens pendus tous à-la-fois avec une machine, dont je suis loin d’approuver l’invention, car comme elle détruit en grande partie, l’horreur du supplice, elle en doit aussi détruire l’effet et ainsi rendre les exécutions plus fréquentes. Il paraît cruel, de sacrifier inutilement la vie des hommes, pour des crimes souvent très-légers, et de punir du même supplice le scélérat qui a tué son semblable, et le misérable, que la faim a conduit au crime, et qui après toute une vie irréprochable, une fois s’est trouvé faible, et a volé quelques shellings.

Si la société a le droit d’ôter la vie à un homme, ce ne peut certainement être que dans la supposition, où la mort de l’individu produira un grand exemple, et sera d’une grande utilité. Eh ! même, n’a-t-on pas remarqué, que dans les pays où l’on a ôté la peine de mort, les crimes sont devenus moins communs qu’avant, et qui ne se persuadera pas aisément, que tel homme qui n’est point arrêté par la crainte de la potence, le serait peut-être, s’il savait que la suite de son crime dût faire de lui, un objet de ridicule, de haine et de mépris pour le reste de sa misérable vie, au milieu de ses compatriotes.

Le manque de précaution sur les grands chemins, rend les vols très-communs aux environs de Londres ; quoique souvent il y ait des gens tués en défendant leur argent, cela leur semble une chose toute simple, et la seule précaution que l’on prenne, c’est en commençant son voyage, de mettre à part la bourse du voleur : nécessité qui semble honteuse, mais qu’ils croient justifier en disant que ce serait mettre trop de pouvoir dans les mains du roi, que d’établir une maréchaussée, quoiqu’il soit difficile de concevoir pourquoi le roi serait plus puissant, ayant le commandement d’une maréchaussée que des autres troupes.

Il y a mille petites taxes, auxquelles un étranger est obligé de se soumettre, mais qui lui paraissent fort étranges. On ne saurait faire brûler son café chez soi, sans s’exposer à payer cinquante livres sterlings d’amende : si on achète une bagatelle de quelques sous, il faut prendre avec un petit bout de papier, que l’on fait payer deux ou trois. Dernièrement on a établi une belle taxe d’une guinée, pour tous ceux qui veulent porter de la poudre sur leurs têtes, à laquelle les étrangers mêmes sont soumis : je sais qu’il y a de bonnes raisons pour cela, mais si un Anglais eût été obligé de payer en France un louis d’or, pour avoir la liberté de mettre de la farine sur sa tête ! qu’eût-il dit..... et comment eût-il traité le gouvernement à son retour, et parlé de la Bastille, des lettres de cachet et de la taxe sur sa perruque ?

Le gouvernement tolère différentes petites farces grossières, que se permet la populace ; elle brûle toujours le pape en grande cérémonie.

Le 5 novembre, les garçons promènent dans une charrette, un homme de paille, représentant celui qui devait mettre le feu aux poudres et faire sauter le parlement ; un jeune homme en chemise à côté de lui, joue le rôle de confesseur, lui fait sentir un citron et semble l’exhorter à la mort. Après avoir fait pendant trois ou quatre jours cette farce burlesque, on rôtit le pauvre James Fox dans le marché, à la grande joie de la populace.

Tout est réduit en spéculation à Londres ! une vieille fille riche dont les parens jaloux éloignent les galans, trouve souvent un monsieur c. b. ou d. j. qui tout simplement l’annonce dans les papiers. Moyennant une récompense de mille livres sterlings, il lui fait faire connaissance avec un aventurier affamé qui l’épouse. On voit aussi quelquefois dans les papiers, Mr. A. B. désirerait avoir une place de cinq cents livres sterlings de rente : il en donnera mille, to any gentleman or lady[10], qui la lui feront obtenir...... on peut être assuré du plus profond secret.

