Promenades dans le golfe Saint-Laurent/II

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II.

L’EXPÉDITION DE L’AMIRAL WALKER.


Il faisait petit jour lorsque maître Raphaël que je ne me rappelle pas avoir vu dormir pendant le voyage, s’en vint sur la pointe des pieds, chuchoter à la porte de nos cabines :

— L’Ile-aux-Œufs, messieurs ! Dois-je vous préparer quelques provisions pour descendre à terre ? On arme le canot en ce moment.

— Je le crois bien, nom d’une pipe ! s’écria Agénor Gravel, en faisant son apparition dans le carré avec deux bouquins sous le bras. En route mes amis ! Nous allons faire aujourd’hui un chapitre inédit de l’histoire du Canada. C’est ici, que l’amiral Sir Hovenden Walker est venu aplatir une partie de sa flotte, sous le spécieux prétexte de mettre le siège devant Québec. Je vous raconterai tout cela sur l’île ; et en attendant, qui m’aime s’embarque.

Ce fut ainsi que nous nous installâmes dans la baleinière, et que nous poussâmes au large.

En face gisait une île sauvage et dénudée, longue de trois quarts de mille. Elle était formée par des rochers granitiques divisés en quatre sections très-sensibles, et n’avait pour habitation qu’un petit phare en bois, lavé à la chaux. Bien que le Napoléon III fut mouillé par quinze brasses — en approchant de la falaise on trouve soixante-quinze pieds d’eau — la distance à franchir n’était pas considérable ; et bientôt, sous la conduite d’Agénor qui n’aimait pas ce que la brise de mer a de piquant le matin, nous nous installions dans un de ces nombreux trous, fouillés tout le long de l’îlot par les chercheurs de trésors, pendant que l’équipage roulait sur les crans les quarts de pétrole, les provisions et les ballots destinés au Robinson de céans.

Ce ne fut qu’alors que nous fîmes connaissance avec les bouquins d’Agénor Gravel. Il venait de les sortir triomphalement hors d’un sac qui a contenu bien d’autres choses agréables, utiles et mystérieuses, pendant les deux mois qu’il nous tint compagnie, et ils étalaient modestement sur la mousse sombre du rocher leurs titres jaunis par le temps.

Le premier de ces précieux volumes était le journal du malheureux Walker : le second, s’intitulait l’histoire de l’Hôtel-Dieu de Québec par la mère Françoise Juchereau de Saint-Ignace.

Quelle relation y avait-il entre ce livre de loch d’un amiral anglais et le pieux récit d’événements dont les échos affaiblis étaient venus s’éteindre sur le seuil d’un monastère ? C’est ce qu’Agénor ne devait pas tarder à expliquer à des profanes comme nous ; car, il avait déjà commencé par nous dire d’un ton grave :

— Ce fut le 11 avril 1711, à sept heures du soir, que le contre-amiral de l’escadre blanche, Sir Hovenden Walker, accompagné par le brigadier-général l’honorable John Hill, commandant les troupes de débarquement destinées au Canada, vint recevoir au palais de Saint-James les instructions de la reine Anne. Il y a cent soixante-et-deux ans de cela, et comme les historiens se sont contentés d’effleurer le récit d’un des moments d’angoisse les plus terribles de notre passé, je me suis mis en tête de venir ici, pièces en main, vous donner les prémices d’un travail qui méritait d’être fait, et que ma douce paresse aurait désiré ardemment voir mener à bonne fin par un autre. Allons, passez-moi le briquet ; et puisqu’un cigare est le meilleur de tous les préambules, j’allume et je commence.

— Les instructions de la reine Anne étaient précises. Après avoir pris rendez-vous à Spithead, l’amiral et le général devaient, au premier vent favorable, faire voile directement pour Boston. Une fois rendu là, Sir Hovenden Walker détachait de l’escadre une nombre suffisant de vaisseaux peur équiper et envoyer les troupes de New-York, du Jersey et de Pensylvanie qui devaient prendre part à l’expédition du Canada, puis une fois cette mission accomplie, renforcer sa flotte de tous les vaisseaux disponibles et remonter immédiatement le Saint-Laurent, pour se mettre en mesure d’attaquer Québec au plus tôt.

Embossé devant la malheureuse ville, l’amiral anglais avait ordre d’employer toutes les forces suffisantes, tous les moyens connus pour la réduire, pendant que le lieutenant général Nicholson, maintenant en route pour organiser les milices de la colonie anglaise, combinerait un mouvement qui s’exécuterait par terre.

Tout ce qu’il est donné à l’esprit humain de prévoir avait été employé pour assurer le succès de cette campagne, préparée longuement d’avance, et destinée dès l’abord, à être commandée par Sir Thomas Hardy. Les médecins de la flotte avaient été pourvus de douze mois de médicaments. On poussa la précaution jusqu’à embarquer d’énormes grues pour hisser les canons anglais sur les remparts de Québec, et les vaisseaux de Sir Hovenden renfermaient une flottille de flibots à fond plat, destinés à être jetés sur le lac Saint-Pierre pour empêcher l’ennemi de communiquer avec les assiégés, et protéger en même temps — ils devaient être armés en frégate — les canots et les flûtes qui emmenaient les troupes de Nicholson. Les embarras d’argent avaient même été prévus : et l’on avait donné droit à Walker — droit qui lui fut contesté plus tard — de tirer à vue sur les commissaires de la marine, s’il arrivait à ses équipages de manquer de vivres ou de munitions.

En cas de succès, — ce dont, avec le secours du Dieu tout puissant, la reine Anne n’avait aucune raison de douter, puisque tous les préparatifs avaient été faits, les ordres donnés, les moyens pris pour mener à bonne fin cette campagne — une force navale anglaise devait rester dans le Saint-Laurent, pendant que les prises faites sur les Français transporteraient en Europe le gouverneur ennemi, les troupes prisonnières, les religieux et toutes autres personnes comprises dans les articles de la capitulation. Puis, quand ces choses glorieuses seraient passées dans le domaine de l’histoire britannique ; lorsque la Nouvelle France aurait pris rang au nombre des vassaux de celle qui s’intitulait alors reine d’Angleterre, de France et d’Irlande,[1] un ordre d’embarquement devait être donné aux troupes qui n’étaient plus nécessaires au maintien de la paix, et Sir Hovenden Walker s’empresserait de revenir, non toutefois sans avoir attaqué Plaisance, dans le cas où la saison lui permettrait d’approcher de Terreneuve. Enfin, comme de tout temps il y a eu une pointe de commerce dans les guerres anglaises, sa gracieuse Majesté terminait en disant, qu’une fois ces hauts faits accomplis, l’amiral licencierait les transports dont le service pouvait se passer, et leur donnerait pour mission d’aller dans les îles et les ports du continent américain y prendre cargaison, et alléger d’autant la taxe publique, tout en faisant le bénéfice du Commerce et de la richesse nationale.

