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Prosper Randoce/01

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Prosper Randoce
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 70 (p. 67-112).
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PROSPER RANDOCE

première partie


I.

Didier de Peyrols sortit vers dix heures du théâtre royal de Berlin. La nuit était froide, mais claire ; il se promena longtemps sous les Tilleuls. Ce soir-là, on avait donné Hamlet. La représentation avait bien marché. Hamlet s’était distingué, Ophélia avait eu bonne grâce dans sa folie, le grand carnage final s’était accompli sans malencontre. Entre tous les chefs-d’œuvre de l’art dramatique, Hamlet était celui que préférait Didier : non qu’il trouvât dans cette pièce plus d’art ou plus de génie que dans le Cid ou dans Britannicus ; mais elle parlait puissamment à son cœur et à sa pensée. Il ne se lassait pas de la relire, puisant à cette source intarissable des émotions toujours nouvelles. Depuis des années, il rêvait de voir représenter le chef-d’œuvre qu’il savait par cœur. Son rêve s’était enfin réalisé, et l’espérance longtemps caressée avait tenu toutes ses promesses.

Didier était aussi capable qu’un autre d’admirer de beaux vers ; il avait l’esprit cultivé, le goût exercé, l’oreille juste et délicate. Cependant ce qu’il cherchait dans la poésie, c’était moins l’art lui-même que la peinture inspirée de la vie et des hommes ; elle était pour lui moins une fête de l’esprit qu’une sagesse supérieure, une sorte de révélation. En lisant les poètes, il aspirait à se mieux connaître, il se cherchait dans leurs fictions, et si Hamlet était l’objet de ses préférences, c’est qu’il y avait en lui, le dirai-je ? un peu de cette étoffe dont sont faits les Hamlet.

Sans doute Didier n’était point né dans les brumes du nord et n’était pas le fils d’un roi de Danemark ; nulle tragédie dans son histoire, il aurait pu arpenter à minuit la terrasse d’Elseneur sans y rencontrer une ombre menaçante lui recommandant le soin de sa vengeance. Il était venu au monde sous un beau ciel, sur les confins du Dauphiné et de la Provence, loin des sapins, à l’ombre des oliviers. Son père était un honnête gentilhomme campagnard doublé d’un capitaliste, lequel avait passé sa vie à faire de bonnes affaires et des heureux. Aussi Didier n’avait-il pas à craindre que les volontés paternelles le vouassent jamais à de sombres aventures. Rien de sinistre dans son passé, rien d’inquiétant dans son avenir. Point d’Ophélia non plus sur son chemin ; il avait connu le plaisir, mais son cœur était demeuré libre. Impossible de trouver dans sa vie la matière d’un drame, voire le sujet d’une nouvelle. Le malheur semblait lui dire : « Si tu as envie de me connaître, viens me chercher. » Peut-être dans le fond de son cœur Didier était-il curieux de cette nouvelle connaissance ; mais il était paresseux et restait chez lui.

Paresseux comme Hamlet ! Je crois qu’il eût volontiers adopté cette devise, et, si ambitieuse qu’elle puisse paraître, il n’eût pas été empêché de la justifier. Le jeune prince danois est resté le type immortel de ces hommes que la générosité de leur caractère et la supériorité de leur esprit rendent impropres à l’action. Pour jouer un rôle sur la scène du monde, il ne faut pas craindre de se commettre avec la fortune, et quiconque se plaît à réfléchir ne tarde pas à découvrir qu’elle est peu délicate dans le choix de ses amitiés, qu’elle a souvent des complaisances indignes, que les petits moyens et les petites passions trouvent facilement grâce devant elle, et que si le succès se fait toujours applaudir, ceux qui l’exaltent et l’encensent ne laissent pas de lui marchander leur estime. À l’université de Wittemberg, Hamlet avait appris à mépriser l’opinion et ses hochets ; il estimait que les choses n’ont d’autre prix que celui que la vanité leur donne, qu’aucun but n’est digne d’aucun effort, que juger la vie vaut mieux que vivre. Son ironique indifférence le mettait à l’abri de toute ambition, il ne tenait à rien qu’à ses pensées. « Bon Dieu ! s’écriait-il, je pourrais être enfermé dans la coque d’une noix et m’y trouver roi d’un espace infini, si je n’avais point de mauvais rêves. »

Didier n’avait pas étudié à l’université de Wittemberg ; mais il était né avec le don funeste de la réflexion. De bonne heure il avait observé le train du monde, et, comme son royal modèle, il avait dit plus d’une fois : « L’homme ne me plaît pas, ni la femme non plus. » Il avait vu tant de médiocrités fleurir et s’épanouir au soleil de la renommée, tant de sottises avoir les vents prospères, tant de marchands d’orviétan surprendre la bonne foi des badauds, tant de malhonnêtes gens éclabousser de l’insolence de leurs triomphes la vertu silencieuse et confuse, qu’à l’âge des illusions il avait renoncé à vivre ; c’était bien assez, selon lui, de regarder vivre les autres. Il ne prétendait à rien et n’avait jamais rien entrepris, rien voulu ; il se tenait renfermé dans sa coque au risque d’y faire de mauvais rêves.

À ce mépris du succès qui paralysait sa volonté, ajoutez une timidité incurable dont il n’aimait pas à faire l’aveu. Nos défauts naissent de nos qualités. Didier avait le cœur naturellement bienveillant et sympathique ; il entrait avec une extrême facilité dans les sentimens des autres. Voyant les hommes très occupés d’eux-mêmes, il lui répugnait de les occuper de lui. Il n’avait ni la force ni le désir de s’imposer, et s’expliquer, parlementer, lui était un supplice. Il en avait fait plus d’une fois l’essai ; mais il s’était bien vite rebuté. Un froncement de sourcils, un regard qui trahissait l’inquiétude, la moindre marque d’impatience ou de distraction, avaient suffi pour glacer sa verve. « À quoi bon, s’était-il dit, importuner de mes sottes requêtes des gens qui se soucient tant d’eux-mêmes quand je me soucie si peu de moi ? » Quiconque n’a reçu du ciel ni le goût de plaider, ni l’audace des coups d’état, fera bien d’abjurer toute ambition, et c’est à peu près ce qu’avait fait Didier. Je ne sais si Hamlet était timide ; c’est une faiblesse dont on se garde volontiers le secret et que l’amour-propre s’entend à déguiser. Quoi qu’il en soit, Didier avait décidé qu’en dépit de la distance qui sépare les héros de tragédie du commun des martyrs Hamlet lui ressemblait de tout point. Tout à l’heure au théâtre, il s’était reconnu non sans un tressaillement de joie ; sa paresse lui était apparue sur les planches, ennoblie, glorifiée, parée d’un lambeau de pourpre, et cette vision avait charmé son orgueil.

Perdu dans ses réflexions, il allait et venait entre la statue du grand Frédéric et la porte de Brandebourg, sans s’apercevoir que le froid était piquant. Il se mettait à la place de son héros. Chargé comme lui de venger l’assassinat d’un père, il eût éprouvé toutes ses incertitudes, toutes ses perplexités ; comme lui, il eût laissé le soleil se coucher cinquante fois sur sa colère ; comme lui, il eût senti sa résolution lui échapper, l’horreur du crime commis se tourner en une morne et inerte mélancolie ; comme lui, il se fût indigné de ne pas s’indigner assez, et après avoir tiré l’épée du fourreau il eût vu sa main prête à frapper retomber à son côté, comme glacée par une invisible torpille. — Quel heureux homme que ce Laërte ! pensait-il en réfléchissant au contraste que Shakespeare a voulu établir entre le fils de Polonius et l’amant d’Ophélia. Rien ne l’arrête, il ne doute de rien. À quoi bon réfléchir ou rêver ? Il veut et il agit. À peine a-t-il appris que son père est mort, il part, ivre de vengeance ; il arrive, se présente au peuple, l’ameute, pénètre au palais l’épée au poing. Polonius sera vengé ou Laërte régnera... Et pourtant, pensait-il encore, quel Hamlet consentirait à devenir un Laërte ? Et il concluait qu’il y a deux espèces d’hommes, ceux qui pensent et ceux qui veulent, que la médiocrité des sentimens est favorable à l’énergie du caractère, que les âmes supérieures ne sont pas ici-bas dans leur élément, que les petits hommes sont bien plus sûrs de leur fait et que la vie a été inventée pour eux.

Ces réflexions, comme on le voit, n’étaient pas trop mortifiantes pour son amour-propre, et il s’y complaisait quand une horloge qui sonna minuit le tira de sa rêverie. Il prit congé de ses fantômes et regagna son gîte. Sa porte se trouvant close, il appela le guet pour qu’il vînt lui ouvrir, et en entrant chez lui il aperçut sur sa table un pli dont la physionomie lui parut sinistre. Son pressentiment ne le trompait pas : le notaire de Nyons, vieil ami de sa famille, lui mandait par le télégraphe que M. de Peyrols était tombé gravement malade, que son état empirait à vue d’œil, qu’il eût à partir sans délai. Que savait-on? peut-être arriverait-il trop tard.

II.

Didier arriva trop tard ; il n’eut que la triste satisfaction de pouvoir rendre au défunt les derniers devoirs. M. de Peyrols avait toujours tenu une grande place dans la vie de son fils. Notre Hamlet au petit pied, dont la mère, femme nulle, cœur indolent, imagination froide, était morte fort jeune, avait été élevé par son père. Ce n’est pas à dire que M. de Peyrols se fût consacré tout entier à son éducation, ni même qu’il s’en fût occupé avec beaucoup de sérieux et de suite. Il était trop affairé pour cela. Actif, remuant, très entendu en beaucoup de choses, la tête toujours grouillante de projets, il s’était intéressé dans plusieurs entreprises industrielles qu’il avait fait prospérer par ses conseils et l’assistance de sa forte volonté. Sans cesse en mouvement, tantôt à Paris, tantôt à Marseille, se plaisant à se trémousser et à trémousser les autres, il cheminait dans la vie avec des bottes de sept lieues ; mais de temps en temps, pour reprendre haleine, cet homme aux grandes enjambées faisait une halte à Nyons, dans son castel, et son fils devenait subitement l’objet de ses plus vives préoccupations. C’était une affaire qui pour quelques jours lui faisait oublier les autres. Alors il s’avisait que ce jeune homme lui ressemblait bien peu, qu’il était nonchalant au travail comme au plaisir, qu’il ne prenait feu pour rien, qu’il avait l’humeur indolente comme sa mère et de grands yeux gris qui regardaient volontiers voler les mouches. Cette découverte l’affligeait; il prenait l’alarme; toute chose cessante,, il faisait venir Didier dans son cabinet, employait de longues heures à le harceler de questions et de reproches, battant briquet sans se lasser et se plaignant que l’amadou était humide, après quoi il tenait de doctes conférences avec le précepteur qu’il lui avait donné et dont il n’avait guère lieu de se louer, développait les plus belles théories d’éducation, discourait, dissertait à perte de vue, débitait force aphorismes tels que ceux-ci : — « Il n’y a que les sots qui s’ennuient; on n’a jamais rien inventé de plus intéressant que ce monde; tout y est matière à expériences.

— La vie est une bataille à gagner; il importe d’ouvrir le feu de bonne heure.

— Il faut faire avec passion tout ce qu’on fait, même une partie de bouchon. Que monsieur mon fils apprenne à se donner la fièvre.

— Vouloir est le plaisir des dieux. L’homme qui rêve se rapproche des végétaux. Je crains que Didier ne passe son temps à se chercher sans se trouver. A douze ans, je savais déjà qui j’étais.

— Si vous lisez Tite-Live avec lui, tâchez qu’il prenne résolument parti pour Annibal ou pour les Romains. Je veux qu’il déraisonne là-dessus. J’ai la sainte horreur des neutres.

— Nous devons apprendre à avaler les couleuvres de bonne grâce : on ne devient homme qu’à ce prix, et cela vaut toujours mieux que de mâcher à vide. Si j’étais condamné à ne rien faire, je supplierais Dieu de m’envoyer quelques bons chagrins qui me donnassent de l’occupation.

— Didier est bon, loyal, généreux, il a le cœur bien placé. Tout cela n’est rien. L’homme inoffensif est le dernier des hommes. Je serais désolé que mon fils fût indigne d’avoir des ennemis. »

Toutes ces grandes maximes, répétées par le précepteur à son élève, produisaient un médiocre effet. En vain, par déférence filiale, Didier cherchait-il à s’en pénétrer, sa nature résistait; il ne réussissait pas à se donner la fièvre, il réussissait encore moins à se faire des ennemis, et s’il estimait qu’ Annibal avait quelque peu raison, il tenait aussi que les Romains n’avaient pas tout à fait tort. Aussi bien, après l’avoir endoctriné pendant trois ou quatre jours, M. de Peyrols recevait quelque lettre d’affaires qui faisait diversion à ses bourrasques de paternité ; un beau matin, il chaussait ses grandes bottes, se mettait en chemin, et Didier restait en tête-à-tête avec son précepteur, lequel ne lui répétait plus que par manière d’acquit et d’une voix traînante et nasillarde : « Vouloir est le plaisir des dieux ; apprenez à vous donner la fièvre. » — « On est ce qu’on est ; vous ne me referez pas, » lui répondait le jeune homme, enhardi par l’absence de son père. Quelle que fût sa bonne volonté, le grisolleraient d’une alouette lui semblait avoir plus de sens que toutes les sagesses paternelles.

Quand Didier fut à l’âge où l’on se choisit une carrière, M. de Peyrols, qui, bien que gentilhomme et riche, n’entendait point avoir mis au monde un oisif, consacra quinze grands jours au moins à lui tâter le pouls, à l’ausculter, afin de s’assurer quels étaient ses goûts, s’il n’avait point quelque vocation secrète. Il lui fit passer en revue tous les états, les lui montrant par leurs beaux côtés et s’efforçant de surprendre en lui une préférence. Quoi qu’il lui proposât, Didier ne répondait ni oui ni non ; point de goûts prononcés, point d’antipathies décidées. « Moitié figue, moitié raisin! » s’écriait son père en hochant la tête. À vrai dire, Didier était né avec les dispositions les plus heureuses, avec une grande ouverture d’esprit ; il apprenait tout comme en se jouant, et dans une certaine mesure il s’intéressait à tout ; il avait une égale aptitude pour la botanique et la jurisprudence, pour les arts et la chimie ; il était quelque peu musicien, dessinait avec goût, s’entendait à lever un plan, s’aidait d’une alidade comme un arpenteur juré, se démêlait sans trop d’effort d’un problème épineux de mathématiques, lisait couramment Leibnitz et Poisson ; mais ce qui lui plaisait en toute chose, c’étaient les idées générales, la pure théorie, ce qui s’adresse à l’imagination ou à la pensée, et il avait découvert que dans chaque art, dans chaque science, il y a une partie de métier qui le rebutait. Il est certain que, pour être un savant ou un artiste, il ne suffit pas d’avoir le sens du beau ou du vrai, le génie de l’invention ; il faut avoir étudié patiemment les procédés, s’être fait une méthode, il faut en un mot savoir son métier. Il y avait dans Raphaël un sublime manœuvre, et l’homme le plus passionné ou le mieux inspiré ne saurait persuader une foule ou un jury, s’il n’est arrivé par un labeur opiniâtre à posséder la mécanique de son talent. Or tout ce qui était secret de métier inspirait à Didier une insurmontable répugnance. Aussi était-il condamné à n’être qu’un dilettante dans tous les genres.