On distingue les membres de la chambre des communes, au parlement, en députés des comtés et des bourgs. Plusieurs particuliers ont une douzaine, plus ou moins, de ces bourgs à leur nomination : ils les regardent comme une propriété dont ils peuvent disposer ; tantôt ils vendent le droit d’y nommer, tantôt ils les vendent eux-mêmes au plus offrant ; le prix ordinaire est entre trois et quatre mille livres sterlings : dans les mauvaises années il ne monte guères qu’à deux et même moins.

Les représentans de ces bourgs, sont obligés de voter suivant l’opinion de la personne qui les a nommés. S’ils se trouvaient, par hasard, en avoir une différente, par un point d’honneur bien singulier, ils ne pourraient l’exprimer en aucune manière et seraient réputés déshonorés, si après l’avoir fait, ils ne rendaient pas sur-le-champ leurs places à celui de qui ils la tiennent, qui cependant ne serait pas tenu d’en rendre le prix.

Les députés des comtés sont élus par les Freeholders ou électeurs, qui sont en Angleterre et en Irlande, mais pas en Écosse, tous ceux qui payent une imposition annuelle de plus de deux guinées ; il arrive souvent qu’un homme riche s’acquiert un grand nombre de voix, en divisant parmi ses créatures le montant des impositions qu’il paye, en freehold, ou droit d’élection, par le payement de la taxe ; mais c’est éluder la loi.

Les prétendans sont communément des gens riches dans le comté, qui veulent y avoir plus d’influence. Ceux des bourgs n’ont à parler qu’à un seul homme, mais ceux des comtés sont obligés de courtiser tout le monde et de tâcher de séduire tous les électeurs. Ceux-ci sont généralement très-justes dans leurs élections, et celui qui leur donne le plus d’argent, de dîners et de fêtes est sûr de l’emporter sur ses adversaires, mais ce n’est pas une petite affaire comme l’autre ; j’ai connu des gens qui avaient dépensé pour se faire élire jusqu’à soixante mille livres sterlings, et quelquefois même, sans pouvoir y réussir ; l’instant des élections est vraiment un moment de triomphe pour toutes les classes subalternes de la société ; aussi je ne suis point surpris, que l’on demande à si hauts cris la réforme du parlement, c’est-à-dire que les représentans des bourgs soient élus comme ceux des comtés, car alors ils auraient plus d’acheteurs, plus de dîners et plus de courbettes. C’est un grand abus de vendre les charges, dit Marcelline. Oui, sans doute répond Bride-Oison, on-on fe-ferait-rait bien mieux-eux, de nous les-les don-donner pour-pour ri-rien.

Toutes les classes portent l’orgueil de leur liberté[11] of true born Englishmen, à un point souvent fatiguant, qui cependant peut quelquefois produire de bons effets en ajoutant à leur énergie : comment se fait-il donc que ces fiers personnages ayent à leur service des êtres assez avilis pour qu’ils ne soient pas révoltés à la proposition que bien des jeunes gens leur font, en les prenant à leur service. Sir, can you bear to be d—d ?[12] Les domestiques sont en général tenus dans une dépendance, que n’auraient jamais soufferte, les gens de la même classe en France ; j’ai remarqué à Londres, que le très-petit nombre de gens du pays qui avaient servi des émigrés, ne voulaient plus servir les Anglais, quoique leurs gages fussent plus médiocres.

Les idées que les Anglais se sont accoutumés à se faire de tous les peuples et sur-tout des Français, sont vraiment originales ; on ne parle d’eux, que comme de misérables mirmidons qui végètent avec peine sur un sol ingrat : ils ont toujours à la bouche, la Bastille, les lettres de Cachet, le despotisme, etc. etc. Il semblerait qu’on ne pût respirer l’air en France, avant la révolution. Smollet peint les Français dans son voyage, comme une race de singes avec de longues queues, mourans de faim et de misère, impertinens, frivoles et esclaves au dernier degré ; cependant si un étranger s’avisait de faire en Angleterre la moitié des impertinences que Smollet rapporte avoir faites en France, la populace aurait bientôt brisé sa voiture et traîné dans la boue his conceited person[13].