Muni de ces instructions royales, l’amiral Sir Hovenden Walker s’empressa de se rendre à Portsmouth, puis à Spithead, où l’attendaient des vents contraires, des calmes plats, des accidents de mâture, enfin toute cette série de contre-temps qui s’abattent sur une escadre à voile, et retardent l’appareillage du jour au lendemain.

Une journée, c’étaient les officiers de la flotte qui n’avaient pas encore reçu l’ordre d’obéir à l’amiral, et ne voulaient écouter que Sir Edward Whitaker, plus ancien que lui. Le lendemain, c’était l’impossibilité d’obtenir un transport pour aller chercher l’infanterie de marine à Plymouth. Puis, les vaisseaux n’avaient pas les garnitures d’ancre nécessaires : le gros temps s’en mêlait, et la mer devenait trop forte pour embarquer les mortiers de siège. S’il ventait bonne brise, les navires n’étaient pas encore suffisamment approvisionnés. S’ils regorgeaient de vivres, au moment d’appareiller un grain fondait sur la frégate le Devonshire, et lui rasait tous ses mâts de hunes, pendant qu’une seconde frégate, le Swiftsure, perdait ses mâts de perroquet. Le grain passé, le calme prenait ; et pendant que toutes ces contrariétés fondaient à tire d’aile sur la flotte, le secrétaire Saint-John — plus tard lord Bolingbroke — ne cessait de dépêcher courrier sur courrier à l’amiral pour lui dire que c’était le bon plaisir de Sa Majesté de le voir prendre la mer au plus tôt.

Enfin, à force d’écrire, de donner des ordres, et d’éreinter des courriers, tout devint prêt. Ce fut le 29 avril 1711 à quatre heures du matin que l’amiral Walker quitta son mouillage, par un vent frais est-sud-est, pour continuer cette série de contrariétés, d’hésitations et de malheurs qui devait se terminer le long des falaises de l’Ile-aux-Œufs[2].

Conformément à ses ordres, l’amiral mettait le cap sur Boston, où il était allé 25 ans auparavant, en 1686.

À bord, sur 12,000 hommes d’embarquement, tous — l’amiral et le général exceptés — ignoraient l’objet de l’expédition. À 153 lieues des îles Scilly, Walker avait fait mettre en panne et distribuer à chacun de ses capitaines un pli cacheté, contenant le nom du lieu où l’escadre devait se rallier. Pourtant ces précautions devenaient inutiles : le précieux secret avait été mal gardé.

Le 2 mai, Walker fut forcé par une saute de vent d’ancrer à Plymouth, pendant que ses transports se réfugiaient à Catwater. Un matelot français embarqué sur le Medway, un renégat qui prétendait avoir fait quatre voyages dans la rivière du Canada, entendit dire dans un des caboulots de la ville, qu’une flotte destinée à la conquête de la Nouvelle-France était de passage en ce moment, et se fit offrir à l’amiral anglais pour la piloter jusqu’à Québec. Walker épouvanté, se prit à dissimuler devant lui, assurant qu’il allait croiser dans la baie de Biscaye, et fit tout de même embarquer cet homme à bord du l’Humber, avec ordre de le bien traiter. Ce qui devait être du goût de ce nouveau Palinure car le colonel Vetch, donnant plus tard des notes sur le compte de ce transfuge, écrivait du détroit de Canso à l’amiral, que le pilote français lui faisait non-seulement l’effet d’un ignorant, d’un prétentieux, d’un cancre et d’un ivrogne, mais encore qu’il était sous l’impression qu’il tramait en sa tête rien qui vaille. Walker comptait beaucoup sur l’expérience de cet homme pour éviter les dangers de la navigation du Saint-Laurent, dangers que son imagination exagérait, au point de croire qu’une fois l’hiver venu, le fleuve ne formait, jusqu’au fond, qu’un bloc de glace. La lettre du colonel venait de détruire une de ses plus chères illusions.

D’ailleurs, les contrariétés continuaient à s’acharner sur le malheureux officier.

À peine en mer, Sir Hovenden s’aperçut d’une impardonnable distraction : le transport Mary avait été oublié à Catwater avec une partie du régiment du colonel Disney. Par une nuit d’orage, le mât de misaine du Monmouth fut emporté comme une paille. La marche de l’escadre se voyait continuellement retardée par les transports qui marchaient comme des sabots ; par tous les temps, il fallait leur faire passer péniblement des câbles de remorque. Dans un cas pressé, était-il urgent de communiquer avec le général Hill embarqué sur le Devonshire ? celui-ci souffrait trop du mal de mer pour s’occuper de choses sérieuses.

L’indiscipline se mit de la partie. Malgré la défense formelle de se séparer de la flotte et de courir sus aux voiles ennemies, un soir, près du banc de Terreneuve, le capitaine Buttler du Dunkirk et le capitaine Soanes de l’Edgar, deux officiers qui avaient pour consigne l’importante fonction de répéter les signaux de l’amiral aux vaisseaux de l’escadre, se couvrirent de toiles, et appuyèrent vivement la chasse à un petit navire marchand qui louvoyait sur l’horizon. Alors il fallait sévir. Un conseil de guerre se réunissait. Et de ces deux vieux officiers qui auraient pu être si utiles en montrant l’exemple, l’un, le capitaine de l'Edgar — parce qu’il fut constaté que le secrétaire de l’amiral avait oublié de lui communiquer la consigne — se voyait réprimander sévèrement et retrancher trois mois de solde ; l’autre — celui du Dunkirk — était renvoyé du service.