Cependant, par complaisance pour son père, -il consentit à se reconnaître une vocation marquée pour le droit, et il s’en alla bravement faire ses études à Paris. Il passa ses premiers examens de la façon la plus brillante. M. de Peyrols, dont l’imagination ne s’arrêtait jamais en chemin, rêvait déjà pour son fils les premières dignités de la robe ; mais la troisième année, au milieu de l’hiver, Didier reparut inopinément à Nyons, le teint défait, les yeux et les joues caves, dévoré d’une sorte de fièvre sans nom qu’il attribuait à son dégoût croissant pour ses études, à l’horreur que lui inspirait d’avance l’antre de la chicane. M. de Peyrols fronça le sourcil, haussa les épaules ; toutefois il ne renvoya pas à Paris l’étudiant en rupture de ban. Il se résolut à le garder auprès de lui, et pour l’occuper lui confia la gestion de son domaine. Didier s’acquitta fort bien de sa nouvelle charge, si ce n’est qu’au dire de son père il semait l’argent à pleines mains, faisant remise de leur terme à tous ses fermiers dans l’embarras et se faisant adorer de tous les ouvriers par ses largesses. « Il est heureux, disait M. de Peyrols, que je m’entende à gagner de l’argent, car mon fils paraît avoir un furieux talent pour en dépenser. Passe encore si c’était pour lui ; mais ce garçon est destiné à n’avoir jamais du plaisir dans ce monde que par procuration. » Et de temps à autre il le faisait voyager durant quelques mois, dans l’espérance que quelque rencontre, quelque aventure imprévue réveillerait cette volonté assoupie et ce cœur endormi. C’est ainsi que Didier s’en était allé par son ordre faire une tournée en Allemagne. Il n’avait pas lieu de s’en plaindre, puisqu’il avait rencontré Hamlet à Berlin.

On comprendra par ce narré de sa jeunesse ce que dut éprouver Didier en apprenant la mort de son père. Sa tendresse pour ce père, auquel il ressemblait si peu et dont les maximes n’étaient guère à son usage, avait été jusqu’alors le seul mobile de ses actions. Qu’allait-il faire ? Qui désormais secouerait son indolence ? Qui se chargerait de vouloir pour lui ? Sur quoi réglerait-il l’emploi de ses heures ? Il lui semblait que, privée du ressort qui la mettait en mouvement, sa machine allait s’arrêter.

III.

Heureusement des occupations forcées l’empêchèrent de s’enfoncer dans son chagrin. Son père ne l’avait jamais initié au détail de ses allaires ; quoi qu’il lui en coûtât, il dut se mettre au fait. Des lettres à écrire, des registres à compulser, de volumineuses correspondances à dépouiller, des actes à signer, lui prirent une bonne partie de ses journées. Cet ingrat travail l’accablait d’ennui, et je doute qu’il en fût venu à bout, si M. Patru, le notaire de Nyons, n’eût été là pour lui tailler sa besogne et pour forcer ses répugnances. M. Patru était un homme tel qu’il s’en rencontre souvent dans cette partie du Dauphiné : un cœur chaud sous une rude écorce. Court de taille, large d’épaules, ardent, la tête près du bonnet, abritant derrière de grosses lunettes montées en argent de petits yeux pers, pétillans de feu et de malice, il joignait à la brusquerie du ton et des manières une délicatesse de sentimens que n’annonçait pas son visage. S’il détestait cordialement ses ennemis et les traitait de Turc à More, en revanche il était d’une fidélité à toute épreuve dans ses attachemens ; en toute rencontre, on pouvait compter sur lui, et il n’attendait pas qu’on réclamât ses services. Il devinait, prévenait les désirs, et il avait en matière de dévouement une foule de petites inventions dont le vulgaire des amis ne s’avise pas ; mais il ne fallait pas le remercier, il avait la reconnaissance en horreur et la rembarrait sans miséricorde. Il prétendait qu’après tout il ne se souciait de personne, qu’il cherchait seulement à se faire plaisir, que s’il se jetait à l’eau pour sauver un ami, c’est qu’il aimait l’eau froide et n’était pas fâché de montrer qu’il savait nager. Peut-être disait-il vrai ; mais l’égoïsme n’est pas toujours aussi bienfaisant.

M. Patru avait été lié dès son enfance avec M. de Peyrols ; il avait tenu Didier sur ses genoux et le savait par cœur. Il avait dit plus d’une fois à M. de Peyrols : — Vous vous y prenez mal avec votre fils, vous pourriez le raisonner pendant vingt ans sans rien gagner sur lui. Il a son idée, sa marotte, sa maladie : il est né avec le mépris du succès ; c’est un cas rare, et qui, vous l’avouerai-je? me semble intéressant. Si vous en jugez autrement et que vous ayez juré de convertir votre fils à vos principes, laissez les longs discours et représentez-lui seulement que, s’il veut vous plaire, il faut qu’il se décide à faire quelque chose, que votre bonheur est à ce prix. Avec ce seul mot, vous le ferez aller au bout du monde. — Mais M. de Peyrols répugnait à employer les raisons de sentiment ; il s’était mis en tête de convaincre Didier, et jusqu’à sa mort il s’était piqué d’y réussir.

À son retour de Berlin, Didier trouva M. Patru qui l’attendait devant l’hôtel du Louvre, sur la place où s’arrêtent les messageries, et ce fut de lui qu’il apprit la perte qu’il venait de faire. Le digne homme le laissa pendant quelques jours à son deuil, puis il fut le trouver et lui dit : — Mon cher ami, vous regrettez sincèrement votre père, et vous avez raison ; mais la plus grande marque de respect que vous puissiez donner à sa mémoire, c’est de veiller à ce que sa fortune ne périclite pas entre vos mains. Vous lui devez bien cela ; représentez-vous qu’il est encore vivant et soignez ses intérêts comme il le faisait lui-même. Pour cet effet, vous avez bien des connaissances à acquérir ; prenez votre courage à deux mains, jetez-vous à corps perdu dans les paperasses. Ce sera vous occuper de votre père que de chercher à vous reconnaître dans ses affaires et dans les vôtres. — Didier se rendit à ces raisons. Un livre de comptes, un mémoire d’avoué, avaient toujours été pour lui des objets effrayans. Les chiffres ne lui déplaisaient pas trop dans un ouvrage d’astronomie ; mais un calcul d’intérêts composés l’avait toujours fait frissonner : il n’aimait que le chiffre désintéressé. Il ne laissa pas de se livrer aux arides études que lui recommandait l’ami de son père. M. Patru avait toujours été dans la confidence des spéculations et des placemens de M. de Peyrols ; il aurait pu mettre Didier au fait en quelques jours, il n’eut garde. Il se contenta de lui donner quelques directions générales et le laissa se débrouiller par lui-même. Seulement de temps à autre ils tenaient ensemble des conférences où le jeune homme lui rendait compte de son travail et lui demandait l’éclaircissement de quelque difficulté. Dans ces entretiens, notre mélancolique étonnait le notaire par la netteté de ses idées, par la lucidité de son esprit. En quelques semaines, il était parvenu à posséder des sujets auxquels il n’avait pensé de sa vie ; mais Dieu sait combien ces couleuvres lui étaient dures à avaler! Les heures qu’il passait dans l’étude de M. Patru lui pesaient comme du plomb ; il regardait tour à tour d’un œil morne les murs et le plafond, ou contemplait fixement de vieilles toiles d’araignées auxquelles pendait une mouche morte* Dès que la séance était levée, c’était d’un air de délivrance qu’il gagnait la porte et se dirigeait à grands pas vers quelque réduit solitaire où il avait pris rendez-vous avec sa paresse.

Nyons est situé dans l’un des plus jolis pays du monde. Assise au pied d’un rocher au bord de l’Aygues, cette petite ville se trouve placée à l’issue d’un étroit défilé où s’enfonce la grande route de Gap et à l’entrée d’un riant vallon qui, s’évasant par degrés, va se réunir au loin à la grande vallée du Rhône. Favorisé d’un ciel clément et presque toujours pur, arrosé d’eaux courantes, ce petit coin de terre est d’une fertilité merveilleuse, et peu s’en faut qu’il n’y règne un éternel printemps. Des coteaux l’abritent contre les vents du nord ; le mistral a beau déchaîner ses fureurs sur le plateau de Valréas, c’est à peine s’il se fait sentir aux habitans de Nyons par quelques rares bouffées qui leur font pousser de hauts cris. En été, .les chaleurs sont tempérées par une brise locale vraiment singulière qui semble sortir des fissures d’un rocher ; ce vent frais et caressant, tout à fait semblable à une brise marine, a reçu le nom de vent Pontias, et croyez que les Nyonçais sont aussi fiers de leur Pontias que les Marseillais peuvent l’être de leurs quatre ports et de leur Cannebière. Par les accidens du sol, par la richesse de la végétation, par l’abondance des eaux, cet heureux pays ressemble au Dauphiné et à la Suisse ; mais il est éclairé et réchauffé par un autre soleil, et les cultures s’en ressentent. Elles annoncent déjà la Provence ; de toutes parts d’immenses vergers d’oliviers montent à l’assaut des arêtes rocheuses, les escaladent victorieusement, les couronnent de leurs feuillages argentés, que dominent des forêts de chênes et de pins. Bref c’est une sorte de petite Suisse provençale, où tout semble avoir été ménagé pour étonner à la fois et pour charmer le regard.

Sur la rive gauche de l’Aygues se dressent les monts de Garde-Grosse, qui, arrondis en forme de cirque, couvrent Nyons au midi. Sur le devant règne une large terrasse qui est comme l’entresol de la montagne et qu’on nomme le plateau du Guard. On y grimpe par un chemin en lacets qui serpente entre deux murailles de rochers ; ces roches schisteuses se délitent et dessinent des créneaux sur le ciel. Le sommet de la colline est formé d’une succession de gradins en pente douce, lesquels offrent chacun sa grange entourée de champs, de vergers et de vignes rampantes. Rien de plus riant que ce plateau du Guard. On y respire l’air vif et fortifiant des montagnes, et l’on gagnerait aisément le vertige au bord des précipices qui en défendent les approches du côté de la rivière ; mais c’est une montagne apprivoisée par le doux soleil du midi et qui a dépouillé toute sa sauvagerie primitive. Elle a fait amitié avec l’homme, elle se prête à toutes ses fantaisies, et, pour lui plaire, elle s’est transformée en un jardin où le pin se marie au figuier, le cyprès au pêcher, la fleur d’or du genêt aux boutons rosés des amandiers. Sur le plus élevé des gradins, on trouve un castel, moitié seigneurial, moitié rustique, qui depuis deux siècles, habité ou non, n’a cessé d’appartenir aux Peyrols. Les oliviers montent jusque-là ; mais à leurs formes tortues et rabougries on reconnaît que c’est leur dernier effort, et qu’à cette hauteur la vie ne leur est plus facile. Au-delà s’étendent des champs de blé et d’avoine, bornés par un vaste éboulis que surmonte une muraille de calcaire rougeâtre. Ce castel est appelé dans le pays le château du Guard, et aussi le fort de l’Aiguille à cause d’un rocher qui se trouve près de là et qui porte ce nom, bien qu’il ressemble plutôt à un gigantesque doigt de pierre levé vers le ciel en signe d’invocation ou de menace.

Dès qu’il avait expédié sa tâche de la journée, Didier s’en allait courir. Ou le voyait errer, la tête basse, les mains derrière le dos, le long des sentiers qui sillonnent en tous sens le plateau et que bordent de petits murs en pierres sèches tapissés de cades et de mûriers sauvages. Le plus souvent il allait s’asseoir au sommet d’une gorge gazonnée, ombragée de trembles et de noyers ; un invisible filet d’eau y coulait en silence, mais on devinait sa trace à la fraîcheur des grandes herbes au travers desquelles il passait. D’autre fois il gravissait quelque cime, d’où il découvrait au midi la longue croupe onduleuse du Ventoux avec ses gazons brûlés par le soleil, qui offrent une teinte blonde semblable à celle du pelage d’un jeune faon. Souvent encore, assis sur une borne, il s’entretenait avec un vieux maraîcher qu’aimait son père ; il le regardait labourer avec la bêche une planche de son jardin, faisait causer le bonhomme, et l’enviait de ce qu’ayant reçu comme lui en cadeau ce fatal jouet qu’on appelle la vie, il avait su découvrir la manière de s’en servir.

L’un des premiers jours de juillet, Didier se rendit chez M. Patru et trouva porte close. Le notaire venait d’être appelé au village de Venterol pour une affaire pressante. Sans trop se plaindre de ce contre-temps, il traversa la ville et alla se promener sur le penchant du mont de Vaux, qui commande Nyons au nord. C’est une belle montagne à la cime boisée et dont les flancs sont rayés d’un éventail de ravines blanchâtres séparées par des vergers d’oliviers. Didier suivit un chemin grimpant et finit par faire une halte dans un bosquet de jeunes pins, près du lit desséché d’un torrent. La rive opposée était garnie de grandes touffes de roseaux d’une éclatante fraîcheur. Il semble que ces grands joncs du midi soient des ruminans comme les chameaux ; ils font au printemps leur provision d’eau, et, leur subsistance assurée, ils se rient des sécheresses de l’été et des infidélités de leur torrent. Au moindre vent qui passe, ils agitent leurs longues quenouilles et chuchotent mystérieusement entre eux ; mais, pour qui sait les écouter, il est clair qu’ils se disent : — Frères, nous avons bu et nous boirons encore.

Au bout de quelques instans, Didier entendit un bruit de pas. Il leva les yeux et aperçut M. Patru, qui, revenant de Venterol, avait pris une traverse. — Mille excuses ! s’écria le notaire. Je viens troubler un délicieux tète-à-tète ; mais qui diable pouvait s’attendre à vous trouver là ?

— Un tête-à-tête ? demanda Didier ; il me semble que je suis seul.

— Seul avec votre paresse, et jamais maîtresse ne fut aimée d’un amour si tendre. Dieu sait quelles douceurs vous lui disiez !

— Vous êtes injuste, monsieur Patru, j’ai écrit ce matin trois lettres de quatre pages chacune.

— Peste !.. Après un pareil effort, une sieste de quatre heures dans un bois de pins est bien nécessaire pour vous refaire un homme... Tenez, tout à l’heure, poursuivit-il, je ne sais par quel hasard je pensais à vous, et je me disais que votre malheur est d’être né trop tard. Il y a quelque trente ans, les rêveurs, les mélancoliques, les inutiles et, pour trancher le mot, les paresseux étaient à la mode en littérature. Aujourd’hui ce n’est plus cela ; dans les romans, on ne voit plus que gens qui s’ingénient et s’évertuent, et nos modernes héros de théâtre finissent tous au dénoûment par établir une petite usine. Le romantisme est mort ; les Yankees sont nos modèles, et nous sommes en train de fonder une société où les hommes seront tous de bonnes petites machines bien montées, bien outillées, inusables et fonctionnant au doigt et à l’œil. Désormais, pour louer quelqu’un, on dira : Voilà un gaillard de soixante, de cent chevaux. L’homme-piston, voilà l’avenir ! Et c’est le moment que vous choisissez pour rêver au bord des torrens ! Votre père comprenait mieux son temps que vous. Il aurait pu se croiser les bras et vivre en hidalgo dans son castel ; il a passé sa vie à travailler et à faire travailler ses écus, et vraiment cela ne lui a pas trop mal réussi.

— Vous avez raison, repartit Didier, et je vois bien que je dois renoncer à être jamais un héros de roman, car je me sens incapable de fonder la plus petite usine.

— Que sait-on? Le plus sûr moyen de ne pas guérir de son mal, c’est de l’aimer. Vous devriez suivre un régime. Et par exemple, si vous vouliez suivre mes ordonnances, je commencerais par vous interdire les promenades solitaires, les bois de pins et surtout les torrens. Regardez celui-ci. Quel air minable! Un moucheron ne trouverait pas à s’y désaltérer. C’est que ce torrent ne s’alimente que des pluies du ciel ; il dépend des vents, des nuages ; le voilà condamné à crier la soif jusqu’aux premières averses de l’automne. Or, en venant ici, j’ai enjambé un ruisseau dont vous entendez le murmure et qui toute l’année coule à pleins bords entre ses deux margelles fleuries. Que lui importe qu’il pleuve ou non, que le vent souille du nord ou du midi ? Il a ses réservoirs dont il est sûr, il jaillit d’une source cachée quelque part sous un rocher et qui ne tarit jamais. Ceci vous prouve...

— Que vous êtes un admirable prédicateur, interrompit Didier, que vous avez un talent de premier ordre pour la parabole, et que les sérieux travaux d’un praticien ne sont point inconciliables avec la poésie.