Qu’un hyppocondriaque, pour soulager sa bile se plaise à faire une caricature ridicule d’une nation souvent ennemie de la sienne, passe, c’est tout simple ; mais que l’on répète soigneusement les fadaises qui lui sont échappées dans les livres élémentaires et de géographie ; voilà ce que sans crainte, on peut qualifier de sottise et de stupidité sans pareilles. Eh bien ! qu’on ouvre tous les livres de géographie imprimés en Angleterre, je mets en fait qu’il n’en n’est peut-être pas un seul où ces puérilités ne se trouvent ; j’en ai vu un imprimé en 1798, où la tirade Bedlamite[14] de Smollet sur les bottes fortes, la longue queue, les grenouilles, la soupe maigre, la Bastille et les moines se trouvait toute entière.

Il est vraiment singulier et digne de remarque comment ces idées burlesques en elles-mêmes, induisent les Anglais à se croire d’une race supérieure aux autres hommes, que la providence n’a répandus sur la terre, qu’afin de leur procurer de la gloire et de l’agrément. En France au contraire, je n’ai jamais entendu parler avec mépris, de la manière dont les Anglais vivent chez eux : je ne les ai jamais vu représenter sur les théâtres, d’une manière très-ridicule : on leur donne presque toujours un caractère brusque, brutal peut-être, mais noble et généreux ; cela ne viendrait-il pas de ce que l’Angleterre n’ayant point d’autre ennemi que la France, elle a toujours son attention de ce côté ; la France au contraire, entourée de nations puissantes et nombreuses, ne voit l’Angleterre que comme l’une d’elles, et aurait trop à faire, s’il lui fallait haïr tous ses voisins.

Les gens du commun, ont la haine la plus originale contre les Français ; ils auraient, je pense beaucoup de peine à en donner d’autres raisons, que ce matelot anglais, à qui quelqu’un qui l’entendait exprimer la rage la plus violente et souhaiter que tous les Français fussent à tous les diables, demanda quelle raison pouvait l’animer si fort contre eux. Le true British Tar[15], fut un peu embarrassé de la question, mais enfin se remettant, why, dit-il, it is because they wear wooden shoes, and eat soup-meagre, and frogs[16]. Voilà, sur ma parole, une raison excellente pour couper la gorge aux gens.

À les entendre, leurs voisins sont une espèce minutieuse et frivole, dont ils méprisent souverainement les vices et les défauts, qu’ils sont loin de partager ; cependant gardez-vous bien, d’avoir quelque chose qui ne soit pas dans leur costume, et n’oubliez pas de faire votre barbe, faites-la plutôt trois fois par jour, que votre cravatte n’ait pas un pli, que vos bas soient bien tirés, (prenez garde sur-tout, de n’en point avoir de gris) ayez grande attention à vos toilettes, car il vous en faut faire plus d’une : si vous négligiez ces objets importans, eussiez-vous autant d’esprit que défunt Cicéron, vous pouvez compter qu’on vous traitera comme un sot.

Je fus un jour dans un des clubs qui sont si nombreux à Londres : après avoir réglé le destin de l’Europe, un des orateurs élevant la voix plus haut qu’à l’ordinaire, s’écria : « Ce Clairfait est vraiment un maître homme, il vient de sauver l’Allemagne par la prise du Rhin, » et se tournant de mon côté avec un air d’importance, « Vous avez sans doute été dans ce pays-là, dit-il, ce doit être une place terriblement fortifiée ? » Oui, certainement, lui répondis-je, c’est une grande place d’eau. Alors quelqu’un, après avoir fait un grand éclat de rire, prenant un air sage : « Je vous prie, me dit-il, quel était le nom de l’amiral français dans cette occasion. » Lorsque j’eus fait connaître que le Rhin n’était pas beaucoup plus large que la Tamise à Chelsea, ils s’étonnèrent fort qu’on en eût tant parlé, car dirent-ils, avec beaucoup de sagacité, il n’est rien de si aisé que de passer la rivière dans un bateau.