Malgré ces déboires, le 25 juin, après cinquante-huit jours de mer, l’amiral Walker vint jeter l’ancre devant Boston, où l’attendaient des fêtes brillantes et de lamentables déceptions. En mettant pied à terre, Sir Hovenden sembla devenir le lion de la Nouvelle-Angleterre. L’ouverture des cours de l’université de Cambridge se faisait le 4 juillet, sous sa présidence. Le 5 et le 10 du même mois il assistait au défilé des troupes d’infanterie de marine, passées en revue sur Noodles Island, par le général Hill. Le 24 il se rendait à Roxbury faire l’inspection d’un régiment de miliciens destinés à l’expédition du Canada. Le 19 et le 23 c’était une série de bals et de dîners donnés à bord de l’Humber en l’honneur des chefs indiens du Connecticut, ainsi que des Mohocks, reçus à bord du vaisseau-amiral au bruit du canon, des fanfares et des hourrahs de l’équipage. Ces derniers qui formaient partie des cinq nations furent l’objet d’une distinction spéciale. Sir Hovenden Walker voulut bien trinquer avec leurs sachems ; et les chefs pour ne pas rester en arrière de courtoisie portèrent un toast à Sa Majesté, en disant à l’amiral :

— Depuis longtemps nous nous attendions à contempler les merveilles que nous voyons maintenant. Nous sommes dans la joie en songeant que la Reine a pris un tel soin de nous ; car, nous commencions à désespérer. Maintenant nous ferons tout en notre possible, et nous espérons que dorénavant les Français seront vaincus en Amérique.

Ces raouts et ces collations fines se succédèrent ainsi à la file, qui à bord de l’escadre, qui chez le gouverneur, qui chez les officiers supérieurs de la colonie, jusqu’au moment où il fallut parler d’affaires sérieuses.

Il s’agissait maintenant de trouver et d’embarquer en toute hâte quatre mois de provisions, pour 9385 soldats et matelots destinés à l’expédition navale contre la Nouvelle-France.

Un seul homme dans Boston pouvait fournir une aussi importante commande. C’était le capitaine Belcher, négociant riche et rusé, qui en peu de temps avait su se rendre maître du marché de la Nouvelle-Angleterre, et le contrôlait à sa guise. Tout en prêtant l’oreille aux propositions de l’amiral, et en gagnant du temps par des promesses, Belcher réussit à accaparer le sel disponible, et prit à sa solde tous les boulangers de la ville : si bien que, le jour venu pour exécuter son contrat, il se trouva en mesure de faire ses conditions lui-même et d’exiger de l’argent comptant. Les bouchers se mirent de la partie ; ils ne voulaient livrer leur viande que contre espèces sonnantes.

Pendant ces pourparlers, un temps précieux se perdait. La frégate le Chester venait de briser son étambot : il fallut le réparer. Plus de seize pieds de la fausse quille du Humber ayant été emportés, on ne put songer à l’abattre en carène, et deux plongeurs furent chargés de l’examiner et de faire rapport. La frégate Sapphire était expédiée à Annapolis avec deux compagnies de miliciens. Sur la demande du gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, ces troupes étaient destinées à relever l’infanterie de marine : mais sir Charles Hobby, gouverneur de cette dernière ville, gardait le tout, en homme prudent, et malgré des ordres formels, ne laissait pas échapper cette belle occasion de renforcer sa garnison. Soldats et matelots désertaient par escouade ; et cet amour de la vie au grand air devenait tellement épidémique, qu’un soir, à bord du transport la Reine Anne, six soldats, parmi lesquels le maître canonnier et le maître d’équipage, commandés par le deuxième lieutenant, mettaient une chaloupe à la mer et s’enfuyaient à force de rames. L’assemblée du Massachusetts effrayée des proportions que prenait ce sauve-qui-peut général, avait — il est vrai — promulgué une loi sévère contre les déserteurs, mais le gouverneur Dudley semblait à tout instant vouloir entraver les projets de Walker.

L’amiral essaya alors de la diplomatie. Un jour, le 9 juillet, il transmet à la flotte le signal de déployer les voiles du petit hunier, pour faire croire aux autorités qu’il commençait l’appareillage, et aiguillonner ainsi le patriotisme des Bostonnais. Cette manœuvre les laissa aussi froids que le reste, et à bout de patience, Walker finit par écrire vertement au gouverneur Dudley, et par lui dire que le peuple de la Nouvelle-Angleterre vivait comme au temps où il n’y avait pas de roi en Israël : chacun se conduisant à sa guise, et faisant du patriotisme et de la grandeur nationale une question secondaire à ses intérêts.

À partir de ce moment les rapports entre ces deux personnages devinrent de plus en plus aigres.

— « Je suis d’avis, et tous les officiers de la marine et du corps de débarquement partagent mon opinion, écrivait de nouveau l’amiral au gouverneur, que votre gouvernement au lieu d’aider et de hâter le départ de la flotte, l’a entravé autant que possible. Comment pourrez-vous vous défendre contre un aussi grand nombre de témoins et contre des faits aussi évidents ? Lorsque le parlement anglais fera une enquête sur votre conduite, et qu’il lui sera démontré le peu d’aide que vous avez donné à la partie navale de cette expédition, il y aura alors un tel cri d’indignation, que la Nouvelle-Angleterre sera forcée de se repentir de son inaction. Quand avec la protection de Dieu je suis arrivé ici, j’espérais que les instructions royales seraient suivies à la lettre ; que les transports et les pataches de cette colonie auraient été armés et approvisionnés de suite ; que mes cadres auraient été complétés, et que chacun ferait preuve de patriotisme en me permettant de reprendre la mer au plus tôt. Le contraire est arrivé. Bien n’est prêt ; mes hommes m’abandonnent, et avec mes seuls déserteurs j’aurais pu équiper vos transports. Jamais toute l’astuce du gouvernement de la Nouvelle-Angleterre fera croire à la Reine et à son conseil, que la colonie n’a pu me donner 400 matelots. Mon séjour sera court ici : avec la bénédiction de Dieu, j’espère mettre à la voile demain ou lundi au plus tard, et tout ce qui peut m’arriver de malheur, je le mets sur le compte du gouvernement de la Nouvelle-Angleterre. — Liberavi animam meam. »

Enfin, la prise du Neptune, convoyé, à cent lieues et plus du cap au Finistère, par une flotte sous le commandement de Duguay-Trouin, vint ajouter aux transes de l’amiral ; et en date du 27 juillet il transmettait au gouverneur une liste des vaisseaux ennemis, tout en lui écrivant[3] :

« — Je vous donne avis que, dans le cas où je quitterais cette rade en d’aussi mauvaises conditions, et que j’irais me heurter à monsieur Duguay, comme cela est probable, s’il se propose de venir ici, je mets sur le compte de la colonie tous les accidents qui pourront m’arriver par le manque de matelote. »

Néanmoins, à force de correspondre, de rager et de se faire du mauvais sang, l’amiral Walker était à la veille de voir sa flotte en mesure de se mettre en campagne, lorsqu’une dernière humiliation fondit sur lui. Les pilotes recrutés à grands frais dans toutes les criques et baies de la Nouvelle-Angleterre se faisaient tirer l’oreille, et prétendaient ne plus connaître le golfe et le fleuve Saint-Laurent, Bref, ils se cachaient ou refusaient d’embarquer, et il fallut un warrant royal pour les consigner à bord.