— Je suis vraiment bien bon de raisonner avec vous, reprit M. Patru. J’en suis pour mes frais d’éloquence. A-t-on jamais rien gagné par le discours sur une tête comme la vôtre? Je laisse la parole aux événemens ; ils font des miracles quand il leur plaît, et il pourrait vous arriver telle chose...

— Je suis de ces gens auxquels il n’arrive rien, interrompit encore Didier. Vous aimez les allégories. Regardez comme ces roseaux sont verts. Tout à l’heure je faisais réflexion qu’ils ont le bonheur de croire à leur torrent et de l’attendre. Moi, je n’attends rien.

M. Patru hocha sa grosse tête. — Bah ! fit-il, il ne faut pas dire : Fontaine... Il arrive tant de choses dans ce monde ! Supposons par exemple que vous alliez faire un voyage sur mer, que vous tombiez aux mains d’un pirate, qu’il vous vende à quelque petit prince nègre du Soudan, lequel vous fera tourner la meule dix heures par jour... Il est certain qu’au bout de deux semaines de ce régime vous seriez un autre homme.

— Vous me faites frémir, fit Didier. Voilà un cas, je l’avoue, que je n’avais pas prévu.

— Supposons encore que dans votre captivité vous deveniez amoureux d’une belle princesse qui vous paierait de retour...

— Passe encore pour le corsaire ; mais je ne crois pas à l’amour.

— Y avez-vous jamais cru ?

— J’ai cru au plaisir. On ne m’y reprendra plus. M. Patru regarda un instant Didier d’un air de profonde admiration. S’ étant incliné jusqu’à terre : — Serviteur à votre mélancolie ! s’écria-t-il, et il fit mine de s’en aller ; mais, se ravisant, il s’approcha du jeune homme, lui frappa sur l’épaule et le regarda dans le blanc des yeux. — À propos, lui dit-il, dans peu de temps d’ici, j’aurai une importante communication à vous faire...

— De la part de qui ? demanda Didier. De la part du corsaire ou de la princesse ?

— Votre père, reprit le notaire d’un ton grave, m’a confié sur son lit de mort ses dernières volontés, et il m’a chargé de vous les faire connaître.

Didier se dressa brusquement sur ses pieds. — Eh quoi ! s’écria-t-il d’une voix émue, en mourant mon père a exprimé un dernier vœu, un dernier désir ; il attend quelque chose de moi, et c’est aujourd’hui que je l’apprends !

— Calmez-vous, lui répondit M. Patru. Vous n’apprendrez pas son devoir à un vieux notaire ; soyez sûr que j’ai suivi fidèlement les instructions de votre père. Avant de vous révéler mon secret, je devais prendre quelques informations. Des lettres se sont perdues ; mais je saurai bientôt ce que je dois savoir. Dès que l’heure de parler aura sonné, vous saurez tout... Adieu ! mon beau garçon: reprenez votre somme que j’ai brusquement interrompu, et consacrez au dieu des songes les courts loisirs qui vous restent !

Et comme Didier cherchait à le retenir, il se dégagea lestement :

— Je suis pressé, on m’attend, ajouta-t-il. N’essayez pas de me suivre, nous ne saurions aller du même pas.

Et il détala rapidement le long de la pente en faisant le moulinet avec sa canne, dont il assenait de grands coups à tous les cailloux du chemin. Didier ne le suivit pas, il resta immobile au milieu du sentier, se remettant à grand’peine de son saisissement et l’esprit perdu dans mille suppositions absurdes. Il ne voyait plus ni le torrent, ni les pins, ni les roseaux. Il était sur la terrasse d’Elseneur.

IV.

Le soleil se couchait quand Didier, qui était revenu lentement sur ses pas, s’arrêta quelques instans sur le pont d’Aygues. Ce pont, qui date du xiv e siècle, étonne par l’originalité de sa construction. Il est formé d’une seule arche en dos d’âne hardiment jetée sur le large lit de la rivière, et dont les pentes rapides sont incommodes pour la circulation des voitures; en revanche, l’effet en est pittoresque. Didier s’accouda sur le parapet et contempla tour à tour les deux rives de l’Aygues, l’une que bordent des prairies artificielles plantées de mûriers, l’autre dominée par les précipices du Guard, dont les oliviers étaient imprégnés d’une poussière d’or. La lune apparaissait au travers de longues nuées roses. La rivière, qui laissait à nu les trois quarts de son lit, cherchait paresseusement son chemin au milieu de ses îlots de sable et de gravier, dessinant ici de grandes flaques moirées qui semblaient dormir à l’ombre des berges, là de petits filets d’eau courante où se reflétaient les teintes chaudes du ciel. Les lointains étaient à la fois doux et nets. Sur les vapeurs embrasées de l’horizon, les hauteurs qui accompagnent le cours du Rhône détachaient des dentelures du plus pur profil. Didier admirait tout cela; il se plaignait seulement que la rivière fût troublée dans son repos par des bruits et des voix. Une troupe d’enfans courait sur les galets en poussant de grands cris, et deux gros chiens hurlaient après eux; des lavandières s’escrimaient de leur battoir, auquel répondaient des piaillemens de coqs et le claquet d’un moulin. Tous ces bruits discordans contrastaient avec le silence des choses et avec les grandes harmonies tranquilles de la lumière. C’est du moins ce que pensait Didier.

Le roulement d’une voiture lui fit retourner la tête. Une élégante calèche venait de gravir rapidement l’une des pentes du pont. Arrivé au point culminant, le cheval prit peur, se cabra, fit mine de s’emporter. Le cocher, jeune rustaud tout neuf dans son métier, ne savait à quel saint se vouer et aggravait le danger par sa gaucherie. Didier se jeta d’un bond à la tête du cheval, réussit à le contenir, et l’accompagna en le tenant par la bride jusqu’à l’extrémité du pont. Là, faisant volte-face, il regarda dans l’intérieur de la calèche, et il aperçut deux femmes, deux inconnues, qu’il salua légèrement. La plus âgée, qui était pâle de terreur, se mit, en criant à tue-tête, à réprimander vertement le cocher sur son inexpérience et sa maladresse. Didier allait s’esquiver ; mais la plus jeune, qui avait conservé tout son sang-froid, se pencha vers lui et lui adressa quelques mots de remerciement auxquels il fallut bien répondre. Il salua de nouveau, et il se retirait quand le premier clerc de M. Patru l’appela par son nom, et, l’ayant rejoint, lui remit une lettre que le notaire venait de recevoir pour lui. En entendant prononcer le nom de Peyrols, les deux femmes avaient échangé un regard.

— Monsieur Didier, cria la plus jeune en ouvrant la portière, vous êtes notre prisonnier. Soyez assez bon pour vous asseoir ici, en face de moi ; chemin faisant, vous tâcherez de mettre un nom sur nos figures.

— Montez, montez, ajouta sa compagne en souriant de l’air interdit du jeune homme ; mais pas une question ! ne consultez que vos yeux et vos souvenirs : nous verrons si vous avez hérité de l’esprit vif et pénétrant de votre pauvre père.

Après un instant d’hésitation, Didier obéit. L’ordre fut donné au cocher de mettre son cheval au pas pour traverser la ville. Les bras croisés, Didier observait attentivement les deux femmes, qui souriaient et ne disaient mot. L’une avait d’admirables yeux gris mêlés de fauve, d’une nuance indéfinissable, le regard d’une exquise douceur, une abondante chevelure d’un blond ardent et tirant sur le rouge, une de ces chevelures qu’aimait le Giorgione, le teint clair qui convient à ces cheveux.

— Voilà des yeux fort étranges et que je crois avoir vus autrefois, se disait Didier, que le désir de ne pas passer pour un imbécile aidait à secouer son indifférence. En réalité, ils sont gris, et cependant il y a de l’or dans ce regard comme dans ces cheveux. Lope de Véga n’a-t-il pas surnommé l’une de ses héroïnes la belle aux yeux d’or ? Assurément ce n’est pas une Espagnole qui est assise là, devant moi ; le bas de son visage m’en répond. La beauté française n’est jamais assez régulière pour ne rien laisser à faire à la physionomie. La personne que voici est une Française qui a longtemps séjourné hors de France, dans l’Amérique espagnole, pourquoi pas à Lima ?

Ensuite, s’étant tourné vers l’autre femme, qui, rencognée dans le demi-jour de la calèche, la tête penchée, jouant de la prunelle et de l’éventail, semblait attendre avec anxiété son verdict : — Un minois chiffonné, se dit-il, une coiffure très coquette, un pied de rouge sur chaque joue, de petites minauderies qui ont l’air d’avoir souvent servi, des yeux qui ont tout vu et qui font semblant de tout ignorer,... c’est une femme qui approche à regret de l’âge fatal, une mère qui, si je ne me trompe, voudrait bien que je la prisse pour la sœur aînée de sa fille et qui tremble que je ne devine. Soyons juste : la bouche est charmante et me fait penser à certain portrait sur émail de ma mère.

En ce moment, la voiture traversait le marché aux herbes : — Eh bien ! monsieur, dit la belle aux yeux d’or, y êtes-vous, faut-il vous aider ?

— Ma cousine, repartit Didier, soyez la bienvenue dans notre pays... Quant à vous, madame, ajouta-t-il d’un ton légèrement ironique, je n’oserais affirmer que vous êtes la mère de ma cousine, si je n’étais bien certain que vous êtes la sœur cadette de ma mère.

Il n’est pas étonnant que Didier n’eût gardé qu’un souvenir très confus de sa cousine, Mme d’Azado, et de Mme Bréhanne, sa tante. Il était très jeune encore lorsque cette dernière, qui avait épousé un négociant de Marseille, avait été emmenée par lui à Lima. Bien que depuis lors elle eût fait quelques apparitions en Europe, quelques séjours à Paris, Didier n’avait jamais eu l’heur de la rencontrer sur son chemin. Quant à sa cousine, c’est tout au plus s’il retrouvait au fond de sa mémoire une fillette avec laquelle il avait fait quelques parties de balle ou de loto ; tout ce qu’il savait d’elle, c’est qu’à dix-sept ans on l’avait mariée à un vieux marquis espagnol, court de finances, mince de cervelle, et qui n’avait pour lui que son blason. Peu de temps après son mariage, M. d’Azado avait commencé à battre la campagne, et, sa tête se dérangeant tout à fait, on avait dû l’enfermer dans une maison de santé où il était mort. Quelques mois auparavant, une fièvre pernicieuse avait emporté M. Bréhanne. Devenues veuves presque en même temps, la fille et la mère, aussitôt leur deuil expiré, s’étaient embarquées pour l’Europe, l’une parce qu’elle avait toujours regretté la France et qu’elle était pressée d’échapper à de lugubres souvenirs qui redoublaient son aversion pour le Pérou, l’autre parce qu’elle était bien résolue à ne pas rester veuve, et que, s’il est permis de le dire, ayant fait beaucoup parler d’elle à Lima, elle y eût trouvé plus facilement des consolateurs qu’un mari à sa convenance.

Didier s’était tiré avec succès de l’épreuve à laquelle on venait de le soumettre ; Mme Bréhanne lui sut gré de l’avoir trouvée bien jeune pour être la mère d’une fille de vingt-quatre ans. De ce moment, sa bienveillance lui fut acquise ; elle se mit à lui parler avec effusion de feu son père, dont elle ne s’était guère souciée, auquel, pendant des années, elle n’avait donné aucun signe de vie. dette affectation de sensibilité glaça Didier, qui se hâta de détourner la conversation. Quand la voiture eut atteint le bas de l’avenue qui conduit à la villa des Trois-Platanes, il se disposait à battre en retraite ; mais sa cousine le retint en lui disant d’un ton de gracieuse autorité : — Soyez aimable jusqu’au bout, monsieur. Vous allez nous rester à dîner. J’ai retrouvé la maison de mon pauvre père dans un état de délabrement qui me fend le cœur. J’y veux faire des réparations, et je serais bien aise de vous consulter.

Didier eût bien voulu se récuser, mais il n’osa pas. Il étouffa un bâillement et se mit aux ordres de sa cousine.

Cette villa des Trois-Platanes, que Mme d’Azado avait héritée de son père, est célèbre à trois lieues à la ronde par la beauté rare de la terrasse qui la précède au midi. A l’entrée est un bosquet de lauriers qui atteignent jusqu’à la hauteur du toit ; vers le milieu, deux fontaines de marbre dégorgent à gros bouillons par leurs mufles moussus une eau pure comme le cristal ; elles sont ombragées de trois gigantesques platanes dont on trouverait difficilement les pareils et qui se font apercevoir de partout. Cette terrasse, que borde un mur à hauteur d’appui tapissé de vignes et de rosiers grimpans, se termine par une allée de buis en berceau qui forme un épais couvert. Derrière la maison s’étend un jardin qui rayonne en forme d’étoile autour d’un massif de cyprès. Sur le devant, un beau potager et un plant d’oliviers descendent jusqu’à la route.

Les terres qui accompagnent la maison avaient été affermées, et le verger, le jardin même, étaient en bon état ; mais la maison, qui était restée inhabitée pendant près de seize ans, se ressentait de ce long abandon. Il s’était même formé à quelques endroits des lézardes qui inquiétaient Mme d’Azado ; elle craignait d’être forcée d’abattre ce vieux logis où dans son enfance son père l’avait souvent menée en villégiature. Didier lui démontra qu’elle s’exagérait le dommage, que les murs et les planchers étaient encore solides, qu’il suffirait de quelques réparations pour faire de la villa abandonnée, sinon un palais, du moins une maison logeable. Avant qu’il fît nuit close, il eut le temps de tout visiter de la cave jusqu’au grenier, et il répondit si pertinemment à toutes les questions de sa cousine, il lui donna de si sages conseils, qu’elle fut enchantée de lui et le jugea tout autre qu’il n’était. À vrai dire, elle ne le connaissait encore que par la présence d’esprit et la dextérité dont il avait fait preuve en arrêtant un cheval qui s’emportait. Cet homme d’action prompte et résolue était aussi un homme de bon conseil, très expert en matière de moellons et de devis. En l’entendant raisonner si bien et d’un ton si aisé, le moyen de s’imaginer que chaque mot coûtait à sa paresse et qu’il se disait tout bas : — Mon Dieu ! que tout cela m’est indifférent et qu’il me tarde d’en être quitte ! Pendant cet entretien, Mme Bréhanne s’était retirée dans son appartement et se faisait accommoder par sa soubrette. Elle reparut dans la salle à manger avec une toilette exorbitante pour la circonstance et qui dut bien étonner ces vieux murs aux tentures déchirées et les toiles d’araignées qui en garnissaient les corniches. Le repas fut silencieux. Didier se reposait de l’effort qu’il venait de faire ; Lucile était pensive ; sa mère regardait à chaque instant le plafond d’un œil inquiet, comme si l’épée de Damoclès eût été suspendue sur sa tête. Après le dîner, Mme d’Azado étant sortie pour donner quelques ordres : — Ouf ! s’écria Mme Bréhanne en se renversant dans une bergère, quelle étrange lubie a pris à ma fille de venir se retirer dans cette affreuse masure ! Vous avez beau dire, monsieur, ces murailles ne sont pas solides ; il me semble à tout moment qu’une poutre va se détacher et me tomber sur la tête.

— Voilà une idée à laquelle vous devez tenir, madame. Ce sera pour vous une source d’émotions bienfaisantes ; tant que vous penserez à cette poutre, vous ne vous ennuierez pas.

— Des araignées, des poutres qui branlent ! reprit-elle. Croiriez-vous que depuis deux ans votre cousine ne rêvait que de cette maison des Trois-Platanes ? Elle en parlait comme d’un Eldorado. Elle y a joué à cache-cache, la belle raison ! Songez qu’elle a cinquante mille livres de rente. Avec cela, on peut vivre partout. Le malheur est qu’elle n’a pas de besoins d’imagination ; je vous la donne pour la femme la plus positive de la terre ; l’occupation d’une maison à gouverner, d’un ménage à tenir, lui suffit, cette maison fût-elle perdue au fond des bois. Je vous en conjure, monsieur, venez à mon aide, tâchez de la raisonner, démontrez-lui qu’on ne vit qu’à Paris.