Comme je ne prétends pas charger de bévues pareilles, les seuls habitans de Londres, voici un petit conte qui renvoie la balle à nos gens.


Quelques honnêtes gens en un lieu rassemblés,
Parlaient, sans disputer, du paysan, des blés,
Des états généraux, du tiers, de la noblesse,
Des différens impôts, des censeurs, de la presse,
Des voleurs, des archers, enfin de ce fatras
Que le monde discute et n’entend presque pas ;
Quand par transition, chose en tout temps commune,
Ils vinrent à parler, du soleil, de la lune,
Et de tout l’univers. Sur ce vaste sujet
Chacun à sa façon en son coin raisonnait ;
Car par-tout et de tout, le faible humain raisonne
Ou plutôt déraisonne, et depuis la Sorbonne
Jusques..... aux Porcherons, il n’est certes personne
Qui ne veuille employer la noble faculté,
D’Ergo, que lui donna la céleste bonté.
Deo gratias, c’est clair ! Or, dans l’aréopage
Susdit, il se trouva certain homme à l’air sage,
Au maintien suffisant, qui d’un ton mielleux,
Donnant son avis, dit, quand je vois dans les cieux
Rouler ces deux grands corps, (quoique tout soit au mieux),
Je pense que la lune est bien plus nécessaire,
Car le soleil enfin paraît quand le jour luit,
Ce qui semble inutile, et la lune au contraire
__________Ne paraît que pendant la nuit.


Tous les gens de métier et artisans, en Angleterre, mais sur-tout à Londres, ont le bon esprit de ne s’occuper que d’une chose à-la-fois, qu’ils font, il est vrai dans la plus grande perfection, mais ils n’ont pas la moindre idée de ce qui l’approche le plus. Demandez à un homme qui passe sa vie à faire des têtes d’épingles, de vous en faire la pointe : il vous dira, qu’il est le premier homme du royaume pour faire des têtes d’épingles, mais qu’il n’entend rien à la pointe, et qu’il faut s’adresser à un tel ; tous les autres métiers sont à-peu-près sur le même plan, et c’est par cette raison qu’ils réussissent. Ceci devrait bien servir de leçon aux ridicules factotum que l’on rencontre souvent dans les autres pays de l’Europe, et qui ne réussissent à rien.

Les Anglais attachent une importance extrême à avoir de beaux cercueils d’un bois rare, couverts de drap et de plaques d’argent, avec un bel enterrement, c’est-à-dire quelques carrosses drapés, suivant le convoi. Lorsque quelqu’un meurt sans avoir le moyen d’en faire les frais, il arrive souvent que ses connaissances se quotisent pour lui faire avoir un enterrement convenable. Ils gardent les corps dix ou douze jours dans leur maison : on les habille et on les nettoie tous les jours, on leur fait des visites de cérémonie, les parens engagent les voisins, à venir rendre leur devoir au corps mort ; le jour de l’enterrement on prend le thé, avant et après dans sa chambre, puis…… on n’y pense plus.

Il n’y a point de pays dans l’univers, où il y ait une telle foule de papiers-nouvelles et où ils soient si impudemment menteurs ; ils sont divisés comme le parlement, en oppositionnistes et en ministériels, c’est-à-dire qu’ils sont payés par un des deux partis. On m’a parlé d’un rédacteur qui dirigeait deux papiers, dont l’un était pour le ministère et l’autre pour l’opposition ; voilà ce qui s’appelle être adroit : cet homme sera toujours sur ses pieds quelque chose qui arrive. Le gros de la nation, en général, ne lit guères que ces papiers et y puise le peu d’information qu’ils peuvent donner ; avec un peu d’attention, dans les meilleures compagnies, lorsque la conversation prend un tour sérieux, on est tout étonné de n’y trouver guères que l’esprit des journaux, même pour des choses qui n’ont aucun rapport à la politique : les seuls livres au fait, qui peuvent prétendre à quelque succès, sont d’insipides romans bien soporifiques, où l’auteur fait venir des (ghosts) revenans, le clair de la lune, des voleurs, de faux monnayeurs, de vieilles armures, the warlike prince Edward[17], le duc de Bedfort et Charles le Dauphin, se prétendant roi de France, car c’est toujours là le grand sujet.