Ce fut dans ces tristes circonstances, et après avoir épuisé toutes ses ressources à se chicaner comme un clerc d’huissier, que l’amiral sir Hovenden Walker appareilla le 30 juillet 1711. Une flotte splendide le suivait : et derrière lui soixante et dix-sept navires de haut-bord sortirent des passes de Nantasket, et prirent orgueilleusement la haute mer[4].

À bord tout était dans la joie. Le temps était clair ; il ventait frais et bon comme disent les marins, et Dieu daignait enfin sourire à cet amiral anglais qui, malgré la paix existante alors entre la reine Anne et le roi très-chrétien, s’en allait, pour satisfaire un royal caprice, porter la torche et l’épée dans le pays de nos pères. Dans ces temps hélas ! le paradoxe était une arme subtile entre les mains du pouvoir. Anne n’était pas femme à rester en arrière, et dans un jour de spleen, elle s’était mise en tête que les Français établis au Canada et obéissant aux prétendus titres de Sa Majesté le roi de France, étaient tout autant ses sujets que s’ils fussent nés dans la Grande-Bretagne ou en Irlande. Ces beaux sentiments trouvèrent un écho fidèle chez l’amiral Walker ; et il s’était occupé à les consigner dans une ronflante proclamation, bien longtemps avant que sa flotte, âpre à son œuvre de destruction, se fût mise à courir toutes voiles dehors, la poulaine tournée vers Québec.

À la hauteur du Cap-Breton, l’Edgar sur lequel était hissé le pavillon amiral, fut rejoint par le Chester qui mit à son bord le capitaine Paradis. Ce dernier commandait le Neptune de la Rochelle, petit navire de 120 tonneaux, armé de 10 canons, portant 10 hommes, dont 80 destinés à la garnison de Québec. Il avait été amariné quelques jours auparavant par le capitaine Matthews. Vieux loup de mer qui avait fait deux naufrages dans le golfe, et en était rendu à son quarantième voyage au Canada, le capitaine Paradis connaissait son Saint-Laurent par cœur ; et décidément, le ciel semblait se ranger du côté de l’amiral, en jetant sur sa route pareil pilote. Une récompense de cinq cents pistoles — soit deux cent cinquante louis — dont cent pistoles d’arrhes, fut promise au capitaine Paradis s’il voulait se faire le lamaneur de la flotte : une fois rendu à Québec, le prix du Neptune lui serait payé en entier, et sa vieillesse mise à l’abri du besoin.

Pour être juste envers le prisonnier de Walker, les mémoires et les documents du temps ne mentionnent pas s’il accepta ou refusa. La seule chose qui soit parvenue jusqu’à nous, c’est que Paradis, au dire même de l’amiral, ne se gêna nullement pour lui faire un sombre tableau des misères et des intempéries qui attendaient la flotte anglaise dans les eaux de la Nouvelle-France. Ces avis concordaient avec ce que le premier lieutenant du Neptune, expédié à Boston à bord de la prise du Chester, avait déjà assuré à l’amiral :

— Si vous vous aventurez dans le Saint-Laurent avec pareille flotte, lui disait-il, vous perdrez tous vos vaisseaux.

Sur le moment, Walker crut que ces paroles n’étaient qu’une ruse de la part d’un Français qui voulait sauver son pays de l’invasion. Bientôt, l’idée d’être obligé d’endurer peut-être les rigueurs d’un hiver canadien se prit à hanter continuellement le cerveau de l’amiral, et plus tard, ce cauchemar lui faisait écrire une de ses meilleures pages. Mais en ce moment, tout entier à ce que lui disait Paradis, et se rappelant en même temps la conversation du lieutenant du Neptune, Walker devint soucieux ; et la brise venant à tourner grand frais, il prit la résolution de se mettre à l’abri dans le havre de Gaspé. Un navire français de la Biscaye était là, en train de charger du poisson pour l’Europe. On s’en empara, et comme le lendemain il fallait faire d’inutiles efforts pour le touer au large, l’ordre fut donné de le saborder, de mettre le feu aux habitations du bassin, de détruire les provisions qu’on y trouverait, et de faire prisonniers tous ceux qu’on rencontrerait, pendant que le Sapphire et le Léopard iraient brûler Bonaventure, qui ne fut sauvé que par un calme plat.

Amère dérision des choses humaines ! Qui aurait dit en ce moment au chevalier Sir Hovenden Walker, contre-amiral de l’escadre blanche, que ce méchant lougre coulé à fond, et cette dizaine de baraques réduites en cendres seraient les seuls souvenirs que sa formidable armada laisserait aux flots oublieux du Saint-Laurent, l’aurait-il cru ?

Un vent frais poussa bientôt l’escadre hors du bassin de Gaspé. En le débouquant la brise fléchit, le calme se fit : et, une pluie fine se prit à tomber pendant qu’au large le brouillard se faisait. Bientôt il enveloppa la flotte, ne laissant voir que de fois à autres les voiles d’une frégate ou d’un transport, qui tâchaient de garder autant que possible leur ligne de bataille pour éviter le boulet que chaque commandant de division avait ordre de leur envoyer, dans le cas où ils s’en sépareraient. Ceci dura toute la journée du 22 août, mais le soir le vent se prit à souffler en foudre, le brouillard devint de plus en plus intense, la sonde ne mordit pas, et comme depuis le mardi les vigies n’avaient pas signalé la terre, on calcula par estime qu’on serrait de près le Nord.

L’officier de loch venait de faire une erreur de quinze lieues !