— Je n’ai point qualité pour me charger de cette démonstration, repartit Didier. J’estime que peu importe où l’on vit. Les araignées ne manquent nulle part, et il y a partout des poutres qui branlent.

— Il faut que vous ayez eu quelque peine de cœur. Vous me conterez cela. Ces propos nous aideront à tuer le temps. Vraiment vous n’êtes pas curieux ; vous ne me demandez pas pourquoi j’ai suivi ma fille. Que vous dirai-je ? une femme ne peut aller s’établir toute seule à Paris quand elle n’y connaît âme qui vive. J’y ai fait des séjours autrefois, mais je passais mes journées à courir les magasins. M. Bréhanne m’envoyait en France faire des remontes de chiffons. La toilette d’une femme de négociant sert de réclame à son mari. Par déférence pour ses désirs, je rentrais chaque soir à l’hôtel excédée de fatigue, les mains pleines, la bourse vide, mais avec le sentiment très doux d’avoir rempli un devoir. Adieu, paniers ! me voici morte et enterrée. Ah çà ! de grâce, à quoi s’amuse-t-on bien dans votre vilain Nyons ? y a-t-il quelque société ? y trouve-t-on quelques gens à voir ?

— On trouve à Nyons, répondit tranquillement Didier, de très honnêtes gens, mais qui se plaisent chez eux et n’en sortent guère. Cependant le soir, quand la lune éclaire, on va se promener sur la route d’Orange ; on pousse jusqu’à ce petit pont de pierre que vous avez vu ici près, et quand on pense avoir assez regardé la lune, on revient sur -ses pas. Cette vie et ces clairs de lune me plaisent ; je vous défie de trouver mieux ailleurs. Je dois ajouter que chaque année, au mois d’août, nous célébrons une fête votive ; elle s’ouvre par une promenade aux flambeaux ; le dernier jour, on grimpe aux mâts de cocagne, on joue à la poêle, à l’étrangle-chat...

— Vous me faites frémir, dit-elle. Je prévois que l’ennui finira par m’exaspérer. Avant peu, je demanderai à grands cris qu’on me donne le divertissement d’un incendie, d’un massacre, de quelque belle batterie à coups de couteau...

— Hélas ! madame, interrompit-il, vous jouez de malheur. Nos voisins du Comtat venaissin en décousent quelquefois ; mais dans la Drôme les gens sont laborieux, sobres, de mœurs fort douces, et l’on se massacre aussi peu que possible. Cependant il ne faut pas vous décourager ainsi ni renoncer à tout. Vous finirez par prendre goût à nos clairs de lune.

— Vraiment votre sang-froid me consterne. Jurez-moi du moins que vous viendrez souvent nous voir. Nous causerons, nous nous conterons nos chagrins...

— Je vis dans l’ennui comme le poisson dans l’eau, lui dit-il. C’est mon élément. Jugez si je suis propre à désennuyer une jolie femme !

Elle le remercia de ce dernier mot par un regard qui signifiait : Mon beau neveu, on pourrait se charger de vous apprivoiser. — Après tout, reprit-elle, je n’ai accepté ce bel établissement que sous bénéfice d’inventaire ; je ne réponds de rien ; la faim fait sortir le loup du bois.

En ce moment, Lucile rentra. — Oh ! oh ! dit-elle, quelle menace ! Mon cousin, voulez-vous me rendre encore un service ? Usez de toute votre éloquence pour persuader à ma mère que cette maison n’est point une méchante masure, comme elle le prétend, que nos souris finiront par avoir plus peur de nous que nous n’avons peur d’elles, et qu’un beau clair de lune est plus intéressant à regarder que tous les quinquets du grand Opéra.

— Ce que je puis affirmer, repartit Didier, c’est qu’à Nyons on est à peu près aussi sûr qu’ailleurs d’attraper la fin d’une journée, et c’est bien de cela, je pense, qu’il s’agit. — Non, reprit-elle vivement, ce n’est pas de cela qu’il s’agit, et voilà un méchant propos. Pour vous punir, j’ai bien envie de vous condamner à jouer au loto avec moi. Comme cela me rajeunirait ! Faites mieux, proposez à ma mère une partie d’écarté ; elle vous en sera fort obligée.

Didier ne put s’empêcher de trouver qu’on abusait de sa complaisance. Lucile fit apporter des cartes, il les mêla d’un air morne, et la partie commença. Tout en jouant, il crut s’apercevoir que sa cousine l’observait curieusement ; à plusieurs reprises, il rencontra son regard attaché sur lui. Tout à coup une idée lui sauta, pour ainsi dire, à l’esprit, et le choc fut si rude qu’il en éprouva une sorte de saisissement. Son front se rembrunit, il ne pensa plus à son jeu, fit école sur école, ce qui mit Mme Bréhanne en colère et Lucile en gaieté. Ayant perdu partie, revanche et le tout, il prit sa canne et son chapeau et se hâta de se retirer.

V.

Pendant plusieurs jours, Didier ne put penser qu’à une chose. Comme par l’effet d’une inspiration subite, il s’était mis dans la tête, en jouant à l’écarté, que son père avait conçu le projet de lui faire épouser sa cousine, et qu’en mourant il avait prié M. Patru de travailler sous main à ce mariage. — « Mon père, se disait-il, désirait fort me caser, c’était son mot ; il lui tardait que j’eusse un état de services. Peut-être, pendant mon absence, avait-il eu vent du prochain retour de Mme d’Azado ; peut-être même se sont-ils écrit et lui a-t-il fait part de son désir. » En toute chose, il allait droit au fait ; to go ahead était sa devise. « M. Patru est chargé de négocier les préliminaires ; quand la poire sera mûre, il rompra son mystérieux silence, et m’entreprendra sérieusement. » Et Didier s’indignait déjà de ce noir complot ourdi contre sa liberté ; il ressentait pour le mariage une aversion profonde.

« Que mon père, se disait-il encore, m’eût recommandé à son lit de mort quelque affaire où son honneur serait engagé ou quelqu’un des intérêts qui lui furent chers en ce monde, sa dernière volonté me serait sacrée ; mais il ne s’agit en tout ceci que de mon propre bonheur, dont je suis le meilleur juge. » Il était déterminé à faire une belle défense. Un corsaire avait pris chasse sur lui, il se disposait à mettre toutes voiles dehors pour lui échapper.

Il essaya de faire parler M. Patru, qui fut impénétrable ; mais un jour Didier le rencontra sortant de la villa des Trois-Platanes. Le notaire prétendit qu’il était venu conférer avec Mme d’Azado de quelques petites difficultés qu’elle essuyait de la part de ses fermiers, et dont elle lui avait confié le règlement ; il partit de là pour faire à Didier le plus vif éloge de sa cousine.

— C’est une femme de tête, lui dit-il, et une femme de cœur, deux genres de mérite qui ne vont guère ensemble. Elle s’entend aux affaires comme il convient aux femmes, ni trop ni trop peu ; ce n’est ni une caillette, ni un praticien en jupons. Elle a le talent d’interroger et sait mettre à profit un bon conseil ; mais elle a besoin qu’on la dirige. Je la soupçonne d’avoir plus d’énergie dans les sentimens que dans la volonté, et il me plaît qu’une femme soit ainsi, qu’elle pense avec son cœur et qu’elle ait les idées des gens qu’elle aime... N’est-ce pas une pitié qu’une si charmante personne ait été jetée à la tête d’un vieil imbécile ?... Enfin il est mort ; que la terre lui soit légère... Vraiment votre cousine n’a pas eu de chance dans sa vie. Jamais fille, je crois, ne fut plus malheureuse en parens. Son père était un maître sot que la vanité menait, l’un de ces hommes qui prennent beaucoup de peine pour éviter le bonheur. Quant à madame sa mère, n’en parlons pas,... je vous la donne pour une véritable grue, pour la reine des pimbêches. Elle a eu, paraît-il, quelques galanteries qui font peu d’honneur à son goût ; la chronique d’outremer l’accuse d’avoir fait des folies pour un malitorne sans figure et sans tournure dont elle s’était coiffée. M’est avis que Mme d’Azado l’est venue confiner à Nyons pour la mettre au régime. Quel agrément pour une fille de garder à vue sa mère !... Par bonheur, votre cousine n’est pas une de ces petites-maîtresses qui dorlotent leurs nerfs et les écoutent parler ; elle prend la vie comme elle est et le temps comme il vient, elle n’aime pas à rêver, elle ne s’appesantit pas sur ses chagrins, elle cherche bravement à s’en distraire, et c’est ce qui me plaît encore en elle. Je veux que les femmes ne se servent de leur imagination que pour s’aider à vivre, comme l’autruche ne se sert de ses ailes que pour mieux courir.

— Comme vous vous échauffez ! repartit Didier. Je vous promets de ne pas répéter à Mme Patru le premier mot de ce que vous venez de me dire ; elle pourrait prendre votre enthousiasme en mauvaise part.

— Notez, je vous prie, que, si je vous vante le bon esprit de votre cousine, je ne vous ai pas dit un mot de ses yeux, qui méritent cependant qu’on les célèbre en prose et en vers. Je vous laisse le soin d’en définir la couleur.

— Ma cousine, répliqua Didier, m’a demandé quelques conseils sur les réparations qu’elle est en train de faire à sa maison ; mais je ne m’occupe guère de la couleur de ses yeux. Cela ne rentre pas dans mes fonctions, et, vous l’avouerai-je ? je ne m’étais pas avisé non plus qu’à l’instar de l’autruche elle se servît de ses ailes pour mieux courir. Je vous remercie de m’avoir averti.

M. Patru leva les bras au ciel. — Malheur aux ironiques ! s’écria-t-il d’un ton de prophète. Tôt ou tard ils regretteront ce qu’ils auront méprisé.

Les soupçons qu’avait conçus Didier furent cause que, son inquiétude triomphant de son indifférence, il s’occupa beaucoup de sa cousine comme on s’occupe d’un danger. Pour s’excuser à ses propres yeux, il se disait que le jour où M. Patru se présenterait au Guard en costume de cérémonie et lui demanderait : Quelles objections pouvez-vous faire à ce mariage que désirait votre père ? il serait bon d’avoir quelque chose à lui répondre.

Un soir, Didier tira de son secrétaire un cahier auquel il confiait quelquefois ses pensées, et, comme un avocat qui jette sur le papier quelques notes pour un plaidoyer, il écrivit ce qui suit :

« J’ai vu aujourd’hui Mme d’Azado pour la cinquième fois depuis son arrivée. Nous avons causé maçons comme à l’ordinaire, et puis poésie, peinture, que sais-je encore ? Quand je dis : nous avons causé, — elle m’a questionné, j’ai répondu. Si j’avais été sûr qu’elle ne voulût que m’étudier, je n’aurais plus trouvé un mot ; mais elle prétend qu’à Lima, pendant quinze ans, elle a dormi. L’air natal l’a réveillée, elle veut rattraper le temps perdu et se débrouiller un peu de ses ignorances. Que n’a-t-elle sous la main un autre instituteur que moi! J’aime la musique, mais s’il me fallait en parler pendant un quart d’heure chaque jour, je la prendrais bien vite en dégoût. À quoi sert de parler ? Est-il dans ce monde deux âmes qui s’entendent, deux esprits pour qui les mots aient le même sens ?

« Mme d’Azado a du charme, c’est une justice qu’il faut lui rendre. Ce charme tient surtout à un singulier contraste qui est en elle. Grande, bien faite, d’une taille et d’un port de reine, la tête magnifiquement couronnée de la plus belle chevelure du monde, il lui serait facile d’avoir l’air imposant ; facilement aussi elle aurait l’air moqueur ou sévère, elle entend la raillerie et ne ménage pas les gens et les choses qui lui déplaisent. Quand on la met sur ce chapitre, elle a des vivacités de geste tout à fait parlantes, une certaine façon de lever le bras et de le laisser retomber qui exprime à merveille le poids écrasant du mépris. Et cependant il y a une exquise douceur répandue dans toute sa personne ; on lui en sait gré parce qu’il semble qu’elle pourrait être autrement, qu’elle est faite pour avoir des hauteurs, que, née pour intimider, elle a la crainte continuelle de déplaire. Ce charme de douceur dont elle est comme imprégnée se marque surtout dans le son de sa voix et plus encore dans ses yeux gris aux reflets dorés. Elle a de longs regards à la fois questionneurs et caressans ; il semble que son âme interroge la vôtre et cherche à deviner ce qui s’y passe, non par curiosité, mais pour se mettre à son ton et pour prendre l’accord... Je n’ajouterai qu’un mot : quand elle vient à vous, on éprouve toujours une sorte d’émotion agréable ; il semble qu’il se passe quelque chose.

« Assurément ce portrait n’a pas été tracé de la main d’un ennemi. Je vous confesse, mon cher notaire, que je ressens quelque amitié pour ma cousine ; je conviens aussi que le sort du quidam qu’elle aimera me paraît digne d’envie, car elle est de ces femmes qui se donnent sans réserve et pour toujours, elle sera ce que l’amour la fera ; il y a en elle quelque chose de vague, de flottant, d’inachevé, qui attend pour se fixer que son cœur parle et lui fasse sa destinée... Oui, j’ai de l’amitié pour elle, et si je connaissais un homme qui n’eût pas, comme moi, une instinctive et irrésistible aversion pour tous les engagemens, un homme qui fût capable d’aimer et d’être aimé, je lui dirais : Tâche d’obtenir le cœur de cette femme, tu seras son dieu, et pourvu que le dieu se laisse adorer comme elle l’entend, la prêtresse sera contente. « Mme d’Azado a des qualités qui auraient plu à mon père, il eût apprécié son bon sens, son jugement solide et sain. Il n’admettait pas que les femmes fussent des articles de luxe, il leur demandait avant tout de s’entendre aux choses du ménage, de savoir tenir et gouverner une maison et d’employer leur imagination à découvrir dans les incidens les plus ordinaires de la vie des ressources contre l’ennui. À cet égard, Mme d’Azado ne laisse rien à désirer. Je la vois aux prises avec sa maison, qui lui donne beaucoup à faire ; elle dirige à merveille les travaux, les heures ne lui durent point, toujours l’air libre et aisé, le sourire aux lèvres, point de lassitude, point d’impatience ni de hâte d’en finir, le sentiment très juste de ce qui convient, un esprit net et doux qui voit tranquillement les choses, ne se décide jamais à la légère, mais entre deux conseils discerne le meilleur et s’y attache. Je crois qu’on trouverait difficilement une femme moins romanesque. Si elle rêve, c’est toujours à ce qu’elle fait ou à ce qu’elle doit faire, elle n’a jamais eu de pensées inutiles ; quoi qu’il lui arrive ou quoi qu’elle se propose, ses désirs ne vont pas au-delà du possible. Comment pourrais-je m’entendre avec elle, moi qui n’ai jamais aimé que ce qui n’est pas, ni jamais désiré que ce qui ne peut être ? « Il est une chose toutefois que mon père, mieux informé, n’aurait pu pardonner à Mme d’Azado, c’est son mariage. À dix-sept ans, elle a épousé un vieillard en enfance. Comment vous votre cliente, monsieur Patru ? Direz-vous qu’on l’a tourmentée, obsédée, qu’on lui a extorqué ou arraché son consentement ? Toujours est-il qu’elle a consenti. J’imagine d’ailleurs qu’elle n’a pas résisté longtemps. Cette nature molle, dont le laisser-aller fait le charme, doit avoir un penchant à s’abandonner aux événemens ; elle a trouvé des raisons décisives pour se persuader que son devoir était de céder, et, la vanité aidant, elle a épousé son marquis à corneilles. Je sais bien qu’aujourd’hui elle a oublié qu’elle est marquise et qu’elle ne souffre pas qu’on le lui rappelle, elle boude un hochet qu’elle a payé si cher ; mais elle n’a pas l’air de se rien reprocher. On n’a jamais vu aucune femme mépriser sincèrement les vanités du monde. Les plus romanesques sont encore les plus sages, du moins elles placent haut leur chimère ; les autres, faute d’un nuage où se bercer, se rabattent sur les bibelots, habillent leur poupée, la dorlotent, la font causer. Un méchant accident a cassé la poupée de Mme d’Azado ; il faut espérer qu’elle en avait de rechange.