Les gens instruits, se trouvent plus communément parmi l’espèce qu’on désigne à Londres, sous le nom de half starved Scotch rats[18], qui tout en laissant à maître Jaques Roastbeef, la liberté de se moquer d’eux, réussissent presque toujours à prendre tout ce qu’il y a de bon et sont les derniers à rire ; je ne me rappelle pas d’avoir vu un seul Écossais, ne pas se tirer d’affaire à la longue, et souvent d’un pauvre diable sans souliers au bout de vingt à trente ans devenir un des habitans les plus riches et les plus respectables du pays[19].

Je fus un jour visiter le palais qui sert d’hôpital aux matelots à Greenwich. Je n’ai jamais rien vu de si magnifique dans ce genre, et ce qui semble préférable encore, c’est qu’il est tenu avec la plus grande netteté, et que les pauvres diables, qui y sont entretenus, y semblent aussi heureux qu’on puisse l’être dans un pareil établissement, avec quelques membres de moins. La chapelle sur-tout mérite l’attention ; on ne sait en entrant ce qu’on doit admirer le plus, de l’élégance, de la netteté, ou de la beauté de l’architecture. Peut-être toutes ces choses, sont-elles inutiles au bonheur des individus qui vivent dans cette retraite, mais elles font honneur à la nation qui la donne.

Un autre jour, je fus aussi visiter Chelsea, l’hôpital militaire pour les troupes de terre. Mais quoique très-bien tenu, et d’une grande apparence, il s’en faut beaucoup qu’il approche de celui des matelots. En effet l’attention principale du gouvernement semble tournée du côté de la marine.

Les promenades de Londres ne sont pas nombreuses, mais elles sont vastes, et bien aërées. Le Parc de St. James est plus au centre : à dire le vrai, ce n’est pas autre chose qu’un grand enclos, avec quelques vieux arbres, qui forment une allée circulaire, au milieu de laquelle il y a une pièce d’eau, et une prairie, où sont quelques chevaux et autres bestiaux appartenans au roi, à ce qu’on m’a dit. C’est sur les côtés de ce parc qu’est bâti le palais de St. James : la reine en a un plus petit au bout, mais il paraît de meilleur goût.

On distribue du lait sortant du pis de la vache, dans le parc de St. James ; on le trait verre par verre, pour ceux qui en demandent, et ces messieurs qui sont si recherchés sur la propreté, le boivent avec délices, poils, crasse et crotte, sans être passé. On dit que ces vaches appartiennent à la reine et que le lait se vend à son compte ; quant à moi, je n’en crois rien.

C’est à Hyde Park que le beau monde se promène en voiture, à cheval, et à pied ; chacune de ces trois différentes manières ont leurs allées particulières, pour éviter la confusion qui n’est déjà que trop grande. Cependant la famille royale, et un petit nombre de favoris, qui payent m’a-t-on dit, fort cher pour cette distinction, ont le privilège d’aller en carrosse dans l’allée des chevaux. N’est-il pas singulier, d’entendre souvent les mêmes personnes qui attachent tant d’importance à ces puérilités, reprocher la frivolité aux Français et l’orgueil aux Allemands.

Quant aux piétons, ils sont pressés, coudoyés sur une grande promenade de près d’un mille de long, sur douze pieds de large, qui conduit au superbe parc de Kinsington, où le beau monde se promène le dimanche durant le printemps et l’été[20].