Paradis consulté, fut alors d’avis de mettre en panne avec les amures à bâbord, tout en ayant soin de se tenir la tête au sud au moyen du perroquet d’artimon et du grand hunier.

Deux heures et demie se passèrent à faire cette manœuvre, et l’amiral venait de se mettre au lit, quand tout à coup, le capitaine de l’Edgar crut entrevoir la terre. D’après de nouveaux calculs, il en était arrivé à la conclusion que c’était la côte sud, et courant avertir son supérieur, il reçut l’ordre de faire des signaux à la flotte pour qu’elle virât immédiatement vent arrière, et recommençât la même manœuvre, avec les amures à tribord.

Un jeune officier du régiment du général Seymour, le capitaine Goddard, se trouvait alors sur le gaillard d’arrière. Il aperçut la mer déferler et se briser sous le vent, au moment où l’Edgar faisait son abatée ; et tout effrayé, il se précipita dans les appartements de l’amiral, en lui criant :

— Sir Hovenden ! nous sommes entourés de récifs !

L’amiral se prit à plaisanter M. Goddard sur sa frayeur ; lui assura que le capitaine de sa frégate, M. Paddon, était encore plus compétent pour les choses de la mer qu’un officier d’infanterie, et lui souhaita le bonsoir.

Le fantassin ne se tint pas pour battu. Pendant cette conversation avec son supérieur les brisants avaient grandi : un tumulte terrible se faisait sur le pont, et oublieux de l’étiquette pour ne plus songer qu’au salut de tous, le capitaine Goddard rentrant de nouveau dans le carré de Sir Hovenden, le supplia au nom de Dieu, de monter sur son banc de quart.

L’amiral s’y rendit gaiement — in gown and slippers — en robe de chambre et en pantoufles.

L’Edgar était à la veille de talonner. Tout le monde avait perdu la tête ; personne ne savait où était allé Paradis. La frégate faisant chapelle s’était laissée coiffer, et avait rejeté les brisants sous sa hanche, pendant que pour comble de malheur, le capitaine Paddon hors de lui, faisait dégager une ancre qui dérapa de suite, et qu’il fallut couper immédiatement.

La lune sortit alors du brouillard, et montrant distinctement la côte Nord, permit à l’amiral de rassurer un peu ses hommes. Sur ces entrefaites, Paradis que l’on avait éveillé, fit transmettre l’ordre de hisser toutes les voiles. Il fallait sortir de là couvert de toiles, ou chavirer.

L’Edgar, sous la main ferme du capitaine canadien-français se pencha sur les brisants, fit une seconde abatée, plongea fermement ses écubiers sous la lame, et sortit.

Pendant cette nuit-là, séparé de son escadre, l’amiral courut dans le sud ; puis, au matin, en reprenant sa bordée, il fit la rencontre du Swiftsure, qui lui apprit une partie de l’immense désastre que nous ne connaissons plus que sous le nom du « naufrage de l’Anglais. »

À ce rapport vint bientôt se joindre celui du capitaine Alexander, du Chatam. Il était navrant.

Huit gros transports de 2,316 tonneaux et trois quarts, — ancienne jauge, — l’Isabella Anne-Catherine, le Samuel et Anne, le Nathaniel et Elisabeth, le Marlborough, le Chatam, le Colchester, le Content et le Marchand de Smyrne étaient venus s’éventrer sur l’Île-aux-Œufs, pendant cette nuit terrible. Les capitaines Richard Bayley, Thomas Walkhup et Henry Vernon s’étaient noyés. Jusqu’à présent 884 cadavres jonchaient les criques de l’Île-aux-Œufs et les sables de la côte du Labrador. Trois frégates le Windsor, l’Aigle et le Montague n’avaient évité une perte totale, qu’en se réfugiant, sans le savoir, dans la passe où le Napoléon iii est ancré en ce moment. Par ce désastre, les régiments des colonels Windress, Kaine et Clayton, ainsi que celui du général Seymour, entièrement composés de vétérans de l’armée de Marlborough, se trouvaient presqu’anéantis : et l’on reconnut sur la grève deux compagnies entières des gardes de la reine, qu’on distingua à leurs casaques rouges[5].

Quel était le chiffre exact des pertes de l’amiral Walker ? Nul ne le saura positivement, mais ce que l’historien peut rappeler, sans faire erreur, c’est que dès son arrivée à Boston, Sir Hovenden demandait au gouverneur Dudley quatre mois de rations pour les 9, 385 hommes qu’il amenait d’Angleterre ; puis que lors du conseil de guerre tenu sur l’opportunité d’attaquer Plaisance, après le naufrage de l’Île-aux-Œufs, il déclara ne plus avoir que 3,802 hommes à bord de ses frégates et 3,841 sur ses transports, soit un total de 7,643 matelots et soldats.

Or, d’après le rapport officiel de l’amiral Walker, 220 hommes embarquèrent à bord de l’Isabella Anne Catherine ; 102 étaient sur le Chatam ; 150 sur le Marlborough ; 246 sur le Marchand de Smyme ; 354 sur le Colchester ; 188 sur le Nathaniel et Elisabeth ; et 150 sur le Samuel et Anne : soit un total de 1,410. Tous ses vaisseaux, plus le Content qui n’est pas mentionné dans cette pièce justificative, périrent sur l’Île-aux-Œufs. Et en faisant la part de la maladie et des désertions, nous pouvons donc sans exagérer mettre à 1,100 le nombre des noyés et des manquants à l’appel, le lendemain de la triste nuit du 22 août[6]

capitaine Ce soir-là, la tempête s’était rappelé qu’elle avait jadis dompté l’orgueil d’un autre amiral anglais, Sir William Phipps, en lui arrachant plus de mille hommes, et en lui brisant 38 vaisseaux. Vingt minutes lui avaient suffi pour faire cette nouvelle œuvre de destruction, et sauver la Nouvelle-France de l’étreinte de l’Anglais.

Atterré par son incroyable désastre, l’amiral Walker enjoignit au capitaine Cook du Léopard de croiser autour de l’île et de sauver ceux qu’il pourrait, pendant que lui-même courrait des bordées toute la nuit. Le lendemain, il dépêcha le Monmouth, avec ordre de chercher un mouillage sûr dans les environs, pour la flotte : mais l’officier de ce navire ayant fait un rapport négatif, et les pilotes se reconnaissant incapables de conduire l’escadre dans la baie des Sept-Iles, l’amiral donna l’ordre de répartir les survivants sur le reste de ses vaisseaux, et réunit son conseil de guerre. On était alors à six lieues ouest-sud-ouest de la pointe des Monts Pelées.