« Son malheur est qu’elle n’a point d’âge. Est-ce une jeune fille ? est-ce une femme ? Elle a été mariée, mais si peu ! Si l’on en croit son visage, elle a vingt ans. Qu’en dit son cœur ? qu’en disent ses souvenirs ? C’est une maison toute neuve où il revient des esprits. Elle a débuté dans la vie par un calcul, et pendant sept ans une sinistre vieillesse l’a enveloppée dans son ombre ; il y a de quoi défraîchir toute une vie. Je crois qu’elle cherche à se dérober à ses souvenirs, elle voudrait oublier ; elle a manqué son entrée, elle demande à recommencer. C’est demander un miracle, jamais papillon n’obtint du ciel de rentrer dans sa chrysalide. Il n’y a qu’une chose qui soit bien à nous dans ce monde, c’est notre passé. Impossible de nous en défaire... Cependant si Mme d’Azado avait la bonne chance de rencontrer un beau garçon qui eût l’humeur et les goûts jeunes et les sens encore neufs, le miracle désiré s’opérerait peut-être. Le calcul lui ayant mal réussi, elle a soif d’aimer, et elle aimera avec passion, avec dévotion : elle a découvert un peu tard qu’elle est faite pour cela. Un amour partagé serait sa fontaine de Jouvence. Puisse son vœu s’accomplir ! Les partis ne lui manqueront pas, je crois m’apercevoir qu’on s’occupe beaucoup d’elle, j’entends souvent prononcer son nom sous les arcades ; plus d’un hardi chasseur s’apprête à la coucher en joue. Il ne faudrait pourtant pas que le beau garçon fût un bélître.

« Je trouve dans une lettre que m’écrivait mon père il y a dix-huit mois les lignes que voici : « Il faut songer sérieusement à te marier, Didier. En province, le mariage est d’obligation. Je te souhaite une femme qui ait peu de fantaisies, beaucoup de principes et encore plus de santé. » Tel était son programme. Que Mme d’Azado se porte bien, cela n’est pas douteux ; mais qu’elle ait beaucoup de principes... Où les aurait-elle pris ? Quand on est la fille de Mme Bréhanne... Je crois la connaître, son cœur la gouverne, sa conscience sera celle de l’homme qu’elle aimera, elle ne verra que par ses yeux, et, pour elle, le bien sera ce qu’il approuvera, le mal ce qu’il condamnera. En attendant, elle n’a que des goûts et des dégoûts... De quoi donc s’avisait mon père de demander aux femmes des principes ? Qu’en feraient-elles ? Il n’avait pas lu La Bruyère. « La plupart des femmes, a-t-il dit, n’ont guère de principes, elles se conduisent par le cœur et dépendent, pour les mœurs, les opinions, de celui qu’elles aiment. » Les femmes n’ont été inventées que pour tromper nos ennuis ; leur sourire est un ravissant mensonge, la promesse de félicités impossibles, et le prix appartient de droit à celle qui ment le mieux. Bien fou qui les prend au sérieux !... Ces roseaux percent la main qui s’y appuie. Plus avisé l’homme qui cherche auprès d’elles quelques instans d’ivresse et de délire. Plus sage encore celui qui se contente de respirer en passant leur beauté, comme on respire le parfum d’une fleur !

« Mais je ne suis pas toujours sensible à la beauté. Il m’ arrive souvent de ne pouvoir plus me prêter à l’illusion, d’apercevoir distinctement la carcasse du feu d’artifice... »

VI.

Un matin, comme Didier était à sa fenêtre, il aperçut à la lisière d’un bois d’oliviers M. Patru, Mme Bréhanne et sa fille, qui, montés sur des mulets, se dirigeaient vers le château de l’Aiguille. Il fit un geste d’humeur, mais il ne laissa pas de renouer sa cravate, qui s’était défaite, et de se porter à la rencontre de la petite cavalcade. — Vient-on prendre possession, pensait-il, ou simplement dresser l’inventaire ?

— Je vous amène bonne compagnie, lui cria de loin M. Patru. Depuis longtemps ces dames étaient curieuses de visiter votre ermitage ; mais elles se faisaient scrupule de venir relancer le lièvre au gîte. J’ai rassuré leur conscience. Vite, faites tordre le cou à deux de vos canards ; fussent-ils un peu durs, il n’est chère que d’appétit, et l’air du Guard creuse l’estomac.

Par malheur, ce jour-Là Didier avait la migraine ou du moins ce qu’il appelait de ce nom, car ses migraines à lui étaient d’une espèce particulière ; elles consistaient dans un accès de timidité et de sauvagerie renforcées. Assurément il n’était pas timide à la façon des gens qui se trouvent petits et à qui les autres imposent ; mais il y avait des jours où il se sentait dans un tel désaccord avec tout ce qui l’entourait ou l’approchait, que l’effort d’une conversation à soutenir le mettait hors de lui. La plus simple question, un compliment banal auquel il fallait répondre par un autre compliment, le jetaient dans un extrême embarras ; il ne trouvait rien, les mots lui manquaient, il demeurait court et craignait d’avoir l’air idiot. Et cependant il aurait eu matière à discourir, il sentait ses idées grouiller dans sa tête ; mais il lui semblait qu’elles n’étaient pas de défaite, qu’elles n’avaient pas cours dans le monde, et qu’il serait mal reçu à s’en servir pour défrayer un entretien. Bref, il était empêché comme un homme qui voudrait faire quelques menues emplettes et qui n’aurait en poche que des billets de banque dont il ne pourrait trouver le change. Quand sa migraine le tenait, Didier restait chez lui, ou, s’il était forcé de sortir, il évitait les chemins battus ; en dépit de ses précautions, lui arrivait-il de faire quelque fâcheuse rencontre, il se renfermait dans une froide réserve qui tenait à distance les questionneurs et les faiseurs de compliniens. Que si un importun s’obstinait à entrer en propos, il le démontait bientôt par quelques mots d’une ironie sèche et amère qui semblaient démentir sa mansuétude habituelle, et qui n’étaient qu’un expédient pour couvrir son embarras. Il est des gens que la peur d’avoir peur rend agressifs.

Didier s’efforça de dissimuler sa migraine ; il serra la main du notaire, salua gracieusement sa tante et sa cousine, et s’empressa d’aller donner des ordres pour le déjeuner. Dès qu’il fut de retour, M ine Bréhanne s’empara de lui, se pendit à son bras, et, l’entraînant dans une allée du jardin, l’assaillit de ses litanies et de ses questions accoutumées. Depuis deux mois qu’elle était à Nyons, elle n’avait pas perdu son temps ; elle avait pris langue et s’était mise au fait des grandes et petites affaires dé tout le canton ; elle savait sur le bout du doigt les familles, les maisons, les parentés, les fortunes, l’étendue et le rapport des propriétés, les naissances et les décès, les mariages certains, les mariages probables, les mariages possibles. Il va sans dire que toute cette enquête devait lui servir à résoudre la seule question qui l’intéressât : « se pourrait-il qu’une femme telle que moi trouvât à convoler dans un pays tel que celui-ci ? » Sur plus d’un point, il lui restait des doutes, des ignorances ; elle demandait des éclaircissemens à Didier. Celui-ci répondait au hasard, en regardant le gros oiseau de paradis qu’elle portait sur son chapeau, et il commettait de telles balourdises qu’elle en demeurait stupéfaite. — Mais que dites-vous donc là ? s’écriait-elle. D’où sortez-vous ? Comment pouvez-vous ignorer ?… Faut-il que j’arrive du Pérou pour vous apprendre ?… Vraiment vous tombez de la lune.

— Oui, madame, répondait Didier, qui ne demandait qu’à y retourner.

Pendant ce temps, Lucile, sous la conduite du notaire, faisait le tour du domaine ; elle inspectait d’un œil curieux les champs, le verger, les bâtimens. On aurait pu croire qu’effectivement elle dressait un inventaire, mais c’était un inventaire de souvenirs. Tout ce qu’elle voyait réveillait dans sa mémoire des images confuses qu’elle prenait plaisir à débrouiller. Elle reconnaissait ou croyait reconnaître des treilles où elle avait souvent grappillé, un vieil olivier tortu dont elle avait tenté plus d’une fois l’escalade, une pelouse où elle s’était laissée rouler, un colombier où l’on grimpait par une vieille échelle branlante, une tourelle noire dans laquelle son cousin l’avait un jour enfermée et où elle avait eu grand’peur. Le ciel était radieux, elle entendait son enfance bourdonner autour d’elle comme une abeille. Tout en se complaisant dans ses souvenirs, elle admirait l’ordre, la propreté vraiment hollandaise qui régnait partout, jusque dans les écuries et la basse-cour. Elle ne put se tenir d’en témoigner son étonnement à M. Patru.

— Vous me donnez mon cousin pour un rêveur, lui dit-elle. Je vois qu’il est passé maître dans l’art de gouverner une maison. On chercherait vainement à trois lieues à la ronde des dépendances mieux tenues que les siennes.

— Votre oncle, lui répondit M. Patru, était le premier homme du monde pour dresser des domestiques. Il avait des yeux d’argus, une grosse voix, et dans ses tempêtes, qui heureusement étaient rares, des fougues qui faisaient trembler. Tout son monde obéissait à la baguette. Votre cousin suit une autre méthode : il se fait adorer. Il a hérité de son père un maître-valet qui se ferait hacher pour lui ; il tomba malade l’an dernier, et Didier le veilla pendant six nuits. Ce brave garçon n’est pas aimé de tout le monde ; ses froideurs lui font des ennemis parmi ses égaux. En revanche, les petites gens le portent dans leur cœur et lui sont dévoués jusqu’au fanatisme. Ne dépensant rien pour lui, il donne à tout venant ; l’argent ne lui tient pas dans les mains. C’est un drôle de pistolet que votre cousin ; par malheur, c’est un pistolet qui n’est pas chargé. Qu’il réussisse un beau jour à se passionner pour quelque chose, fût-ce pour une bêtise ou une folie, et ce sera un homme accompli.

— Vous lui reprochez son indifférence ; peut-être le rend-elle heureux.

— Mettez-vous dans l’esprit, chère madame, que jamais l’indifférence n’a fait le bonheur de personne. Sans de petites ou de grandes passions, vivre est une sotte manière d’employer son temps. Savez-vous ce que je souhaite à ce malheureux garçon ? Une grosse déception qui lui procure un bel accès de colère. Je voudrais qu’une bonne âme se chargeât de lui jouer quelque mauvais tour ; rien ne fouette le sang comme le dépit d’avoir été dupe ; il n’y a pas d’indifférence qui tienne là contre. Qu’une fois dans sa vie il se fâche tout rouge, et je réponds de sa santé.

— Je vois que vous êtes pour les remèdes violens.

— Il en est de plus doux qu’on pourrait essayer, lui répondit-il d’un air galant. Amour, tu perdis Troie, mais tu sauverais Didier !… Vous avez des yeux, madame, que je crois capables d’accomplir des miracles.

— Oh ! ne me dites pas de fadaises, lui dit-elle, et elle ajouta en riant : Je veux croire que mes yeux sont beaux ; mais, si vous étiez franc, vous leur feriez le même reproche qu’à mon cousin : ils ne sont pas chargés.

On annonça que le déjeuner était servi. À table, ce fut le notaire qui fit tous les frais de l’entretien. M, ne Bréhanne, qui aimait d’ordinaire à lui donner la réplique, ne l’écoutait que d’une oreille, elle était plongée dans une rêverie : la finesse du service de linge, la beauté de la vaisselle, le cossu de l’argenterie, l’avaient frappée d’admiration, elle se livrait à des calculs et tirait des conclusions. Du reste M. Patru n’avait pas besoin qu’on lui vînt en aide, il abondait en lazzis, qui n’étaient pas tous assaisonnés de sel attique. En ce moment, sa belle humeur paraissait souverainement déplaisante à Didier ; il sentait sa migraine, exaspérée déjà par les papotages de M, ne Bréhanne, lui enfoncer deux griffes aiguës dans les deux tempes. Au dessert, M. Patru se mit à réciter des vers de sa façon, entre autres un épithalame qui commençait ainsi :

 
Je veux chanter l’hymen, l’amour et la nature.
Dieu des vers, prête —moi Pégase pour monture !

On peut juger du reste par la beauté de ce début. Ces alexandrins donnèrent le coup de grâce à Didier ; il les avait déjà entendus deux fois.

En sortant de table, Mme Bréhanne emmena le notaire au jardin et fut s’asseoir avec lui dans un pavillon, à l’extrémité de la terrasse. Avant de les suivre, M me d’Azado s’arrêta pour examiner les portraits de M. et de Mme de Peyrols, grands portraits à l’huile qui occupaient deux trumeaux du salon. Elle fut frappée du contraste que présentaient ces deux figures, l’une à l’œil riant et aux traits fortement accentués, l’autre à l’air pâlot, souffreteux, mais empreinte d’une grâce mélancolique qui attachait le regard. Assis auprès d’elle, Didier tenait ses yeux fixés sur le chapeau de Mme Bréhanne et sur son gros oiseau de paradis, qu’elle avait laissé dans un coin du sopha.

— Comme vous ressemblez à votre mère ! lui dit enfin Lucile.

— C’est un compliment qu’on m’a souvent fait, lui répondit-il. Lt du reste c’est un dicton que les mères font leurs fils et que les pères font leurs filles ; mais il y a cette différence entre ma pauvre mère et moi, qu’elle est morte d’une maladie de langueur et que j’en vis. Je suis un invalide qui se porte bien, et je prévois que ma mélancolie mourra octogénaire.

— Que parlez-vous de mélancolie ? lui dit-elle. Vous avez perdu ce que vous aimiez le mieux au monde, et il est naturel…

— Oh ! croyez-moi, j’étais triste avant d’avoir rien perdu, et ma tristesse survivra à mes chagrins… J’ai l’ouïe très fine ; tantôt, avant le déjeuner, j’ai saisi au vol quelques mots que vous disait M. Patru. Répondez-lui de ma part que ma tristesse est dans mon sang, que toutes les médecines du monde n’y feront rien.

Lucile se troubla, rougit ; elle se demandait quels étaient précisément ces mots que Didier avait saisis au vol. — Regardez le portrait de mon père, continua-t-il sèchement. Comme on sent que c’était un homme qui aimait à vivre ! Chaque matin, il s’éveillait avec un nouveau projet et une nouvelle espérance… Voilà le départ pour la vie ! ajouta-t-il en montrant du doigt le portrait, et se frappant le front : Voilà le retour.

— Sur quelle méchante herbe. avez-vous marché aujourd’hui ? lui dit-elle d’une voix grave et douce.

— Lisez, reprit-il, le volume de Shakspeare que je vous ai prêté. Vous y verrez que Hamlet était fou lorsque le vent soufflait du nord-nord-ouest. Mon humeur est journalière ; il est des jours où je me sens incapable de chanter l’hymen, l’amour et la nature… Mais c’est mal à moi de chagriner par de méchans propos une femme qui, comme vous, a de bonnes raisons de croire au bonheur.

Elle devint très sérieuse. — Tenez-vous beaucoup, lui dit-elle d’un ton de reproche, à me rappeler mes malheurs ?

— Dieu m’en garde ! Les femmes ont ceci d’admirable qu’elles savent se rendre maîtresses de leurs souvenirs ; selon qu’il leur plaît, elles se souviennent des parties de loto qu’elles jouaient avec leur cousin dans leur plus tendre enfance, ou elles oublient ce qu’elles ont fait ou promis la veille. C’est un avantage que nous n’avons pas, nous autres hommes. La nature ne nous a pas donné l’oubli à discrétion.

Elle attacha sur lui un regard à la fois hardi et candide. — Pourquoi me parlez-vous d’un ton si amer ? lui demanda-t-elle. Oui, je cherche à me défaire de mes chagrins, je les traite en ennemis, je voudrais les tuer ; c’est pour cela que j’ai traversé l’Océan, que je suis revenue en France, que j’ai voulu revoir la maison des Trois-Platanes… Oui, cela est vrai, Lucile Bréhanne cherche à oublier M me d’Azado. Lui en ferez-vous un crime ?