Ce parc est au printemps un très-beau lieu. On ne doit pas s’attendre à y trouver les colifichets qui enlaidissent les jardins modernes ; tout y semble tenu dans le plus grand ordre, et cependant tout y est simple et naturel.

Le palais gothique de Westminster contient les différentes chambres du parlement, qui n’ont rien de remarquable et sont même assez vieilles et laides. Chacun des membres a le droit de donner un billet à un étranger, les dames n’y peuvent pas entrer ; il est connu qu’il y en a que la curiosité a poussées à mettre des culottes et une large perruque afin d’y être admises ; dans les séances ordinaires, il s’en faut beaucoup qu’il y ait rien qui puisse les dédommager de leur peine ; cette perpétuelle répétition de l’orateur (Speaker) all those who are of that opinion, says ayes ; all those who are against says no ; the ayes have it[21], devient bien vîte assez fastidieuse et finit par ennuyer passablement. Mais quand on a le bonheur d’assister à quelque vive discussion, sur un sujet important, entre les chefs des différens partis, oh ! alors on ne regrette pas les trois heures qu’il faut être là, avant que la séance commence.

Chaque membre du parlement avait le droit, avant cette dernière session, d’affranchir et de recevoir, franches de port, toutes les lettres qu’il lui convenait, dans l’intérieur de la Grande Bretagne. Ce droit était poussé à un tel excès, qu’il est connu, que des maisons de commerce à Londres, ont cru de leur intérêt d’avoir un bourg à leur disposition, afin de faire affranchir les lettres qu’elles écrivaient ou qu’elles recevaient.

On vient de remédier dernièrement à cet abus en défendant aux membres du parlement de recevoir ou d’envoyer plus de dix lettres par jour, ce qui fait encore un assez bon nombre.

Cet abus est d’autant plus intolérable que de cette manière, les classes mitoyennes et indigentes, sont les seules qui soient obligées de payer pour leurs lettres.

Un lord ou un homme riche regarde presque comme un affront d’être obligé de le faire : j’en ai vu, faire beaucoup de démarches pour l’éviter ; dans tous les cas, c’est un ennui et une contrainte sans égale pour les personnes qui ont le droit d’affranchir, car leurs amis et les connaissances les plus légères, les tourmentent pour affranchir leurs lettres : la politesse les empêche souvent de le refuser, quoique plusieurs parmi eux préféreraient payer le port, à la fatigue d’écrire une adresse entière, apostillée de leurs noms.

On voit aussi dans le palais de Westminster la caverne de la justice : il y a quatre ou cinq différentes salles pour plaider : il est vraiment singulier comment les avocats saisissent promptement le sujet qu’ils ont à traiter. Il arrive souvent qu’un procureur leur parle d’une affaire pour la première fois, quelques instans avant de la plaider, et ils parlent assez bien.

La vieille église de Westminster, offre un beau monument gothique, et l’usage auquel il est consacré le rend encore plus respectable ; c’est là, que reposent les restes des rois, et de tous ceux qui ont été illustres et utiles à leur patrie.

Les gens qui font voir cette église, se la sont divisées en départemens ; l’un montre le chœur, l’autre les chapelles latérales, etc. Un d’eux me conduisit avec les différentes personnes qui s’y promenaient dans un recoin obscur, où après avoir ouvert une grande armoire, il nous montra avec de grandes cérémonies de vieux haillons, qu’il disait avoir appartenu à différens grands personnages ; il nous présenta entre autres le bonnet crasseux de Thomas Moore, autant que je m’en rappelle, et dans lequel il nous invita à jeter quelque argent.