Tous les capitaines et pilotes furent sommés de se rendre auprès du pavillon amiral, hissé temporairement à bord du Windsor. Les minutes de cette séance disent que Sir Hovenden Walker présida, et que les officiers présents furent, le capitaine Joseph Soans du Swiftsure, le capitaine John Mitchel du Monmouth, le capitaine Robert Arris du Windsor, le capitaine George Walton du Montague, le capitaine Henry Gore du Dunkirk, le capitaine George Paddon de l’Edgar, le capitaine John Cockburn du Sunderland, et le capitaine Augustin Rouse du Sapphire. La discussion débuta sur un ton d’aigreur. Quelques officiers allèrent jusqu’à reprocher à Sir Hovenden Walker de ne pas les avoir consultés, avant le départ de Boston. L’amiral fut hautain. Le capitaine Bonner pilote de l’Edgar, et M. Miller pilote du Swiftsure, insistèrent sur le danger qu’offrait le passage de l’île aux Coudres, près de Québec. Leurs camarades vinrent à la suite les uns des autres avouer leur incompétence, et il fut résolu à l’unanimité d’abandonner toute tentative sur Québec, et de s’en aller à la rivière Espagnole, au cap Breton, pendant que le Léopard, en compagnie d’un brick le Four Friends et d’un sloop le Blessing, continueraient à croiser le long du lieu du sinistre.

Au Cap Breton, les tâtonnements et les pertes de temps recommencèrent. Walker n’osait plus retourner en Angleterre sans tenter un coup de main sur Plaisance. D’ailleurs ses instructions étaient positives là-dessus. Beaucoup d’officiers furent de l’avis de l’amiral ; mais le général Hill fit à ce projet une forte opposition. On eut recours encore une fois à un conseil de guerre, et il fut résolu à l’unanimité, vu que l’on n’avait plus que pour onze semaines de vivres — les hommes étant mis à la demi-ration — de faire voile vers les côtes anglaises. Mais avant de partir, l’amiral crut prudent de prendre possession de cette terre au nom de la reine Anne, en remplaçant les armes de France par une inscription latine taillée en forme de croix.

Tout était maintenant au complet, puisque cette croix qui se dressait sur le Cap Breton, faisait face à l’entrée de ce golfe et de ce fleuve Saint-Laurent, devenus le tombeau des Anglais, et remplaçait celle que Sir Hovenden Walker avait oublié de laisser sur la côte déserte du Labrador.

Ainsi se termina cette terrible expédition armée à grands frais, et sur laquelle la reine Anne et ses ministres reposèrent tant d’espérances. La désertion des équipages, l’indiscipline des officiers, l’incompétence des pilotes, l’incroyable jettatura de l’amiral, et surtout le manque de patriotisme des Bostonnais, toujours prêts à importuner le roi pour lui faire tenter un coup de main sur Québec, mais incapables de faire le moindre sacrifice pécuniaire pour aider Sa Majesté à mener à bonne fin pareille entreprise — furent les causes premières des désastres de cette campagne qui, loin de perdre la Nouvelle-France, comme on l’espérait, ne fut qu’une source de profits pour elle.

« — On crut envoyer à l’Île-aux-Œufs ramener leurs dépouilles, dit la sœur Jeanne-Françoise Juchereau de Saint-Ignace, dans son Histoire de l’Hôtel-Dieu de Québec. Monsieur Duplessis, receveur des droits de monsieur l’amiral, et monsieur de Montseignat, agent de la ferme, frétèrent une barque et gagèrent quarante hommes, à qui ils donnèrent un aumônier et des provisions de vivres pour aller passer l’hiver dans cet endroit, afin qu’au printemps ils tirassent tout ce qu’ils pourraient. Ils partirent en 1711 et revinrent en 1712, au mois de juin, avec cinq bâtiments chargés. Ils trouvèrent un spectacle dont le récit fait horreur : plus de 2,000 cadavres nus sur la grève qui avaient presque tous des postures de désespérés : les uns grinçaient des dents, les autres s’arrachaient les cheveux, quelques-uns étaient à demi-enterrés dans le sable, d’autres s’embrassaient. Il y avait jusqu’à sept femmes qui se tenaient par la main et qui apparemment avaient péri ensemble. On sera étonné qu’il se soit trouvé des femmes dans ce naufrage. Les Anglais se tenaient si assurés de prendre ce pays qu’ils en avaient déjà distribué les gouvernements et les emplois : ceux qui devaient les remplir emmenaient leurs femmes et leurs enfants afin de s’établir en arrivant. Les Français prisonniers qui étaient dans la flotte, y en virent quantité qui suivaient leurs pères ou leurs maris, et grand nombre de familles entières qui venaient pour prendre habitation.

« La vue de tant de morts était affreuse, et l’odeur qui en sortait était insupportable ; quoique la marée en emportât tous les jours quelques-uns, il en restait assez pour infecter l’air. On en vit qui s’étaient mis dans le creux des arbres ; d’autres s’étaient fourrés dans les herbes. On vit les pistes d’hommes pendant deux ou trois lieues, ce qui fit croire que quelques-uns avaient été rejoindre plus bas leurs navires. Il devait y avoir de vieux officiers ; car on trouva des commissions signées du Roy d’Angleterre, Jacques II, réfugié en France dès 1689. Il y avait aussi des catholiques, car parmi les hardes il se trouva des images de la Sainte-Vierge.

« On rapporta des ancres d’une grosseur surprenante, des canons, des boulets, des chaînes de fer, des habits fort étoffés, des couvertures, des selles de chevaux magnifiques, des épées d’argent, des tentes bien doublées, des fusils en abondance, de la vaisselle, des ferrures de toutes sortes, des cloches, des agrès de vaisseaux et une infinité d’autres choses.

« On en vendit pour 5000 livres.

« Tout le monde courait à cet encan : chacun voulait avoir quelque chose des Anglais.

« On y laissa beaucoup plus qu’on en put enlever ; cela était si avant dans l’eau qu’il fut impossible de tirer tout ce qu’on vit.