— Point du tout, répliqua— t-il ; mais voyez comme nos humeurs s’accordent peu. C’est en vain que je chercherais à m’oublier, — et Dieu sait cependant si j’en ai envie. Mes erreurs me tiennent fidèle compagnie ; elles sont toujours là devant moi ; je les regarde, je les interroge, je les ausculte ; je me livre à de grandes anatomies de conscience, je recherche les motifs qui me décidèrent, je les trouve misérables, je me dis des injures, et ce labeur insensé m’empêche de vivre. Vous êtes plus philosophe que moi ; souffrez que j’admire votre sagesse.

Elle se leva, et se tenant devant lui : — Savez-vous bien, lui dit-elle, par quel misérable motif j’ai épousé M. d’Azado ?

— Quelle question vous me faites là, ma cousine ! Le cœur des femmes est un abîme.

Elle lui répondit précipitamment : — Vous avez donc pu penser que la vanité… Ce que je désirais, ce que je voulais… Je ne pouvais plus rester chez mes parens, il s’y passait certaines choses…

Elle s’arrêta tout court. Elle était confuse de ce qu’elle venait de dire et de l’empressement qu’elle avait mis à se justifier. Cet empressement lui révélait l’état de son cœur, qu’elle avait à peine soupçonné jusqu’alors. La voix lui manqua, une vive rougeur lui monta aux joues, ses yeux s’humectèrent. Elle regarda encore une fois Didier, puis elle traversa rapidement le salon et s’enfuit dans le jardin. Didier la regarda s’éloigner et se repentit du chagrin qu’il venait de lui faire. Il la suivit, la rejoignit. Il s’attendait à être reçu de l’air hautain d’une reine offensée ; elle ne lui témoigna aucun ressentiment, et son inaltérable douceur ne se démentit pas. Seulement ce fut en vain qu’il essaya de renouer l’entretien, elle ne s’y prêta pas ; marchant devant lui, elle se dirigea vers le pavillon où sa mère conversait avec M. Patru. Jusqu’à son départ, il ne put se retrouver en tête-en-tête avec elle, ni lui faire ses excuses.

Didier avait pour majordome une vieille femme, nommée Marion, qui l’avait reçu dans ses bras à sa naissance. Elle surveillait les autres domestiques, leur taillait leur besogne, portait toutes les clefs pendues en trousseau à sa ceinture, réglait la dépense journalière et le menu des repas, avait la haute main dans la maison. La bonne femme rendait un culte à Didier ; il était son nourrisson et son dieu ; elle se surprenait à contempler avec respect ses vieux genoux débiles en disant : Pourtant il s’est assis là ! Elle l’appelait monsieur et le tutoyait. Le soir, elle tricotait ou filait dans un cabinet attenant au salon. D’ordinaire, avant de se retirer dans sa chambre, Didier passait quelques instans avec elle ; il aimait à entendre le bruit de son rouet. Marion était la plus vieille de ses habitudes, et rien ne gêne moins qu’une habitude. Auprès d’elle, il se sentait seul et non solitaire.

Ce jour-là, après son dîner, il fit deux tours de terrasse, puis il alla dire bonsoir à Marion. Dès qu’elle le vit entrer : — Dis-moi, monsieur, comment s’appelle cette belle personne qui est venue te voir aujourd’hui ? Je ne parle pas de cette jolie femme qui a de la peinture sur les joues ; je parle de l’autre qui a comme de la poudre d’or dans ses cheveux.

— C’est une cousine qui m’est arrivée du Pérou.

— C’est donc la demoiselle des Trois-Platanes, comme je l’appelais jadis. J’ai bien cru la reconnaître.

— Une demoiselle qui est veuve, reprit Didier.

— Ton père, monsieur, m’avait conté ça. Veuve à cet âge ! c’est une pitié. Elle a plutôt l’air d’une sainte Vierge. Et puis un sourire, des mouvemens si doux… Elle* me faisait penser à cette chatte angora que nous avons perdue l’an passé. Quand elle s’assied, il semble qu’elle va se rouler en pelote et qu’elle demande qu’on la caresse.

— Je n’ai pas essayé de la caresser sous le cou, repartit Didier en riant. Je ne sais pas si cela lui ferait plaisir.

Marion cessa de filer ; elle regardait par la fenêtre d’un air pensif.

— À quoi songes-tu, Marion ? lui demanda-t-il.

— Je songe, monsieur, que ta maison est bien grande. Il y a ici trop d’air et trop peu de gens. La place vide, c’est triste.

— Veux-tu que nous abattions une aile du château ?

— Il y a mieux à faire, monsieur. Deux ou trois enfans, comme cela nous meublerait ! Je les soignerais, je les bichonnerais ; j’ai encore le poignet et les genoux solides.

— Où veux-tu que je les prenne, ces trois enfans ? Le gouvernement n’en vend pas.

— Monsieur, reprit-elle en clignant des yeux, je vous regardais tantôt, elle et toi, quand vous vous promeniez dans le jardin. Cela m’a fait venir des idées… J’en avais comme un brouillard dans la tête. Et sans que le gouvernement s’en mêlât, c’est dans ce brouillard que j’ai vu les trois enfans.

— Allons, c’est décidément un complot, fit Didier en haussant les épaules Et il ajouta : Dame Marion, tu as cassé ton fil ; occupe-toi de ton rouet et défie-toi de tes idées. Tes brouillards n’ont pas le sens commun.

Il monta dans son cabinet de travail, s’étendit dans un fauteuil. La nuit se faisait ; peu à peu l’obscurité envahit la chambre, Didier restait immobile ; il pensait à sa cousine et se disait qu’assurément il ne l’aimait pas, mais que cependant il y avait en elle quelque chose qu’il aimait, un fantôme qui par momens se ; laissait entrevoir, une adorable vision emprisonnée dans une argile humaine, comme ces nymphes de la fable que l’œil des poètes voyait remuer sous la froide écorce des chênes. Apparemment ce qu’il aimait dans M me d’Azado, c’était sa beauté, mais sa beauté seule, toute nue et comme dégagée de sa personne : il aurait voulu évoquer à lui cette beauté par un sortilège ; la lumière qui se jouait sur les cheveux, sur le front de Lucile, la limpidité qu’elle avait dans le regard, le contour moelleux de ses épaules et de son sein, les lignes ondoyantes de son corps, le bercement de sa démarche, la grâce naturelle, aisée, coulante, qui accompagnait tous ses mouvemens, il aurait voulu s’emparer de tout cela pour en faire je ne sais quel être aérien, léger comme un souffle, vain comme une illusion, — une apparition qu’il vît glisser comme une blancheur dans la nuit, qu’il pût respirer dans l’air, d’une seule haleine, comme un parfum, et qui, allant et venant à son commandement, se dissipât sans laisser de trace, lorsque ses yeux et son désir seraient rassasiés. Sans doute il souhaitait que sa chimère eût assez de corps pour qu’il pût la toucher, la serrer dans ses bras. Elle devait avoir des genoux où il pût reposer sa tète, des mains qu il sentît passer sur son front ; mais il exigeait d’elle ces mollesses infinies qu’ont les choses dans nos songes. 11 entendait aussi qu’elle eût des sens, qu’elle frémît sous ses caresses, qu’elle fût capable de l’aimer, mais comme une esclave aime son maître, ou mieux comme les fleurs aiment le soleil, à leur insu, par l’effet d’une aveugle ivresse qui s’ignore… Et tout en accomplissant son évocation il revenait par intervalles au sentiment du réel, et il se disait avec chagrin qu’il y avait dans Lucile autre chose que la beauté, un cœur dont il n’avait que faire et dont les dévouemens devaient être fort incommodes, un bon sens dont les calculs lui étaient suspects, une volonté qui l’inquiétait, des souvenirs qui le contrariaient. Elle avait connu la vie, elle avait un passé, elle était trop réelle, elle avait le tort d’exister trop. La Lucile de ses rêves n’était que le premier trait d’une esquisse à peine arrêtée, la fraîcheur d’une éclosion, le lever d’une aurore, une divine incertitude, le commencement d’une vie encore tout enveloppée de néant, mais où l’on sent déjà la présence muette d’un avenir…

L’ombre s’était épaissie autour de lui, et dans cette ombre Didier voyait apparaître de longs cheveux flottans aux reflets dorés, au-dessous deux tempes baignées de lumière et de grands yeux humides qui le regardaient avec une douceur infinie ; le bas du visage était comme inachevé, et les contours du corps à peine indiqués par une ligne fuyante qui se dérobait dans la nuit. Didier s’assoupissait à demi, se sentant regardé et buvant la volupté de ce regard qui l’enveloppait tout entier de sa douceur et de son silence. Fuis il se réveillait en prononçant tout bas le nom de Lucile, et aussitôt l’apparition s’évanouissait, la vraie Lucile se présentait devant lui et lui disait : — Ma beauté et moi, nous n’allons pas l’une sans l’autre. Il y a une femme en moi, il faut l’aimer… À quoi Didier répondait : — Impossible ! — et il retournait à son rêve.

À la même heure, Mme d’Azado se promenait seule sur sa terrasse. Elle avait aussi son rêve. — C’est singulier, se disait-elle ; tant que je l’ai vu autre qu’il n’est, tant que je l’ai cru capable de donner le bonheur, je n’ai ressenti pour lui que de l’amitié. C’est en découvrant ses défauts que l’amour est venu. En jour, ici, pour la première fois, il m’a dit un mot dur, et j’ai senti que j’étais à lui… Et Lucile pensait à tout ce qu’elle ferait pour son malade, si seulement il consentait à la laisser faire ; en attendant, ne serait-ce pas un bonheur de souffrir pour lui et par lui ?… De temps en temps elle se disait : — Comme il m’a traitée aujourd’hui ! serait-il jaloux de mon passé ? — Et cette pensée gonflait son cœur d’espérance et mettait sa joue en feu.

Il faut convenir qu’elle et lui avaient deux façons d’aimer fort différentes.

Elle rentra au salon et trouva M me Bréhanne à demi assoupie dans sa bergère. — À quoi songez-vous ? lui dit-elle.

— Je faisais un rêve charmant, répondit M me Bréhanne en se frottant les yeux. Tu épousais le beau Dunois (elle appelait ainsi Didiei), et nous partions tous les trois pour Paris.

— Quelle folie ! dit Lucile en riant, et elle se mit à son piano, qu’elle n’avait pas ouvert depuis deux ans.

VII.

Le lendemain, Didier s’achemina dans l’après-midi vers le rocher de l’Aiguille. Au pied du vaste éboulis qui lui sert de piédestal, s’élève une butte arrondie où il s’assit, les deux coudes appuyés sur ses genoux, sa joue dans sa main. Ses regards plongeaient sur une prairie en pente ombragée de noyers qui aboutissait à un précipice ; dans le fond de la vallée, il apercevait les eaux verdâtres de l’Agues, dont le murmure ne montait pas jusqu’à lui ; par delà la rivière, une saulaie, des mûriers ; un peu plus haut, la route d’Orange, qui court parallèlement à l’Aygues ; plus haut encore, trois platanes qui formaient un vaste dôme de verdure, et semblaient régner sur tous les oliviers d’alentour. C’était un dimanche, les cloches sonnaient le second coup de vêpres. Didier écoutait ces cloches et regardait fixement les platanes et un toit couvert en tuiles qui s’abritait à leur ombre. Il se tenait si tranquille sur son siège de gazon qu’un lézard, sortant de son trou, s’établit à côté de lui sur une grosse pierre et s’y chauffa au soleil avec délices. Non moins intrépide, une jolie mésange nonnette vint se poser au bout d’une branche de sorbier, presque à portée de sa main, et se berça nonchalamment. Il était clair que Didier tenait conseil avec lui-même. De quoi s’agissait-il ? Le savait— il bien ? Il cherchait à établir le point de la question et y perdait son latin. Par un effort violent de sa volonté, il détacha ses yeux des trois platanes ; au mouvement qu’il fit, le lézard rentra dans son trou, la mésange prit sa volée. 11 retourna la tête, regarda un instant le rocher de l’Aiguille, lequel semblait lui-même regarder courir de gros nuages blancs ; cet immobile rocher avait l’air de leur envier leurs ailes et de sentir son poids.

Enfin, s’étant levé, Didier se dirigea vers les bois de Garde-Grosse, but ordinaire de ses promenades ; mais il n’avait pas fait trois cents pas qu’il se ravisa, redescendit au château, fit le tour du jardin, dépouilla de ses deux plus belles roses un rosier musqué, qui est renommé dans le pays par l’éclat sans pareil de ses fleurs ; puis, tenant ses deux roses à la main, il prit la route de la ville. Lorsqu’il traversa la place du marché, les gamins, qui jouaient au bouchon, relevèrent la tête et le regardèrent ; les promeneurs qui arpentaient les arcades s’arrêtèrent et le regardèrent ; les habitués du café du Commerce interrompirent leur partie de dominos et le regardèrent. Le mélancolique, le sauvage Didier de Peyrols traversant Nyons un dimanche après midi en tenant deux roses à la main !.. L’apparition subite d’une comète au-dessus du Devès n’eût pas jeté plus d’émoi dans les esprits.

Quand il eut atteint le bas de l’avenue qui conduit aux Trois-Platanes, il eut un instant d’hésitation et fut sur le point de jeter les roses dans un fossé et de retourner sur ses pas. Cependant il continua son chemin. En arrivant devant la grille, il aperçut sa cousine assise au pied d’un des platanes ; elle tourna les yeux vers lui et s’avança aussitôt à sa rencontre. Mme d’Azado était de ces femmes qui ont leurs jours de beauté ; ses traits n’étaient pas assez réguliers pour qu’elle fût toujours égale à elle-même ; quand son âme dormait, on pouvait croire que sa figure manquait d’ensemble. Ce jour-là, tout en elle était fondu dans une délicieuse harmonie et pour surcroît de bonheur elle venait de cueillir en se promenant des coquelicots dont elle avait orné sa tête. Je connais un peintre qui n’est content de ses tableaux que lorsqu’il a réussi, — c’est son mot, — à faire chanter ses couleurs. Mme d’Azado avait le droit d’être contente d’elle-même ; le rouge vif des coquelicots faisait chanter l’or de ses cheveux, la clarté de son front, le gris fauve de ses yeux, les nuances délicates de son teint et l’éclatante blancheur de son cou. Didier fut frappé de sa beauté comme il ne l’avait pas encore été ; il en éprouva comme une secousse. Il lui présenta les roses. — J’avais pensé, lui dit-il, qu’elles feraient bien dans vos cheveux ; je vois qu’elles arrivent trop tard.

— Donnez toujours, lui répondit-elle en souriant ; nous leur trouverons bien une place. Et ce disant elle voulut enlever les coquelicots pour les remplacer par les roses ; mais il l’en empêcha : — Gardez-vous de retoucher votre chef-d’œuvre, lui dit-il.

Ils se promenèrent le long de la terrasse en causant de choses indiiTérentes. Leurs propos étaient sans suite ; ils étaient préoccupés l’un et l’autre ; ils sentaient que quelque chose allait se passer, qu’il y avait un événement dans l’air. La soirée était divinement belle. Du zénith à l’horizon, le ciel offrait une vaste nappe de vapeurs orangées, rayées de longues bandes vertes ; au-dessus de Wyons, les rochers du Devès étaient glacés de pourpre ; l’Aygues, à l’issue du défilé, coulait sombre et unie comme un ruban de moire ; à l’un des coudes de la colline, elle rencontrait subitement les feux du couchant et les renvoyait en étincelles ; les bois d’oliviers qui dominent les Trois —Platanes étaient traversés, selon les accidens du terrain, par de longues traînées de lumière ; les premiers plans étaient dans l’ombre, les épaisseurs s’embrasaient, et l’on voyait des troncs et des feuillages obscurs se détacher sur des fonds d’or. Les regains avaient été fraîchement coupés ; l’air était imprégné d’un parfum pénétrant de lavande. La beauté de Lucile se mariant aux splendeurs du ciel et des bois, Didier sentit sa tête se prendre ; je ne dis rien de son cœur, j’ignore ce qui s’y passait.