Le palais de Whitehall est tout auprès ; il n’a rien de bien remarquable, que la fenêtre bouchée par où sortit Charles premier, pour monter à l’échafaud ! On voit dans l’intérieur, une statue pédestre en marbre blanc, du roi Jacques, avec l’expression la plus animée de la douleur et montrant du doigt un endroit que l’on suppose avoir été celui de l’exécution de son père.... Je n’ai jamais pu fixer ce monument de repentir, sans sentir les plus vives émotions..... Un jour peut-être.... un jour les Français.....

La statue de Charles premier, à Charing-Cross, au bout de la rue, semble aussi indiquer de la main, avec un air de bonté le palais de Whitehall. On raconte une anecdote sur cette statue, qui mérite d’être rapportée : après que les factieux eurent fait décapiter le roi, on vendit sa statue au poids. Un coutelier l’acheta et profitant de l’esprit de parti qui animait la nation, et sur-tout de la compassion, que le supplice du roi avait généralement inspirée en sa faveur, il fabriqua une grande quantité de couteaux à manche d’airain, que les bons royalistes se firent un devoir d’acheter, les croyant de la statue de leur maître.

Quelque temps après que Charles second, eut été rappelé, l’adroit coutelier déterra la statue du roi son père, qu’il avait enterré dans sa cave et la lui vendit un prix très-considérable.

La ville est abondamment fournie d’eau par une petite rivière, dont on a détourné le cours, et qui en donne assez, pour que presque toutes les maisons ayent un réservoir.

Les rues sont communément larges, et ont presque toutes un trottoir, ce qui est infiniment commode, mais qui cependant n’empêche pas qu’elles ne soient fort sales à la moindre pluie, et très-glissantes ; on est au premier instant très-surpris d’apprendre que toutes les pierres qui pavent les rues et même celles des maisons, viennent de l’Écosse, c’est cependant la vérité ; j’ai vu dans ce pays plusieurs carrières qui ne sont en partie exploitées que pour Londres.

Je ne m’étendrai pas davantage sur cette ville immense, il faudrait un volume pour parler de toutes ses beautés, et d’ailleurs tant d’autres l’ont déjà fait si souvent qu’il serait inutile d’en entretenir le lecteur.

Le gouvernement traita les émigrés français avec beaucoup de bonté ; des secours considérables furent répandus et divisés entre les mains des malheureux prêtres, ou autres personnes âgées qui se trouvaient dans le besoin ; les Anglais seuls, non-seulement leur ont accordé un asile, mais encore ont pourvu à la subsistance des malheureux qu’ils recevaient : les ecclésiastiques ont été reçus au nombre de près de cinq cents dans deux maisons royales, où ils ont été entretenus aux dépens du roi[22].

Avant que le bill des alliens (étrangers) fût passé, les jacobins tenaient le dé, dans toutes les tables d’hôtes : ils déclamaient hautement contre le roi, la noblesse et tous les gouvernemens du monde. Celui de ce pays, ne prenait d’autres précautions publiques contre eux, qu’en mettant la Tour à l’abri d’un coup de main. Cependant, plusieurs personnes m’ont assuré avoir quelquefois vu des peintres déterminés, venir à la table d’hôte et au lieu de manger, s’occuper à dessiner les plus turbulens. Je n’ai jamais vu cela, mais je le tiens de quelqu’un, qui ayant été pris pour un jacobin, eut beaucoup de peine à persuader le peintre, qu’il ne l’était pas. Après le bill, le moindre mot suffisait pour leur faire avoir un petit billet doux du ministre, qui les invitait à s’en aller. Un d’eux, parlant avec un peu de véhémence à table, reçut un billet au milieu de son discours : « Oh ! Oh ! » dit-il, « c’est en anglais ; » ne le sachant pas, il pria son voisin de le lui lire. « Puis-je le lire haut ? » lui dit l’autre ; « Oh ! certainement, je n’ai point de secret. » Le billet était conçu en ces termes laconiques : — « Sir, you will be pleased to leave London in four and twenty hours, and the kingdom in three days[23]. » On peut aisément s’imaginer quels furent les ris, à la lecture de ce poulet.