« On en rapporta deux ans après pour 12, 000 livres, sans compter tout ce qu’on avait ôté d’ailleurs ; c’en fut assez, ajoute naïvement la sœur Saint-Ignace, pour nous faire espérer que nos ennemis ne nous attaqueraient plus et pour affermir notre confiance en Dieu. »

À Québec, l’effet de ce désastre fut immense. La nouvelle y était parvenue dès le 19 octobre 1711. C’était M. de la Valtrie qui, de retour du Labrador, l’avait annoncée le premier ; et nos pères voyant que la colonie venait d’être sauvée d’une perte certaine, ne purent contenir leur joie. Le vocable de la petite église de la basse-ville de Québec, Notre-Dame de la Victoire, fut changé par la ville reconnaissante, en celui de Notre-Dame des Victoires.

« On ne parlait plus que de la merveille opérée en notre faveur, dit une chronique du temps ; les poètes épuisèrent leur verve pour rimer de toutes les façons sur ce naufrage. Les uns étaient historiques et faisaient agréablement le détail de la campagne des Anglais ; les autres satiriques et raillaient sur la manière dont ils s’étaient perdus. Le Parnasse devint accessible à tout le monde : les dames mêmes prirent la liberté d’y monter, quelques-unes d’entre elles commencèrent et mirent les messieurs en train, et non seulement les séculiers, mais les prêtres et les religieux faisaient tous les jours des pièces nouvelles. »

En Angleterre, le retour de l’expédition de l’amiral Walker sema la honte à la cour et le deuil dans les familles. La main de Dieu ne cessa pas de s’appesantir sur le malheureux Sir Hovenden. À peine arrivé à Londres pour se rapporter à l’Amirauté, une estafette l’y rejoignit et lui annonça la plus terrible des nouvelles. L’Edgar, belle frégate de 70 canons, montée par 470 marins d’équipe, et qui avait navigué sous pavillon-amiral pendant une partie de la campagne, venait de faire explosion en rade de Portsmouth ! Pas un homme, pas un officier, pas un document, n’avait été sauvé ; et il ne restait pas même une épave pour être déposée plus tard au Musée Britannique, et y indiquer qu’une frégate du nom de l’Edgar avait existé jadis dans la marine royale[7].

Qu’ajouter à cette série de malheurs ?

Pendant quelques années, Sir Hovenden Walker honni et ridiculisé par tous, lorsque son collègue, — le général Hill, — se voyait honoré d’un commandement, vécut dans sa retraite à Somersham, près de Saint Ives Huntington. Ses vieux camarades de l’Amirauté, qui avaient servi avec lui ou sous lui, oublieux de sa captivité en France et de ses vingt-huit années de commandement, pour ne plus se souvenir que du naufrage de l’Île-aux-Œufs, refusèrent pendant deux ans de régler ses comptes, sous prétexte que les pièces justificatives s’étaient perdues sur l’Edgar : puis, l’année suivante, sans aucun avis préalable, ils le retranchèrent de la liste des amiraux, et lui ôtèrent sa demi-solde. Enfin, un jour que l’amiral était de passage à Londres, un journal, le Saint James Post, ayant annoncé qu’il avait été arrêté à sa résidence de Newington Stoak, par ordre de la Reine, Walker, qui aurait pu voir ses services acceptés par la république de Venise ou par le czar de Moscou, mais qui était trop loyal pour se mettre dans la position de pouvoir porter un jour les armes contre l’Angleterre, se décida le cœur navré, à quitter son implacable patrie pour se rendre dans la Caroline du Sud, y cultiver une plantation.

Là encore, les sarcasmes et la haine de ses compatriotes poursuivirent le proscrit anglais. À sa grande surprise, après son désastre, l’amiral Walker avait été assailli à Boston par une avalanche de brochures plus violentes les unes que les autres. J’ai dit à sa grande surprise, car Sir Hovenden qui rêvait d’éclipser la gloire de Drake et de Cavendish en s’emparant de Québec, pensait sérieusement être récompensé pour avoir ramené les restes de l’expédition. Dans ces brochures, le gouverneur Dudley, le colonel Nicholson, tous les New-Englanders s’en donnèrent à cœur joie sur le compte du malheureux amiral, et bientôt ces dénonciations parvinrent jusqu’en Caroline, où elles attisèrent tellement les passions populaires contre lui, que Sir Hovenden Walker fut obligé d’aller chercher un refuge aux Barbades.

Néanmoins, petit à petit ces haines et ces rancunes de l’orgueil anglais blessé, se turent. Le calme se refit dans cette existence brisée. Dès 1720, Sir Hovenden Walker put faire imprimer une justification et un rapport complet sur sa triste expédition, et ce journal fut accueilli avec assez de faveur, si l’on en juge par la rareté de ce bouquin, devenu presqu’introuvable aujourd’hui. Bientôt, l’oubli se fit autour du vieil amiral : et, revenu dans la Caroline, il finit par s’éteindre tranquillement dans sa plantation, en l’année 1725, au milieu des muses qu’il cultivait avec un certain succès, et entouré des éditions de son poète favori, Horace, qui lui avait fourni l’épigraphe de sa défense :

Sois fort dans la détresse et si ta bonne étoile
Fait naître enfin pour toi des vents moins désastreux :
Fait naître enÀ ces protecteurs dangereux
Fait naître enNe livre qu’à demi ta voile.

— Il y a du vrai dans tout cela, et depuis que je suis ici, je me suis toujours douté de quelque chose de semblable, dit une voix étrangère, en s’adressant à Agénor Gravel. Des goëlettes prises par le calme, dans la passe du Nord, y ont déjà repêché des canons. Dame ! ils n’étaient pas neufs la rouille les rongeait ; les huîtres et les coquilles s’étaient attachées au fer et au cuivre, et ils n’étaient plus de grande utilité, si ce n’est pour servir de lest. À l’autre bout de l’île, à la pointe des Anglais, la cabane du père Ruel est pleine de bayonnettes, de bâches, de boulets et autres vieilles ferrailles, qu’il s’amuse à ramasser lorsqu’il ne pêche pas. Et, puisque vous êtes si curieux de ces choses, venez, avec moi jusqu’au phare : je vous donnerai un bout de baguette de fusil qui vient de l’Anglais, et que l’autre jour en seinant, nous avons ramené au plein.

Cette voix sympathique était celle de M. Paul Côté, l’excellent gardien du phare de l’Île-aux-Œufs.