Lorsqu’ils eurent atteint le berceau de buis, M me d’Azado s’assit sur un banc ; Didier prit place auprès d’elle, et l’instant d’après, sans trop savoir ce qu’il faisait, il se trouva à ses genoux. D’une voix émue, presque inquiète, elle le pria de se relever ; il ne parut pas l’entendre ; elle le regardait fixement, s’efforçait de lire dans ses yeux. En cet instant, il était le plus heureux des hommes ; il nageait dans l’extase ; ses vœux étaient comblés, l’apparition désirée était là, devant ses yeux, presque dans ses bras, — non pas une femme, mais un adorable fantôme, une divine vision. Tout à coup, enlaçant de ses deux mains la tête de la sylphide, il l’attira vers lui et déposa un ardent baiser sur ses lèvres. Les coquelicots s’effeuillèrent, jonchèrent le sol de leurs pétales. Au même instant, un roulement de voiture se fit entendre ; Mme Bréhanne revenait de la promenade. Didier se releva précipitamment et s’enfuit à travers le jardin potager, confus comme un voleur surpris en flagrant délit. Mme d’Azado le regarda s’éloigner ; heureusement pour elle il ne retourna pas la tête : elle eût été effrayée du changement subit qui s’était fait dans son visage.

Didier s’enfuyait confus comme un voleur, mais comme un voleur qui a forcé un coffre-fort et qui l’a trouvé vide. Ce baiser, qui aurait enflammé tout autre que lui, l’avait subitement glacé ; son ivresse s’était dissipée comme par enchantement ; son illusion s’était effeuillée comme les pavots. Ce baiser fatal lui avait fait sentir en quelque sorte les inexorables bornes de la volupté ; par une prise de possession anticipée, son imagination venait de dévorer en un instant toutes les délices de l’amour ; elle en avait touché le fond et s’était réveillée en sursaut. Prompt à se livrer, plus prompt à se déprendre, Didier était un candide, un honnête don Juan. Il avait eu dans sa vie, presque coup sur coup, trois aventures amoureuses, et il s’était juré de s’en tenir là. À trois reprises il avait cru se donner pour jamais, et son illusion n’avait pas passé la semaine. Il y avait dix ans, il s’était agenouillé pour la première fois aux pieds d’une femme ; ce qui avait suivi était resté à mille piques au-dessous de ses rêves, et le lendemain, en s’éveillant, il avait regretté ses désirs et méprisé son bonheur.

Il s’en retournait la tête basse, l’œil éteint, profondément découragé et très mécontent de lui-même. De quoi lui servaient donc ses expériences, ses réflexions ? Sa hautaine sagesse s’était cruellement démentie ; il avait été dupe de son imagination, il avait donné tête baissée dans le panneau qu’elle lui tendait. Quand apprendrait-il à se défier de ses pièges ? Et quel fonds pouvait-il faire sur cet universel dégrisement dont il tirait vanité ? Il regrettait avec amertume de n’avoir pas suivi son premier mouvement. Que n’était-il allé courir les bois ? Pourquoi descendre de sa montagne ? Une fois de plus il avait voulu essayer de vivre, une fois de plus il avait constaté l’incurable impuissance de son cœur. Ces roses, ces pavots,., quelle folie ! Il aperçut au bord de la route un superbe coquelicot qui se prélassait sur sa tige ; en passant, il l’écrasa du pied.

Mais il n’avait pas seulement des regrets : sa "très honnête conscience lui adressait de sérieux reproches ; il ne pouvait songer sans remords à sa cousine, à l’étrangeté du rôle qu’il lui faisait jouer. Ne semblait —il pas qu’en se liant avec elle il eût voulu se procurer un sujet et faire une expérience ? Assurément elle méritait mieux que cela. Comment se justifier devant elle ? comment lui expliquer…

En arrivant au Guard, il avait la mine si longue et le visage si défait que la vieille Marion, qui le vit rentrer, en fut frappé : — Qu’est-il arrivé à monsieur ? pensa-t-elle. Il a l’air d’un chasseur qui revient bredouille. — Il dîna sur le pouce et courut s’enfermer dans sa chambre, où il passa toute la nuit à se promener, allant et venant comme un ours en cage. Par intervalles il se disait que son honneur était engagé, que la sottise étant faite, il devait en accepter les conséquences, en porter la peine ; il se.souvenait de cet adage favori de son père, que quand le vin est tiré il faut le boire et ne pas faire la grimace au malheur. Son devoir était de se résigner, de s’exécuter de bonne grâce ; mais l’instant d’après il sentait son cœur se redresser sous cette avalanche de beaux raisonnemens, son insurmontable aversion pour le mariage se réveillait plus forte que jamais ; il se disait qu’un tel acte d’héroïsme dépassait son courage. Au surplus n’aggraverait-il pas sa faute en la voulant réparer ? Il se savait incapable de contraindre son humeur, de dissimuler ses dégoûts. Que pouvait-il promettre à M me d’Azado ? Voudrait-elle encore de lui quand elle connaîtrait ses véritables sentimens ? Accepterait-elle une expiation qui devait faire leur éternel malheur à tous deux ? Elle se croyait aimée ; il fallait la détromper bien vite. Une parfaite sincérité, — voilà ce qu’il lui devait, ce qu’il se devait à lui-même.

Quand le matin parut, il prit la plume, écrivit tout d’une haleine cinq ou six lettres à sa cousine ; la plus sensée et la seule qu’il envoya était ainsi conçue :

« Ma chère Lucile, votre beauté m’a fait faire un acte de folie. Ce n’est pas être fou que de vous admirer ; mais l’admiration extravague quand elle prend une posture et un langage qui ne conviennent qu’à l’amour. Qu’avez-vous à faire de mes agenouillemens, de mes extases ? Plus que toute autre femme vous êtes digne d’être aimée, et j’envie, non sans faire un amer retour sur moi-même, l’homme qui saura vous comprendre.et se donner à vous ; son bonheur est assuré. Je suis descendu dans mon cœur ; ce misérable cœur est également incapable de goûter et de donner le bonheur ; il a peur de tout engagement comme d’une servitude, il a des aridités dont votre beauté même ne saurait triompher. Je ne suis qu’un pauvre insensé ; pardonnez moi, je souffre assez pour mériter votre indulgence, et puissiez-vous me fournir prochainement quelque occasion de vous prouver mon inaltérable, ma respectueuse amitié ! »

Quand on lui remit ce billet, Mme d’Azado était assise sous le berceau de buis où elle avait vu Didier agenouillé devant elle. Elle tenait à la main, par contenance, un volume de Shakspeare qu’il lui avait prêté ; mais elle n’était pas d’humeur à lire. Elle repassait dans son esprit la scène de la veille, et le cas lui semblait perplexe ; elle espérait, elle s’alarmait ; cette boussole affolée ne savait vers quel point de l’horizon se tourner. Elle prit la lettre, en reconnut l’écriture et fut s’enfermer dans sa chambre pour la lire. Elle hésita un instant avant de rompre le cachet. Après avoir lu, elle devint très pâle, ses lèvres tremblèrent. — Je croyais connaître le malheur, dit-elle à demi-voix. Je me trompais. Le voilà ! — Des larmes s’échappèrent de ses yeux. — Que j’étais folle, dit-elle encore.

On vint l’avertir qu’un manœuvre demandait à lui parler. Elle essuya ses yeux, descendit sur la terrasse. Elle écouta attentivement les questions de l’ouvrier, lui répondit avec une parfaite liberté d’esprit ; seulement elle avait un peu d’émotion dans la voix, et deux fois elle s’interrompit pour reprendre haleine. Quand elle eut tout dit, elle rentra dans la maison ; en traversant le salon, elle tourna les yeux vers son piano, seul confident de ses folles espérances ; le regard qu’elle lui jeta semblait lui demander le secret. Elle remonta dans sa chambre, s’assit devant sa table et resta un moment accoudée, sa tête dans ses mains ; puis elle écrivit la réponse que voici :

« Je ne pardonnerai pas, mon cousin, je tâcherai d’oublier ; vous m’avez appris que les femmes savent se rendre maîtresses de leurs souvenirs. Vous m’assurez que vous serez toujours pour moi un ami respectueux ; voilà, je l’espère, un engagement que vous saurez tenir sans le regarder comme une servitude. C’est à cette condition seulement que je vous reverrai avec plaisir. Oui, vous avez été fou. Dieu soit loué ! vous ne l’êtes plus. Je vous promets que dorénavant je ne mettrai plus de pavots dans mes cheveux ; mais ne me tressez pas, je vous prie, une couronne funèbre d’orties, de rue et de romarin. Seigneur Hamlet, je ne suis pas une Ophélia ! »

VIII.
Le même jour, presque à la même heure, M. Patru passait le pont de l’Aygues et gravissait le sentier du Guard. Il avait pris, vu la gravité de la circonstance, son habit, sa cravate, son visage de cérémonie, sa démarche d’officier public, ses regards officiels, et il portait beau. Dans ce moment, ce n’était pas l’homme aux alexandrins en quête d’une rime, ni le joyeux convive 5’acheminant à un gala et respirant en imagination le délicieux fumet d’une perdrix cuite à point ; c’était le praticien, l’homme de confiance des familles, le gardien du code, se rendant auprès d’un client pour traiter avec lui d’une affaire d’importance. Toutefois, malgré ses airs de gaîté solennelle, il se livrait, chemin faisant, à d’humoristiques réflexions qui égayaient sa malice. — Que va dire notre jeune homme ? pensait-il. De quel air recevra-t-il les nouvelles que je lui apporte ? Je soupçonne que ce sera une rude secousse pour sa paresse. Je crois déjà le voir bondir sur sa chaise, comme si un pétard lui partait entre les jambes. Il se croit supérieur à toutes les les émotions. Nous verrons bien.

Après avoir écrit à sa cousine, Didier s’était jeté sur son lit. Marion vint frapper à sa porte d’un doigt discret et lui annoncer que M. Patru était là, qui demandait à lui parler. Il se leva aussitôt, s’enveloppa dans sa robe de chambre persane et passa dans son cabinet de travail, où le notaire l’attendait. À son air de solennité, il devina sur-le-champ que le jour des explications était enfin venu, et lui avançant un fauteuil : — Parlez, lui dit-il, je suis tout oreilles.

— Je vous annonçai, il y a deux mois, répondit M. Patru, que j’avais un important secret à vous révéler, mais qu’il me manquait encore certains renseignemens… Je les ai reçus, et je viens aujourd’hui…

— Je crains que vous ne veniez trop tard, interrompit Didier.

— Que voulez-vous dire ? fit le notaire étonné.

— Je veux dire que ce qui était possible hier encore ne l’est plus aujourd’hui. Quand vous connaîtrez mes objections…

— Je crois vous entendre, interrompit à son tour M. Patru Vous vous méprenez, mon cher ami. Il est certain que je vous verrais avec plaisir épouser votre cousine ; vous avez pu vous en apercevoir. Excellente affaire pour vous, moins bonne peut-être pour elle. Je ne sais si ce mariage n’est plus possible ; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Je suis venu aujourd’hui m’acquitter d’une promesse que j’ai faite à votre père vingt-quatre heures avant sa mort, et vous annoncer de sa part une nouvelle qui vous étonnnera peut-être : c’est que vous avez un frère.

Didier ne fit pas le soubresaut sur lequel avait compté le notaire ; mais il fut saisi d’une assez vive émotion qu’il ne put dissimuler. Il avait un frère ! De toutes les communications que pouvait lui faire M. Patru, celle-ci était à coup sûr la plus étrange, la dernière à laquelle il se fût attendu.

M. Patru ôta ses lunettes, en nettoya les verres avec son mouchoir, les remit sur son nez, passa sa main dans ses cheveux, toussa pour s’éclaircir la voix ; puis il reprit :

— Je regrette, mon cher enfant, d’avoir à vous apprendre que votre père avait donné un coup de canif à son contrat de mariage ; mais à tout péché miséricorde. Aussi bien je manquerais à mon devoir, si je n’alléguais à sa décharge la circonstance que voici : votre mère faillit mourir en vous mettant au monde, le médecin qui l’accoucha déclara qu’elle ne résisterait pas à une seconde grossesse…

— Vous n’avez pas à justifier mon père, interrompit Didier avec un geste un peu brusque.

M. Patru s’inclina. — Voici les faits, continua-t-il. Vous aviez quatre ans lorsqu’un distillateur de Bordeaux qui, se flattant d’avoir découvert un nouveau procédé, désirait transformer son usine et qui avait ouï parler de votre père comme du modèle des bailleurs de fonds… Vous savez en effet (et qui le saurait mieux que vous ?) comme il était facile de l’intéresser à une entreprise industrielle, de quelque genre qu’elle fût, pourvu qu’elle fût bien conduite et qu’on lui offrît des garanties… C’était le seul genre de placemens qu’il estimât…

— Pour l’amour de Dieu ! quand sortirez-vous de cette phrase ? s’écria Didier.

— Un peu de patience, reprit l’impassible notaire. Bien que de prime abord votre père eût peu de confiance dans l’affaire qu’on lui proposait (vous savez quel était son flair dans ces sortes de choses), il tint à s’enquérir par ses yeux de ce qu’elle valait. Il avait une espèce d’amour platonique pour les affaires, et toute occasion de remuer ses jambes lui était bonne. Il partit pour Bordeaux, pensant n’y rester que huit jours. Les pourparlers traînèrent en longueur ; la distillerie mise hors de cause, on lui fit d’autres propositions, elles se présentèrent à la file ; quand un capitaliste arrive quelque part, les faiseurs d’entreprises, qui sont le plus souvent des faiseurs d’almanachs, ne sont pas longtemps à éventer son iogis ; le miel attire les mouches, et votre père n’était pas homme à éconduire, sans l’avoir entendu, un courtier marron, un écornifleur, un marchand de poudre de perlimpinpin. Il estimait que le sage trouve toujours à s’instruire dans le commerce des fous. Tout cela fut cause qu’il prolongea son séjour à Bordeaux au-delà de toutes ses prévisions. Or, pendant les loisirs que lui laissaient ces négociations, il s’avisa que dans la maison où il avait pris son logement demeurait une jeune et jolie fille, ouvrière en linge et qui s’appelait Justine Dépret. Je ne sais comment se fit la liaison ; mais il est certain qu’au bout de neuf mois il en résulta un pauvre et joli garçon, qu’on nomma Prosper pour conjurer la mauvaise étoile sous laquelle il semblait être né… Et voilà comme il se fait, mon cher Didier, que vous avez un frère, dont je suis appelé à plaider aujourd’hui la cause devant votre tribunal.

Et là-dessus M. Patru baissa la tête et fit une longue pause, pendant laquelle il regardait fixement le parquet comme s’il eût cherché une épingle.

— Vous êtes un homme désespérant ! murmura Didier impatienté en se jetant dans un fauteuil. Vous mettez cent mots où il n’en faudrait qu’un, vous n’en mettez qu’un où il en faudrait cent.

— Je continue mon récit, dit M. Patru, qui jouissait in petto des angoisses nerveuses de Didier. Il était comme un médecin qui cherche à constater par des expériences le degré de sensibilité que conserve un cataleptique. — Allons, se disait-il, notre jeune homme n’est pas autant cuirassé d’indifférence qu’on pouvait le craindre.