Après avoir fait le tour de la ville dans tous ses sens, ma curiosité se trouvant satisfaite, la foule des émigrés, et les impertinens G—d d—n que chaque jour il me fallait essuyer des rustres de ce bon pays, commencèrent à m’ennuyer ; avant de partir, j’eus la précaution, suivant le bill du parlement concernant les étrangers, de demander un passeport au ministère ; j’en reçus un des plus étendus, qui m’accordait la permission d’aller par toute la Grande Bretagne, except his majesty’s dock yard[24] ; me résignant donc à mon destin, je quittai Londres, résolu de profiter de mon exil pour tâcher d’acquérir une idée juste, du caractère des habitans de cette île fameuse, qui domine les mers, et qui depuis tant de siècles, est la rivale de la France.


  1. Encore ! Dieu damne les Français.
  2. Dieu damne les chiens Français.
  3. Ce plan a été présenté dernièrement à l’acceptation du parlement par Sir (je ne me rappelle pas le nom). On y a aussi compris celui de la place vis-à-vis la bourse. La première édition de ce livre s’est faite en 1795. Il y a du plaisir à dire la vérité à des gens comme cela.
  4. C’est une comédie délicieuse.
  5. Il y a une chose qui m’a toujours étonné, c’est comment les dames anglaises, dont les mœurs sont assez sévères et dont la grande délicatesse à ne point se servir de termes impropres est très-remarquable, peuvent accoutumer leurs oreilles chastes, à entendre à leurs théâtres de petites histoires assez scabreuses, des expressions d’aussi peu de bon ton que God d—n, accommodées de toutes les manières, et quelques autres, qui paraissent encore plus extraordinaires à un étranger.
  6. Car, comme dit Quinapalus, un fou spirituel vaut mieux qu’un homme d’esprit fou.
    Shakespear.
    (Je ne sais pas trop qui est ce Quinapalus.)
  7. Nous avons conquis la France, mais nous avons senti les charmes de notre captive.
  8. Le gouvernement anglais vient fort sagement d’abolir cette vieille et folle coutume ; mais comme l’article se trouvait dans la première édition, j’ai cru devoir le conserver. Puisse ce bon exemple être suivi par tous les princes de l’Europe, car il n’en n’est pas un qui ne prenne le titre de son voisin.
  9. Une chose peut servir long-temps, mais elle ne peut pas servir toujours.
    Shakespear.
  10. Aux messieurs ou dames.
  11. De véritables Anglais de naissance.
  12. Monsieur, pouvez-vous souffrir qu’on jure après vous.
  13. Sa suffisante personne.
  14. Bedlam est l’hôpital des fous enragés à Londres.
  15. Le vrai matelot Breton.
  16. Ma foi c’est parce qu’ils portent des sabots et qu’ils mangent de la soupe maigre et des grenouilles.
  17. Le belliqueux prince Édouard.
  18. De demi-affamés rats écossais.
  19. Cette remarque est générale, pour tous les pays de l’Europe.
  20. Lors de la I.ère impression de ce livre en 1795, j’avais fait une remarque assez juste sur la petite porte qui servait d’entrée à ce parc..... J’ai dans l’idée que c’est à moi que les dames de Londres ont l’obligation de la porte cochère qu’on y a faite depuis.
  21. Que tous ceux qui sont de cette opinion disent oui. Que tous ceux qui sont contre disent non. Les ouis l’emportent. Le Speaker est le président de la chambre des communes.
  22. Je n’entre pas dans les raisons politiques qui ont fait recevoir les émigrés en Angleterre : il en est sans doute beaucoup parmi eux qui ont eu à s’en plaindre, mais ce qui est dans cet article est vrai à la lettre.
  23. Monsieur, il vous plaira de quitter Londres dans vingt-quatre heures, et le royaume dans trois jours.
  24. Excepté les chantiers royaux.