Agénor ne se fit pas prier pour accepter ce morceau de cuivre tout rongé par le temps et par la mer. Il l’examina longuement : puis, après l’avoir retourné en tous sens, il le glissa flegmatiquement dans la fameuse sacoche, en nous disant sous forme de péroraison :

— Les bibelots du père Ruel, et ce bout de baguette de fusil, voilà peut-être tout ce qui reste maintenant pour raconter au passant la fin terrible de l’expédition de Sir Hovenden Walker. Si d’un côté l’histoire fut indulgente pour le marin anglais, et si quelques-uns de ses compatriotes, Smith entre autres, allèrent jusqu’à passer sous silence cette catastrophe, la légende s’empara de la navrante ballade, et c’est ainsi que la sœur Juchereau de Saint-Ignace écrivit plus tard que Sir Hovenden « craignant d’être mal reçu de la Reine fit sauter en l’air son navire quand il fut sur la Tamise. » Il est vrai que Charlevoix assurait à son tour « qu’il se brisa sur l’Île-aux-Œufs avec sept de ses plus gros transports. »

Puis après une pause :

— La première de ces assertions était sans doute suffisante pour donner libre cours à l’imagination de mon voisin de gauche, reprit Gravel en me regardant malicieusement, car, si je ne me trompe pas, tu as jadis écrit dans tes « Contes à la Veillée » l’histoire de cet amiral du brouillard qui demandait à ses persécuteurs :

— Pouviez-vous vous attendre à ce que j’ordonnasse au vent et à la tempête de s’arrêter ? Serait-il devenu possible que, par les subtilités de la magie, j’eusse eu le pouvoir de créer l’ouragan et de tisser des brouillards dans le seul but de noyer tant de malheureux et de chercher le danger, sans aucun autre profit ou avantage pour moi, que le plaisir toujours stérile de faire le mal pour le mal ?



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  1. Le titre de roi de France, pris pour la première fois par Edouard III d’Angleterre, fut porté par ses successeurs jusqu’en 1801.
  2. Les frégates avaient pour six mois d’approvisionnements : les transports pour trois mois. — Livre de loch de l’amiral.
  3. Ces vaisseaux étaient le Lys de 76 canons, le Magnanime de 76, de l’Apollon de 72, le Brûlant de 74, le Glorieuse de 68, la Fidèle de 70, l’Aigle de 74, le Protée de 68, et le Jason de 43 canons.
  4. (I) Voici une liste exacte de cette flotte. Vaisseau amiral, l’Edgar 70 canons : le Windsor 60 canons, le Montague 69 canons, le Swiftsure 70 canons, le Sunderland 60 canons, le Monmouth 70 canons, le Dunkirk 60 canons, le Humber 80 canons, le Devonshire 80 canons. Transports : Recovery, Delight, Eagle, Fortune, Reward, Success Pink, Willing Mind, Rose, Life, Happy Union, Queen Anne, Résolution, Marlborough, Samuel, Pheasant, Three Martins, Smyrna Merchant, Globe, Samuel, Colchester, Nathanael et Elisabeth, Samuel et Anne, George, Isabella Anne Catherine, Blenheim, Chatam, Blessing, Rebecca, Two Sheriffs, Sarah, Rebecca Anne Blessing, Prince Eugène, Dolphin, Mary, Herbin Galley, Friend’s increase, Marlborough, Anna, Jérémie et Thomas, les Barbades, Anchor and Hope, Adventure, Content, Jean et Marie, Speedwell, Dolphin, Elisabeth, Marie, Samuel, le Basibé, la Grenade, Goodwill, Anna, Jean et Sarah, Marguerite, Dispatch, Four friends, Francis, Jean et Hannah, Henriette, Blessing, l’Antilope, Hannah et Elisabeth, Friend’s adventure, Rebecca, Marthe et Annah, Jeanne, l’Unité, et le Newcastle.

    L’Entreprise de 40 canons, le Saphire de 40, le Kingston de 60, le Léopard de 54, et le Chester de 54 canons, ainsi qu’une prise, le Triton, rejoignirent l’amiral dans le golfe. Quant au Leostoff et au Feversham, frégates de 36 canons qui faisaient partie de l’escadre, personne n’en entendit plus parler.

  5. Vide Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, Livre XV, page 357.

    D’après les numéros des lundis 10 et 23 juillet 1711 du Boston News-Letter, published by authority, les régiments embarqués sur les transports de l’amiral Walker, étaient ceux des colonels Kirke, Seymour, Disney, Windresse, Clayton, Kaine, ainsi que celui du général Hill. Outre ces troupes, il y avait 600 hommes d’infanterie de marine commandés par le colonel Churchill, et un train d’artillerie de quarante chevaux sous les ordres du colonel King. Les troupes de milice consistaient en deux régiments levés dans la baie du Massachusetts, dans le New-Hampshire et dans la plantation du Rhode-Island, le premier commandé par le colonel Walton, le second par le colonel l’honorable M. Vetch.

  6. Il ne faut pas oublier, que dans l’introduction de son journal, page 25, Walker avoue avoir perdu, en s’en revenant, la frégate le Feversham de 36 canons, commandée par le taine Paston, ayant à son bord 196 hommes d’équipage, et trois nouveaux transports dont les morts n’entrent pas dans le dénombrement.

    Au moment de livrer cette page à l’impression un curieux bouquin me tombe sous la main. Il est intitulé : The chronological historian, containing à regular account of all transactions relating to British affairs, by Mr. Johnson, London, MDCCXLIII.

    On lit ce qui suit aux pages 313, 314 :

    22 August 1711. — Eight of the transports of Sir Hovenden Walker’s fleet with eight hundred officers and soldiers were cast away in the river Canada, where upon the rest of the fleet returned to New-England.

    9 October 1711. — Sir Hovenden Walker and Brigadier Hill with the fleet of men of war and transports returned to Porthsmouth from their Expedition of Canada, and on the 15 instant the admiral’s ship the Edgar was accidently blown up with 400 seamen and several other people on board, all the officers being ashore.

  7. Parmi ces documents se trouvait l’original du journal tenu par Sir William Phipps lors de son expédition de Québec.

    The French minister came to me this evening, brought with him Sir William Phipp’s original journal of his Quebec expedition, and gave it me. This was blown up amongst several other material papers and draughts in the Edgar — Walker’s Journal p. 87.