— Quand votre père quitta Bordeaux, continua-t-il, Justine était grosse de quatre mois. Il se conduisit, vous n’en doutez pas, en parfait galant homme. Il lui assura un refuge pour l’époque de ses couches dans une maison de santé où l’on avait prévu ces sortes d’accidens : il lui promit de ne l’abandonner jamais, qu’il lui servirait une pension viagère de douze cents francs, et que, le moment venu, il ferait un sort à leur enfant. Là-dessus il monta sur ses deux échasses et partit comme un trait. Il en était temps. Un négociant de Marseille auquel il avait avancé des fonds se trouvait dans l’embarras et l’appelait à son aide ; d’autre part, Marion lui mandait que votre mère venait de tomber gravement malade. Il courut à Nyons et de là à Marseille, et durant plusieurs mois il eut l’esprit fort préoccupé. Marseille, Nyons, une femme à soigner, un débiteur à épauler… Il n’avait guère le loisir de songer à Justine. Pendant ce temps, la donzelle exécutait en catimini un projet dont elle n’avait eu garde de lui faire confidence. Elle s’accommodait mal de son rôle de fille-mère et s’avisa d’un expédient. Elle avait un cousin nommé Pierre Pochon, rémouleur de son état. Elle fut le trouver, lui conta point par point son aventure, — votre père, sa grossesse, la pension. Ce dernier point parut le plus clair au gagne-petit, que je ne vous donne pas pour un ancien Romain. Il ne se fit pas tirer l’oreille, dès le premier mot il consentit à endosser l’enfant. Il épousa Justine dans le plus bref délai et reconnut Prosper dans l’acte même de célébration. Cependant, délivré de ses deux gros soucis, votre père retourne à Bordeaux ; il apprend que son enfant est devenu le fils très légitime de Pierre Pochon. Gros crève-cœur pour lui ! Que faire ? Contester la reconnaissance, il n’y pouvait songer. Ce qu’il y avait de plus simple était de se fâcher ; il n’y manqua pas. Pochon le prit sur un ton très haut. C’était un de ces drôles qui se donnent le plaisir de demander insolemment l’aumône. Il représenta fièrement à votre père la grandeur du service qu’il venait de lui rendre et partit de là pour insinuer que douze cents francs étaient un piètre salaire de son héroïsme. M. de Peyrols lui reprocha vertement son impudence. Justine pleura. Larmes de femme, larmes de crocodile ! Sur la promesse qu’on lui fit que Prosper serait élevé en fils de roi, votre père attendri augmenta de huit cents francs la pension. Il repartit le cœur gros, non qu’il se souciât cle Justine : il n’avait eu pour elle qu’un caprice mort-né, les amourettes des vrais hommes d’affaires sont courtes, ils ne s’attardent pas à ces bagatelles ; mais en revanche il se souciait beaucoup de son enfant, qui n’était plus à lui. Cependant au bout de quelques jours… Votre père m’a recommandé, mon cher ami, de vous raconter son histoire sans rien déguiser, sans pallier aucun de ses torts. Pour respecter sa mémoire, vous n’avez pas besoin de croire qu’il fût un saint. Qui de nous est parfait ? Il y avait deux hommes en lui, l’homme d’affaires et l’homme de sentiment ; il s’attendrissait quand il en avait le temps ; il avait quasi des époques réglées pour cela, et son cœur payait invariablement aux échéances, jamais avant…

— Dieu ! que de paroles inutiles ! s’écria Didier en passant sa main sur son front crispé par l’impatience.

— Vous êtes difficile à contenter, reprit tranquillement M. Patru. Tantôt j’en dis trop, tantôt pas assez. Je tenais à vous expliquer pourquoi votre père se consola assez vite de son chagrin. Par malheur, au bout d’un certain temps, votre mère eut vent de ce qui s’était passé. Par qui fut-elle informée ? Je soupçonne Pochon. Elle fit des questions ; au premier mot, votre père, qui était la sincérité même, lui confessa tout. Son angélique mansuétude ne lui permit pas de se plaindre ; seulement, comme il restait un peu de la femme dans l’ange, elle mit à son pardon une condition : elle exigea que la rente payable par semestre fût convertie en une somme à payer une fois pour toutes ; sa jalousie de femme et de mère lui faisait désirer de rompre le dernier lien qui unissait encore votre père à son bâtard. C’était précisément ce que voulait aussi Pochon, et il en avait écrit à M. de Peyrols. Sa fierté trouvait qu’être pensionné est une dépendance, et il lui tardait de s’en affranchir pour pouvoir se redresser sur ses pieds d’honnête homme. En même temps il couvait le désir de se procurer des fonds pour établir une boutique d’épicerie. Tel était son rêve. Sa vertu ne voulait plus entendre parler de la rente, mais elle convoitait le capital, c’était sa façon d’avoir de l’honneur. Votre père consentit facilement à ce qu’on lui demandait. La nécessité de penser à Pochon deux fois l’an, à époque fixe, commençait à lui peser ; Pochon l’obsédait, c’était son cauchemar ; il enviait le bonheur des gens que des circonstances favorables dispensaient de s’occuper de Pochon. Il m’avait mis dans sa confidence, il me consulta. Je l’engageai à donner le capital à l’enfant, — l’usufruit aux parens ; il me répondit que Pochon n’entendrait pas à cela, que lui-même était las de recevoir les lettres de ce drôle, qu’il voulait à tout prix en finir… Bref, je vis qu’il avait du Pochon par-dessus les oreilles, et je n’insistai pas.

Pendant les trois ou quatre années qui suivirent, il n’eut pas le temps de se repentir de sa faiblesse. Ce furent les années les plus occupées de sa vie, car ce fut alors qu’il accepta ces deux grandes commandites qui doublèrent sa fortune. Quelle activité, quelle fièvre ! Il ne quittait pas ses grandes bottes ; toujours par voies et par chemins, il courait à Marseille, il courait à Colmar, touchait barre à Nyons pour y embrasser son monde, se portant comme un charme au milieu de ce tourbillon, toujours à cheval sur ses projets, toujours fumant comme^une chaudière, suant l’espérance par tous les pores, gai, dispos, voulant du bien à toute la création et surtout au grand homme inconnu qui inventa le départ. Jamais il ne joua tant des jambes ; le curé de Nyons l’avait surnommé l’homme à hélice. Votre mère mourut. Il la pleura à chaudes larmes, resta un grand mois claquemuré chez lui, sans qu’on pût même le décider à faire le tour de son jardin. Tout à coup, sa douleur le disposant à tous les genres d’attendrissement, il se ressouvint de Prosper. Il savait que Pochon n’était plus à Bordeaux ; cet honnête homme avait réussi à cacher son heureuse aventure à tous ses amis et connaissances ; tant qu’il avait touché la rente, il avait continué de faire tourner sa roue, enfouissant ses écus dans des bas de laine. Une fois en possession du capital, de crainte des caquets, il avait choisi Angoulême pour théâtre de sa nouvelle fortune et de ses débuts dans l’épicerie. Votre père partit pour Angoulême. Il entrevit Prosper, qui lui sembla le plus joli clampin du monde. Pochon survint ; à son ordinaire, sa première idée fut de tendre la main, c’est toujours par là qu’il débutait, chacun a son tic. Comme vous pensez bien, il fut refusé tout net ; alors il fit semblant de croire que votre père était venu pour Justine, et, se drapant dans sa toge, il lui signifia de sortir de chez lui et de n’y plus remettre les pieds ; il n’y voulait admettre que ses écus. Cette fois M. de Peyrols jura d’enterrer le Pochon dans les plus ténébreuses profondeurs de ses oublis.

Mais, quelques années plus tard, un beau matin, il rencontra, je ne sais où, un bambin qui ressemblait à Prosper. Des cheveux châtains, des yeux gris. Nouvelle saute de vent ! Le lendemain, plus d’affaires ; il se réveilla père jusqu’à la moelle des os, avec l’ardent désir de revoir son enfant et la profonde conviction que le bonheur du reste de sa vie en dépendait. En dépit des rebuffades qu’il prévoyait, le voilà qui retourne à Angoulême. Plus de Pochons ; il prend langue ; point de nouvelles, sinon qu’ayant fait leurs affaires cahin-caha, ils avaient remis leur fonds de boutique pour aller chercher fortune ailleurs. Comment retrouver leur piste ? M. de Peyrols essaya, se rendit à Bordeaux ; mais il se rebuta bientôt, et pendant douze ans, les deux commandites aidant, son fils légitime lui fit entièrement oublier l’autre. Vous savez s’il vous aimait.

Comme nous sommes à la merci de nos souvenirs ! Ils s’en vont, ils reviennent quand bon leur semble. Un soir, il y a huit mois, M. de Peyrols me fit appeler en hâte. J’accourus et le trouvai dans un état d’agitation désespérée. Il gardait le lit depuis trois jours ; pour la première fois il venait de sentir la gravité de son mal, l’inquiétude l’avait pris, et aussitôt deux souvenirs, deux images qu’il avait longtemps tenues à l’écart, étaient rentrés dans son cerveau avec effraction. Ces deux fantômes, c’était Pochon, c’était Prosper. 11 se demandait avec angoisse ce que l’un avait fait de l’autre. Son enfant était— il devenu par sa faute un malhonnête homme ? Ce doute l’obsédait, le torturait ; il n’avait plus d’autre idée en tête ; sa conscience était en proie à une sorte de démence aiguë, elle battait la campagne. Il s’adressait d’une voix retentissante les reproches les plus violens, les plus outrés ; à l’entendre, toute sa vie si honorablement remplie, si utilement occupée, se réduisait à une seule action, — l’abandon d’un fils né hors mariage. Je ne réussis à le calmer un peu qu’en m’engageant par serment à faire tous mes efforts pour retrouver Prosper. — J’ai foi en vous, mon vieil ami, me dit-il. Vous n’avez qu’à le vouloir, et je tiens Prosper pour retrouvé. — Mais ce qui le calma bien davantage, ce fut la promesse que je lui fis de plaider auprès de vous la cause de votre demi-frère. Il s’écria en m’embrassant : — Didier est généreux, il réparera ma faute. — Et là-dessus il se fit apporter de l’encre et une plume, et, rassemblant ce qui lui restait de forces, il écrivit d’une main tremblante le billet que voici : « Mon cher Didier, ton père en mourant te demande une grâce. Tu as un frère, M. Patru te contera le reste. Je ne te prescris rien ; tu ne prendras conseil que de ton bon cœur et de ta sagesse. Mon enfant, je m’en remets à toi ; tu feras ton possible pour réparer la coupable négligence de ton père. » Quand il eut écrit ces lignes, il eut l’air d’un autre homme, ses traits détendus offraient une expression d’apaisement dont j’augurai bien. — Vous m’avez sauvé, me dit-il. Si je mourais, je mourrais tranquille ; mais je ne mourrai pas. — Hélas ! vingt-quatre heures plus tard, il n’était plus.

Après que M. Patru eut achevé son récit, Didier demeura quelques instans plongé dans ses réflexions. Puis il xlit : — Pourquoi mon père n’a-t-il pas précisé ses intentions à l’égard de son fils naturel ? Pouvait-il douter de mon empressement à exécuter toutes les dispositions qu’il aurait prises en sa faveur ?

— Mon cher garçon, repartit le notaire, votre père avait l’esprit, si j’ose dire, éminemment juridique. En toutes choses, il s’attachait non-seulement à la lettre, mais à l’esprit de la loi. Or il connaissait la sévérité de ladite loi à l’égard des enfans adultérins, il savait qu’elle ne leur accorde que des alimens, et si Prosper n’était que le créancier d’une dette d’alimens, que lui restait-il à réclamer ? Votre père savait encore que le code repousse par une fin de non-recevoir insurmontable toute reconnaissance d’adultérin, ’et que d’autre part la cour de cassation a confirmé plusieurs arrêts de cours royales portant annulation de legs faits, à de tels enfans, parce que le disposant s’était proclamé père dans l’acte même de libéralité. Voici donc comme raisonnait M. de Peyrols. Je ne connais pas Prosper Poclion ; tout ce que je sais de lui, c’est qu’il est mon fils ; ainsi toute disposition que je prendrais en sa faveur n’aurait pour cause que cette filiation même, d’où il suit…

— J’ai lu Marcadé, j’ai lu Demolombe, interrompit Didier avec un redoublement d’impatience. De grâce, monsieur Patru, raisonnez moins.

— Laissons les généralités, ne considérons que l’espèce, poursuivit le notaire. Votre père tenait à respecter absolument votre liberté. Vous voyez que dans son billet il s’en remet à vous ; il estimait que vous n’étiez obligé à rien, que tout ce que vous feriez, vous le feriez pour l’amour de lui. Tel était son point de vue, et sa doctrine me semble orthodoxe. Et d’ailleurs, — ceci est le point essentiel, — que savait-il si c’était de ses libéralités qu’avait besoin Prosper, et non pas plutôt d’appui, d’encouragement, de bons conseils, de l’amitié et des directions d’un sage mentor tel que vous ? Didier ne put réprimer un léger haussement d’épaules. — Vous pensez à tout, monsieur Patru, reprit-il, sauf à me dire où est mon frère, ce qu’il fait, ce que vous savez de lui…

— Vos impatiences me brouillent l’esprit. Vous êtes excusable ; je comprends, la surprise, l’émotion… Où est— votre frère, ce qu’il fait, je le sais enfin ; mais ce n’a pas été sans peine, il a fallu noircir bien du papier. C’est par l’obligeance de deux de mes confrères, l’un de Bordeaux, l’autre de Paris, que j’ai réussi à dénicher l’oiseau. Je vous ai apporté cette correspondance ; vous la dépouillerez à loisir. En attendant, en voici le sommaire. M. et M me Pochon s’étaient transportés à Paris ; ils avaient rouvert boutique aux Batignolles ; ils y sont morts tous deux du choléra. Leur fils ne s’appelle pas Prosper Pochon, mais Prosper Randoce, pour vous servir. C’est son nom de guerre ; il paraît être une manière de gent de lettres, faisant tout ce qui concerne son état. Il a écrit des nouvelles à la main dans un petit journal ; il est l’auteur de deux vaudevilles siffles, deux fours superbes dont vous le consolerez, et d’un volume de vers invendu, intitulé les Incendies de l’âme ; il paraît que le jeu ne valait pas la chandelle. Avec cela, ce garçon doit avoir de belles dents ; il a expédié en deux ans son patrimoine ; il a été à Glichy. Comment en est-il sorti ? C’est son secret. Il habite rue de Tournon et n’est pas à sec. De quoi vit-il ? Autre mystère. Vous débrouillerez tout cela. Tous ces renseignemens, je l’avoue, n’ont rien de fort réjouissant. Heureusement vous ne vous rebuterez pas pour si peu de chose… Et d’ailleurs que sait-on ? ajouta-t-il en se levant. Peut-être Prosper Randoce est-il homme de cœur, et dans ce cas son amitié répandra quelque douceur dans votre vie. Peut-être aussi est-ce un homme de génie auquel il ne manque que de trouver sa voie. Vous couverez cet œuf. La littérature vous sera redevable de quelque immortel chef-d’œuvre qui sans vous ne serait jamais sorti de sa coquille.

— À qui vendez-vous vos coquilles, monsieur Patru ? fit Didier d’un ton bref. J’ai un devoir à remplir, je le remplirai, voilà tout. À ces mots, il reconduisit M. Patru jusqu’au portail. Là le notaire fit volte-face, et, changeant de visage, le regarda dans les yeux d’un air presque attendri : — Si jamais vous avez besoin d’un conseil, lui dit-il, je suis là.

— Il n’est pas besoin de me le dire, ô le plus insupportable des notaires ! reprit Didier en lui serrant les deux mains.

Et là-dessus il retourna s’enfermer dans sa chambre. On ne s’étonnera pas s’il lui fallut quelque temps pour se remettre de son abasourdissement. Ce Prosper Randoce, qui venait de se lever comme une étoile rouge sur l’horizon de sa vie, l’inquiétait beaucoup. Que ne lui demandait-on de partager sa fortune avec lui ? C’eût été bientôt fait ; mais partir à sa recherche, le questionner, l’étudier, le confesser, s’ingérer dans ses affaires, au besoin se faire son mentor,… quelle corvée ! Sa paresse en frémissait d’avance.

On voit dans je ne sais quel opéra-comique un personnage qui, soupçonné pendant une traversée d’avoir trempé dans une révolte de l’équipage, est condamné à être pendu haut et court. Le malheureux a le mal de mer, et quand on lui annonce sa sentence, il répond d’une voix piteuse : « Je consens qu’on me pende, pourvu qu’on ne me remue pas. » Ce qu’on demandait à Didier, c’était précisément de se remuer.

Pendant qu’il méditait sur son aventure, Marion lui apporta la réponse de Mme d’Azado.

— M. Patru ne fait rien à temps, se dit —il avec humeur. Que n’a-t-il parlé vingt-quatre heures plus tôt ? Il m’aurait épargné une fière sottise.

Victor Cherbuliez.
(La seconde partie au prochain n°.)